CURIEUSES DEPOSITIONS DE QUELQUES TEMPLIERS RUTHÉNOIS
Les interrogatoires suivants eurent lieu k Paris devant les commissaires du pape, en 1310 et 1311 , dans le couvent des Frères mineurs ou dans la maison de Pierre de Savoie qui en était voisine.
Déposition de Géraud de Cans (1).
Le 12 janvier, on entendit la déposition de Géraud de Caus , chevalier de Rouergue , âgé de 48 ans , déjà jugé et absous par le concile de Sens. Il ne portait plus l’habit de l’ordre et s’était fait raser. Dans cette longue déposition, Géraud de Caus montre une grande connaissance des statuts. Il précise les règles intérieures et les devoirs des Frères ; détaille leur réception , ainsi que les cérémonies licites et illicites qui la suivaient. Nous la rapportons k peu près en entier, parce qu’elle fait connaître k fond la règle et les usages de l’ordre du Temple , son régime intérieur et les graves abus qui s’y étaient introduits. Le déposant ne pense pas que toutes les réceptions fussent uniformes. Les unes, faites par de mauvais frères, imposaient des rites et des engagements abominables ; d’autres étaient irréprochables.
(1) Procès des Templiers, l. I , p. 379.
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Quant à lui , il avait été reçu aux approches de la fête des saints apôtres Pierre et Paul , vers 1297 , dans une chambre de la maison du Temple de Cahors , après la grand’messe , par le frère Guigon d’Àdhémar, précepteur de province, en présence des frères Raymond de La Coste , prêtre ; Raymond de Robert , alors précepteur de Razoez ; Pierre , précepteur de ladite maison de Cahors , dont il ignore le surnom ; quelques frères servants , et en présence aussi de Géraud de Barasc et de Bertrand de Longueval , qui furent reçus chevaliers du Temple en même temps que lui.
Ces deux derniers et lui-même ayant donc été introduits dans une chambre prés de la chapelle , Raymond de Robert, accompagné d’un autre chevalier, vint à eux et leur dit : «Vous demandez la société de l’ordre du Temple et la participation de ses biens spirituels et temporels. » Oui , répondirent-ils.
— Vous demandez une chose très-grande , reprit le Templier, et vous ne connaissez pas les redoutables préceptes qui nous sont imposés ; car vous nous voyez extérieurement bien vêtus , bien montés et dans une grande apparence , mais vous ne pouvez savoir les austérités de l’ordre ni les difficultés qu’on y éprouve; quand vous voudrez dormir, il vous faudra veiller, et endurer la faim quand vous voudrez manger. Pourrez-vous supporter tout cela pour l’honneur de Dieu et le salut de vos âmes? Et ceux-ci répondant : oui , s’il plaît à Dieu. Les frères ajoutèrent : ÎS'ous voulons savoir de vous plusieurs choses : si vous croyez bien à la foi catholique, selon l’église romaine ; si vous êtes engagés dans les ordres sacrés ou dans le mariage ; si vous êtes liés par des vœux à quelque ordre religieux ; si vous êtes de race noble et nés de légitime mariage ; si vous êtes excommuniés par votre faute ou celle d’autrui ; si vous avez promis ou donné quelque chose à des frères de l’ordre du Temple ou à d’autres pour être reçus dans celle religion ; si vous avez quelque infirmité cachée qui vous rendrait inhabiles au service de la maison et à l’exercice des armes : si vous êtes impliqués dans des dettes à la libération desquelles vous ne pourriez suffire sans les biens du Temple.
— Les lécipiendaires ayant répondu convenablement à toutes ces questions, les deux frères leur dirent de se tourner vers
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la chapelle et de prier Dieu , la bienheureuse Vierge et tous les saints, que si leur réceptiou devait tourner au salut de leurs âmes et à l’honneur de leurs personnes et de leurs amis, Dieu daignât ratifier leur demande et leur vœu. Et lorsqu’ils se furent tournés , les deux frères les quittèrent et allèrent , à ce que croit le témoin , rendre compte au précepteur qui les recevait de leurs réponses et de leur intention. Après quelques moments , ceux-ci , revenant à eux , leur demandèrent s’ils avaient bien réfléchi sur tout ce qui leur avait été dit et s’ils persistaient dans le même projet. Sur leur réponse affirmative , les frères s’éloignèrent encore et rentrèrent bientôt après en leur disant qu’ils ôtassent leurs coiiTures et que , les mains jointes , ils vinssent devant ledit frère Guigon d’Adhémar, et que, se tenant à genoux, ils lui dissent :
« Seigneur, nous venons ici à vous et à ces seigneurs frères qui sont avec vous , et nous demandons la société de l’ordre et la participation des biens spirituels et temporels qui s’y font , et nous voulons toujours être les serviteurs et esclaves dudit ordre et renoncer à notre volonté pour suivre celle d’autrui. »
Celle formalité ayant été accomplie , le précepteur leur répéta les paroles qui leur avaient déjà été adressées par les deux frères , dans la première partie de l’initiation , à quoi ils répondirent de même en affirmant leur dire par un serment qu’ils prêtèrent à genoux sur un livre ouvert devant le précepteur. Celui-ci leur dit alors : « Comprenez-bien ce que nous vous disons ; vous jurez et promettez à Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie que vous serez toujours obéissants au maître du Temple et à quelque frère que ce soit dudit ordre qui sera mis au-dessus de vous ; que vous garderez la chasteté . les bons usages et les bonnes coutumes de l’ordre ; que vous vivrez sans rien avoir en propre , à moins qu’il ne vous soit accordé par votre supérieur; que toujours , selon votre pouvoir, vous aiderez à conserver ce qui est acquis du royaume de Jérusalem et à acquérir ce qui n’est pas acquis; que jamais et en aucun lieu vous ne participerez à la mort injuste d’un chrétien ou d’une chrétienne,
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ou à l’expoliation de leurs biens ; que si les biens du Temple vous étaient confiés, vous en rendrez un compte bon et loyal pour la Terre-Sainte , et que vous n’abandonnerez pas la religion du Temple pour une meilleure ou pire sans la permission de votre supérieur. » — Tout cela ayant été juré , Guigon d’Adhéinar leur dit : « Sous vous recevons vous , vos pères et vos mères et deux ou trois de vos amis que vous jugerez à propos de choisir, à la participation des biens spirituels faits ou à faire dans l’ordre depuis le commencement jusqu’à la fin. » Et aussitôt il les revêtit du manteau , pendant que le frère Raymond de La Cosle , prêtre , récitait le psaume : « Ecce quam bonum et quam jucundum habilare fratres in union, etc., >» et les versets : « Mille eix muilium de Sancto , et nihil proficiat inimicus in eis ; » avec l’oraison du Saint-Esprit : « Deux , qui corda fidelium, etc. » Et alors le maître les relevant par les mains les baisa sur la bouche , et les assistants en firent autant. Après quoi , il s’assit, et les ayant fait asseoir eux-mêmes à ses pieds , il se mit à leur faire connaître la règle intérieure cle la maison et les cas où iîs pourraient encourir des peines graves. Il leur cita, entre autres, parmi ces cas, les suivants :
S'ils avaient fait une entrée simoniaque dans l’ordre ; s’ils révélaient le secret des assemblées où ils auraient assisté à qui que ce fût des frères de l’ordre qui les ignorerait ; s’ils étaient convaincus du meurtre d’un chrétien ou d’une chrétienne, de brigandage, de sodomie (1); de dénonciation calomnieuse contre quelqu’un des frères de l’ordre ; de peu de foi dans la religion catholique; s’ils passaient aux Sarrazins ; s’ils fuyaient, étant sous les armes , contre les ennemis de la foi ; si , sans la permission des supérieurs , ils entraient dans les ordres sacrés ; le précepteur ajouta qu’ils perdraient l’habit pour désobéissance ou rébellion ; s’ils se portaient à des actes de violence envers leurs frères ou envers des chrétiens quelconques ; s’ils étaient convaincus
(1) Prison perpétuelle pour ces trois cas.
