PROCÈS ET CONDAMNATION DES TEMPLIERS
Itelàcheiurnl H conduite Imprudente dru Templiers après leur retour d'Orienl. — Leur perte est résolue par le roi. — Leur arrestation. — Actes de l'Information primordiale par les commissaires du roi. — Kéclamations et acquiescement du pape. — Hcb Instructions.
On a vu qu’après la perte de la Terre Sainte et les désastres des chrétiens , les débris de la milice du Temple s’étaient réfugiés, en 1303, dans l’île de Chypre; mais là, rebutés bientôt par les tracasseries du souverain de cette île , la plupart de ces chevaliers regagnèrent les différents Etats de l’Europe et se dispersèrent dans leurs commanderies.
Instruits par leur propre expérience , des fatigues et des dangers de ces campagnes infructueuses d’Orient, les Templiers préférèrent jouir tranquillement en Europe de leur opulence. Ce passage de la vie dure des camps à l’oisiveté au
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sein des richesses , relâcha bientôt l’austérité de leurs vertus. Tous gens de condition élevée , selon l’usage du temps, sans aucunes connaissances littéraires , ils méprisèrent les occupations ignobles de la vie monastique et se livrèrent totalement aux plaisirs de la table , de lâchasse et de la galanterie. L’orgueil qu’inspire une haute naissance , la fierté que leur donnait la valeur et certain esprit de domination que produisent toujours les grandes richesses , les avaient fait passer pour les plus superbes de tous les hommes.
Mais quoique ces causes contribuassent à discréditer cet ordre naguère si célèbre et si respecté , celle qui décida réellement sa perte , fut le caractère vindicatif et cupide de l’hilippe-le-Bel.
Les chevaliers du Temple l’avaient grièvement offensé lors de sa querelle avec Boniface VIII (1302 et 1303) en prenant ouvertement le parti du pape.
Deux Templiers, en outre, l’un Languedocien, l’autre Florentin , avaient fomenté la fameuse sédition des Parisiens (1306), révoltés par l’édit ayant trait à la refonte des monnaies, ou, pour mieux dire, à une falsification d’espèces grossièrement déguisée. Il est prétendu que Philippe-le-Bel , pour échapper aux fureurs de la populace ameutée , vint se réfugier derrière les épaisses murailles du donjon du Temple, qu’il y devint le captif des nobles chevaliers , et qu’il ne leur échappa, à l’aide de quelques dévoués serviteurs, qu’après quinze jours , pendant lesquels il eut plus d’une fois à trembler pour sa vie. Rendu à la liberté, Philippe donna ordre de rechercher les chefs apparents de l’émeute au milieu de laquelle il avait failli périr, et vingt-huit des plus coupables , condamnés à être pendus , furent exécutés aux portes de la ville. Quelques-uns, dit-on , firent avant de mourir des révélations qui ne laissèrent pas de doute sur la participation des Templiers à cette révolte, ni sur une conspiration plus vaste ourdie dans toutes les provinces par leurs soins et à leur profit.
Dès ce moment leur perte fut jurée , et la vengeance fut en cela d’accord avec la cupidité ; car les immenses richesses des Templiers étaient un puissant appas pour un prince avide , et
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dont toutes les ressources fiscales se trouvaient en ce moment épuisées.
«Leurs grands biens, dit Mézerai, furent leurs grands crimes. »
Une circonstance vint bientôt servir à point les projets de ce prince.
Un bourgeois de Béziers, nommé Squin de Florian, ayant été arrêté pour de grands crimes , et mis dans la même prison avec un Templier apostat , ces deux misérables , désespérant de leur vie , se confessèrent l’un à l’autre (1). Florian, après avoir entendu la confession du Templier, annonça qu’il avait à révéler des secrets importants pour la sûreté du roi , mais qu’il ne pouvait s’ouvrir qu’à ce prince. Le roi , informé de ce fait , le fit venir à Paris pour l’entendre , et celui-ci, qui avait dressé le plan de son accusation , chargea tout le corps des Templiers des crimes les plus énormes.
On assure qu’avant cette époque, le roi était informé des crimes des Templiers et déterminé à en poursuivre la destruction ; qu’il en parla au pape Clément V à Lyon , lorsque ce pontife y fut couronné en 1305 , que ce fut même là une des conditions secrètes qu’il avait imposées pour favoriser son élection.
Quoiqu’il en soit , le roi revint à la charge dans l’entrevue qu’ils eurent ensemble à Poitiers en 1307 , et voyant que celui-ci ne prenait pas la chose aussi vivement qu’il l’aurait désiré, il résolut d’agir, sans s’embarrasser de l’irrésolution du pape.
(1) C’est ici la version de Baluze. Villani attribue ce fait à un Templier, prieur de Monlfaucon , des quartiers de Toulouse , et h un autre chevalier, nommé Nofïodei , Florentin , condamnés l’un et l’autre pour divers crimes à une prison perpétuelle.
Ce qui rend la première version plus vraisemblable , c'est que la commanderie de Montricoux, daus le Toulousain , qui appartenait , en 1276, aux Templiers, était possédée, en 1313, par Squin de Florian. qualifié dans un acte de l’époque qu’a découvert M. Dumège , balttduroy et seigneur dudit Montricoux. Le roi, comme on voit , s'était attaché ce dénonciateur et avait récompensé ses services par l’octroi d'une portion des dépouilles enlevées aux victimes.
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Le roi étant allé à l’abbaye de Maubuisson , près de Pontoise , y fit expédier, le 14 septembre 1307, des lettres qu’il adressa à tous les sénéchaux et baillis du royaume , avec ordre de n’en rompre le scel qu’à sept heures du soir, le 13 octobre, sous peine d’encourir l’indignation royale. Ces lettres contenaient des instructions pour l’arrestation générale des Templiers.
