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LE COMMANDANT SAI.ZÈS

Le commandant SALZÈS.

Salzès (Joseph-Guillaume), de Saint-Geniez , chef de bataillon en retraite , chevalier de Saint-Louis , officier de . la Légion-d’Honneur et chevalier de l’ordre de Saint-Ferdinand d’Espagne , était sorti comme sous-lieutenant de l’école militaire de Saint-Cyr au commencement de 1813 et avait été aussitôt dirigé sur la grande armée au-delà du llhin. Il se distingua , l’année suivante, au siège d’IIambourg où il fut blessé et mérita par sa bravoure d’être porté à l’ordre du jour du 13' corps et de recevoir une lettre flatteuse du maréchal prince d’Eckmüll.

Il se trouva avec son régiment (1 08e de ligne) aux batailles de Fleurus et de Waterloo , et y reçut de nouvelles blessures. Nommé capitaine en 1818 , il fit en cette qualité la campagne d’Espagne de 1823 et obtint la récompense des braves le 4 octobre de la même année.

M. Salzès avait été promu au grade de chef de bataillon au IG' régiment d’infanterie légère , le 27 avril 1838 , et à celui d’ofiieier de la Légion-d’Honneur le 24 avril 1842.

Il est mort à Saint-Geniez dans les premiers jours de décembre 1859.

Chargé de l’organisation et du commandement de la garde nationale de Saint-Geniez , en 1848 , il sut rendre , par son énergie , dans ses nouvelles fonctions , de grands services à la chose publique.

Le général SARRET (1).

Sarret (Alexandre-Henri), fils du bailli de Millau , s’engagea de bonne heure ; il était arrivé très jeune au grade de général ; c’était un des officiers les plus distingués de l’armée d’Italie ; il était général de brigade à l’armée des Alpes et périt au mois de février -1794, à l’attaque du Monl-Cenis, âgé de 25 ans. Son corps s’était perdu dans les neiges.

[Dictionnaire des généraux français, t. IX. — Victoires et conquêtes , t. II).

Le président De SÉGURET.

Amans-Joseph-Henri de Séguret naquit à Rodez, le 10 janvier 1784, de Joseph-François-Régis de Séguret et de Marie- Anne-Calherine Le Normand d’Ayssènes (2).

Son père représentait à Rodez , dans toute la gravité de ses vertus traditionnelles , cette ancienne magistrature française que le respect public considérait comme un autre sacerdoce , et qui s’associe dans les souvenirs du passé à tout ce que ces souvenirs ont de plus honoré.

Lorsque survint l’époque de nos grands troubles politiques, l’on sait quel fut le sort de la magistrature et avec quelle

(1) Le général Sarret ne compte point ici eomme Légionnaire. Si nous le faisons figurer dans ce recueil , c'est à titre d’officier général et pour compléter la liste de nos illustrations militaires.

(2) On peut voir la généalogie de celte famille au t. IV des Documents historiques , p. 353.

dignité de maintien elle tomba sous le vent révolutionnaire. Le président du sénéchal de Rodez fut digne d’elle ; mis en réclusion avec toute sa famille , il obtenait de ses co-détenus les mêmes égards que ceux dont il était entouré sur son siège présidial, et si , pour oublier les longues heures de la captivité, la société, un peu trop frivole de ces temps-là, mise presque tout entière sous les verroux , y réveillait l’écho des plaisirs , elle cherchait à les éloigner 'de ses oreilles de manière à ne pas mériter d’être rappelée à l’attitude commandée par les malheurs du temps.

Ce fut là que le jeune Henri de Séguret reçut les premières impressions de la vie. La date de sa naissance indique assez celle de son âge. A cette funeste époque, il comptait huit à neuf ans , et ses premiers pas dans la vie lui offraient l’effrayant spectacle d’un pays sans justice, sans lois, sans règle, ou plutôt celui d’une horrible parodie de toutes ces choses saintes , que, pour sa part, il devait être appelé plus tard à restaurer et à montrer dans tout leur harmonieux éclat.

