‹ Ordres équestresChapitre 77 sur 126 · LE COLONEL HIGO.NET · texte numérisé non relu

LE COLONEL HIGO.NET

clrie , à Saint-Jean-d’Acre et à Héliopolis (1) , témoignent de la part active qu’il prit à celte expédition.

Aux Pyramides (21 juillet 1798), il tenait la droite de la face du carré qui repoussa la charge des Mamelucks. Au siégé d’ Acre (mars et avril 1799), que l’armée française fut obligé de lever après soixante jours de tranchée ouverte et huit assauts , il reprit la première parallèle de gauche dont l’ennemi s’était emparé à sa première sortie , et , dans une autre sortie , vers la fin , étant de tranchée au cavalier de droite, il força les Turcs, l’épée aux reins , à rentrer dans leurs ouvrages.

La victoire d’Héliopolis fut peut-être le plus étonnant fait d’armes de toute celte guerre. On sait les causes qui l’amenèrent. Kléber, général en chef de l’armée d’Orient , se confiant au traité d’El-Arisch , du 24 janvier, avait remis au grand-visir les places de Salahich, Calieh , Belbeis, Damiette, lorsqu’il reçut une lettre de lord Keith , commandant en chef de la flotte anglaise , qui sommait l’armée de mettre bas les armes et de se rendre à discrétion.

Kléber indigné distribua celte lettre dans les rangs et dit pour toute harangue :

« Soldats, on ne répond à de telles insolences que par la victoire ; marchons !

On rencontre l’avant-garde ottomane à une lieue nord-est du Caire, sur les ruines de l’ancienne Héliopolis. Cette armée de soixante mille Turcs , Arabes , Mamelucks est mise en fuite par dix mille Français.

Le capitaine Higonet fut nommé chef de bataillon sur le champ de bataille.

(1) Blessé d'un coup de feu au bras gauche à la bataille d’Alexandrie , le 3 juillet 1798.

Blessé deux fois au siège de Saint-Jean-d'Acre au mois d'avril

Blessé d'un coup de pistolet à la tête à la bataille d'Iléliopolis , le 20 février 1800.

( Etats de services ■).

LE COLONEL HIGONET.

Au mois de mars 1800, pendant le siège du Caire, ayant été chargé d’attacher k une porte un pétard qui n’eut aucun effet, il escalada les murs avec les grenadiers, se jeta dans la ville et ouvrit le passage.

A l’attaque qui suivit la reddition de cette place , il commandait une des compagnies de grenadiers qui pénétrèrent dans la ville et forcèrent la mosquée où s’étaient retranchés un grand nombre d’ennemis.

Après la campagne , le général en chef Menou rendit un parfait hommage à son mérite en disant « qu’il n’y avait pas eu dans son armée d’officier plus brave ni plus instruit » , et sur sa proposition, Higonet fut nommé, le 27 mars 1801, adjudant commandant à l’état-major général.

L’attention de ses chefs était fixée sur lui ; rien ne pouvait plus désormais enlravër sa carrière. Aussi , dans le cours de la seule année 1804 , il se vit successivement élevé au grade de colonel-major des grenadiers de la garde consulaire (1) , de membre et bientôt après de commandeur de la Légiond’Honneur (2) , et enfin de colonel du 108e régiment de ligne (3).

Il inaugura ce dernier grade, le 8 novembre 1805, au combat de Mariazell , en Allemagne , en forçant avec un seul bataillon six bataillons autrichiens k mettre bas les armes , s’emparant de trois drapeaux et de quatorze pièces de canon.

Sa conduite ne fut pas moins admirable k Austerlitz (2 décembre 1805). A la tête de son régiment, il enleva le village de Telnitz , défendu par trois régiments russes, leur prit cinq pièces de campagne et deux drapeaux.

Heureux temps, où la valeur française se déployant sur les champs de bataille rendait notre nom respectable et glorieux dans l’univers entier ! où les forces vives de la nation ne s’é-

(1) 21 janvier 1804.

(2) 16 juin 1804.

(3) 22 décembre 1804.

LE COLONEL H1GONET.

puisaient pas en vains discours de tribune, en ruses diplomatiques , en funestes luttes intestines (1) !

Higonet faisait partie de celte immortelle division Friand qui , pendant vingt ans , moissonna tant de lauriers. C’est dans ce corps qu’il fit la campagne de 1806, terminée le 1 4 octobre , à Iéna, par une des plus éclatantes victoires qui aient signalé le règne de Napoléon. Là, comme toujours , intrépide à braver le danger, le colonel Higonet , à la tête d’un bataillon , se précipite sur une batterie de huit pièces de canon , s’en rend maître après un combat acharné , fait huit cents hommes prisonniers, enleve trois drapeaux , et au moment où le succès couronnait ses efforts, il tombe atteint d’un coup mortel et expire au milieu du triomphe.

Son frère Philippe , adjudant-major dans le même régiment, se trouvait dans cette sanglante mêlée. Le maréchal prince d’Eckmul écrivit à son père désolé :

« Vos inquiétudes , Monsieur, sur le sort du capitaine Higonet n’étaient pas fondées ; il a échappé aux dangers, et , dans la bataille du 1 4 octobre comme dans les précédentes , il a mérité l’estime de ses chefs et de ses camarades.

» J’ai beaucoup regretté la perte du colonel Higonet. C’était un de nos meilleurs officiers , et il promettait d’ètre un très bon général. La seule chose qui puisse affaiblir les regrets de ses amis et de sa famille, c’est qu’il est mort de la manière la plus glorieuse en préparant par l’élan qu’il a donne à son régiment un succès auquel était attachée la gloire des armées françaises.

» J’ai l’honneur, etc.

» Le maréchal DÀVOUST. »

L’Empereur voulant honorer la mémoire de ce vaillant officier, décréta que son nom serait donné à un monument de la capitale. Le nom de Joseph Higonet a également été placé sur l’arc-de-triomphe de l’Etoile. Il n’y a eu que trois

(1) L’atileur écrirait ces lignes en 1847.

LE COLONEL HIGONET.

autres colonels , Marion, Sulkowski et Lainé , aides-de-catnp de Napoléon , auxquels le même honneur ait été rendu,

La ville de Saint-Geniez , à son tour, jalouse de perpétuer la glorieuse mémoire de ce vaillant officier, a pareillement donné son nom à la rue qui l’avait vu naître.

Il reste du colonel Higonet une lettre , datée d’Egypte , le 23 vendémiaire an IX , qui nous révèle sa grande âme et nous donne une idée du brillant avenir qui l’attendait si la mort ne l’avait enlevé à la lleur de son âge. Nous croyons devoir léguer k l’histoire cette lettre, adressée au général en chef Menou , et qui fut mise k l’ordre du jour :

« A la bataille d’IIéliopolis , au siège du Caire , plusieurs grenadiers du corps où je sers furent blessés et transférés k l’hôpital. A cette époque, cet établissement était dénué de tout. Le linge même pour les pansements manquait souvent ; enfin les maisons offraient le spéciale le plus digne de pitié. L’âme des grenadiers , qui , chacun k leur tour, allaient soigner leurs camarades blessés, en fut vivement émue, et, quoique sans solde depuis huit mois , tous , d’un mouvement spontané, d’un accord unanime , pourvurent aux moyens de faire k ces malheureux une solde de dix sous par jour. Ceux que les hasards des combats n’avaient pas respectés, ne ressentirent pas seuls les effets de la généreuse amitié de leurs compagnons d’armes : deux d’entre eux , privés de la vue , par suite d’une ophtalmie opiniâtre, ont été aussi l’objet de leur sollicitude fraternelle ; les grenadiers instruits que ces deux hommes devaient retourner en France , leur ont fait passer, k chacun, cinquante livres, afin qu’ils pussent se procurer quelques douceurs durant la traversée. Mon général , je me serais dispensé de vous instruire de ces particularités, si je ne savais avec quel plaisir vous apprenez les traits qui font l’éloge des soldats que vous commandez , traits qui , sous tous les rapports , sont plus intéressants pour l’espèce humaine que tous ces brillants riens dont retentissent sans cesse tous les journaux de l’Europe. »