« C’est la forme comment li commissaires iront en avant en besogne. Premièrement , ils s’informeront aux baillis et sénéchaux de toutes les maisons de l’ordre du Temple, et feindront que ce soit à l’occasion de la dîme ; ils éliront prud’hommes et puissants du pays , chevaliers , échevins , consuls, et seront informés secrètement de la besogne et envoyés en chaque lieu pour saisir les biens et ordonner de les garder , et auront sergents avec eux pour se faire obéir, et ils mettront les personnes sous bonne garde , et examineront diligemment la vérité par géhène , s’il est inestier (par torture , s’il est besoin), et si les Templiers confessent la vérité, elle sera écrite par témoins appelés (1). »
Il était ordonné encore dans ces lettres de promettre le pardon à ceux qui avoueraient de bonne foi leurs crimes , et de menacer de faire punir ceux qui ne voudraient pas les confesser. Puis suivaient la manière de s’enquérir et les articles de l’erreur sur lesquels les Templiers devaient être interrogés.
L’ordre du roi fut ponctuellement exécuté , et , dans la soirée du vendredi , treizième jour d’octobre , la plupart des Templiers qui se trouvaient clans le royaume furent arrêtés. Le plan avait été tenu si secret que très-peu de frères purent se soustraire à leur sort par la fuite.
Il y en eut cent quarante d’arrêtés du seul temple de Paris, par Guillaume de Nogaret (2), principal promoteur de
(1) Baluze. Rouleau n" 7, à la bibliothèque du roi.
(2) Guillaume de Nogaret , originaire de Saint-Félix-de-Caramau , au diocèse de Toulouse, ennobli par Philippe-le-Bel vers 1300, garde du sceau royal en 1307, l’agent le plus actif du roi dans sa guerre contre Boniface VIII,
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cette affaire , et Raynald de Roye , prévôt de Paris , chevaliers, chargés de cette commission. Parmi eux se trouvait le grand maître , Jacques de Molay , revenu depuis peu de jours de Poitiers , où il avait été trouver le pape , apparemment pour détourner le coup dont il savait que son ordre était menacé (I).
Les Templiers furent d’abord renfermés dans les forts royaux et puis dirigés sur les divers points où les commissions inquisitoriales étaient réunies pour les interroger et arracher leurs aveux par la torture. On les tint étroitement enfermés dans des prisons séparées , dont des chevaliers séculiers , choisis par le roi , eurent la garde.
Il ne reste en Rouergue , parmi les monuments écrits, aucune trace de l’exécution de ces ordres, qui dut être confiée à Pierre de Brillac , chevalier, sénéchal de Rouergue. On était alors sous la domination du comte Bernard d’Armagnac, époux de la vertueuse Cécile. L’évêque , Pierre de Pleine- Chassaigne , qui eût été appelé comme ses confrères à jouer un rôle actif dans ce drame lugubre, se trouvait absent, et il le fut même pendant plusieurs années. Clément V l’avait nommé patriarche de Jérusalem et son légat en Orient , et il assista en cette qualité à la conquête de l’ile de Rhodes , en 1306 et années suivantes (2).
Il ne put se rendre non plus au concile de Vienne où fut décidé , en 1312 , le sort de l’ordre.
Les Templiers des maisons du Rouergue, après leur arrestation, durent être dirigés sur les châteaux royaux les plus à
(1) Jacques de Molay était eucore dans file de Chypre lorsqu’il reçut , dit-on , en 1306 , les premiers avis de ce qui se (rainait contre les Templiers. C'est ce qui lui fit hâter son retour.
(2) « Meuse septembres 1309 , transfetat episcopees Ruthenensis légales in Terrain Sanctam ad partes transmar nas cum magistro Hospetalis.
» Et alia multitudine hominum copiosa pro quodam prœparatio ad futurum passagium generale concessah papa transeunlibus indulgentia plena »
(Baluze , t. I . in-4", p. 70. Vie de Clément V, par Guidon , évêque de I.odève).
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portée des commissions inquisitoriales chargées de l’instruction de cette affaire.
Mais ils furent jugés , conformément à l’ordre de la procédure (1), par le concile provincial de Bourges, qui était alors la ville métropolitaine du diocèse de Rodez (2).
Avant d’aller plus loin et pour donner une idée précise de cette procédure qui est fort compliquée , établissons chronologiquement les faits principaux qui se rattachent h sa marche :
1° Actes de l’information primordiale , dirigée par l’inquisiteur Guillaume , et qui ne va pas plus loin que l’an 1307. Le papé y fut étranger.
2° interrogatoires faits par le pape lui-même ou par ses légats, à Poitiers et à Chinon , vers le mois d’août 1308, et négociations et conventions du même temps pour régler les mesures ultérieures.
3° L’information particulière sur le fait de l’ordre entier, ordonnée par le pape et confiée à des commissaires spéciaux nommés par lui. Ces commissaires citèrent tous les Templiers, toutes autres personnes qui auraient quelques lumières à donner sur l’affaire , et de plus , ceux des Templiers qui voudraient se charger de la défense de l’ordre. Cette procédure commença en novembre 1309 , fut suspendue en 1310 , et ne finit qu’en juin 1311. 544 frères ou chevaliers furent entendus par la commission ; 72 témoins par le pape. Il y eut 231 interrogatoires.
4° Les procès et jugements définitifs contre les individus remis par le pape même à la décision des conciles provinciaux. Celui de Sens , qui siégeait à Paris , commença et finit ses opérations dans le cours de l’année 1310.
5° Suppression de l’ordre au concile de Vienne , par bulle du pape du 3 avril 1312.
6° Le grand-maître et les quatre principaux officiers de
(1) Bulle du pape du 5 juillet 1308.
(2) L'évêché de Rodez fut , jusqu’en 1676 , sufïragant de la métropole de Bourges ; mais il devint , cette année , sufïragant d’Albi , dont l'évêché fut alors érigé en archevêché.