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d’avoir connu charnellement une femme ou d’avoir été simplement dans un lieu suspect avec elle ; s’ils menaçaient publiquement de passer aux Sarrazins, quand bien même ce ne fût pas leur intention ; s’ils allaient au combat sans l’ordre de leurs chefs , à moins que ce ne fut pour porter du secours à des chrétiens en péril ; s’ils favorisaient la contrebande ; s’ils refusaient le cens féodal à qui de droit ; s’ils manquaient aux devoirs de l’hospitalité envers quelque frère voyageur ; s’ils recevaient quelqu’un comme frère de.l’ordre sans l’autorité ou la présence de leurs chapitres , de leurs supérieurs, ou autrement qu’ils ne devaient ; s’ils violaient le secret des lettres du grand-maître ; s’ils donnaient quelque chose des maisons de l’ordre qui ne leur seraient pàt confiées , ou s’ils dissipaient les biens de celles dont ils auraient l’administration ; s’ils prêtaient au nom de l’ordre à des personnes insolvables; si, enchâssant, ils perdaient ou détruisaient leurs équipages , ou s’ils causaient quelque autre dommage au-delà de la valeur de quatre deniers , ils seraient tenus au remboursement ; si , dans l’intention d’abandonner l’ordre, ils passaient deux ou plusieurs nuits hors de la maison ; si , poussés par la colère, ils méprisaient leur habit, bien qu’à l’avertissement des assistants ils se rétractassent aussitôt, ils ne pourraient recouvrer leur manteau qu’après un an. Pour les cas moins graves , la remise du manteau, quand on l’avait perdu , était laissée à l’arbitraire du grand-maître ou des dignitaires de l’ordre.
I.e précepteur leur expliqua ensuite très-longuement toutes les prières que les Templiers étaient tenus de réciter dans la journée : vingt-huit Pater à l’église dès être levés ; quatorze Pater pour les heures du jour et autant pour les heures de la Vierge; silence absolu depuis le lever jusqu’à prime ; dire ou chanter à l’église , autant que cela se pourrait , matines , prime et la messe ; se rendre à table pour le repas au son de la cloche , et attendre , avant de s’asseoir, le prêtre pour assister à sa bénédiction ; réciter un Pater ; peu parler pendant le repas , se rendre à l’église, si elle était proche, pour les grâces et y réciter le Miserere et un Pater; à nor.e , se rendre à l’église et y dire quatorze Pater et à
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vêpres dix-huit. Tous les jours , avant le repas, trente Pater pour les vivants et autant pour les morts ; au souper, qu’on devait prendre avant compiles, faire les mêmes choses qu’au diner, et après compiles , parler peu et visiter les chevaux ; quand ils seraient dans une expédition d’armes, visiter aussi soigneusement leurs harnais , ensuite se coucher avec du linge et des chaussures de lin et se ceindre d’un cordon en signe de cmaslelé ; garder de la lumière dans leurs chambres pour éviter les surprises de l’ennemi , et même , autant que possible , dans les écuries. *
Le précepteur leur dit ensuite qu’ils ne devaient pas être compères , ni entrer dans une maison où se trouvait une femme en mal d’enfants ; qu’ils ne pouvaient avoir à leur service personnel aucune femme, à moins dans le cas de maladie , à défaut de serviteurs mâles et avec l'autorisation de leurs supérieurs ; qu’il leur était défendu d’embrasser les personnes de l’autre sexe , même de leurs parentes ; qu’ils ne devaient jamais dire d’injures , ni paroles déshonnêtes , ni jurer le nom de Dieu, parce que toutes les politesses leur étaient permises et toutes les impolitesses défendues.
Il termina en leur disant : Allez , que Dieu vous fasse des hommes probes ! Luis il se retira.
Aussitôt , quatre à cinq frères servants de l’ordre restant avec eux, fermèrent la porte de la chambre au verrou, et leur présentèrent une croix de bois , longue d’environ une palme et demie , sans image du Christ , autant que le témoin pouvait s’en souvenir, et leur dirent qu’il fallait renier Dieu. Et comme ceux-ci stupéfaits refusaient d’obtempérer à leur demande , les frères insistèrent de plus fort et mirent l’épée ii la main. Alors le témoin et les deux autres qui venaient d’être reçus , saisis d’épouvante et sans armes , renièrent Dieu , mais ce fut de bouche, ajouta-t-il , et non de cœur. Ensuite les servants leur ordonnèrent de cracher sur la croix, et voyant l’extrême répugnance des témoins, ils leur dirent qu’ils leur faisaient grâce de celle démonstration, mais qu’ils prissent bien garde de divulguer le secret et de jamais les
accuser. Puis, un des servants ajouta (4) : Quàd si haberent calorem et motus carnales, poterant ad invicem carnaliter commisceri, si volebant ; quia meiius erat quod hoc facerent inter se, ne ordo vituperaretvr, quam si accedcrent ad millier es.
Cependant, ajouta Géraud de Caus , jamais il ne le fit , ni n’en eut la pensée , ni ne fut porté à le faire, ni n’a entendu dire qu’aucun membre de l’ordre ait commis ce crime , à l’exception seulement de trois frères dont il ignore les noms, et qu’il a appris avoir été pour cela incarcérés dans une prison d’outre-mer fin Castro pcregriori), au temps où Thomas Béraud était grand-maître du Temple.
Après ce que nous venons de dire , les servants s’étant retirés , le témoin et les deux autres chevaliers reçus avec lui s’habillèrent et allèrent dîner, et le même jour ils furent dispersés en divers lieux.
Requis de déclarer s’il s’était fait d’autres choses illicites dans cette réception , il dit que non. Requis de dire s’il sait ou s’il croit que les servants leur ordonnaient les choses susdites sciemment ou par l’ordre de celui qui les avait reçus, il répond que oui , et que lesdits servants n’auraient pas osé entreprendre de pareilles énormités d’eux-mêmes.
Il déclare aussi qu’un mois environ après cette réception , dans le trouble de sa conscience, il alla trouver le seigneur Sicard, alors évoque de Cahors, dans son château de Mercor, et lui confessa tout ce qui s’était passé ; que l’évêque fut stupéfait de cette révélation , et lui donna l’absolution, en lui imposant pour pénitence de porter sur sa chemise pendant quelque temps une cuirasse de fer, de jeûner certains jours au pain et à l’eau , et d’émigrer aussitôt qu’il le pourrait.