La Romiguière (Pierre), né à Livignacen 1756 , après avoir étudié au collège de Yillefranche , entra dans la congrégation de la doctrine chrétienne, cette corporation enseignante qui , avec celle de l’oratoire , a donné tant d’illustres professeurs à l’enseignement. Dès 1773, il commença à parcourir les degrés les plus humbles et à s’élever par son mérite. Ii fut successivement régent de cinquième, de quatrième , de seconde, dans les collèges que possédait la doctrine à Moissac et à Lavaur. ltégent de troisième au collège de Toulouse en 1776 , il y devint, l’année suivante, répétiteur de philosophie, et s’essaya, pour la première fois, dans une chaire que devait honorer son nom. Puis professeur titulaire de philosophie, en 1778 à Carcassonne, en 1779 à Tarbes , en 1781 à La Flèche, en 1784 à Toulouse, il partagea ainsi entre les villes, où ses supérieurs l’envoyaient , ces fécondes méditations de la jeunesse, ces pensées claires et pénétrantes , celte parole vraie et persuasive, qui devaient un jour, sur un plus grand théâtre , lui assurer l’éclatant succès dont tous les amis de la science philosophique se souviennent encore.

Dans cette première partie de sa carrière , M. La Romiguière fut tel qu’on le vit toujours depuis, affectueux et bon, mais ferme et inébranlable dans ce qu’il croyait la vérité. A l’occasion d’une thèse que voulait interdire le parlement de Toulouse , il ne céda pas , et montra dès-lors que sa bonté n’était point faiblesse et qu’elle lui servait seulement adonner à son indépendance de la modération et de la dignité.

Après les grands orages révolutionnaires , lorsque tous les hommes éminents furent appelés dans toutes les routes de l’intelligence pour réparer les maux cruels que la France venait de subir, H. La Romiguière alla à Paris , mais pour n’accepter ou ne garder que la simple mission d'instruire, comme

376 Là ROMIGUIÈRE.

il avait fait jusques-là , ses concitoyens. Deux de ses modestes cahiers de métaphysique , publiés sans nom d’auteur à Toulouse , en 1 793 , après la suppression des corporations enseignantes, avaient fixé sur lui les regards de ceux qui cherchaient de toutes parts, dans tous les rangs, les hommes dont la France avait besoin. Dès la création des écoles centrales , il fut professeur de logique et ensuite professeur d’histoire.

En vain Sieyes , qui connaissait son mérite , voulut qu’il l’accompagnât dans son ambassade à Berlin, La Romiguière refusa, et on le vit depuis refuser aussi le titre de sénateur. Il fut un instant membre du Tribunal; mais il cessa bientôt d’être tribun et resta philosophe. Un jour Garat , professant aux écoles normales , débuta par ces paroles : « Il y a ici quelqu’un qui devrait être à ma place , » et il lut les observations d’un anonyme sur la précédente leçon. L’auteur était M. La Romiguière, dont Garat, depuis ce jour, s’honora d’être l’ami.

Le moment approchait en effet où il allait monter, lui aussi, dans une chaire publique. Attaché au Prylanée français, d’abord comme examinateur des boursiers, puis comme professeur de morale , plus tard comme conservateur de la bibliothèque , qui est aujourd’hui la bibliothèque de l’Université , on vit enfin , peu de temps après l’institution de la faculté des lettres de Paris , le professeur de philosophie , La Romiguière , ouvrir, le 26 avril 1 81 1 , celte série de Leçons sur les principes de l’intelligence et l’origine des idées qui , bientôt imprimées , sur le vœu réitéré de M. de Fontanes , ont été depuis traduites dans les principales langues de l’Europe.

Jamais professeur ne fut plus cher à ses confrères et à ses élèves que M. La Romiguière. L’entière faculté des lettres, qui n’aurait pas eu d’autre doyen s’il avait consenti à l’être , l’environna toujours de respect et d’amour. On admirait en lui , surtout dans les derniers temps , avec une tendresse inquiète , celte touchante sérénité d’âme , cette constante égalité de caractère et de langage , cette joie paisible du cœur au milieu des plus cruelles souffrances. Il était impossible à cet aspect d’un sage , à cette voix calme et résignée , de ne point

LA R0MIGU1ÈRE. 377

reconnaître l’esprit vraiment religieux de cet homme naïf et sublime qui a écrit ces mots :

« Oui , ne craignons pas de le dire , Dieu a le sentiment de lui-même, il a le sentiment de la plénitude de son être, ou , si ces expressions pouvaient faire quelque peine à ceux qu’une fausse philosophie a accoutumés à ne voir le sentiment que dans les senlations , nous dirions en changeant le langage , mais non la pensée , que Dieu jouit d’une félicité suprême , et qu’il est une source infinie de bonheur, comme il est une source infinie de puissance et de gloire. »

Quant aux autres vertus de ce vieillard , à son inépuisable bienfaisance, aux prodigalités charitables de cet homme compatissant et bon qui , en cela seul , ne connaissait point de mesure , on pourrait interroger l’immense foule de malheureux qu’il a secourus; ou bien encore l’interroger luimême dans ce livre où il a répandu son âme tout entière et que nous citions tou t-â-1’ heure : « Les plaisirs de l’esprit ont toujours un nouvel attrait ; l’âme , pour les goûter, est toujours jeune , et le temps , loin de les affaiblir, leur donne chaque jour plus de vivacité. Est-il de jouissance qui les surpasse? Oui , Messieurs , il en est de plus grandes. Quels que soient les ravissements que fait éprouver la découverte de la vérité , il se peut que Newton , rassasié d’années et de gloire, se soit dit, on jetant un regard en arrière, vanité 1 Tandis que le souvenir d’une bonne action suffit pour embellir les derniers jours de la plus extrême vieillesse , et nous accompagne jusque dans la tombe. »

On pourra dire, en parlant d’un tel homme : celui-là enseigna la philosophie pendant près d’un demi siècle ; et ce qui est mieux encore , il la pratiqua , et la fit aimer.

La Romiguière fut sans contredit le plus célèbre professeur de philophie de France. Ses leçons ne sont pas une réminiscence , ni un obscur commentaire de la métaphysique souvent plus vague que profonde d’outre-Rhin ; c’est une étude sérieuse de l’âme , ou du moi humain et de ses facultés ; il est impossible d’employer, en traitant ce sujet difficile , un style plus convenable et plus noble , une méthode

plus simple et plus claire. Si son explication du sentiment , d’où il fait tout dériver, le rapproche des sensualistes , ses déductions !’en éloignent et le conduisent à l’unité du moi humain ou à la spiritualité de l’àme.

Un écrivain spirituel (1) l’a peint au naturel dans les lignes suivantes :

« En ce teraps-là , à la fin de la Restauration , il y avait un honnête et savant contemplateur, retiré dans un coin de la Sorbonne, dont la science philosophique se souviendra toujours avec reconnaissance et respect. Cet homme , heureux et vénéré entre tous, a été un grand écrivain quand il a voulu écrire; un grand orateur quand il a voulu parler ; un professeur accompli toutes les fois qu’il a daigné monter dans sa chaire. U a laissé un livre qui est un chef-d’œuvre ; il est le meilleur elève de Condillac, disciple supérieur à son maître. J’ai nommé H. La Romiguière. Si quelqu’un , pour la grâce, pour l’esprit, pour le talent, pour la bonne humeur, pour le grand art d’aimer ses amis et de s’en faire aimer, se peut comparer à M. Monteil, c’est M. La Romiguière. Seulement , M. La Romiguière avait sur M. Monteil cet avantage, il était un admirable paresseux : du reste, aussi bon , aussi simple, aussi honnête homme que son ami et compatriote Monteil. »

Les plus illustres personnages honorèrent M. La Romiguière de leur estime et de leur amitié. L’empereur Alexandre, amené à Paris par les événements de 1814 , voulut le voir et se rendit dès les premiers jours de son arrivée dans sa modeste demeure.