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l’ordre dont le pape s’était réservé le jugement , interrogés à Paris au Temple en octobre 1307 ; àChinon.en août 1308. Lorsqu’en 1310 ils parurent devant la commission papale , ce fut volontairement comme témoins ou comme défenseurs. Enfin , condamnés , ils périrent à Paris par le feu , le 1 8 mars
Le frère prêcheur Imbert , plus connu sous le nom de Guillaume de Paris, confesseur du roi, qui prenait le titre d’inquisiteur de la foi , fut chargé d’interroger les Templiers, détenus dans les prisons de Paris , en présence de quelques gentilshommes. Presque tous avouèrent , à ce qu’on assure , les crimes qu’on leur imputait , et ceux qu’on interrogea dans les provinces firent , en général , les mêmes aveux. On cite, entre autres, les Templiers détenus à Troyes , au nombre de cent onze , dont la confession fut semblable à celle de leurs frères de Paris.
La plus curieuse déposition fut celle de Jehan de Cassagnes, précepteur de La Nougarède, au diocèse de Pamiers, originaire d’une maison considérable du Rouergue qui existe encore. Interrogé à Carcassonne, au mois de novembre de la même année , par les commissaires du roi , et mis à la torture , il fil, d’après Dupuy (col. 215), l’aveu suivant des crimes imputés à l’ordre (1).
« Lorsqu’il fut reçu l’on fit cette cérémonie : on lui envoya deux chevaliers qui lui demandèrent s’il voulait entrer dans l’ordre; il répondit que c’était son intention. Apres, deux autres vinrent à lui : ce que tu entreprends est grand ; il est difficile d’endurer notre règle , car tu n’en vois que l’extérieur. — Je m’y soumets , répondit Jehan de Cassagnes. Alors on le fit entrer dans le temple sous une voûte à peine éclairée, et il se prosterna devant le précepteur ou supérieur qui tenait un livre , et il y avait environ dix frères autour de lui. On lui dit : que demandes-tu? — Je veux être de votre
(1) L'historien ajoute qu'il avait été précédé dans celte confession par les seigneurs de Ilaigest, de Longueval , de Montmorency et autres portant des noms célèbres.
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ordre. Le précepteur lui mit la main sur un gros livre et ainsi le questionna : As-tu des empêchements soit par dettes, mariage ou servitude? — Non. — Il faut que tu promettes à Dieu que tu seras obéissant et garderas nos us et coutumes , et que lu croiras en Dieu, créateur, qui n’est mort et ne mourra point. — Je jure ma foi. — Après, le précepteur mit un manteau sur ledit Jehan , et tandis qu’un prêtre de l’ordre lisait le psaume Quarn bonum et quam jucumdum , etc., le précepteur se coucha sur un banc couvert de soie, et ledit Jehan le baisa à la bouche et au cul (1); il s’assit , et les autres frères le baisèrent au nombril.
» Le précepteur tira d’un grand coffre une idole de figure humaine , et il dit à frère Jehan : « Frère, voici un ami de Dieu , qui cause avec lui quand il veut ; rends lui grâces de ce qu’il t’a conduit dans l’état où tu es , et as rempli tes désirs ! »
» Cela prononcé, tous adorèrent en se prosternant par trois fois, et chaque fois qu’ils lléehissaient le genou , ils crachaient sur le Christ et sa croix. Ledit précepteur, après cela , lui bailla une ceinture de lil , et lui permit , lorsque les aiguillons de la chair se feraient sentir, de se mêler avec ses frères. Cette cérémonie achevée , il fut revêtu des habits de l’ordre et ramené au supérieur qui lui enseigna comment il devait se gouverner dans l’église , dans les batailles et à table. »
Ce malheureux et quatre de ses confrères furent brûlés à Carcassonne , sur la place de la Cité , le 20 juin 1 31 1 .
Le pape, mécontent du procédé du roi, s’en plaignit (2) et lui représenta que les Templiers étant un corps religieux , on n’aurait pas dû les arrêter, ni saisir leurs biens sans le consentement du Saint-Siège. 11 envoya ensuite au roi deux cardinaux, Béranger de Frédole (3) et Etienne de Suisi , qui
(1) Le texte latin dit in ano.
(2) Lettre du 27 octobre 1307.
(3) Béranger de Krédole, cardinal et évêque de Béziers , était frère de Pierre de Frédole, seigneur de l.a Vérune, au diocèse de Maguelonne.
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étaient chargés d’engager le roi à faire cesser toute sorte de poursuites contre les Templiers , et à remettre leurs personnes et leurs biens entre les mains du Saint-Siège; mais nonobstant toutes les remontrances du pape , il paraît que l’on continua toujours la poursuite de cette affaire , sous la direction du frère Imbert et des commissaires qu’il déléguait dans les différentes villes du royaume, ce qui déterminale pape à suspendre les pouvoirs du religieux Dominicain et ceux de tous les évêques et inquisiteurs de France , à l’égard de l’affaire des Templiers dont il se réservait la connaissance et le jugement (1).
Le roi prit alors le parti d’écrire au pape qu’il remettait les chevaliers entre les mains des deux cardinaux , et que leurs biens resteraient en séquestre jusqu’à ce que l’on pût les employer au secours de la Terre-Sainte (2).
Au mois de mai de l’année suivante , 1 308 , le roi convoqua un nombreux Parlement à Tours, devant lequel il exposa les preuves que l’on avait recueillies contre les Templiers. Il se rendit ensuite à Poitiers où il eut une seconde entrevue avec le pape , et ce fut là que ce dernier, après avoir interrogé lui-même soixante-douze chevaliers , surpris autant de leurs aveux que radouci par la déférence que lui montra le roi , leva par une bulle, du 5 juillet 1308, la suspense qu’il avait fait signifier aux inquisiteurs et aux évêques.
Clément VI réglait en même temps la manière dont il fallait procéder dans cette affaire. Il permettait à chaque évêque et à chacun des inquisiteurs d’examiner les Templiers arrêtés dans leurs diocèses ; mais il en réservait le jugement aux conciles provinciaux qui seraient tenus par les métropolitains ; il défendait à ces conciles de prendre connaissance de l’état général de tout l’ordre , ni de ce qui concernait la personne du grand-maitre et des principaux officiers dont il se réservait l’examen et le jugement.