Requis de déclarer pourquoi il n’a pas révélé tout cela avant l’arrestation , et pourquoi depuis il s’est laissé torturer plutôt que d’en faire l’aveu , — il répondit que c’était par
(1) Un sentiment de pudeur nous empêche de traduire ce honteux passage.
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crainte de la mort , parce qu’il ne voyait pas comment il pourrait éviter les mains des Templiers , et que lorsqu’ils furent pris et qu’on le mit à la question, il ne pouvait encore croire qu’ils demeurassent arrêtés si longtemps , et que le procès (lût prendre une aussi mauvaise tournure ; que s’il avait révélé avant l’arrestation , on n’aurait pas ajouté foi à ses paroles, et qu’on aurait eu plus de mauvais soupçons contre lui que contre un ordre puissant et respecté , et qu’il n’aurait pu , en rentrant dans le monde , passer honorablement sa vie, parce que son frère aîné, d’après son consentement , avait eu tous les biens paternels et maternels de sa maison.
Géraud de Caus dit ensuite qu’il se passait dans l’ordre du Temple certaines choses qui lui paraissaient contraires au droit écrit ; que les profés, par exemple, étaient astreints, dès le premier jour, à faire leurs vœux et à s’engager irrévocablement dans l’ordre, ce qui était, selon lui, contraire au premier et au second chapitre de leur règle, dans lesquels il était dit que quand quelque postulant se présentait , on lui devait lire auparavant tous les articles de la règle et l’éprouver préalablement , point qui ne fut point observé dans sa réception, ni dans celle de beaucoup d’autres; il cite aussi quelques usages contraires aux privilèges du Saint-Siège, qu’il avait été accordé notamment à l’ordre d’avoir des frères prêtres et clercs , ayant l’esprit pour tout bien , et que nonobstant les prêtres étaient reçus de la même manière et aux mêmes conditions que les autres ; qu’aucun frère , quels que fussent ses griefs , ne pouvait en appeler à l’Eglise romaine ; que le grand-maître n’était point confirmé par le siège apostolique , mais prétendait acquérir par l’élection la plénitude de ses pouvoirs ; que , contrairement aux statuts , la correction des frères d’outre-mer ne se faisait jamais de concert avec le patriarche de Jérusalem ; que le maître et les commandeurs provinciaux ne soulîraient pas que les frères gardassent devers eux des exemplaires de la règle et des statuts ultérieurs sans leur permission ; qu’étant en Orient, il avait vu une on deux fois le grand-maître actuel se faire remettre tous les écrits ayant trait à la règle ou autres qui
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se Irouvaienl entre les mains des frères , en faire brûler une partie et ne rendre le reste qu’aux plus anciens de l’ordre ; que pareille chose était arrivée , d’après ce qu’il a ouï dire , sous Guillaume de Beaujeu et Thomas Béraud ; que, du reste, suivant l'opinion commune, c’était l’introduction des juristes et des savants dans l’ordre qui l’avait corrompu.
Il raconte qu’il était présent à Toulouse quand le précepteur Guigon d’Adhémar, dans le palais du Temple , reçut comme frère de l’ordre un prêtre, dont il ne se rappelle plus le nom , de la même manière dont il avait été reçu lui-mème, et que, cela fait, quelques-uns des assistants entraînèrent le récipiendaire à un coin dudit palais et le forcèrent au reniement.
De plus , le témoin dit qu’il a reçu lui-même Raymond Bornarelli , servant de Gordon , du diocèse de Cafiors , environ dix-huit mois avant l’arrestation, dans une chambre de la maison du Temple de Baslrie , dont il était précepteur, en présence des frères Guillaume Fabri, prêtre; de Gaucelin de Saint-Juéry, chevalier, et de Guillaume , abbé, alors camérier de ladite maison , et de quelques autres, et que celle réception fut faite de la manière la plus régulière, sans qu’il songeât même à pratiquer ce qui avait été pratiqué à son égard , par la raison que ces choses sont abominables contre Dieu et contre l’ordre de la nature.
11 parle aussi de la réception de Jean de Pronay , chevalier parisien , faite six mois avant l’emprisonnement, par Hugues de Péralde, visiteur de France, dans la maison du Temple de Paris, où se trouvait alors le roi, en présence de lui , témoin; d’Olivier de Penne, chevalier, alors valet de chambre du pape; de Guillaume d’Arblège , aumônier du roi, de 'ferrie de Reims, servant, et de plusieurs autres.
Elle fut sans reproche. On lui demande si alors on prévoyait le procès; il répondit qu’il ne savait rien des autres, mais que pour lui il n’avait aucun soupçon.
Aux articles 16 et 17 sur les sacrements , il répondit qu’il pensait que les prêtres de l’ordre confessaient dûment et que généralement les frères, comme lui-même , croyaient aux sacrements ecclésiastiques.
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Que pourtant, dans les chapitres généraux , et avant de se retirer, le grand-maître ou l’officier qui avait tenu le chapitre employait une formule qui impliquait la prétention d’absoudre certaines fautes , car, se levant et se tenant debout avec le prêtre assistant , il disait : « Nous pouvons bien maintenant nous retirer ; notre règle du chapitre est telle que tout frère qui gérerait les biens de la maison autrement qu’il ne doit ou les dépenserait prodigalement n’anrait aucune participation aux biens spirituels de l’ordre; cependant, pour toutes les choses que vous omettriez de nous dire par respect de la chair ou par crainte de la justice de l’ordre , nous vous accordons l’indulgence que nous pouvons et devons. »
Le grand-maître récitait ensuite des prières pour la paix , pour le pape et l’Eglise, pour les rois chrétiens, pour la Terre-Sainte , pour les frères de l’ordre et leurs affiliés , vivants ou morts , etc., et cela fait, il leur disait que le prêtre allait donner l’absolution afin que Dieu voulût bien absoudre le prêtre lui-même et eux tous. Après quoi, il se mettait à genoux avec l’assistance , chacun récitait le Confiteor en se frappant la poitrine , le prêtre prononçait les paroles : Miserealur vcslri et absolutionem et remissionem peccatorum veslrorum tribvat vobis omnipotens et misericors Dominas, et ils se reliraient.
Interrogé s’il savait ou pensait que ceux qui étaient présents au chapitre crussent être absous de leurs péchés qu’ils ne confessaient pas par les paroles que prononçait celui qui tenait le chapitre tout laïque qu’il était , il répondit que quelques frères simples étaient dans celte persuasion , mais que pour lui il n’en croyait rien , pas plus k l’égard des paroles du maître du chapitre que de l’absolution générale donnée parle prêtre.
Le témoin ajouta que les supérieurs avaient à se reprocher de n’avoir pas corrigé et dénoncé à l’Eglise les erreurs introduites dans l’ordre ; que pour les inférieurs , ils n’osaient le faire k cause du danger de mort qui les menaçait ; que les chapitres se tenaient en secret; que dans le lieu désigné à cet effet , on fouillait les chambres et qu’on prenait bien garde qu’aucun étranger ne pût entendre ce qui se disait
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dans ces assemblées ; que quant aux faits graves qu’il a déclarés plus haut, il pense qu’ils étaient connus de quelquesuns des anciens, mais non de tous, et il ne croit pas qu’aucun de ceux qui ont introduit ces coupables abus ou les erreurs dans l’ordre vive encore.