La Romiguière était membre de l’Institut et ollicier de la Légion- d’Honneur. Il n’avait point dédaigné de s’associer à l’entreprise que formèrent, en 1837, quelques-uns de ses jeunes compatriotes de l’Aveyron , pour exciter le goût des études locales et contribuer au progrès des sciences dans leur pays. Voici la lettre bienveillante qu’il leur adressa dans cette occasion par l’entremise du secrétaire de la société :

(1) M. Jules Janin.

LA H0MIGU1EHE. 379

Paris , le 14 juin 1837.

« Monsieur,

» Je serais impardonnable et en même temps bien ennemi de moi-même, si des infirmités aggravées par l’âge ne m’avaient empêché , pendant quelques mois , de prendre la plume et de vous remercier de l’honneur insigne que me fait votre société. Croyez, Monsieur, que de toutes les distinctions littéraires , aucune ne saurait être à mes yeux plus llatleuso que celle de me voir inscrit sur la liste des esprits les plus éminents de notre Aveyron. Ce pauvre Aveyron vient un peu tard sur la scène du inonde savant ; mais il en sera de lui comme des convives de l’Evangile : Les derniers arrivés furent placés au haut de la table.

» Je vous prie de faire agréer mes sentiments pleins d’estime et de reconnaissance à tous nos confrères, à ceux qui font de l’archéologie , de l’histoire moderne , de la métaphysique la plus profonde, et à ceux qui font de jolis petits vers.

» Recevez aussi , Monsieur le secrétaire , mes remercimenls du plaisir que me donne votre rédaction élégante.

» Votre dévoué compatriote et confrère ,

Peu de jours après, la tombe dévorait celle précieuse existence. La Romiguière succomba k la maladie qui le minait depuis longtemps, le li août de la même année, k l’âge de 81 ans.

Cet article serait incomplet si nous ne faisions connaître k nos lecteurs par une rapide analyse le système de notre illustre compatriote sur les facultés de l’âme , système qu’il a développé avec tant de précision et une si admirable clarté dans ses leçons de philosophie.

Les sensations sont produites par l’action des objets extérieurs. Par elles nous ne faisons pas , mais il se fait en nous. Or, dès que l’âme sent, elle est bien ou mal , elle éprouve du plaisir ou de la douleur et alors elle agit. Elle fait effort pour retenir le sentiment plaisir ou pour repousser le sentiment douleur. — Deux séries de faits en sens inverse : \° Action

de l’objet sur l’organe, de l’organe sur le cerveau , et du cerveau sur l’âme ; 2" Action ou réaction de l’âme sur le cerveau; communication du mouvement reçu par le cerveau , à l’organe qui fuit l’objet ou qui se dirige vers lui.

Les organes et l’àme peuvent être donc considérés dans deux élats entièrement opposés. Dans le premier, l’organe et le cerveau reçoivent le mouvement ou l’impression et l’âme reçoit la sensation ; l’impulsion est du dehors au-dedans et l’âme est passive. Dans le second état , l’acliou est du dedans au dehors, et l’âme est active. Le principe du mouvement est dans l’âme qui agit sur le cerveau ; le cerveau remue l’organe , et l’organe cherche k atteindre l’objet ou à l’éviter. On voit et l’on regarde. On entend et l’on écoute, etc., sensibilité passive , activité ; voilà deux attributs que l’expérience nous force k reconnaître dans l’âme. Parla sensibilité, l’âme est susceptible d’être modifiée ; par l’activité , elle peut se modifier elle-même. L’activité est donc puissance, pouvoir, faculté. La sensibilité est simple capacité , une propriété de notre âme. Ceci est démontré ; mais comment un mouvement déterminé du cerveau produit un sentiment dans l’àme, on n’en sait rien. Comment il se fait que l’action de l’âme remue le cerveau , on n’en sait rien (1). L’âme reconnue passive et active , il est facile d’expliquer le système de ses facultés.

L’entendement se compose de toutes les facultés qui nous servent k acquérir des connaissances. Leur nombre est connu. Trois conditions sont indispensables et elles suffisent à toutes nos connaissances.

Il faut d’abord se faire des idées très-exactes de toutes les parties de l’objet qu’on étudie ; et c’est l 'attention qui nous les donne.

Mais comment ces idées formeront-elles le corps d’une science si elles ne tiennent pas les unes aux autres? Il faut donc reconnaître leurs rapports ; et c’est la comparaison qui les découvre.

(1) Il y a quaire principales hypolhèses pour expliquer l’influence réciproque du corps sur l’âme : 1* de Descartes cl Mallcbranche; ? de Leibnitz ; 3” de Cudasort ; 4‘ d’Euler.

Mais de rapport en rapport l’esprit s’élève au rapport fondamental par où tout commence : et c’est le raisonnement qui nous porte ainsi jusqu’aux principes ; comme de ces principes il nous fait descendre jusques aux conséquences les plus éloignées. Attention, comparaison, raisonnement : voilà toutes les facultés qui ont été départies à la plus intelligente des créatures.

Par l’attention nous découvrons les faits ; par la comparaison , nous saisissons leurs rapports ; par le raisonnement , nous les réduisons en système. Ainsi l’âme , être intelligent , est une puissance qui se compose de trois puissances , trois pouvoirs, trois facultés.

La différence des esprits ne provient pas du plus on moins de sensations , elle ne peut provenir que de l’activité des uns et de l’inertie des autres. Car dans l'esprit humain , tout peut se ramener à trois choses : aux sensations , au travail de l’esprit sur ces sensations , et aux idées ou connaissances résultant de ce travail.

L’homme n’est pas seulement fait pour connaître. L’homme est né pour être heureux. Il veut l’être. Il lui est impossible de ne pas le vouloir et il tend vers le bonheur de toutes les puissances de son être.

Cette direction de toutes les facultés de l’entendement vers l’objet dont nous sentons le besoin , c’est le désir.

Lorsque l’âme désire , elle juge qu’un seul objet peut satisfaire ses besoins ; ou bien elle juge que plusieurs objets sont propres à les satisfaire. Dans ce derniers cas , il arrive souvent qu’elle prend une détermination , c’est-à-dire que l’action des facultés qui se partageait entre deux ou plusieurs objets , cesse de se partager ainsi pour se porter tout entière vers un seul : l’âme le choisit ; elle le* veut; c’est la 'préférence.

Celle préférence qui naît du désir, va elle-même donner naissance à une nouvelle faculté , sans laquelle il n’y aurait ni bien ni mal moral sur la terre , la liberté.

Sacrifier le présent à l’avenir ; se priver d’un plaisir actuel par la considération des suites fâcheuses qu’il peut entraîner après lui , et par l’expérience du repentir ; préférer ou vou-

382 LA R0M1GLIÈBE.

loir, ou se déterminer après délibération , est une manière de préférer ou de vouloir qui prend le nom de liberté.

La liberté est donc le pouvoir de vouloir ou de ne pas vouloir après délibération. Et comme l’expérience nous atteste que dans beaucoup d’occasions nous voulons en effet ou nous refusons notre volonté après avoir délibéré , il faut bien que nous ayons le pouvoir d’agir ainsi ; et par conséquent il est prouvé' que nous sommes libres.