(1) Histoire de France du P. Daniel. Observations sur le règne de Philippe-le-Bel.
(2) Lettre du 14 décembre 1.307.
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Dans d’aulres lettres (1) explicatives de sa bulle, le pape ordonnait aux évêques de s’associer, dans l’examen des Templiers de leur diocèse , deux chanoines de leur cathédrale , deux frères prêcheurs et deux frères mineurs.
Le conflit étant ainsi terminé et l’orgueil pontifical se trouvant satisfait, l’affaire n’éprouva plus d’autres obstacles que ceux qui naissaient d’une aussi vaste procédure.
Continuation de la procédure sous l’autorité du pape. — Tortures.— Interrogatoire des Templiers d'Alain. — Chefs d'accusation. — Traitements barbares exereés contre les Templiers dans tonte la France.
Philippe-le-Bel , avant que de retourner à Paris , fit amener à Poitiers le grand-maître avec quelques-uns des principaux chevaliers , parce que le pape avait déclaré qu’il voulait faire lui-même l’information qui les concernait. Mais la plupart ne purent être transférés , brisés qu’ils étaient par la torture. Le pape commit alors les cardinaux dont nous avons parlé , qui se rendirent à Chinon où ces chevaliers étaient restés , et y firent conduire les commandeurs de Poitou , de Guienne et de Normandie. L’interrogatoire commença le 17 août 1308, et il est prétendu que le grand-maître et les autres Templiers reconnurent véritables les crimes dont on les accusait.
Cependant l’affaire s’instruisait dans toutes les provinces du royaume , et l’intervention du pape n’avait aucunement adouci les mesures de rigueur (2).
Les prisons étaient remplies de ces malheureux qui tous ,
(1) En date du 13 juillet 1308.
(2) Le pape défendit par une bulle , sous peine d’excommunication, de donner aucune retraite aux Templiers , et ordonna qu’on leur courût sus partout où on les trouverait pour les remettre entre les mains des Inquisiteurs.
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excepté ceux qui volontairement se reconnurent pour criminels , furent exposés à la question la plus rude. On n’entendait que cris, que gémissements de ceux qu’on tenaillait, qu’on brisait et qu’on démembrait à la torture (1). Un grand nombre , pour éviter de si cruels tourments , passèrent d’abord toutes les déclarations qu’on exigea d’eux ; mais il se trouva aussi un grand nombre de ces Templiers qui , au milieu des plus affreux supplices , soutinrent avec une ferinelé invincible qu’ils étaient innocents.
L’histoire du Languedoc nous fournit de curieux renseignements sur ce qui se passait dans le Midi.
Les Templiers de la sénéchaussée de Beaucaire (2), arrêtés clans le principe au nombre de quatre-vingt-treize , étaient détenus à Aiguemortes, Mmes et Alais. Us appartenaient aux maisons de Saint-Gilles, Montpellier, Jallez et Le Puy.
Les prisonniers du château d’Alais, au nombre de trentetrois, furent interrogés, au mois de juin 1310, par les délégués de l’évêque de Mmes (3). Ils nièrent unanimement tous les chefs d’accusation intentés contre eux , et on les renvoya en prison. Les plus qualifiés d’entre eux étaient : Bernard de Saignes, chevalier, précepteur de Saint- Gilles; frère Pons Segucri de Caux , chevalier de la maison de Sainte-Eulalie ; frère Pons de Seguin , chevalier de la même maison ; frère Raymond, prêtre; frère Bertrand de Silva, chevalier de la maison du Puy; les autres étaient des frères servants.
Dans le courant de l’année , quatre de ces prisonniers moururent en prison.
(1) Presque partout il y en eut qui succombèrent h cette première épreuve. A Paris seulement , on en compta trente-six.
(2) Le Languedoc se composait de trois sénéchaussées : Toulouse, Carcassonne et Beaucaire.
La sénéchaussée de Toulouse comprenait sept diocèses, celle de Carcassonne dix, celle de Beaucaire six.
(3) Ces commissaires étaient : Guillaume de Laurens , curé de Durfort , diocèse de Nîmes , assisté de deux chanoines réguliers de la cathédrale , du prieur des Jacobins et de deux religieux du même ordre, de deux frères mineurs du couvent d’ Alais.
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Au mois d’août 1 31 1 , les mêmes commissaires , voulant terminer leur enquête , firent appliquer à la torture tous les Templiers détenus au château d’Alais, réduits à vingt-neuf.
Ils confessèrent tous dans les tourments les crimes qu’on leur imputait.
Bernard de Salgues, commandeur de Saint-Gilles , fut le premier exposé à la question.
« Il avoua qu’il avait assisté plusieurs fois aux chapitres provinciaux des Templiers tenus à Montpellier, et que dans un de ces chapitres , qui était assemblé pendant la nuit , suivant l’usage , on y exposa un chef ou une tête , et que aussitôt le diable apparut sous la forme d’un chat; que celte tête parlait aux uns et aux autres , et qu’elle avait promis aux frères assemblés de leur donner une bonne moisson , avec la possession des richesses et de tous les biens temporels. Il ajouta qu’il avait alors adoré cette tête avec tous les autres Templiers ; que dans l’instant divers démons apparurent sous la figure de femmes, dont chacun abusa à son gré , mais qu’il ne fut pas du nombre ; que cette tête répondait à toutes les questions du mailre de l’ordre qui était présent , etc. Bernard de Salgues déclara pourtant qu’il ignorait la vérité de plusieurs chefs d’accusation , qu’il était trèsrepentant de ses erreurs , qu’il les abjurait et qu’il en demandait pardon. »
Les réponses faites par les autres Templiers dans cet interrogatoire furent analogues.
La plupart des griefs qu’on alléguait contre les Templiers nous paraîtraient aujourd’hui absurdes, ou simplement i’ciïet d’une démoralisation qui pouvait nuire à leur considération personnelle , mais nullement les faire regarder comme coupables de crimes qu’il importe à la société de punir. On n’en jugeait pas alors de même.