Lorsque l’ordre social , si violemment troublé, reprit son ascendant et que les gens de bien eurent recouvré la paix, par la guerre d’extermination que les pervers se firent entre eux , l’heure des études était arrivée pour le jeune prisonnier de la ma’ison de réclusion , et cette même maison retournant à sa première destination (1), le jeune Henri de Séguret y reçut les premiers éléments des lettres et des langues, qui se ressentirent quelque temps de la perturbation générale : aussi, son père voulut-il qu’il allât terminer ses études dans une ville qui offrait plus de ressources et dans laquelle son fils devait retrouver près d’une tante respectable et chérie (2) les sollicitudes de sa propre famille et un témoin heureux de ses succès.

La carrière du jeune collégien était toute tracée devant lui. La magistrature l’appelait , en quelque sorte , par droit de naissance aux devoirs qu’elle impose. Les études en droit

(1) Les bâliments du collège avaient été, pendant les maurais temps de la Révolution , transformés en maison de réclusion.

(2) M“* d'Ayssènes , à Toulouse.

devaient donc succéder aux humanités. Ce fut à Paris qu’il alla puiser les éléments do la science que tant de jeunes gens effleurent, et dans les difficultés de laquelle une rare aptitude devait le faire pénétrer sans efforts.

A cette époque de renaissance où les jeunes gens d’élite pouvaient juger de quelle période de véritable barbarie les révolutionnaires avaient menacé la France , il s’était fait une émulation et une ardeur de faire revivre le culte des sciences et des lettres qui enflammait les cœurs. Henri de Séguret sentit trop vivement ces nobles aspirations pour n’être pas de cette pléiade de jeunes adeptes qui devaient presque tous un jour briller au premier rang. Ce fut au milieu d’eux, dans cette société de jurisprudence qui était leur centre , qu’il s’initia , par un travail plein d’attraits pour lui , au talent de la parole publique. Richement organisé par la nature pour cet art qui est le premier de tous sans doute , parce qu’il est le plus rare et le plus difficile à acquérir, il fit , dès ses débuts , présager quelle serait bientôt sa supériorité.

Cette société de jurisprudence, prélude de travaux plus sérieux, offrait à la réorganisation de Injustice des ressources précieuses. De sou sein sortirent une foule de jeunes gens appelés à repeupler les rangs éclaircis de la magistrature. Henri de Séguret ne pouvait passer inaperçu au milieu d’eux; aussi, à peine avait-il terminé ses études de droit et touchaitil à ses vingt-quatre ans, qu’il fut appelé en qualité de conseiller auditeur à la cour impériale de Montpellier. Son penchant naturel qui l’attirait vers la parole publique fut bientôt reconnu et le fit attacher au parquet. Ce fut là qu’il développa dans les improvisations de l’audience cette merveilleuse facilité d’élocution , celle élégance et celte propriété du langage dans lesquelles il excella bientôt à ce haut degré qui captiva pendant vingt ans ses chefs , ses émules et le barreau.

On put voir de bonne heure et dès ses débuts que sa riche organisation pour la magistrature était de celles qui doivent s’affranchir des lois ordinaires de l’ancienneté des services , et qu’a quelque position qu’il fût placé, il serait à la hauteur de toutes , et qu’il suppléerait à l’autorité de l’age et de l’ex-

468 LE PRÉSIDENT DE SÉGtmET.

périence par les dons précoces qui en assurent tous les avantages, sans en subir les lenteurs. Heureuses natures qui promettent à la société ces rares supériorités dont elle a besoin pour les plus hautes fonctions !

Tel eût été sans doute le sort du jeune magistrat dont l'avenir s’ouvrait sous de tels auspices , mais d’autres préoccupations plus respectables que celles de l’ambition devaient l’entraîner : ces préoccupations étaient celles des traditions de famille et de l’amour du pays natal.

Nous avons parlé du père d’Henri de Séguret , des persécutions auxquelles il fut en butte et qu’attirait plus particulièrement sur lui sa qualité de chef de la magistrature sous l’ancien régime. Après ces temps d’épreuve, revinrent enfin des temps de pacification où l’on sentit le besoin de refaire l’édifice des lois et des tribunaux. L’ancien président du sénéchal de Rodez pouvait mieux que personne , malgré son grand âge , rendre à la magistrature la considération et le respeet qui s’étaient tant altérés par l’intrusion sur les sièges des juges de la Terreur. Il reprit donc la tète du nouveau corps judiciaire, s’arrachant au repos que l’âge lui commandait, plus encore pour l’avenir de son fils que pour lui-même.