Comme la volonté modiliée par l’expérience donne naissance à la liberté , la liberté produit elle-même la moralité; et ce nouveau caractère fait prendre à la liberté, telle que nous venons d’en déterminer l’idee , le nom de liberté morale , c’est-à-dire la liberté qui engendre la moralité. Ce qui constitue proprement la moralité , c’est la fin que se propose l’agent libre, c’est-à-dire le bonheur de ses semblables; et quelquefois aussi d’autres motifs , comme celui de ne pas blesser la dignité de notre nature, de nous conformer à l’ordre , de nous soumettre à la volonté du créateur ; en un mot un motif que la raison approuve, et qui soit étranger à notre intérêt personnel.

Mais pour en revenir au système de notre auteur, nous réunirons sous le nom de volonté , le désir, la préférence et la liberté , comme sous le mot d’ entendement nous avons réuni l’attention , la comparaison et le raisonnement.

Et si nous réunissons l’entendement à la volonté , nous aurons la pensée ou faculté de penser. L’entendement comprend l’attention , la comparaison et le raisonnement. La volonté comprend le désir, la préférence et la liberté.

La liberté naît de la préférenee ; la préférence du désir; le désir est la direction des facultés de l’entendement qui naissent les unes des autres , le raisonnement de la comparaison, et la comparaison de l’attention.

Par conséquent, il est prouvé que la pensée ou la faculté de penser, qui embrasse toutes les facultés de l’âme , dérive de l’attention , c’est-à-dire du pouvoir que nous avons de concentrer notre activité et notre sensibilité sur un seul objet, pour les distribuer ensuite sur plusieurs.

Les trois premières facultés de l’âme , qu’on réunit sous lç

JL’aBBÉ MARTY.

nom d’entendement, nous servent à acquérir des connaissances : les trois secondes représentées par le mot volonté, sont relatives à la recherche du bonheur.

Les bornes de cet écrit nous empêchent de pousser plus loin l’examen des théories de notre philosophe, mais ce que nous venons de dire suffira pour donner une idée de son système , de sa méthode claire et lumineuse , et surtout de la rectitude de ses idées.

L’abbé MARTY.

Marty (Antoine) , fils d’un propriétaire honnête et aisé , naquit à Labaslide-Capdenac, dans le canton de Villefranchede-ltouergue , le 27 mai 1757. Il montra, dès l’enfance, des dispositions heureuses pour les sciences et pour la piété , qu’il porta dans la suite à un degré éminent.

A huit ans , il fut envoyé , avec ses deux frères , plus âgés que lui , au collège de Villefranche que dirigeaient les Pères de la Doctrine chrétienne. Le jeune Marty s’y fit remarquer par des talents précoces ; il y remporta le prix de rhétorique. Il fut attiré au collège de Rodez par un frère consanguin qui était vicaire de chœur à la cathédrale. Après deux années de philosophie, il soutint une thèse avec Chabot, de triste mémoire , et Thédenat , le mathématicien. II n’était âgé que de quinze ans.

Ses succès , sa piété et les marques d’une vocation ecclésiastique fixèrent l’attention deM. Laquerbe, son professeur, et celle de Mgr de Cicé , évêque de Rodez.

On l’envoya en Sorbonne pour faire ses hautes éludes. Arrivé à Paris en 1772, il se présenta au concours des dix collèges de l’Universite de celle ville pour obtenir une bourse; mais il échoua. Ce premier échec, au lieu d’abattre son courage , ne servit qu’à l’augmenter. Il recommença son cours de philosophie, qui dura deux ans pendant lesquels il se livra

384 l’abbé habty.

avec une ardeur incroyable à l’étude de la langue latine et de la littérature. Ses auteurs de prédilection furent Cicéron et Virgile, qu’il apprit par cœur et qu’il n’oublia jamais ; ce qui lui donna une facilité prodigieuse de s’exprimer et d’écrire en latin avec le goût du grand poète et du grand orateur.

A la fin de sa première année de philosophie, il se présenta une seconde fois au concours ; mais il échoua de nouveau. La deuxième année , dans une troisième lutte , il obtint un triomphe complet. Il fit sa théologie au séminaire des Trente- Trois, et, en 1783, à l’âge de 26 ans , il fut licencié avec distinction et associé de Sorbonne. Nommé à la chaire de philosophie, au collège du Plessis, le 26 juin 1785, il professa cette science avec éclat jusqu’au moment où la tempête révolutionnaire bouleversa la France. Mes ses succès brillants ne lui firent jamais perdre de vue sa vocation ecclésiastique. Il fut ordonné sous-diacre le 10 mars 1779 , diacre le 9 septembre de la même année , et prêtre à la Trinité , en 1781 .

Le serment prescrit par la Constitution civile du clergé en 1790 le chassa de la Sorbonne. Il se retira dans des maisons particulières. Arrêté en 1792, il fut conduit avec d’autres prêtres devant le comité révolutionnaire. Ayant été reconnu par quelques membres, ses anciens amis, il fut mis en liberté après avoir subi un interrogatoire.

Laissons parler l’abbé Marty.

« En 1792 , j’étais aux Eudistes; c’était le fort de la révo- » lution. Le roi était enfermé dans la tour du Temple. Sa- >» chant que les visites domiciliaires s’exécutaient avec ri- » gueur, et qu’on devait même venir chez nous , je crus » prudent de quitter la maison. Je m’adressai au supérieur » des Anglais, maison voisine de la nôtre, et je le priai de » me recevoir en pension. Il le fit avec bonté. Deux ou trois » jours après , les brigands allèrent aux Eudistes. Deux prê- » très s’échappèrent en sautant par-dessus une très-haute » muraille qui séparait leur maison de celle des Anglais. » Tout allait donc bien pour eux ; mais ils eurent une curio- » sité dont ils ne furent pas seuls à souffrir ; ils s’avisèrent » de regarder par-dessus la ipuraiUe qu’ils venaient de fran- » chir dans la maison où étaient les assassins; ils furent

» aperçus, les assassins poussèrent des hurlements affreux , » en criant qu’ils sauraient bien retrouver leurs victimes. » Les deux pauvres prêtres épouvantés courent à travers le » jardin vers une fenêtre garnie de barres de fer, et donnant » dans un salon où étaient dans ce moment M. le supérieur » et les autres prêtres Anglais ; j’y étais avec eux ainsi que » deux autres Français. Les deux fugitifs demandent qu’on » ouvre par charité. Si nous ne les recevons pas , disent ces » Messieurs, ils vont être sabrés. Arrive ce que Dieu voudrai » Les portes leur sont ouvertes. Cependant les assassins » entrent aussi; ils pénètrent dans le salon et demandent le » maître de la maison. Le supérieur se présente. On l’in- » terpelle : Qui est-tu ? — Il répond avec douceur : Je » suis Anglais. L’un des nouveaux arrivés lui parle en cetle » langue pour voir s’il mentait. Le supérieur ne fut pas en » peine. Les brigands se contentèrent de sa réponse. Ces » Messieurs sont chez eux, dirent-ils, il faut respecter la •» propriété. Toutefois ils s’étendaient en reproches sur ce » qu’on avait reçu des fugitifs. On répondit qu’ils s’étaient » présentés et qu’on n’avait pas cru mal faire en leur ou- » vrant. On m’interrogea à mon tour ; je répondis que j’étais » Français et chez les Anglais depuis quelques jours seule- » ment. — Tu marcheras avec les autres, me dit-on.