Requis de déclarer s’il avait déposé ainsi par prière, ordre, crainte, amour, haine, ou par quelque intérêt temporel possédé ou espéré , il répondit que non , mais bien pour dire la vérité; il lui fut défendu de révéler cette déposition avant que les témoignages fussent publiés.
Il faut savoir, bien entendu, qu’elle fut faite verbalement par ledit témoin en présence des seigneurs commissaires , le mardi susdit , mais qu’elle ne fut rédigée par les notaires que les deux jours suivants, le témoin toujours présent et entendant quand elle fut dictée.
Déposition de liugncs de Calmonl (IJ.
Le 16 dudit mois de janvier 1311, on amena devant les seigneurs commissaires , le frère Hugues de Calmonl, chevalier du diocèse de Rodez, âgé d’environ 30 ans, qui avait déjà prêté serment pour faire sa déposition en qualité de témoin, il ne portait pas le manteau de l’ordre qu’il avait quitté naguère, vers la fêle de tous les Saints, lorsqu’il fut questionné par le seigneur évêque de Paris et absous et réconcilié par lui ; mais il portait la barbe.
Quand on lui eut exposé tous les articles, il répondit d’abord aux quatre premiers en disant qu’il ignorait si les choses contenues dans ces articles étaient vraies ou non , attendu qu’il n’avait assisté à la réception d’aucun autre frère, mais qu’il croyait pourtant que communément les frères étaient reçus dans l’ordre comme il y fut reçu lui même, vers la fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste , il y avait seize ans , par Ponce de Broel , alors commandeur ou maître de pro-
(1) Procès des Templiers , t. I , p. 402.
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vince , dans la grande salle de la maison du Temple de Toulouse , en présence des frères Guillaume de Folhaquier, de Penebrun de Puni , chevaliers ; de Guillaume de Castro , .ancien valet dudit maître ; de Bernard de Lavauderic , précepteur de la maison du Temple de Toulouse, et de plusieurs autres.
Le témoin entre ici dans tous les détails qui ont été déjà rapportés à l’article de Géraud de Caus, et qui sont relatifs aux formalités de la réception, aux engagements pris par le récipiendaire , aux différentes instructions données par le maître du Temple sur la règle , la discipline intérieure et les usages de la maison , après quoi le précepteur se retira , et l’on vit se reproduire la scène mystérieuse et criminelle que nous avons déjà décrite.
« Les quatre frères présents introduisirent le témoin dans une chambre voisine, fort obscure, qu’ils fermèrent aussitôt, et le frère Guillaume de Folhaquier lui dit que depuis qu’il était devenu chevalier du Temple il fallait qu’il reniât Dieu; le témoin résista et menaça de crier. Or, comme il y avait près de là plusieurs grands personnages , ses parents ou ses ainis, entre autres, l’évêque d’Auch , le sénéchal de Toulouse, le seigneur Hugues d’Arpajon , qui l’avait fait chevalier, deux propres frères dudit témoin et beaucoup d’autres nobles hommes, on n’osa pas lui faire violence. Le précepteur se contenta de lui faire jurer que si d’autres frères lui demandaient s’il avait renié Dieu, il répondrait qu’oui. Après cela, Guillaume de Folhaquier tirade dessous ses babils une croix de bois sur laquelle il lui ordonna de cracher ; mais le témoin cracha non sur la croix , mais à côté. Les assistants lui dirent que c’étaient là les secrets de l’ordre, ijuanl aux autres choses illicites, telles que les baisers impurs, le crime sodomique ou autres , il n’en fut pas question dans sa réception. Hugues de Calmont ajouta , qu’cnviron trois ans après, il se confessa de tout cela à Raymond de Rigald , de l’ordre des frères mineurs, maître en théologie, de sa parenté , et que ce prêtre lui dit qu’à l’heure de la mort et autrement, plusieurs Templiers lui avaient fait les mêmes aveux auxquels il n’avait rien compris; mais qu’il
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lui paraissait que l’objet, en était de le mettre à l’épreuve pour savoir si , dans le cas où ils seraient faits prisonniers des Sarrazins , ils se prêteraient à renier le Seigneur.
Le témoin dit ensuite que l’année qu’ils furent arrêtés, il avait formé le dessein d’entrer lui-même dans l’ordre de Citeaux , après en avoir demandé la permission à son maître , parce que , pour les raisons ci-dessus , l’ordre du Temple lui déplaisait , et que d’ailleurs son père , sa mère et ses frères étaient ensevelis dans une maison dudit ordre de Cîteaux (•!).
Ses réponses aux autres questions qui lui furent adressées par les commissaires n’offrent qu’un médiocre intérêt et n’apprennent rien de plus sur les faits illicites reprochés à l’ordre. Que dans la maison du Temple de Brolio, la seule où il fût demeuré, il avait vu faire convenablement les aumônes et observer l’hospitalité , et que le vendredi saint les frères y adoraient la croix avec respect.
Dépositions de quelques autres Templiers du üouergue.
Frère Guigo de Roquetaillade , prêtre , précepteur de la maison du Temple de Drulhe, diocèse do Rodez, âgé de 30 ans, absous et réconcilié par l’évêque de Rodez, déclare dans son interrogatoire du 3 avril 131 1 , qu’à l’époque où il fut reçu dans la chapelle de la maison du Temple du Puy ( Aniciensis ), on exigea de lui le crachement sur la croix , les baisers immondes, etc.; mais il ajoute qu’il a vu d’autres réceptions où rien ne s’était passé d’illicite (T. II , p. 1 54) .
Le même jour, on amène devant les commissaires du pape (l’évêque de Mende , l’évêque de Limoges et l’archidiacre de Trente) frère Bernard d’Adhémar, chevalier, du diocèse de Rodez , âgé de 50 ans , portant barbe et manteau , qui avait été réconcilié par son évêque. Il déclare que les choses s’é-
(1) Les membres de la famille de Calmont (de Plancatge) étaient , en effet , inhumés dans le cloître de Bonnecombe, de l’ordre de Liteaux, où l’on voyait encore avant la Révolution un très-beau mausolée aux armes de cette ancienne maison.
laienl passées comme ci-dessus , lors de sa réception , qui eut lieu , il y a environ 30 ans , dans la chapelle de la maison du Temple de Vaor , au diocèse d’Albi ; il ajoute , néanmoins , qu’il n’en était pas toujours ainsi, et qu’il peut citer la réception de Déodat de Hugues ( Hugonis ), du diocèse de Rodez, en ce moment fugitif , réception régulière faite, il y a environ huit ans , dans la maison du Temple 'd’Espalion , par frère Guigon Adhémar, chevalier, aujourd’hui visiteur de la province, en présence de plusieurs témoins (T. II. p. 156).
Pierre de Gotand ( Gotandî) , précepteur de la Cavalerie, en Rouergue, âgé de 50 ans , réconcilié par l’évêque de Rodez , raconte qu’il fut reçu , il y a environ vingt-deux ans , dans la chapelle de Saintc-Eulalie, par Pierre Raymond , chevalier, précepteur de ladite maison , et qu’on exigea de lui le crachement sur la croix et tout le reste; qu’il vit recevoir de la même manière, il y a environ huit ans , Bernand ( Bernan t/wm) de Bort, chevalier, aujourd’hui fugitif, par Bernard de La Roque , chevalier, et précepteur de la province ( pro p inciœ), en présence de Bernard de Ginebaud , précepteur de Sainte-Eulalie ; de Guillaume de La Roque , et de Raymond Penaria, servants, détenus maintenant au château de Najac (1) [T. II, p. 158].