Ce fut un spectacle plein d’émotion que celui de la séance du tribunal de première instance de Rodez , où l’on vit Henri de Séguret , à peine âgé de 27 ans , et nommé président par décret impérial du 4 décembre 1 81 1 , se présenter devant son vénérable père , prêt à descendre du siège qu’il avait occupé sous deux régimes si différents, pour le céder à son fils, comme il l’avait reçu lui-même de son père , et continuer ainsi celte chaîne de services publics si honorablement transmis et reçus : « Venez , lui dit le vieillard qui résumait en lui la double autorité de la magistrature et de la paternité , venez , et que j’aie enfin la satisfaction de vous voir à une place honorable que je vous cède avec empressement et que je souhaite que vous occupiez dignement , plus longtemps encore que celui de vos aïeux qui l’a exercée au-delà d’un demi-siècle 1 »

Ce fut avec un vif intérêt qu’on prêta une oreille attentive au récipiendaire, à qui la Providence offrait, dès son entrée

dans ses belles fonctions, une occasion si favorable d’exprimer ses sentiments et de parler de ses devoirs. Nous nous bornerons à reproduire quelques passages qui suffiront à montrer combien il sut remplir l’attente publique et combien on devait espérer de lui dans l’exercice des fonctions dont il recevait l’investiturë :

« Lorsque paraissant pour la première fois au milieu de vous j’osai former le vœu de consacrer à mes concitoyens ma vie et mes travaux , je cherchais , dans ces espérances lointaines , à satisfaire au désir d’être utile à un pays où toutes mes affections étaient concentrées. Chargé de la mission la plus douce et la plus flatteuse , je concourais à votre installation , et cette cérémonie touchante , si féconde en rapprochements, était encore un nouveau lien qui me rattachait au pays qui m’avait vu naître. Je sentis alors dans toute son étendue le prix de celte bienveillance unanime , de cette indulgence propice, de celte émotion dont les témoignages laissèrent dans mon cœur des impressions profondes et inaltérables. Toutes mes pensées se tournèrent vers cette cité , séjour de mes premières années , et qui m’exprimait d’une manière si touchante ces sentiments que je n’avais cessé de lui vouer

Eh ! quelle plus douce ambition que celle de se retrouver au sein de sa patrie , d’être associé aux hommes que , dès son enfance , l’on apprit à chérir et à vénérer, de partager leurs efforts pour le bien public et de ne voir autour de soi rien d’étranger aux rapports d’une estime réciproque ou aux épanchements d’une amitié héréditaire!

C’est sous ces auspices que je viens au milieu de vous, mes chers collègues , et c’est vous dire .assez de quel prix a été pour moi le nouveau bienfait de Sa Majesté. Appelé par sa confiance à exercer la première magistrature de cet arrondissement , l’importance et l’austérité de ces attributions me semblent moins effrayantes , lorsque je me sens étayé de votre expérience et de votre sagesse , et qu’environné de ces appuis tutélaires , je me trouve déjà fort des suffrages dont vous êtes depuis longtemps en possession.

Ce serait effaroucher votre modestie que de rappeler tous

vos titres à celle unanimité de respect et d’estime que vous avez inspirée. Mais puis-je passer sous silence ces vertus privées , ces mœurs pures et douces qui vous caractérisent parmi vos concitoyens , tandis que de longs services , des talents éprouvés et la sagesse de vos décisions vous ont honorablement distingués dans l'opinion publique. »

« Faut-il que des regrets viennent se mêler au sentiment que j’éprouve 1 L’absence d’un magistrat chéri de ses collègues, recommandable par quarante ans de travaux et retenu loin de nous par une maladie douloureuse , enlève quelque chose à l’attrait de cette cérémonie. C’eût été un spectacle plus attachant encore de voir deux magistrats recevoir en même temps des auteurs de leurs jours le riche héritage de

leurs travaux et de leurs vertus! Ah ! du moins , plus

heureux que moi, Monsieur le suppléant, il vous reste l’espérance de siéger bientôt auprès d’un père dont vous avez si dignement suivi les traces ; vous pourrez chaque jour demander ses conseils, invoquer son expérience , étudier vos devoirs dans sa conduite : le sentiment pénible d’une perte irréparable ne se mêle point à la satisfaction que vous éprouvez; et moi! je cherche vainement à me soustraire au

parallèle inévitable de ma position ii la vôtre. J’ai voulu dissimuler mon émotion ; toutes les circonstances de cette cérémonie viennent l’accroître Ah ! pourquoi hésiterais-je à