» M. Godescard, chanoine de Sainte-Opportune, traducteur » de la Vie des Saints , prêtre savant et zélé , était de ceux » qui devaient marcher. Il dit aux brigands : Que ferez-vous » de moi? Je suis cassé de vieillesse ; je suis venu dans cette » maison pour y finir mes jours , qui ne seront pas longs ; » laissez-moi , je vous prie. Ils eurent égard à sa prière et » le laissèrent. Pour nous , on nous mena devant un comité » qu’ils nommaient ‘permanent. Il y avait là beaucoup de » figures sinistres. Ces prétendus juges nous firent question » sur question ; on nous interrogea chacun séparément. Je » ne me rappelle pas les questions qu’on me fit; ce que je » sais , c’est que nous attendions tous la mort. A la fin , les » juges dirent : Ils peuvent rentrer chez eux. Ils n’eurent » pas besoin de répéter leur arrêt. Dieu ne voulut pas qu’ils » prononçassent le mot fatal : aux Carmes I comme ils en

386 l’abbé mabtï.

» avaient l’habitude. Ils aimaient à être laconiques dans » leurs sentences.

» Je revins chez les Anglais. Je ne savais trop à quoi me » déterminer. J’étais en danger en restant , et je n’avais pas » de papiers pour m’en aller. Arrive le 2 septembre, jour à » jamais affreux. Les brigands soudoyés pour massacrer les » prêtres et tous les Français détenus en prison , passèrent » en chantant devant notre porte , plus ivres encore de sang » que de vin. Chacun de nous songea à la mort, et nous » pensions la voir arriver avec ces hommes. Cependant, soit » qu’ils fussent las de tuer ou qu’ils n’eussent point d’ordre, » ce qui est plus vraisemblable, ils n’entrèrent pas, et j’en » fus quille encore une fois pour la peur. »

L’abbé Marty songea sérieusement à sortir de Paris. Il avait obtenu un passeport pour l’Angleterre par le canal d’un de ses amis. Il était difficile de quitter la ville qui était fermée avec soin. Une porte était ouverte, il en fut prévenu. Il sortit de Paris le 4 septembre. « Nous partîmes, dit-il , deux prê- » très et moi. Nous nous hâtions autant que les Juifs sortant » de l’Egypte. Je ne me rappelle pas bien si nous avions des » malles; mais j’emportai mon bréviaire. Nous étions en » habit séculier. En sortant de Paris, nous trouvons un » homme revenant de vendre une charretée d’œufs. Il y avait » de la paille dans sa charrette ; nous nous mettons dessus » et arrivons ainsi à Saint-Denis. Nous gagnons ensuite Beau- » vais où nous entrons comme si, étant de la ville, nous » revenions de la promenade. Quelques personnes nous » firent donner un passeport pour l’Allemagne. En deux » jours nous étions hors de France. En traversant la Belgi- » que, nous songions k nous délasser un peu, mais les » Français ne nous en donnaient pas le temps. Les armées » républicaines arrivaient. Je restai cependant quelques jours » k Bruxelles. Dans le pays que nous traversions , les Capu- » cins et d’autres couvents de religieux , entre autres les » Oraloriens , nous nourrissaient. J’étais chez les Oratoriens » lorsqu’on vint donner ordre au supérieur , de la part du » roi de Prusse , de ne point garder de Français chez lui. Ce » bon supérieur vint nous annoncer celte triste nouvelle les

» larmes aux yeux ; il paraissait plus affecté que nous-mê- » mes. Il nous rappela ce passage de l’Ecriture : Priez Dieu » que votre fuite n' arrive pas en hiver. 11 nous exhorta à » la résignation , et nous montra par toutes sortes d’égards » combien il lui en coûtait d’obéir à un édit qui était pour » tous les Etats du roi de Prusse. »

L’abbé Marty changea plusieurs fois de résidence. Il passa deux ans à Menden , où , pour se procurer des moyens d’existence, il donna des leçons de langue française à deux demoiselles. A son tour, il étudia l’allemand. Un de ses amis l’engagea à aller à Hildesheim où se trouvaient des prêtres d’élite et des évêques savants et pieux que la révolution avait chassés du sol de la France. Au nombre de ces évêques était Mgr de Talleyrand-Périgord , archevêque de Reims, qui fut plus tard grand-aumônier de France sous Louis XVIII. Us choisirent l’abbé Marty pour la rédaction des conférences ecclésiastiques auxquelles ils consacraient les loisirs de l’exil. L’abbé Marty fut bien accueilli à Hildesheim par le grandvicaire du prince-évêque , et reçu dans la maison du doyen du chapitre.

Il continua dans cette ville l’étude de la langue allemande, qu’il parlait si bien, que l’évêque d’Hildesheim disait qu’il en sentait plus l’énergie que les Allemands eux-mêmes.

Les choses s’arrangèrent un peu en France.

« J’eus le désir, raconte-t-il, de revoir notre chère patrie. » Je quittai donc iM. le chanoine , qui me plaignait et qui » aurait voulu me garder encore.

» Nous étions plusieurs à vouloir rentrer en France. Arri- » vés dans une ville nouvellement conquise , nous nous pré- » sentons chez le préfet pour lui demander un passeport. Il » nous répond qu’avant tout il faut faire un serment que le » gouvernement exige ; en même temps il nous montre la » pancarte contenant les articles dont il s’agissait de jurer y> l’observation. Notre conscience, répondons-nous, ne nous » permet pas de faire une telle promesse. Le préfet reprit » qu’il ne pouvait pas donner de passeport sans cette furma- » lité. — A ce prix , nous ne l’achèterons pas ; nous connais-

» sons le chemin de l’Allemagne , nous le reprendrons. Noos » voilà dans la rue ; nous ne pouvons pas môme rester dans » la ville sans risquer notre liberté et peut-être notre vie. Je » tournai mes vues du côté de Paris. Je savais que le cardi- » nal Caprara y était en qualité de légat ; je connaissais son » secrétaire. Je dressai un mémoire dans lequel je deman- » dais de rentrer dans l’intérieur de la France. Son Eminence » me répondit qu’il venait de demander au gouvernement » des choses qu’on lui avait refusées , qu’il nous fallait pa- » tienter encore ou nous adresser à quelque autre qui serait » plus heureux que lui. J’envoyai mon mémoire à l’archevê- » que de Malines. Il ne me répondit pas. Que faire? Il me » vint en pensée de tourner mes pas vers Bruges dont on » nous avait dit que le préfet allait à la messe. Nous pensions » qu’il serait plus facile ou plus juste. Nous partons et nous » tenons des chemins détournés.

» Arrivés à Bruges , nous entrons comme nous pouvons » dans la ville. Nous nous présentons à la préfecture. Le pré- » fet n’y était pas ; il aurait peut-être fait des difficultés. » Nous nous adressons au secrétaire : c’était un brave hom- » me. Nous lui demandons des passeports. Très-volontiers , » nous dit-il ; je vais vous lire les décrets du gouvernement ; » vous ferez ensuite ce que vous voudrez. Il prend la pan- » carte, lit tout gracieusement, ne demande point de ser- » ment, nous donne uu sauf-conduit et nous souhaite un » bon voyage. Nous le remercions à peine , et nous nous » hâtons de partir ; nous redoutons un contre-ordre. Nous » trouvons une diligence qui nous semble envoyée par la » Providence ; nous montons en voiture. En deux jours , » nous étions à Paris ; j’en passai six dans cette ville : c’é- » tait en 1802. »

Ce fut à celte époque que Mgr de Talleyrand-Périgord pressa vivement l’abbé Marty d’accepter dans son diocèse la place de grand-vicaire ; mais il refusa cet honneur, et partit pour Labastide , où il arriva le 16 août 1802. Il était âgé de quarante-cinq ans.

De retour dans son pays , malgré les sollicitations les plus pressantes , l’abbé Marty ne voulut accepter aucun poste pour

l’abbé mabty. 389

lequel on exigeait un serment. Il refusa même la chaire de philosophie au collège de Yillefranche.