Frère Durand Passarion , servant , précepteur de la maison de La Clan , âgé de 50 ans , reçu depuis une vingtaine d’années, à Sainte-Eulalie , par Hugues de Sances, aujourd’hui précepteur de ladite maison , en présence de Raymond de Saint-Véran , etc. , avoue les mêmes turpitudes. Il dit, en outre, qu’il en fut de même pour Guillaume d’Alaman , détenu dans ce moment en Rouergue , reçu à Sainte-Eulalie, il y a cinq ans , par Guigon d’Adbémar, en présence de Guigon de Roquetaillade , prêtre; de Pierre Gotand; de Guillaume Calador, prêtre ; de Béranger de Gérald , détenus à Najac ; ainsi que pour Pierre Bastide , servant du diocèse du Rouergue , reçu , il y a quinze ans , dans la même cha-
(1) On pout induire de ce passage et de quelques autres, que les Templiers du Rouergue avaient d’abord été renfermés dans le château royal de Najac.
pelle de Sainte-Eulalic, par Hugues de Sances , etc. (T. II ,
Frère Bernard de Bonhomme ( Boni hominis), précepteur de la maison du Temple d’Albinhac (1), au diocèse de Rouergue , âgé de 45 ans , fut reçu de la même manière à Montpellier, il y a environ vingt ans (T. II , p. 162).
Frère Pierre d’Àmalin ( Amalini) , ser viens et berge vins , du diocèse de Rodez , âgé de 40 ans , déclare qu’il fut reçu , il y a environ vingt ans , dans la chapelle de Sainte-Eulalie , par Pons de Brohet, chevalier, en présence de Guigou d’Adhémar, précepteur de ladite maison ; d’Aymeric Calador, prêtre , l’un et l’autre décédés , et que sa réception fut accompagnée des mêmes formalités illicites ; qu’il vil aussi recevoir de même , il y a environ quinze ans , par ledit Guigon, frère Déodat Gavalda, du lieu de Sainte-Eulalie (T. II, p. 165).
Déclaration analogue de la part de Raymond d’Amalvin , servant du diocèse de Rodez , âgé de 40 ans, qui fut reçu , il y a environ treize ans , dans la chapelle de Sainte-Eulalie , par Pons de Brohet , chevalier, en présence des frères ltancerio de Lemovicino , chevalier ; d’Olhon , précepteur de Toulouse, l’un et l’autre vivants ; de Guigon d’Adhémar, chevalier, et de Raymond de Bermond , alors camérier dudit lieu, ces derniers décédés (T. II, p. .167).
Frère Girbert de Roger ( Hngerii ), précepteur de la maison du Temple de Laguiole (Glayola] [2), au diocèse de Rodez, avait été reçu , il y a environ dix-huit ans , à Drulhe (commauderie du même diocèse), par Pons de Brohet , chevalier, en présence des frères Guillaume de Bocalix, prêtre, de Ratier de Saint-Vincent , chevalier, défunts , et de Olhon
(1) Ce passage de la procédure nous apprend qu’il existait à Albinhac une comtnanderie, dont l'existence était demeurée ignorée jusqu’ici.
(2) Même observation pour Laguiole que pour Albinluc L’existence de cette commandcrie était complètement inconnue.
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Samniada , servant du diocèse de Rodez, vivant. Girberl de Roger, dans sa déposition , ne parle que des baisers obscènes et de l’autorisation qui lui fut donnée de vivre charnellement avec ses frères (T. II, p. 169).
13 mai 1311. — Guillaume de Cardnillac (1), 226e témoin, décrit en détail comment, après l’avoir mené en un autre lieu que celui de la réception , un des chevaliers , le poignard à la main , l’avait voulu forcer à renier et à conspuer le Christ ; il s’était si bien défendu qu’il n’avait point renié , et seulement craché à côté de la croix.
Même jour. — Bertrand de Gasc (2), de Rodez , 227e témoin , âgé de 50 ans ,• passa en Orient dans un moment d’embarras qui le forçait de s’adresser à l’ordre. 11 fut reçu àSidon , l’année de la perte d’Acre (1291). Sa réception se fil comme les autres; mais au moment où on le forçait à renier et aux autres points d’ordre, on cria aux armes pour une attaque des Sarrazins. Ceux qui le recevaient n’eurent que le temps de lui faire jurer le secret. On lui dit après que tout cela n’avait été fait que par badinage et pour le mettre à l’épreuve. Au fait , il n’a jamais depuis rien ouï dire de pareil.
Les commissaires continuèrent l’audition des témoins jusqu’au 26 mai 1311 . Ayant alors entendu toutes les défenses de l’ordre et ouï 231 témoins , il jugèrent à propos de mettre fin à leur information.
L’cvêque de Bayeux fut chargé de se rendre auprès du pape pour lui faire part du résultat de la procédure , après quoi ce prélat vint à Pontoise où le roi tenait son Parlement. Les autres commissaires s’y rendirent aussi , et après une conférence avec le roi , ils chargèrent deux licenciés de porter au pape le registre de leurs procédures, avec une lettre datée de l’abbaye de Pontoise , le 5 juin 1 31 1 .
(1) Procès des Templiers, t. il, p. 256.
(2) Procès des Templiers , t. II , p. 258.
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('ondaïunalions partielle*, par le» Corn-Ile* provinciaux. — Abolition de l’ordre. — Supplice du g-rand-ninilre.
Mais dans le temps qu’on prenait, pour l’extinction de l’ordre, des mesures fondées principalement sur les confessions d’un grand nombre de Templiers , on fut bien surpris d’apprendre que la plus grande partie de ces chevaliers avaient révoqué ces confessions : « Qu’ils soutenaient qu’on les avait arrachés à force de tourments ; qu’ils délestaient hautement l’amnistie que les olliciers du roi leur avaient offerte, et qu’ils la regardaient comme le prix de l'infidélité et la honleuse récompense d'une prévarication aussi préjudiciable il leur honneur qu’à leur conscience. »
Cet incident embarrassa les juges ; on tint là-dessus un grand conseil , et après une longue délibération , il fut arrêté qu’on traiterait comme relaps tous ceux qui révoqueraient leur première confession.
Le concile provincial de Sens , réuni le H mai 1310, sévit le premier. Il tenait ses séances à Paris , présidé par l’archevêque , un frère du ministre fameux , Enguerrand de Marigny. Là , tous les chevaliers qui n’avaient pas rétracté leurs aveux furent destinés à des pénitences, quelques-uns à finir leurs jours dans des cachots ; mais cinquante-neuf qui étaient revenus sur leurs dires furent dégradés par l’évêque , comme relaps, et condamnés aux flammes. Le 12, ils furent brûlés dans le faubourg Saint-Antoine qui alors n’était qu’une campagne où se trouvait un couvent de ce nom.
Au mois de juin de la même année, l’archevêque de lteims tint son concile provincial à Senlis où neuf Templiers furent aussi condamnés et brûlés vifs.
Il y en eut encore dix de brûlés à Paris dans un champ , près de l’abbaye Saint-Germain , et cinq près de l’abbaye de Saint-Denis.