épancher au milieu de vous les sentiments dont mon cœur

est oppressé Je l’ai déjà dit, je suis au milieu de mes

concitoyens , et les liens qui m’unissent à vous , Monsieur le président , peuvent-ils me rendre étranger aux regrets universels dont vous êtes l’objet ! Que d’autres s’arrêtent à une délicatesse trop scrupuleuse : j’use du plus beau droit de celle solennité , et en oifrant à mon prédécesseur un tribut de respect et d’amour, je satisfais à un devoir, j’accomplis la plus noble fonction de mon nouveau ministère.

Je le dis hardiment , Monsieur le président , trente années de travaux et de vertus laisseront de longs souvenirs dans cette cité. Vos services judiciaires et administratifs , la confiance du souverain et du peuple obtenue à toutes les épo-

ques , semblent même &e présenter plus vivement à nos esprits dans ces adieux qui vont séparer votre existence politique de votre existence privée. Qui ne vous voit avec douleur abandonner ce siège où vous fûtes si longtemps l’interprète de la justice? Au fond de celte retraite que vous avez ambitionnée , la reconnaissance publique vous accompagnera ; d’âge en âge, elle offrira votre longue magistrature pour modèle k vos successeurs. Votre mémoire vivra constamment

parmi nous Ah ! puisse-t-elle ne pas être un fardeau trop

pesant pour celui que vous appelez k vous remplacer ! Que vos exemples , que vos conseils le dirigent pendant de longues années : léguez-lui cette estime, cette amitié, cette confiance de vos collègues et de vos concitoyens qui deviendront son plus précieux héritage !

Et si , par un rapprochement étonnant , je suis appelé k remplir cette présidence, précisément au même âge où vous en fûtes investi, que ce soit pour moi le présage d’une imitation constante de vos vertus et une garantie pour mes justiciables contre l’inexpérience de ma jeunesse ! »

Tout ce qu’il y avait d’espérances pour son pays , dans les premiers pas de sa carrière , le jeune président les dépassa. Il faut avoir suivi pendant vingt ans ses audiences pour comprendre tout ce qu’il y avait de sagacité dans ses appréciations , de pénétration dans le dédale des affaires , de ressources de parole et , en même temps , de précision de langage , de dignité et d’élévation dans son caractère. Il faut l’avoir vu , passant des affaires civiles k la direction des débats de la cour d’assises , pour comprendre toutes les aptitudes de cet esprit, qui excellait dans tous les genres et semblait deviner tous les rôles , tant il y apportait de sûreté de vues et de justesse d’expression, et cependant, là ne se bornaient pas tous ses avantages; on les retrouvait les mêmes hors de l’enceinte de son tribunal , et soit qu’il appelât son esprit aux lettres , aux arts , k l’agriculture , il excellait toujours en toutes choses. Voici ce qu’écrivait de lui un de ses collègues (1 )

(1) M. de Cabrières père , secrétaire perpétuel de la Société.

à la Société d’agriculture , lorsqu’une mort prématurée vint arrêter sa trop courte carrière :

« A tant d’autres titres , il faut joindre ceux que la Société » d’agriculture dont il fit partie pendant vingt ans aima tou- » jours à lui reconnaître ; il va sans dire que là comme par- » tout il tenait le premier rang ; versé dans les sciences na- » turelles, il était apte à prendre part à toutes les discussions; » il les éclairait par ses lumières , les embellissait par le » charme de sa diction et les terminait le plus souvent par » les conclusions les plus judicieuses. •

« Aussi zélé dans la pratique que savant dans la théorie , » il tenait avec une égale habileté la balance de la justice, la » plume d’administrateur et le manche de la charrue. C’est » à regret que je fais entrer dans son éloge celui de cette » activité prodigieuse , de cette incroyable facilité qui ont » rendu sa vie si pleine et si courte ; nul doute que cette » préoccupation continue , la fatigue, les veilles, les voya- » ges , les intempéries n’aient contribué à en précipiter le » cours. Ce qui suffisait à peine à alimenter son esprit a » excédé les forces de son corps. Quelque robuste que fût » son enveloppe , cette âme ardente l’a consumée. »

Son goût pour l’agriculture , qui fut de tout temps celui des plus grands esprits , tenait aussi chez lui à ce sentiment aveyronnais qui nous fixe au sol avec tant d’attaches et qui l’emporta chez lui sur les entraînements de l’ambition qui semblaient lui promettre les plus brillantes perspectives. Ce ne fut pas le trait le moins honorable de son caractère que cette prédilection pour son pays; c’est à lui qu’il se voua tout entier, et ses concitoyens se montrèrent empressés de répondre à ce dévoûment par une confiance dont peu d'hommes ont reçu pendant leur vie plus de témoignages.