Nous respectons la délicatesse de conscience de l’abbé Marty en matière de serment. Son culte politique commandait ; il croyait obéir à l'honneur. Mais , quand le serment n’avait rien de contraire à l’Eglise , pourquoi s’arrêter aux regrets ?

Numen abire jubet, prohibent discedere leges.

C’est au bruit des chants de mort , des hurlements sinistres de l’impiété, de la hache qui frappait les victimes .qu’étaient tombés le trône et les autels ; que la société française avait manqué de périr dans un immense naufrage. Un homme avait paru ; il avait saisi le gouvernail , et la société avait respiré. Expliquer le rôle de cet homme par l’ambition , ce n’est rien dire. Bonaparte rêvait sans doute une couronne, mais un mobile plus fort le faisait agir : il voulait opérer une restauration sociale. Pouvait-on refuser de lui venir en aide ? « Lors- » que l’homme , dit de Maistre , travaille pour rétablir l’or-

» dre , il s’associe avec l’auteur de l’ordre Son action a

» quelque chose de divin (1). »

L’abbé Marty , malgré ses répugnances , sortit de sa retraite ; il quitta sa modeste campagne , où il avait passé un an à donner des leçons de latin à ses neveux , et consentit à être, à Villefranche, vicaire de la succursale de Saint-Joseph, dont M. Daures, de pieuse mémoire, était le curé , et dont les fidèles se réunissaient dans une église d’emprunt, celle des Pénitents-Noirs. Jaloux du salut des âmes, l’abbé Marty était un puissant auxiliaire pour l’abbé Daures. Que de ruines il fallait relever! que d’intelligences il fallait éclairer I L’humilité du pieux vicaire lui ouvrit les cœurs ; sa science y ralluma le flambeau de la foi ; sa charité y fit briller le dévouement.

Quelques religieuses , débris des couvents que la Révolution avait détruits, s’associèrent pour distribuer aux jeunes

(1) Considérations sur la France.

390 l’abbé mabty.

filles l’instruction et l’éducation dont elles étaient privées. Madame de Saint-Cyr fut la directrice de la maison qui fut fondée ; M. Marty en fut l’aumônier. C’est là qu’il vit la jeune Emilie Rodât, qu’il lui fit goûter les douceurs de la vie spirituelle , qu’il la détacha du monde , pour en former plus tard celte âme d’élite que devaient consumer l’amour de Dieu et l’amour des pauvres.

Le goût des belles-lettres renaissait avec le calme de la société. Villefranche voyait refleurir son collège qui, dans le siècle dernier, avait en un si grand renom. Mais les études philosophiques y étaient négligées. Quel homme était plus propre que le vicaire de Saint-Joseph pour enseigner la philosophie ? Pendant son séjour en Allemagne , il avait augmenté la somme de ses connaissances; il avait étudié les différents systèmes de l’école germanique , il en avait découvert la profondeur ou l'inanité. Que de philosophes français qui lui doivent (et ils n’en disent rien) le vernis d’érudition dont ils font parade !

L’abbé Marty avait beau cacher les trésors de sa science , son humilité leur donnait un relief de plus. Bien des jeunes gens , avides de s’instruire , s’adressèrent à lui. L’ancien professeur en Sorbonne dut condescendre à leurs désirs; il les initia à une science qu’on ne cultivait plus depuis la Révolution.

A son retour de l’exil , il avait revu ses nombreux amis à Paris , entre autres Mgr de Grainville qui venaitd’être nommé évêque de Cahors, et qui se trouvait pour son sacre dans la capitale de la France.

Mgr de Grainville connaissait le mérite de l’abbé Marty. L’évêque du diocèse de Cahors , auquel avait été réuni par le concordat l’évêché de Rodez, le chargea, en 1806, de fonder à Villefranche une école ecclésiastique et de la diriger. Il dispensa ses élèves d’aller au grand séminaire. Ceux-ci étudiaient la théologie sous la direction de l’abbé Marty, et étaient admis aux ordres. La réputation du directeur rendit l’école nombreuse malgré l’exiguité du local ; le collège de Villefranche en souffrit. L’autorité fit fermer en 1811 la maison ecclésiastique , qui fut rouverte en 1814 , sous la Restauration. Le collège devint une seconde fois désert. Mgr de Frayssinous, alors

l’ABBÉ MARTY. 391

président de la commission de l’instruction publique, imagina , pour éteindre la concurrence , de nommer l’abbé Marty principal du collège de Villefranche. Celui-ci en prit la direction le 1" janvier 1816, et l’établissement redevint nombreux et retrouva son ancienne splendeur.

M. de Frayssinous songea à appeler à la Sorbonne l’abbé Marty , quand le gouvernement entreprit de reconstituer ce corps célèbre. M. Marty refusa cet honneur.

La Restauration ayant rétabli le siège de Rodez , Mgr de Lalande en fut nommé évêque. Il avait connu l’abbé Marty à Paris ; il était son ami. Il le choisit pour grand-vicaire.

M. Marty avait aidé à fonder l’Institut de la Sainte-Famille ; il avait eu part à toutes les tribulations des premiersjours ; il était le directeur et le supérieur de la Communauté. La dignité à laquelle l’élevait Mgr de Lalande allait le séparer de ses filles bien aimées , de celle surtout qu’il avait poussée si loin dans les voies de la spiritualité. II ressentit une vive douleur de les quitter ; mais son âme , unie à Dieu , se résigna et ne perdit rien de sa sérénité.

Il resta supérieur général de la communauté. II travailla à donner des constitutions à la Sainte-Famille. Il procéda à ce travail avec prudence. Ces constitutions sont d’un maître de la vie spirituelle : c’est l’attendrissement et la reconnaissance, la joie et l’humilité , la douceur et l’amour.

En 1 829, la volonté royale appela Mgr de Lalande à l’archevêché de Sens. Mgr Giraud fut promu évêque de Rodez. Ce prélat distingué conserva les vicaires-généraux de son prédécesseur.

La révolution de 1830 put inspirer un instant des craintes à l’abbé Marty. Il donna des regrets à une famille que la tempête populaire emportait encore une fois sur le sol étranger ; mais sa raison parla plus haut que son cœur. Il imposasilence à ses affections politiques. Il aida puissamment Mgr Giraud à opérer le bien et s’occupa d’une manière spéciale à faire fleurir l’Institut de la Sainte-Famille.

M. Marty était mûr pour le ciel.

A la fin d’octobre 1835, il était à Aubin , composant le règlement des sœurs vouées aux œuvres extérieures de miséri-

392 l’arbé martv.

corde ; « il passa une partie de la nuit à ce travail et l’envoya » à la mère Emilie, l’autorisant à faire les changements » qu’elle jugerait nécessaires. Ce fut là , on peut le dire, sa » dernière préoccupation. Il était déjà souffrant au moment » de quitter Aubin. Il se trouva si fatigué, qu’il n’eut pas la » force de parler aux sœurs réunies à la chapelle. Il se con- » tenta de leur dire : Je vous laisse la grâce de Dieu , et » de les bénir (1). »

Rentré à Rodez , il s’alita et mourut d’une fluxion de poitrine le 15 novembre 1835, âgé de 79 ans, recommandant à Dieu la Mère Emilie et l’ordre de la Sainte-Famille. Mgr Giraud perdait en lui un coopérateur docte et saint dont il chérissait la personne autant qu'il vénérait les vertus (2). Dans une lettre où respire l’affection et la tristesse , il annonça la nouvelle de sa mort à la Mère Emilie.

Il y a dans la vie de la Mère Emilie , par M. Aubineau , un chapitre intitulé : Cœur de la Mère Emilie.