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De pareils bûchers s’allumèrent en Normandie et dans toutes les provinces de France.
Il est à remarquer, dit un historien, que les cinquanteneuf qu’on brûla à Paris , ainsi que les neuf qui furent brûlés à Senlis , rétractèrent en mourant les aveux qu’ils avaient faits comme leur ayant été arrachés par la force des tourments, et qu’ils persistèrent jusqu’au dernier soupir à dire qu’ils mouraient innocents, ce qui fit de grandes impressions en leur faveur sur l’esprit du peuple (1). La plus grande partie des bourgeois admirait leur courage et leur vertu ; un petit nombre déplorait leur opiniâtreté.
Il y en eut un grand nombre en différents autres endroits de la France qui au milieu des flammes firent paraître la même fermeté; on les brûla, mais on ne put jamais leur arracher l’aveu des crimes qu’on leur imputait. « Chose étonnante, dit l’évêque de Lodève, historien contemporain , que ces infortunés qu’on livrait aux plus cruels supplices ne rendaient point d’autre raison de leur rétractation que la honte et le remords d’avoir par la violence de la question avoué des crimes dont ils se prétendaient très innocents. »
Partout le clergé s’efforçait de frapper l’imagination du peuple pour justifier des supplices qui se multipliaient. On déterrait les ossements des Templiers, on les jetait au vent comme hérétiques ; les clercs voulaient prouver enfin qu’il y avait motif et justice dans ces cruelles exécutions.
Le concile général fut assemblé à Vienne au mois d’octobre I3H , et on y porta l’affaire des Templiers.
Presque tous les chevaliers étaient dispersés; les uns s’étaient réfugiés dans les terres étrangères , d’autres vivaient dans les montagnes voisines de Lyon et les Cevennes. Les pères venaient de lire l’acte d’accusation laborieusement rédigé par le pontife, lorsque neuf chevaliers, revêtus de la tunique et du long manteau blanc se présentent : — « Que voulez-vous? leur dit le pape Clément. — Défendre l’ordre. Nous sommes les procureurs de 2,000 chevaliers qui errent
(l)Guill. de Nangis ; p. 279.
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ça et là et qui veulent également justifier la maison sainte du Temple. » — Au lieu de les entendre , Clément les fit renfermer dans d’étroites prisons. Le pape se hâta de donner avis de celte mesure à Philippe-le-Bel qui vint en personne au concile pour en suivre les délibérations. 11 eut plusieurs conférences secrètes avec Clément , à la suite desquelles parut une charte , scellée du roi , qui s’en remettait au pape.
Tous les évêques, excepté ceux de Reims , de Sens et de Rouen , étaient d’avis que l’on devait écouter les accusés dans leur défense. Clément, voyant que les pères , frappés des irrégularités de la procédure, étaient peu disposés à prononcer sur l’ordre , fit traîner encore l’aiïaire en longueur pendant plusieurs mois, tachant de réunir les esprits dans un même sentiment. Enfin, le mercredi 22 mars de l’année 1312, il appela en conseil secret les cardinaux et plusieurs prélats , et prononça en leur présence une sentence qui cassait par provision plutôt que par voie de condamnation l’ordre des Templiers , réservant leurs personnes et leurs biens à la disposition de l’Eglise.
Il publia ensuite la même sentence à la troisième session du concile où le roi de France fut présent , et qui se tint le 3 avril de la même année. Quoique ce jugement ne fût que provisionnel , il eut tout l’effet d’un jugement définitif, et l’ordre demeura pour jamais proscrit et aboli.
Voici le propre texte de la bulle :
Clément , évêque , serviteur des serviteurs de Dieu en perpétuelle mémoire. Il appartient au vicaire du Christ de peser les nécessités du temps , les mérites des personnes , afin de fructifier le champ du Seigneur et d’en arracher les herbes amères. Comme l’ordre du Temple, ô douleur! remplit le monde de ses erreurs, de sa dépravation et de ses crimes que nous taisons pour en effacer la déplorable mémoire, nous déclarons abolir, non sans amertume de cœur et par simple voie de provision apostolique, ledit ordre, les statuts, l’habit , les insignes , d’une manière irrévocable et définitive , comme le démontrent la procédure et la sentence de l’inquisition. Que personne désormais , sous peine de l’excommuni-
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cation , ne soit assez hardi pour se revêtir de l’habit des Templiers et en professer la règle. Quant à .leurs biens, d’après l’avis de nos vénérables frères du concile , ils seront destinés aux besoins de la Terre-Sainte et réunis au patrimoine des Hospitaliers qui font de si grandes choses pour la foi , excepté cependant les biens possédés hors de France , sur lesquels nous nous réservons de statuer spécialement. Toute cité , corporation qui s’opposera à la main mise des Hospitaliers , sera , par ce seul fait , en état d’interdit.
Donné à Vienne , la cinquième des nones de janvier, la sixième de notre pontificat. »
Cependant le grand-maître vivait encore , et il fut question de décider de son sort et de celui des trois principaux officiers de l’ordre qui étaient avec lui. Le pape s’en était réservé la connaissance ; mais à son retour du concile de Vienne , soit qu’il eût changé de sentiment , ou qu’il ne voulût pas les condamner lui-même, il en remit le soin à deux cardinaux , qui se rendirent aussitôt à Paris et s’adjoignirent l’archevêque de Sens et quelques autres prélats. Voici le récit que fait l’abbé de Verlot , d’après Dupuy , du dernier acte de cette sanglante tragédie :
« Le 18 mars 1313, les commissaires apostoliques se firent amener par le prévôt de Paris ces grands dignitaires de l’ordre. C’était le grand-maître Jacques de Molay, Gui , frère du dauphin d’Auvergne , Hugues de Péralde , grand-prieur ou visiteur du prieuré de France , et le grand-prieur d’Aquitaine qui, avant sa détention, avait eu charge aux finances du roi.
» Pour donc publier, dit Dupuy, ce qu’il était de la volonté du pape, ces cardinaux firent dresser un échafaud au parvis de Notre-Dame , sur lequel étant élevés , ils récitèrent le décret et la déposition de ces quatre chevaliers , comme ils avaient reconnu la déposition de leur ordre eux-mêmes au pape et au roi.
» Alors le grand-maître et le frère du dauphin , en présence du peuple , supplièrent les cardinaux d’être ouïs , et dirent qu’ils avaient déposé à faux contre leur ordre , qu’il
était tout saint ; qu’ils se désistaient de ce qu’ils avaient dit à Poitiers , et que ce qu’ils en avaient fait , c’était à la persuasion du pape et du roi, et qu’ils étaient prêts de mourir pour soutenir celte vérité. »
Les légats, extrêmement déconcertés, firent descendre le grand-maître et ses compagnons de dessus l’échafaud , et le prévôt de Paris les ramena en prison. Le roi , irrité de la rétractation des chefs de cet ordre , le même jour les fit brûler tout vifs et à petit feu', dans une petite île de la Seine , qui était entre le jardin de ce prince et le couvent des Augustins.
Le grand-maître, au milieu de ce cruel supplice, y montra la même fermeté qu’il avait fait paraître dans le parvis de Notre-Dame, et protesta jusqu’à la fin de l’innocence de son ordre.