Dès 1813 , il avait été nommé membre du conseil municipal et administrateur de l’hospice et du bureau de bienfaisance, par le gouvernement impérial, qui s’était réservé l’attribution exclusive des fonctions municipales; mais ce choix fut confirmé par la voix populaire lorsque les communes recouvrèrent plus de liberté.

. La Restauration qui ramena la liberté avait mis à ses choix

des limites d’âge qui seules retardèrent le président de Séguret vers de plus hautes missions; mais à peine eut-il atteint sa quarantième année, que le grand collège , chargé de contrebalancer l’esprit souvent trop circonscrit des petites localités, en élevant les hommes d’une notoriété plus large , s’empressa de le nommer pour aller représenter le département à la Chambre.

La carrière législative de M. de Séguret ne fut point longue , mais elle fut utile et inlluente à un point de vue plus élevé que celui des petites faveurs et des pratiques électorales. Représentant d’un pays agricole, il tourna tous ses efforts vers les intérêts généraux. Il connaissait les besoins du pays et les points douloureux qui affectaient la propriété : l’impôt du sel était dans cet ordre en première ligne ; il en fit l’objet de ses études et en poursuivit le dégrèvement avec une persévérance qui , pour n’avoir pas été couronnée d’un succès immédiat , peut cependant être considérée comme ayant préparé dans l’avenir les voies réparatrices qui suivirent.

Un autre obstacle aux intérêts agricoles avait frappé M. de Séguret , c’était l’extrême morcellement des terres. Il importait d’en faciliter l’agglomération ; l’échange se présentait d’abord à la pensée, mais l’échange trouvait un obstacle dans les droits fiscaux : peu de propriétaires , dans l’état de gêne presque universel qui était le leur, avaient des idées assez justes sur les avantages de ce genre pour y sacrifier les droits d’enregistrement que ces actes devaient subir. M. de Séguret entreprit d’amener une réforme de la législation sur ce point, et , quoique nouvellement arrivé à la Chambre , il sut y conquérir assez d’autorité , par la parole et par sa discussion , pour qu’elle adoptât son projet et en fit une loi qui affranchit les échanges du droit de mutation.

Ce succès , que les envahissements incessants du fisc ont repris depuis au grand préjudice de l’agriculture , lui valut un témoignage flatteur du gouvernement , qui lui tenait ainsi compte autant des services qu’il avait rendus dans la magistrature , que de ceux qu’il rendait comme législateur. Le roi Charles X le nomma membre de la Légion-d’Honneur.

Rentré dans ses fonctions judiciaires à l’expiration de son

mandat, il reprit la suite de ses travaux ordinaires, s’appliquant à élever la justice au-dessus de la sphère des passions humaines qui l’entravent trop souvent, étonnant toujours par la manière claire, précise et juste du prononcé de ses jugements et par l’universalité de ses connaissances.

Après les honneurs de la représentation dont le mandat expira pour lui en 1827, un nouveau témoignage de confiance devait lui venir encore lorsque le département fut appelé à voter sur le choix des membres de son conseil. Il y remplit les fonctions de secrétaire jusqu’à sa fin. Ses collègues attristés du déclin de sa santé , virent encore un mauvais présage dans l'éclat plus brillant que jamais des derniers travaux qui devaient clore sa laborieuse carrière.

Ce fut dans toute la force de ses facultés qu’une mort prématurée vint le frapper et l’enlever à ses concitoyens, en laissant une large place vide dans tous les services publics qu’il rendait. Il se vit mourir avec la fermeté qui convient à un homme qui avait rendu toute sa vie la justice sans l’abaisser un seul instant au calcul de ses intérêts ou de ses passions , et d’un chrétien qui ouvre ses derniers regards vers les promesses immortelles de la religion.