« L’amour de Dieu et du prochain ont occupé toute sa » vie, » dit l’historien de la fondatrice de la Sainte-Famille. « Ces deux amours se confondent ; ils naissent l’un de l’au- » tre. C’est par amour de Dieu que la Mère Emilie se dé- » vouait aux hommes ; elle voulait travailler au salut des » âmes ; elle connaissait cette soif mystérieuse qui tourmen- » tait Jésus-Christ attaché sur la croix ; elle eût voulu l’é- » tancher, et rien ne lui semblait rebutant ou impossible » lorsque la gloire de son maître était intéressée (3). »

C’était le cœur de l’abbé Marty.

Mais ce double amour de Dieu et des hommes emporte nécessairement la pratique de toutes les vertus. La Mère Emilie était détachée des choses de la terre ; l’abbé Marty l’était aussi. 11 n’a rien laissé en mourant , sa famille a été obligée de pourvoir à ses funérailles.

La Mère Emilie aimait les pauvres ; l’abbé Marty les aimait comme elle.

(1) Vie de la Mère Emilie, par Aubineau.

(2) Lettre de Mgr Giraud à la Mère Emilie.

(3) Fie de la Mère Emilie, p. 314.

La Mère Emilie avait une prédilection singulière pour la simplicité ; l’abbé Marty était simple comme la colombe.

La Mère Emilie s’explique par l’abbé Marty ; celui-ci grandit par la sainteté de celle qu’il dirigea dans les voies spirituelles.

La première est sainte Jeanne de Chantal ; le second est saint François-de-Sales.

Ils avaient la tendresse de ces deux saints ; ils en avaient aussi l’humilité.

La Mère Emilie redoutait et fuyait l’éloge ; l’abbé Marty repoussait les honneurs.

Un jour, c’était le 11 mai 1825, le pouvoir songea à récompenser le mérite de l’abbé Marty. Il le nomma chevalier de la Légion-d’Honneur. L’humble prêtre reçut avec une modestie et une naïveté charmantes une distinction dont il était si digne. Il était surpris que la faveur royale fût venue le chercher au milieu de tant d’autres ecclésiastiques. C’est son plus bel éloge.

Il est facile de comprendre comment il a si bien écrit , dans les constitutions données à la Sainte-Famille , sur l’orgueil , la vanité et l’humilité.

« L’orgueil , dit-il , est une erreur, la vanité est un mensonge.

» L’un et l’autre naît d’un amour-propre aveugle et désordonné.

» L’erreur de l’orgueil est dans l’estime que nous faisons » de nous-mêmes en nous séparant de Dieu, en nous appro- » priant ses dons ; erreur très-coupable , puisqu’elle est une » injustice , une ingratitude et une trahison.

» La vanité est un mensonge , parce qu’elle est une osten- » tation ou de qualités apparentes qu’on n’a pas réellement, » ou de qualités réelles dont on s’attribue la propriété ou » l’honneur.

» Par l’orgueil on se croit grand , digne d’admiration ou » d’honneur ; par la vanité on cherche à le faire croire.

» L’humilité, qui est opposée à ces vices , consiste dans » la connaissance et le mépris de soi-même.....

» L’humilité est le sol dans lequel les vertus sont plantées, » poussent leurs racines , croissent , se consolident et por- » tent des fruits ; tandis que l’orgueil est un sol aride dans » lequel rien ne croît , ou dans lequel , du moins , les plan- » tes sèchent bientôt parce qu’elles n’ont point de sève.

» L’humilité vraie ne demande ni ne désire aucune préro- » gative : elle aime , selon la maxime de l’Imitation de Jé- » sus-Christ, à être ignorée et comptée pour rien dans le » monde. Elle se supporte elle-même en se méprisant , et » considère avec paix , quoique avec conviction , ses propres » défauts. Pour ceux des autres , semblable à la charité dont » elle est la compagne inséparable , elle n’a garde de s’en » occuper ; si elle les voit , elle les souffre sans blâme , sans » critique , sans mésestime et sans se comparer au prochain » pour s’en prévaloir ; elle se résigne , non-seulement à » l’oubli , mais à toutes les préférences que d’autres peuvent » obtenir sur elle , au mépris , à l’humiliation , à la censure , » à l’outrage , se sentant même honorée et joyeuse de porter » l’opprobre de Jésus-Christ. »

En écrivant ce fragment et tant d’autres que nous pourrions citer, M. Marty, comme le dit M. Aubineau, ne songeait à aucune prétention littéraire. « Trouverait-on cependant rien » de plus achevé dans nos plus célèbres moralistes? Tout ici » s’accorde et se fond dans une grâce charmante. La vérité » luit et reluit au milieu de ce langage , et la parfaite appro- » priation des termes la montre et la découvre dans son » exquise délicatesse. C’est dans la méditation de l’Evangile, » dans la contemplation des mystères de Dieu et de la corres- » pondance des âmes , que M. Marty avait acquis cette lim- » pidité de style , ces allures franches et de bon goût , cette » pénétration de regard saisissant pour ainsi dire les fibres » les plus tenues du cœur humain. »

L’abbé Marty parlait et écrivait, ainsi que nous l’avons dit, la langue de Cicéron et de Virgile avec le goût de ces grands modèles. Il avait approfondi la langue hébraïque ; il s’exprimait avec beaucoup de facilité dans la langue allemande dont il connaissait l’énergie et la beauté ; il possédait à fond la

l’abbé màhty. 395

langue de Pascal , de Bossuet et de Racine ; celle d’Homère, de Démosthène et de Thucydide lui était familière.

Il n’était étranger à aucune science. En Sorbonne il avait enseigné les mathématiques ; mais la philosophie était surtout son domaine. Sa dialectique était forte et serrée; il démêlait promptement la vérité de l’drreur, réduisait à néant le sophisme , et , par la force de son raisonnement , il jetait la plus vive lumière sur les questions les plus ardues.

Il est à regretter que l’abbé Marty se soit borné à faire imprimer sa Logique. Quelques-uns de ses élèves ont religieusement conservé les cahiers de philosophie qu’il dictait en latin , sur de simples notes , dans un style qui rappelle celui de Cicéron, mais plus clair, plus net et plus franc ; car le Christianisme avait fait luire aux yeux de l’abbé Marty les splendeurs de la vérité , tandis que Tullius doutait , cherchait et demandait aux caprices d’une raison vacillante une sécurité qu’elle ne pouvait pas même lui promettre.

L’abbé Marty a laissé des manuscrits précieux : un traité sur le Pentateuque , un autre sur l’Evangile de Saint-Jean , un troisième sur la théorie du pouvoir d’après saint Paul. Nous n’avons à nous occuper que de ce dernier, puisque nous le connaissons, grâce aux articles brillants et solides de M. Henri Marty, ayant pour titre : Le Contrat social combattu sous ses deux faces , ou Deux Adversaires de J. -J. Rousseau : M. Saint-Marc-Girardin et l'abbé Marty (1).

Mais, avant de passer à l’examen de la Théorie du Pouvoir, nous parlerons de la Logique que l’abbé Marty fit im-

(1) M. Henri Marty esl le petit neveu de l’abbé Marty. A peine âgé de vingt-un ans , il s'est fait remarquer dans l'Ami des Lettres , de Paris , revue mensuelle , par des articles d’une haute philosophie. La profondeur de sa pensée et la beauté de sôn style promettent un écrivain distingué. Il appartient à l’école de de Maistre ; mais il est moins exclusif et moins âpre. Nous avons lu dans l’Ami des Lettres son magifique article sur le dernier ouvrage de Simon. Celui du Contrat social , considéré sous ses deux faces , lui est encore supérieur. Nous espérons qu’il mettra au jour un remarquable opuscule qui a pour titre : Etude comparée de la philosophie , de la poésie et de l'éloquence.

primer à Villefrancbe , en 1819, chez M. Vedeilbié, sous le titre de : Novum de philosophicâ institulione tentamen.