Charger les Templiers du crime d’hérésie , c’était le moyen le plus sûr de tourner contre eux l’animadversion publique et de révolter le sentiment religieux , dans un siècle tout empreint de fanatisme, et lorsque le sang de divers sectaires, depuis un siècle, coulait par torrents à la voix des Dominicains, ouvriers en chefs de cette persécution. Dès longtemps,
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ils avaient eu à faire avec les hérétiques Albigeois , Vaudois , Cathares, Patarins , etc., dont le sud de la France était encore rempli et auquel on donnait le nom générique , le nom alors si odieux de manichéens. A ce nom se liaient les idées de pacte avec le diable , de renoncement k Dieu , de sorcellerie et de tous les crimes analogues. Itien donc de plus naturel , dès qu’on voulait poursuivre les Templiers comme hérétiques , de leur imputer ces mêmes erreurs , les seules bien connues de leurs ennemis.
Aussi , leurs interrogatoires furent semblables à ceux que subirent dans toute la France méridionale les prétendus manichéens, et de tous les aveux recueillis au milieu des tortures , on trouva matière k cent vingt-sept chefs d’accusation qui devinrent la base de toute la procédure. Nous nous contenterons de faire connaître les plus giaves :
Ce qu’on exigeait d’eux k l’instant de leur réception qui était secrète : abnégation de Dieu et du Christ , crachement sur la croix ;
'i“ Culte du Démon et sorcellerie, moyen le plus propre, comme nous l’avons déjà dit, k soulever contre eux une multitude ignorante et fanatique ;
3" Adoration d’une tête d’idole ; beaucoup de variantes, k ce sujet, dans les dépositions. D’après celle du frère d’Arteblay, la tète cherchée et apportée du temple de Paris , par ordre de la commission papale , était une tète d’argent, k traits féminins et qui contenait une tète d’homme assez petite (1).
(1) Parmi les faits imputés aux Templiers , il en est de tout à fait insensés , par exemple , que les Templiers faisaient rôtir leurs enfants, dont la graisse servait à induire l’idole.
« Car encore faisaient-ils pis : car un enfant nouveau engendré d’un Templier en une pucelle, était cuit et rôti au feu , et toute la graisse ôtée , et d’icelle était sacrée et ointe leur idole (• Chronique de Saint-DenisJ. »
Un templier déclara devant les délégués de l’évêque de Mmes qu’après l’adoration de l’idole, parurent des diables avec lesquels les frères se livrèrent à la prostitution. ,
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4° Omission des mots sacramentels de la messe et mépris du sacrement en général ;
5° Hérésie des Templiers quant à la confession. D’après l’accusation , le grand-maître et les autres chefs prétendaient avoir le pouvoir d’absoudre les frères de leurs péchés ;
6° Baisers infâmes , vices anti-physiques. L’acte d’accusation portait que celui qui était reçu baisait à la bouche celui qui le recevait, puis au nombril, au dos et à l’anus ; qu’on lui défendait d’avoir de commerce criminel avec les femmes, mais qu’en revanche on lui permettait de s’abandonner avec ses confrères aux plus horribles désordres.
Il fut prétendu aussi qu’il y avait dans l’ordre des statuts secrets où toutes ces choses étaient consignées. Mais bien que tous les papiers de l’ordre eussent été saisis le môme jour avec les personnes , on ne put découvrir rien de semblable , ce qui prouve évidemment que c’était une fausse allégation.
Le secret que gardaient les Templiers sur ce qui se passait dans leurs assemblées , soit de chapitre , soit de réception . était aussi un des points sur lesquels le pape avait ordonné d’informer. Il était dit dans ces instructions :
« Que les Templiers tiennent secrètement toutes leurs assemblées au commencement de la nuit, que lorsqu’on les tient, on fait sortir tous les domestiques de la maison, et que toutes les portes sont tellement fermées , qu’on ne peut approcher du lieu de l’assemblée ni entendre ou avoir aucune connaissance de ce qui s’y passe , que l’on posait même des sentinelles jusques sur les toits de l’église, pour empêcher que personne n’en approchât lorsqu’on s’y assemblait; que l’on observait les mêmes précautions et la même clandestinité à la réception des frères, ce qui avait donné de grands soupçons sur ce qui se passait dans des assemblées que l’on cachait avec tant de soin. »
C’est ce qui explique l’acharnement et la passion inouïe qu’on mit à la destruction de cet ordre célèbre.
Partout le procès fut conduit avec une astuce profonde et une révoltante partialité.
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Leurs geôliers les volaient (1), leur arrachaient même leurs habits. 11 leur fallut subsister d’une pension de douze deniers mal payée. 11 leur fut interdit d'assister à l’office divin. Les sacrements leur furent refusés , même à l’heurede la mort. On enterrait dans les prisons ceux qui y mouraient. Ou les tourmentait quelquefois par la faim ; on employait même les affreux chevalets , et l’effroyable mais trop efficace exemple de tant de frères morts dans les tortures et sur les brasiers ardents. On voulait à tout prix obtenir des aveux et exterminer l’ordre avec une apparence de droit.
La procédure de la commission papale contient des preuves de tous ces faits.
En plusieurs lieux , les seigneurs s’emparèrent à force ouverte des domaines qui se trouvaient à leur convenance.
Ceux de ces personnages auxquels furent consignés les Templiers , se faisaient donner de gros traitements , et ils étaient en grand nombre ; car, comme le clergé fournissait les juges , la noblesse fournit aussi des prisons et des geôliers. De là vient qu’un historien assez ancien charge la noblesse autant que le roi même de cette iniquité (2).
Ponsard de Chisy , prieur de Payons , racontait qu’il avait été pendant une heure entière couché dans une fosse , les mains liées derrière le dos , et si serré que le sang lui sortait par les ongles.
Aymé de Bourbon , camérier du grand-maître , avait été trois fois à la torture , et neuf semaines au pain et à l’eau.
Les tortures , dans Paris seulement , avaient coûté la vie à trente-six frères.