Le jour de son décès fut le 5 octobre 1835. Un monument funéraire, le premier qui ait été introduit dans les sépultures du pays , lui fut érigé au cimetière du faubourg Saint-Cyrice.

G. de Cabrières.

Le général SOLIGNAC.

Solignac (le baron Jean-Baptiste), lieutenant-général , grand officier de la Légion-d’IIonneur et chevalier de Saint-Louis, commandeur de l’ordre de la couronne de fer , grand’eroix de l’ordre de la Tour et de l’Epée , naquit à Millau , département de l’Aveyron , le 22 novembre 1773. Se destinant à l’état militaire, il s’enrôla volontairement, en 1789, dans le régiment de Vermandois-infanterie, où il ne tarda pas à être fait sousofficier.

Nommé capilaine en 1791 ,à la première formation des bataillons de volontaires, il se trouva au commencement de la guerre d’Espagne k l’armée des Pyrénées-Orientales ; se distingua dans les deux premières affaires sous les ordres du général Dagobert , qui l’attacha à son état-major, et le fit nommer chef de bataillon après le combat du 4 septembre à Olète et la bataille de Peyrestole ; le 22 du même mois il fut fait adjudant-général et placé en cette qualité auprès du général de division Voulland , gouverneur de Mont-Louis. A la fin de 1793, il suivit ce général dans la 9e division militaire ainsi que dans la 8° division k Marseille, où il courut les plus grands dangers. Ayant sollicité et obtenu la mise en liberté de quelques personnes détenues comme fédéralistes , il fut dénoncé k la société populaire, et obligé de se présenter à la tribune pour se disculper; s’étant porté k des actes de violence envers un des représentants du peuple en mission dans le Midi , il fut obligé de prendre la fuite pour se soustraire aux ordres d’arrestation qui étaient lancés contre lui. Découvert dans une auberge k Montpellier, il fit arrêter son frère , qui lui servait de secrétaire , et parvint ainsi k se sauver de la main des gendarmes; après s’être caché quelque temps dans les montagnes de l’Aveyron , il se rendit k Paris , où le comité de sûreté générale parvint k le faire arrêter ; il fut détenu k la Force pendant cinq mois, et obtint sa mise en liberté k la fin de prairial an III. N’ayant pas été compris dans le travail militaire du représentant Aubry , il continua de rester k Paris. Ce fut alors qu’il connut le général Bonaparte et se lia d’amitié avec lui.

Ce général lui confia le 13 vendémiaire les postes du Culde-sac Dauphin , du passage Venua et du manège, où commencèrent les premières hostilités ; il fut réintégré dans son grade d’adjudant-général, et le 15 nommé chef d’état-major de la r° division k Paris; mais le Directoire , ayant besoin de ses services , ne voulut point lui permettre de suivre le général en chef Bonaparte , nommé au commandement de l’armée d’Italie, et il futspécialement chargé avec le général Brune du licenciement de la légion de police forte d’environ 4,000 hommes, opéra son désarmement et renferma tous les sousofficiers et soldats dans l’école militaire. Le gouvernement ne

sachant comment se débarrasser de ces militaires , dont il redoutait la présence à Paris , appela auprès de lui M. Solignac, le consulta sur les moyens à prendre , et ayant adopté l’avis de les faire conduire sous bonne escorte jusqu’à Metz , pour y être disséminés dans les divers corps de l’armée , le chargea personnellement de cette expédition, qui eut le résultat le plus heureux.

Peu de temps après son retour, il renouvela ses sollicitations auprès du Directoire et obtint des lettres de service pour l’armée d’Italie , où il fut bien accueilli par le général en chef et placé de suite en qualité de chef d’état-rnajor du général Masséna, commandant l’avant-garde. Il fit les premières campagnes d’Italie sous ce général , avec lequel il a été constamment lié de la plus étroite amitié , et se trouva ainsi à tous les combats et batailles qui conduisirent l’armée française jusqu’aux portes de Vienne.

Le général en chef Bonaparte , voulant intervenir directement dans les destinées futures de la France et faire opérer de grands changements parmi les premiers fonctionnaires de l’Etat, fit appeler M. Solignac à son quartier-général , et le chargea de parcourir toutes les divisions de l’armée pour les porter à faire des proclamations énergiques en faveur du nouveau système qu’il jugeait indispensable au maintien de la République : il réussit complètement dans sa mission. C’est en grande partie aux adresses de l’armée d’Italie qu’on doit attribuer la révolution du 18 fructidor.