Mezerai prétend avoir lu une relation dans laquelle on rapporte que ce grand-maître n’ayant plus que la langue de libre et presque étouffé dans la fumée s’écria à haute voix : « Clément , juge inique et cruel bourreau , je t’ajourne à comparaître dans quarante jours au tribunal du souverain juge ! » Quelques-uns croient qu’il ajourna pareillement le roi à y comparaître dans un an. Peut-être que la mort de ce prince et celle du pape , qui arrivèrent précisément dans les mêmes termes , ont donné fieu depuis à l’histoire de cet ajournement.
Les deux grands prieurs de France et d’Aquitaine finirent leurs jours en prison ; mais selon Paul-Emile , l’un des deux fut brûlé avec le grand-maître.
L’ordre fut pareillement aboli dans tous les Etats de l’Europe ; mais partout ailleurs , on les traita sans rigueur.
Ferreti de Vicencc , écrivain du xiv* siècle , dit que quinze mille Templiers furent condamnés. On croit que ce nombre formait à peu près les trois quarts de l’ordre. L’autre quart trouva le moyen de se soustraire par la fuite à la proscription. Leurs biens , d’après le décret du Saint-Siège, avaient été délivrés aux Hospitaliers; Philippe-le-Bel donna même des lettres patentes , en 1 31 3, pour la remise de ceux qui se trouvaient dans ses Etats ; mais ces dispositions ne furent
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pas complètement exécutées; de bonnes commanderies se trouvèrent réunies à la couronne de France (1) ; d’autres au patrimoine de saint Pierre. On ajoutait même que les Hospitaliers achetèrent du pape, moyennant une redevance de sous d’or, cette possession des biens de l’ordre du Temple.
■inflexion*.
Telle fut la triste destinée de cet ordre célèbre, dont les derniers débris n’échappèrent à une mort glorieuse que pour venir mourir ignominieusement dans leur patrie sons le glaive d’un prince chrétien. M. de Vertol dit , en parlant de l’affaire des Templiers, que c’est l’énigme la plus impénétrable que la malice des historiens ait laissé à déchiffrer à la postérité ; et c’est en effet un problème historique des plus difficiles à résoudre que de savoir s’ils ont été justement ou injustement condamnés.
L’abbé de Vertot , quoique visiblement porté k reconnaître leur innocence , ne se prononce pas. Le président Hénault
(1) Un fait consigné dans la Revue archéologique de Toulouse ne laisse aucun doute à cet égard (T. V, p. 193).
« En faisant des recherches sur les antiquités du département du Tarn-et-Garonne , dit M. Belhomme, j’ai trouvé à Monlricoui la preuve que les chevaliers du Temple étaient maîtres de cette bourgade en 1276, et que Squin de Florian fut leur successeur dans la propriété de celte seigneurie, passée en dernier lieu dans la maison de Malartic qui en possède encore le château. Un acte conservé dans les archives du lieu porte que ; « L’an 1313 , les consuls de Monlricoux remettent la décision d’un procès qu’ils ont avec Guillaume Marcoyran , de Caussade , à Squin de Florian , balet du roi et sel gneur dudit Montricoux. L’on voit que les Hospitaliers n’héritèrent pas de tous les biens des Templiers , mais que peu de temps après la condamnation de l'ordre, l’un de ses dénonciateurs possédait l’une des ueuf mille seigneuries qui avaient appartenu à cette milice célèbre. »
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garde la même neutralité. Dupuy, le père Daniel, Vely, nammer croient que ce corps fut coupable des crimes dont on l’accusait.
Le comte de Boulainviliers, Voltaire , le père Lejeune , et, en dernier lieu , Raynouard et Michaud se sont ouvertement prononcés pour leur innocence.
Bossuet penche vers le même avis. « On les accusait, dit-il , de crimes énormes qu’ils avouèrent à la torture et qu’ils nièrent au supplice. Cependant on les brûlait vifs à petit feu , avec une cruauté inouïe , et on ne sait pas s’il n’y eût pas plus d’avarice et de vengeance que de justice dans cette exécution (1). »
La première difficulté qui se présente est le peu de vraisemblance qu’il y aurait à supposer un ordre entier coupable de pareilles abominations. « Mais quelque parti que l’on prenne sur cette affaire, dit un auteur, l’on sera également effrayé par le défaut de vraisemblance. Si l’on dit que les faits rapportés dans les informations ne sont point vraisemblables, on pourrait répondre qu’il n’est pas moins contraire k la vraisemblance de dire que tant de prélats , tant de conciles provinciaux et un concile même général aient jugé un ordre entier coupable sur des dépositions fausses et visiblement extorquées par la crainte des tourments. »
Aussi Napoléon, dont l’attention avait été fortement excitée par ce lugubre et mystérieux épisode de notre histoire, ne pouvait, malgré son étonnante pénétration, en percer les obscurités.
« Comment serait-il possible, à 500 ans de distance, disaitil , de prononcer que les Templiers étaient innocents ou coupables , lorsque les auteurs contemporains sont eux-mêmes partagés , ou plutôt sont en contradiction formelle les uns avec les autres? Tout ce que l’on peut dire , c’est que ce fut une affaire monstrueuse et inexplicable. L’entière innocence des Templiers et l’entière perversité des Templiers est égale-
tl) Abrégé de l'Hiitoire de France , année 1311.
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ment incroyable. Serait-il donc si pénible de rester dans le doute lorsqu’il est bien évident que toutes les recherches no pourraient arranger un résultat satisfaisant (1)? »
Il y a tout lieu de penser, puisque tous les historiens du temps conviennent assez uniformément que l’ordre des Templiers était tombé dans un grand relâchement , que l’oisiveté, le luxe, la dissipation, la mollesse, les fréquents voyages d’outre-mer et le commerce des chevaliers du Temple avec les infidèles dans le temps de la décadence des Croisades avaient introduit beaucoup de désordres parmi eux. On ne peut nier que les pièces qui nous restent de ce grand procès ne prouvent clairement que l'ordre des Templiers était parvenu à un grand degré de corruption. Les dépositions qui sont innombrables sont presque toutes uniformes sur ce point.
Il s’agit donc de savoir si ces désordres étaient véritablement avoués du corps , s’ils étaient autorisés par les supérieurs de l’ordre , s’ils avaient passé en maximes et en règles de conduite et si même ils avaient reçu une sorte de consécration authentique dans des statuts particuliers. Car il existe une distance infinie entre les vices qui peuvent infecter les membres d’un corps et l’approbation que leur donnerait le corps lui-même. Les désordres peuvent s’y maintenir dans un grand nombre de membres avant que d’y être publiquement autorisés. Les principes établis par les règles des fondateurs restent longtemps les maximes des sociétés où elles sont le moins pratiquées.
C’est, à notre sens , ce qui arriva chez les Templiers. Les jeunes chevaliers , de mœurs dissolues , ou d’autres égarés par les erreurs de l’esprit, avaient formé des associations secrètes dont les coupables tendances furent imputées à l’ordre entier.
Il est probable qu’une partie des chevaliers du Temple ne suivait qu’extérieurement l’Eglise catholique, et qu’elle avait adopté, pendant le long séjour de l’ordre en Orient, des rites
(1) Mémoires de M. de Dausset.