Jacques de Sancy, de Troyes, déposait que vingt-cinq frères étaient morts dans les souffrances de la torture.
Richard de Vado, de la province d’Albi, assurait qu’on
(1) Les exactions des geôliers allaient jusqu'à leur faire payer les fers qu’ils portaient , et môme le rcforgement de ces fers , quand on les leur ôtait.
( Ileguêle présentée par les prisonniers détenus à l'abbaye de Téron).
(2) Meyerus , annales Flandriœ.
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l’avait tenu sur le feu si longtemps , que sa chair en avait été brûlée, et que les os de ses talons étaient sortis , de quoi il offrait des preuves aux commissaires.
Consolin de Saint-Georges n’avait avoué devant l’évêque de Périgueux que par la force des douleurs.
Tayac et seize autres frères , de l’ordre du même évêque, avaient été torturés par la faim.
L’archevêque de Bourges avait torturé Raymond de Vassignac , et l’avait mis plusieurs semaines au pain et à l’eau.
Baudouin de Saint-Just avait subi la question parles Dominicains , k Paris.
Humbert Dupuy fut trois fois torturé par un Jamville et par le bailli de Poitou ; il resta trente-six semaines au pain et k l’eau dans la tour de Niort ; k Poitiers, on le força de faire serment de ne pas se rétracter.
Jean de Roinprey , Jean de Corneilles et Thomas de Pampeltine avaient été traités de même.
Le gouverneur de Maçon lit tourmenter jusqu’à la mort un frère avec des poids qui étaient attachés à toutes les parties de son corps, et notamment aux parties génitales.
A Saintes, k Nevers surtout, de semblables barbaries avaient été exercées.
Les défenseurs de l’ordre soutinrent que ceux qui n’avaient pas été torturés n’avaient pourtant reconnu qu’a l’aspect d’autres martyrs de la torture tout ce qui leur était prescrit par leurs bourreaux : la souffrance d’un seul faisait l’effroi de plusieurs. Le mensonge devenait pour eux le seul refuge contre le supplice.
ft!n(|uète de In commission papale. — C'urleusrs déposition* de quelques Templiers Kutliénols.
Pendant que les évêques et les inquisiteurs suivaient le cours de leur information et procédaient partiellement dans les provinces k des jugements rigoureux contre les chevaliers du Temple , le pape instituait une commission qu’il chargeait
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d’une enquête sur les griefs imputés il l’ordre en général et désignait pour cet effet huit commissaires , savoir :
L’archevêque de Narbonne ; les évêques de Bayeux , de Mende (1) et de Limoges ; Mathieu de Naples , archidiacre de Rome , notaire apostolique ; Jean de Mantoue et Jean de Monllaur, archidiacres de Trente et de Maguelonne; Guillaume Agasin , prévôt d’Aix.
Tous les actes de la procédure de cette commission nous sont restés, et ils ont été publiés récemment par ordre du gouvernement, sous la direction de M. Michelet , membre de l’Institut (2). Dupuy en avait fait, le premier, usage dans son Histoire de la condamnation des Templiers. Plus lard , Moldenhawer, professeur danois, y puisa aussi , et traduisit presque en entier un grand nombre d’articles , dont Dupuy n’avait donné que des extraits.
Les pièces du procès sont aujourd’hui sous les yeux de tout le monde, et en les étudiant on pourra peut-être parvenir à percer le mystère qui a, jusqu’à nos jours , enveloppé cette affaire. « L’interrogatoire, dit M. Michelet , dans sa préface, fut conduit lentement et avec beaucoup de ménagement et de douceur par de hauts dignitaires ecclésiastiques : un archevêque , plusieurs évêques , ‘etc. Les dépositions obtenues ainsi mériteut plus de confiance que les aveux , d’ailleurs très-brefs , uniformes et peu instructifs , que les inquisiteurs et les gens du roi avaient arrachés par la torture , immédiatement après l’arrestation. »
« Il reste , ajoute M. Michelet , deux manuscrits authentiques de cet interrogatoire. L’un ,. copié sur vélin , fut envoyé au pape , et il est enfermé sous la triple clé du Vatican ; l’autre , sur simple papier, fut déposé au Trésor de Notre-Dame de Paris. Celui-ci , à en juger par les ratures , paraît avoirété
(1) Guillaume Duranti , un des plus doctes légistes de son temps et que le roi avait fait entrer au parlement de Paris.
(2) Procès des Templiers, publié par M. Michelet, membre de l'Institut; 2 vol in-4* ont déjà paru, le deuxième en 1851.
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la minute primitive, faite jour par jour, sur les notes d’audience.
» On ignore à quelle époque le mystérieux registre fut tiré de Notre-Dame. D’après Dupuy, il se trouvait, au xvie siècle, dans la bibliothèque du président Brisson. De là, il passa dans les mains de M. Servin , avocat-général , entin dans celles de Harlay. Au milieu du xvme siècle , M. de Harlay le légua avec ses manuscrits aux Bénédictins de Saint-Germaindes-Prés. Ayant heureusement échappé à l’incendie de leur bibliothèque , en 1793, il a été déposé à la bibliothèque royale, fonds Harlay , n° 49. »
La commission papale , réunie à Paris le 7 août 1309 , dans l’abbaye de Sainte-Geneviève , envoya des commissaires dans toutes les provinces ecclésiastiques du royaume pour citer tous les Templiers à comparaître devant elle à la Saint-Martin suivante. Six notaires étaient attachés à la commission pour rédiger les dépositions en présence des quatre vénérables ecclésiastiques choisis.
La commission entra en séances immédiatement après la Saint-Martin , au commencement de novembre 1309.
Aucun Templier ne comparaissant , la commission ajourna plusieurs fois sa réunion. Enfin , -elle se réunit le 22 novembre au palais épiscopal de Paris. Alors plusieurs Templiers commencèrent à comparaître , et elle fit amener devant elle les Templiers détenus dans les prisons de Paris et qui étaient sous la garde de Philippe de Vohel , prévôt de l’église de Poitiers , et de Jean de Jamville , huissier d’armes du roi.