La Logique de M. Marty s’ouvre par une magnifique introduction dont le style est ample et majestueux. L’auteur y invite à entrer dans le sanctuaire de la philosophie , car pour lui la philosophie n’est pas un vain mot. Elle est la connaissance de l’homme sensible , de l’homme intellectuel et de l’homme moral , sous le triple aspect du beau , du vrai et du bien.

Mais la raison seule est insuffisante pour parvenir à cette connaissance. Si l’homme est un roseau pensant, selon l’expression de Pascal , il n’est pourtant qu’un roseau. Le moindre vent l’agite et lui fait courber la tête. L’homme qui ne prend conseil que de sa raison orgueilleuse , marche souvent sous un ciel sans étoiles ; heureux quand la foudre sillonne la nue , et quand de ses lueurs sinistres elle lui découvre l’abîme où il allait tomber. Pour bien connaître l’homme , il faut l’accord de la raison et de la foi. Avec la première seule, la vérité serait incertaine ; elle serait livrée aux disputes des philosophes , et nous aurions la philosophie antique avec ses sophismes et ses contradictions, si bien dépeints par M. de Riambourg dans Y Ecole d'Athènes; l’homme marcherait entouré d’un chaos ténébreux ; aux systèmes succéderaient les systèmes ; de la déification de la raison on arriverait à celle de la matière, et tout serait Dieu excepté Dieu lui-même. Avec la seconde seule , on anéantirait la liberté de l’homme , on se perdrait dans un mysticisme effrayant et dans les rêveries de l’illuminisme. La vérité serait comme ce nuage qu’Ixion cherchait à saisir et qui lui échappait sans cesse. L’homme , fatigué de ne voir devant lui qu’un océan sans rivage , aurait à craindre de tomber dans le système contraire.

11 y a dans l’homme le naturel et le surnaturel ; on ne peut le tronquer; il faut le prendre avec ce double élément.

C’est ce que fait l’abbé Marty. L’homme ainsi étudié , bien des questions mystérieuses reçoivent une solution satisfaisante; l’esprit est content, le cœur s’épanouit, l’harmonie s’établit entre les facultés de l’homme, et une chaîne d’or va

l’abbé MARTY. 397

relier le ciel à la terre , le créateur à la créature , l’infini au fini.

L’abbé Marty n’appartient à aucune secte , à aucune école proprement dite ; il appartient à la raison et à la foi marchant d’accord et se prêtant un mutuel secours. Sans doute il se sent attiré par le génie profondément catholique de M. de Bonald , mais il craint, peut-être à tort, que l’illustre philosophe , dont il fait un brillant éloge , ne donne pas assez à la raison de l’homme. Ainsi, dans la question du langage , il déclare , tout en admettant que l’homme n’a pu inventer le langage , qu’il ne saurait admettre l’axiôme de quelques nouveaux philosophes : Nous ne pensons que parce que nous parlons. On pense , dit-il, avant de parler. Un homme qui toujours aurait vécu solitaire, loin du commerce des hommes , ne serait pas sans pensée, s’il n’est point dépourvu du sens de la vue , de celui de l’ouïe et des autres sens.

L’hypothèse de l’homme qui aurait toujours vécu loin du commerce des hommes n’est-elle point gratuite? Prenezdonc un enfant qui vient de naître. Vivra-t-il , grandira-t-il , se développera-t-il dans la solitude , sans aucun secours humain? Et si vous supposez qu’il puisse même vivre avec ce secours humain, celui qui le secourra lui parlera, et alors l’intelligence de l'enfant verra tomber les langes dans lesquelles elle est enveloppée, et cette intelligence, rayon de Dieu , mais emprisonnée dans des organes , s’éclairera aux splendeurs du Verbe ; les mots seront reçus dans un vase d’or, ils s’y caseront , et l’homme parlera intérieurement sa pensée avant de l’extériorer. C’est l’expérience de tous les jours. L’enfant , sur les genoux de sa mère , en apprend le langage sans étude et sans effort. « Lumière du monde mo- » ral , lien de la société, vie des intelligences, dépôt de » toutes les vérités, de toutes les lois, de tous les événe- » menls , la parole règle l’homme, ordonne la société, expli- » que l’univers. Tous les jours , elle tire l’esprit de l’homme » du néant, comme, aux premiers jours du monde , une » parole féconde tira l’univers du chaos (1). »

(1) De Bonald. — Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales.

L’auteur de la Législation primitive a dit que l’homme est une intelligence servie par des organes : belle définition qui grandit l’homme , mais qui ne peut s’appliquer qu’à celui de l’Eden. Descuret , dans sa Médecine des passions , le définit une intelligence déchue , luttant contre des organes. C’est plus près de la vérité, mais ce n’est pas complet; il fallait ajouter : L'homme est un être enseigné.

Nous ne dirons que quelques mots de la méthode de M. Marty. Sans doute, ce sont les règles de la scolastique qu’il donne ; mais sa méthode n’est point hérissée d’un latin barbare ; il ne s’arrête pas aux arguments puérils. Avec la logique de M. Marty, on apprend à faire une exposition claire , à réfuter un sophisme , à raisonner d’une manière juste , enfin , à aimer le beau , le vrai et le bien.

Le philosophe qui traçait d’une manière si ferme les règles du raisonnement, devait posséder un coup d’œil philosophique peu ordinaire.

Quand parut le premier volume de Y Essai sur l'indifférence , de Lamennais , les catholiques poussèrent un cri de triomphe, le journalisme se tut : le titre était si grave, le sujet si austère. Malgré ce silence , le succès du livre fut éclatant. Les indifférents eux-mèmes le lurent; ils furent forcés de rendre hommage à l’élévation des pensées de l’auteur, à la vigueur et à l’éclat de son style , à sa dialectique vive et serrée. D’un seul bond , Lamennais , qui avait gardé l’anonyme, se plaça à côté des hommes les plus célèbres de l’époque.

Cependant quelques intelligences d’élite éprouvèrent de vagues inquiétudes. L’abbé Marty fut de ce nombre. Il se prémunit contre les séductions du génie ; il étudia Y Essai sur l’indifférence, et y découvrit le germe d’une philosophie désastreuse que l’Eglise devait plus tard frapper de ses anathèmes, d’une doctrine funeste qui , à l’apparition du deuxième volume de l’Essai, arracha du cœur de M. de Bonald celte parole adressée à Lamennais : M. l’abbé , si je ne connaissais votre piété , je croirais qu’il y a en vous l’étoffe d’un Luther. » Oui , il y avait dans Tardent conlroversisle l’orgueil et la fougue de Luther. M. Marty l’avait deviné avant l’auteur de la Législation primitive.

Malgré son mérite , l’abbé Marty ne fut point à l’abri d’une sotte critique. De Jouy et Jay firent paraître sous la Restauration de nombreux Ermites : l'Ermite de la Chausséed’Anlin, l'Ermite en •province , etc., Ermites dont on ne parle plus.

En 1 830 , quand , à seize ans , je partis pour la terre étrangère afin d’obéir à la volonté paternelle , j’emportai avec moi toute la terre natale. En face d’une nature imposante et sublime , je pensais aux sites gracieux de mon pays. Quel fut mon bonheur de lire dans l'Ermite en province un article sur Villefranche 1 Cet Ermite en disait tant de bien ! Mais j’éprouvai un serrement de cœur d’y trouver une attaque contre l’abbé Marty que l’on représentait comme un homme ennemi des lumières et comme un philosophe si profond qu’on ne pouvait le comprendre. Mes professeurs m’en avaient parlé avec tant de respect, que je fermai le livre etje m’écriai avec le Psalmiste : Seigneur, ne livrez point aux bêles les âmes de ceux qui confessent votre nom : ne tradas bestiis animas confilenles libi.

Page 1