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secrets , des principes d’hérésie qui se liaient aux mœurs et aux systèmes des gnosliques : trop de témoignages subsistent pour croire qu’ils ne fussent qu’une imputation calomnieuse. Mais ce qui ne parait pas moins évident , c’est qu’il s’en fallait beaucoup que ces initiés formassent la majeure partie de l’ordre entier, et qu’ainsi la sentence fût aussi complètement injuste que la procédure fut odieuse.
Il faut , en outre , considérer, relativement à la preuve qu’on prétend tirer des actes du procès , que ces actes se rapportent à plusieurs faits improbables et qui sont cependant avoués par les accusés (I), ce qui infirme la force qu’on pourrait tirer de leurs témoignages sur les autres points ; car, si les juges du Languedoc condamnèrent des Templiers pour des crimes évidemment illusoires , d’autres purent les condamner pour des griefs également faux , quoique plus vraisemblables.
Mais ce qui frappe le plus dans toute celle affaire et doit balancer jusqu’aux preuves mômes les mieux établies de l’accusation , c’est l’attitude de tous les chevaliers à la fin de cet horrible drame , dans ce dernier moment où les hommes n’ont plus rien à espérer, ni à craindre, c’est leur persistance jusqu’au bout à soutenir leur innocence et celle de leur ordre. Certes, s’ils eussent été coupables, quelqu’un se serait trahi dans ce moment suprême.
« Je ne croirai jamais , dit un historien , qu’un grandmaître et tant de chevaliers, parmi lesquels on comptait des
(1) On voit ci-dessus le sommaire des dépositions que firent les Templiers du Languedoc. 11 y est dit qu’il paraissait un chat dans leurs chapitres . que tonie l'assemblée adorait ce chat , que ce chat parlait, etc.; et un des articles proposés par le pape aux commissaires qui devaient interroger les Templiers porte qu’ils adoraient un certain chat qui leur apparaissait dans leurs assemblées. Celle accusation prouve manifestement que l’on voulait faire regarder les principaux chevaliers du Temple comme autant de sorciers , à qui le Démon se montrait sous la figure d'un chat , et leurs assemblées comme une espèce de sabbat ; accusation absurde, mais de nature, dans ce sièçle superstitieux , à soulever contre eux l’indignation populaire.
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princes, tous vénérables par leur âge et par leurs services , fussent coupables des bassesses absurdes et inutiles dont on les accusait. Je ne croirai jamais qu’un ordçe entier de religieux ail renoncé, en Europe, à la religion chrétienne pour laquelle il combattait en Asie , en Afrique, et pour laquelle même encore plusieurs d’entre eux gémissaient dans les fers des Turcs et des Arabes , aimant mieux mourir dans les cachots que de renier la religion. Enfin , je crois sans difficulté plus de quatre-vingts chevaliers qui , en mourant , prennent Dieu à témoin de leur innocence. »
« Le bon sens a fait juger, dit un autre écrivain célèbre en parlant de cette affaire , que dix hommes qui meurent , pouvant ne pas mourir en avouant les crimes dont on les accuse, sont pins croyables que cent qui les avouent et qui , par cet aveu , rachètent leur vie. »
C’est ainsi que s’exprime le grand Arnaud sur l’issue de ce procès, où toutes les formes de la justice furent tellement violées, que lors môme que les accusations seraient prouvées, on pourrait regarder les Templiers comme des victimes et leurs juges comme des bourreaux.
Mais faut-il s’étonner de ces excès dans des temps d’ignorance et de barbarie , lorsque de nos jours , à une époque où les peuples s’enorgueillissent d’une civilisation avancée , nous avons vu les pouvoirs politiques professer le même mépris pour l’inviolabilité des personnes et des propriétés , et proscrire non-seulement des individus innocents, mais encore des corps entiers pour s’emparer de leurs dépouilles? Dans tous les temps et dans tous les lieux les mauvaises passions produisent des effets également détestables.
On pourrait encore invoquer le sentiment d’Edouard II , roi d’Angleterre, qui n’eût pas plutôt appris la détention des Templiers en France, qu’il écrivit aussitôt au pape et à la plupart des souverains de l’Europe , pour les prier de fermer l’oreille aux calomnies qu’on répandait contre ces chevaliers, dont toute l'Angleterre , dit-il, révère la pureté de la foi, les bonnes mœurs et le zèle pour la défense de la religion.
TEMPL1EHS.
Enfin , un concile nombreux , tenu en Espagne , après avoir longtemps examiné cette affaire , confisqua à la vérité les biens des Templiers , mais les justifia des crimes qu’on leur imputait.
L’abolition des Templiers peut être justifiée par la politique , car leurs immenses richesses , leurs possessions prin— cières , leur orgueil passé en proverbe et leur bravoure dévouée au Saint-Siège établissaient puissance contre puissance et n’étaient pas sans dangers pour l’Etat. Mais ce qu’on n’excusera jamais, c’est l’odieux des moyens employés pour les perdre et la cruauté qu’on exerça contre eux. Tout fut violent , procédures , interrogatoires , supplices.
Quelques chevaliers sont convaincus de vices , de crimes mêmes , si l’on veut. On enveloppe l’ordre entier dans la même accusation. On arrache les premiers aveux à force de tourments , et ^’est sur ces preuves que marche toute la procédure !
Philippe-le-Bel agit dans toute cette affaire avec la plus grande passion. C’était un prince avide, vindicatif, qui ne ménageait rien quand il était question de se satisfaire, et qui portait la haine jusqu’à la fureur. 11 se fait en quelque sorte le dénonciateur de l’ordre des Templiers : il emploie toute son autorité pour les perdre. Il se plaint de ce que le pape a suspendu les pouvoirs des inquisiteurs et des évêques ; il écrit à Clément les lettres les plus vives et les plus pressantes pour faire révoquer cette suspension.
Par des bruits répandus à dessein et par des suggestions perfides, on soulève contre eux l’opinion publique. De tous côtés , quand ils sont arrêtés , prélats , abbés, princes, chapitres , communautés des villes , bourgs et châteaux envoient leur adhésion.
C’est une prévention universelle, un cri général qui étouffe leur défense , qui exerce sur les juges une pression terrible.
Avant que les Templiers soient jugés par les tribunaux , avant qu’ils le soient par le concile de Vienne, le pape lance une bulle d’excommunication contre toutes les personnes qui accorderaient aide , secours , retraite ou conseil à ces infortunés.
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Neuf chevaliers se présentent au concile de Vienne pour la défense de leur ordre. Que fait Clément V? Il les fait arrêter et jeter dans les fers. Le concile décide qu’on devait avant tout entendre les Templiers. Le pape, de son autorité privée, prononce l’abolition de l’ordre.
Que conclure de ce qui précède? C’est que l’ordre en général était tombé dans un grand relâchement, mais que les crimes ou les croyances impies pour lesquels on le punit, n’étaient le fait que de quelques membres , la religion d’une minorité qui avait adopté mystérieusement des doctrines et des pratiques condamnables; qu’en définitive les Templiers furent immolés à un siècle fanatique et barbare , à la politique et aux profondes rancunes d’un prince jaloux, « comme ces victimes que l’antiquité païenne offrait à ses dieux sanguinaires et qu’elle égorgeait sur l’autel de la haine ou aux pieds de la vengeance. »