Jacques de Molay , grand-maître , comparut le 26 décembre. Il avait été transféré de Chinon avec les autres ofiieiers de l’ordre, et ils étaient tous dans les fers. Les commissaires lui demandèrent s’il était venu pour défendre l’ordre. Sa réponse est remarquable. « Il dit qu’il lui paraissaitétrange que l’église romaine voulût procéder avec tant de promptitude à l’abolition d’un ordre qu’elle avait elle-même établi, confirmé et décoré de plusieurs privilèges , sans se souvenir que la sentence de déposition contre l’empereur Frédéric avait été suspendue pendant trente-deux ans ; qu’il n’était pas aussi savant qu’il conviendrait pour défendre l’ordre , mais qu’il le
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ferait de son mieux ; que du reste il se regarderait et mériterait que tout le monde le regardât comme un misérable et une bête, s’il ne prenait en main la cause d’un ordre dont il avait reçu tant de biens et d’honneurs; qu’à la vérité , il lui serait bien difficile de le défendre, n’ayant rien , pas même quatre deniers à employer dans une occasion si importante ; qu’ainsi il demandait secours et conseil ; son intention étant que la vérité sur les accusations fût connue de toute la terre. »
Les commissaires lui répartirent qu’en matière d’hérésie on n’accordait aux prévenus ni conseil ni secours d’avocat ; qu’il devait se souvenir de tout ce qu’il avait confessé lui-même contre son ordre; que cependant, s’il en voulait entreprendre la défense on l’écoulerait et qu’on lui accorderait même du temps pour se préparer.
On lui fit ensuite la lecture des diverses procédures qui avaient été faites contre les Templiers. Quand il entendit l’interrogatoire qu’il avait prêté à Chinon et qu’il vit par les réponses qu’on lui lisait , qu’il était lui-même convenu de la vérité de toutes les accusations qu’on imputait à l’ordre, il témoigna une extrême surprise ; il lit. par deux fois le signe de la croix , et se récria à l’imposture avec la dernière vivacité , jusqu’à dire que si les cardinaux devant lesquels il avait comparu à Chinon , étaient d’une autre qualité , il saurait bien les confondre autrement. « Plût à Dieu , dit-il . que l’on en usât envers des gens aussi pervers, comme les Sarrazins en pareil cas, c’est-à-dire qu’on leur coupât le cou, ou qu’on les fendit en deux ! »
Quelques jours après, le grand-maître comparut do nouveau pour défendre son ordre ; mais il suffit de lire le procèsverbal des huit commissaires pour reconnaître que l’ordre ne pouvait être plus mal défendu qu’il le fut par le grand-maître. Aussi les commissaires ne crurent-ils pas devoir rien décider sur une aussi faible défense. On représenta sans doute qu’il serait odieux de condamner un ordre entier sur des faits si graves sans lui permettre de se justifier et de répondre autrement que par la bouche d’un chevalier ignorant qui n’avait pas la plus légère teinture des affaires.
Le roi fut donc obligé de donner des lettres patentes pour
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faire venir à Paris tous ceux des chevaliers détenus dans les provinces qui voudraient entreprendr e la défense de l’ordre.
Le 14 mars 1310, 544 Templiers (1) étaient réunis dans les salles de l’évêché , devant la commission papale, les uns pour défendre , les autres pour témoigner.
Parmi les premiers , on comptait 74 chevaliers venus de tous les points du royaume.
On leur lut les chefs d’accusation qui existaient contre eux, au nombre de 108, tels qu’ils étaient formulés dans la Bulle accusatrice du pape. Le 18, nouvelle lecture, puis on les ramena en prison où des notaires leur furent envoyés pour prendre leur défense par écrit. Le frère Pierre de Boulogne , prêtre et procureur-général de l’ordre , dicta une courte apologie , dans laquelle il s’inscrivit en faux contre tous les faits abominables dont on accusait les Templiers , disant que c’était autant de mensonges exécrables , inventés et forgés à plaisir par les ennemis de leur ordre qui était pur et sans tache.
« Nous ne voulons point constituer do procureur, c’est nous-mêmes qui nous offrons pour soutenir le Temple. Tous les articles contenus dans les lettres du roi sont détestables , menteurs , et la sainte milice est pure des vices et des péchés qu’on lui reproche ; nous nous olîrons à soutenir cette assertion ; mais pour cela , il faut que nous ayons la liberté de nos personnes devant un concile. Tous ceux des frères qui ont affirmé les crimes ont fait un mensonge , par crainte de la mort et au milieu des horribles tourments , et si d’autres fout des aveux sans être dans les tortures , c’est que la peine infligée aux uns a produit la terreur des autres; que plusieurs ont été corrompus par des promesses , des cajoleries ou des menaces. Ces choses sont tellement notoires qu’il est impossible de les cacher. Nous vous supplions de nous rendre justice et de nous déclarer fidèles à Dieu et à l’Eglise. »
fl) Plusieurs chevaliers Huthéuois figuraient dans celte réunion : Guillaume de Kodez; Pierre de Malhac ; Albert d’Entraigues ; Aymcri de Copiac; Simon de Cornus; Jean de Malemort.
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Le mardi 7 avril , les commissaires se liront amener les frères Pierre de Boulogne et Renaud de Bruyno, tous deux prêtres , avec sept chevaliers laïques. Ceux-ci présentèrent aux commissaires une apologie plus longue et plus étendue que la première où ils persistaient à nier les faits et à récuser les témoignages et les aveux qu’on- leur opposait , comme étant inspirés par la crainte et la séduction. Ils y peignaient des plus noires couleurs la malice de leurs ennemis et demandaient à être remis en honneur et en liberté.
Les commissaires répondirent que leur pouvoir ne s’étendait pas jusques à décider de leur sort , et qu’ils étaient seulement commis par le pape pour faire des informations dont ils rendraient un compte fort exact et fidèle à Sa Sainteté.
Parmi les défenseurs de l’ordre figurèrent successivement plusieurs Templiers du Rouergue amenés à Paris des diverses prisons du royaume où ils se trouvaient détenus :
Le 1 7 février 1310:
Guillaume Albert ,
Bernard de Castri, détenu à l’abbaye Sainl-Magloire de Paris ;
Bernard de Revel , détenu dans la maison du comte de Savoie , près de la Porle-Saint-Marcel ; amenés tous les trois du pays Toulousain.
Le 23 février :
Hugues de Calvion , amené de Moissac , diocèse de Cahors.
Le 2 mai :
Raymond Bertrand ;
Durand de Pisiac, amenés du diocèse Périgourdin.
Interrogés personnellement et chacun à part s’ils voulaient défendre l’ordre :
« Frère Guillaume Albert dit qu’il veut le défendre autant que cela sera en son pouvoir, mais qu’il n’a été reçu que onze jours seulement avant l’arrestation des frères. » Requis de déclarer s’il voulait être absous : « Il répond que non , à moins que le pape l’ordonne ainsi. »
Bernard de Castri et Bernard de Revel déclarent qu’ils ne veulent point de procureurs , mais qu’ils se défendront par
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eux-mêmes. Iis demandent les sacrements ecclésiastiques et l’allégement des prisons.
Ces deux chevaliers comparaissent avec Bertrand deVado , prêtre du diocèse d’Albi , qui dit qu’il avait été tellement torturé et tenu si longtemps sur le feu , que les chairs de ses talons avaient été brûlées , et que les os en étaient tombés peu de jours après. Et ce disant , il montrait ces os aux commissaires.
Hugues de Calvion déclare qu’il défendra l’ordre.
Raymond Bertrand et Durand de Pisiac veulent défendre l’ordre comme bon et légal, bien qu’ils aient confessé quelques erreurs devant l’évêque de Périgueux , pressés par la force des tourments et de la faim.
Le samedi , 1 1 d’avril , les commissaires commencèrent à entendre les témoins qui furent au nombre de 231 . Dupuy , dans son histoire , n’a rapporté qu’une déposition , celle de Raoul de Presle , avocat dans la cour du roi , qui déclara qu’étant à Laon , il y avait connu le prieur des Templiers de cette ville , nommé Gervais de Beauvais , auquel il avait ouï dire qu’il se passait dans l’ordre des choses si secrètes et si singulières, qu’il aimerait mieux qu’on lui coupât la tète que de les révéler. Du reste , il n’articula dans sa déposition aucun des crimes particuliers dont les Templiers étaient accusés.
Aujourd’hui , nous le répétons, grâce à la publication des pièces du procès , toutes les dépositions sont connues , et il n’est plus permis de révoquer en doute la plupart des faits imputés aux Templiers , soit qu’ils fussent avoués de l’ordre , soit qu’on doive les attribuer seulement à une secte ténébreuse engendrée dans son sein.
Sous rapporterons bientôt quelques-unes de ces dépositions , en choisissant de préférence celles des chevaliers ltuthénois , parce que , outre l’intérêt local qui s’y rattache , elles renferment les plus curieux détails sur les mystères de l’ordre.
Le jeudi 7 de mai 1310 , les défenseurs de l’ordre présentèrent un nouvel écrit pour se plaindre de la violence des procédures que l’on avait faites contre les Templiers , sans gar-
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der presque aucune forme judiciaire. Ils traitent toutes les confessions qui sont à leur charge de témoignages extorqués par les tourments et la crainte du feu. Ils prétendent qu’après avoir menacé les accusés de la plus cruelle question et de les faire brûler vifs s’ils n’avouaient pas , on leur montrait des lettres du roi qui leur promettaient la vie, la liberté et des pensions considérables s’ils faisaient les aveux que l’on désirait.
Le 1 0 mai , Pierre de Boulogne demanda à parler aux commissaires qui l’admirent à leur audience. Il était accompagné de trois autres chevaliers , et il dit qu’il avait appris que l’archevêque de Sens devait incessamment tenir un concile provincial pour juger quelques-uns de leurs confrères ; sur quoi il lut un acte d’appel du concile de Sens au souverain pontife. La commission se déclara incompétente pour recevoir cet acte.
Toutefois, le 12 mai, pendant l’interrogatoire de Bortaldi , frère servant, 15e témoin, les commissaires furent informés que ce jour même 54 Templiers , parmi lesquels il s’en trouvait plusieurs qui s’étaient engagés à la défense de l’ordre devant eux devaient être brûlés. Ils envoyèrent à l’archevêque de Sens et au concile pour les inviter à réfléchir à ce projet , à en retarder l’exécution , d’autant que les frères dernièrement morts dans les prisons avaient, à leur dernier soupir, juré , sur leur salut, leur innocence et celle de l’ordre.
Les commissaires ajoutèrent que si un tel jugement était exécuté , le cours de leur propre enquête en serait absolument empêché , puisque déjà des témoins , à cette nouvelle, avaient , de terreur, perdu la raison et paraissaient incapables de soutenir les interrogatoires.
Les craintes de la commission n’étaient que trop fondées : le concile de Sens ayant fait exécuter son affreuse senteuce , une terreur profonde se répandit parmi les témoins , et la plupart de ceux qui s’étaient engagés à la défense de l’ordre se désistèrent. On peut juger du trouble des malheureux Templiers par la déposition suivante que nous copions textuellement :
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« Ayineri de Villars , 16e témoin , âgé de 50 ans. Il paraît plein d’épouvante, pâle, hors de soi ; il se frappe la poitrine, lève les mains vers l'autel, se précipite à genoux, atteste sur son salut, demandant d’être à l’heure même englouti dans l’enfer, que toutes les accusations sont fausses , quoiqu’il les eût avouées contraint par les tortures. Il avait vu la veille conduire au supplice ses cinquante-quatre frères. Dans ce moment , il aurait avoué même d’avoir tué Jésus- Christ. Il supplie la commission de tenir secrètes ses déclarations pour les gens du roi et pour ses geôliers. »
Revenons maintenant aux dépositions des chevaliers Ruthénois.