Après le traité de Campo-Formio , il resta en Italie , suivit le général Masséna à l’armée de Rome , et rentra avec lui en France, par suite de l’insurrection des troupes; il ne tarda point à reprendre du service dans l’armée d’Italie , et commanda une brigade d’infanterie, en l’an VII , sous le général Moreau; après la bataille du 16 germinal, il fut nommé général de brigade , sur la demande du général Moreau. Blessé à la bataille de Novi , où il eut deux chevaux tués , il rentra en France , et se trouvait à Paris lors de l’arrivée du général en chef Bonaparte, qui lui parla plusieurs fois de l’état déplorable dans lequel se trouvait la République et du besoin indispensable de recourir à des moyens extraordinaires pour la

sauver d’une destruction prochaine. Il fut appelé , le 17 brumaire , chez le général en chef , et reçut l’ordre de se trouver le lendemain, à sept heures du matin , en uniforme et à cheval devant son hôtel , rue Chanteraine ; il le suivit aux Tuileries , et fut envoyé , vers les dix heures , au Luxembourg pour en prendre le commandement sous les ordres du général Moreau qui y était déjà. D’après ses instructions il devait envoyer à chaque heure un rapport au général en chef sans en donner communication au général Moreau ; mais il jugea convenable d’agir tout autrement, et se conduisit avec les égards qu’il devait à son ancien chef. Le soir, vers les huit heures, élantà dîner avec le général Moreau chez le directeur Sieyes, on vint lui rendre compte que les directeurs Gohier et Moulin se disposaient à sortir du Luxembourg par une des portes du jardin ; on crut ne pas devoir s’opposer à leur départ , et la dislocation du pouvoir exécutif se trouva ainsi opérée.

Le 19, à six heures du matin , M. Solignac fut mandé chez le général en chef, qui, après lui avoir dit qu’il avait envoyé la veille le général Serrurier pour commander à Saint-Cloud , lui ordonna de se rendre de suite auprès de ce général pour y servir sous ses ordres, prendre le commandement des troupes , placer tous les postes , et faire les dispositions nécessaires pour y recevoir les deux chambres qui devaient y tenir leurs séances. Le général en chef, en arrivant à Saint-Cloud , passa la revue des troupes , les harangua , lit la visite des postes et témoigna sa satisfaction aux généraux Serrurier et Solignac. Celui-ci se trouvait avec le colonel Dumoulin dans l’orangerie où siégeait le Conseil des Cinq Cents au moment où le général en chef s’y présenta seul et paraissait vouloir se diriger vers le fauteuil du président et la tribune. Tous les députés se levèrent en masse : alors le général Solignac et le colonel Dumoulin se rapprochèrent vivement du général en chef, le couvrirent de leur corps et parvinrent, après les plus grands efforts , à le ramener du côté de la porte, où ils craignirent un moment d’être étouffés par la pression des députés , qui d’un côté se portaient en foule vers le général en chef, avec des menaces plus ou moins violentes , tandis qu’un corps de troupes cherchait à pénétrer dans la salle pour le sauver.

Aussitôt que le général Bonaparte fut descendu dans la

cour et monté à cheval , il adressa un nouveau discours aux troupes , appela le général Solignac et lui dit de se rendre au Conseil des Anciens pour y demander la mise en arrestation de trois membres du Conseil des Cinq Cents , qu’il lui désigna nominativement; il remplit cette mission par l’intermédiaire d’un des inspecteurs de celte chambre et en rendit compte au général en chef, qui lui ordonna de prendre deux compagnies de grenadiers pour aller délivrer et ramener son frère Lucien, qui présidait le Conseil des Cinq Cents. M. Solignac , ne voulant pas violer le sanctuaire des lois par l’introduction dans son sein de la force armée, laissa ce détachement en dehors de la salle, où il entra seul. Ayant informé à voix basse le président Lucien de l’objet de sa mission , celui-ci prit la parole et fit un long discours dans lequel il chercha à excuser l’apparition de son frère dans la chambre ; il rappela tous les services militaires qu’il avait rendus à la France , et il ajouta qu’il croyait devoir se rendre à l’invitation du général en chef, qui le faisait appeler pour se concerter avec lui sur les moyens à employer pour le rétablissement de l’union et de la concorde. Remplacé par le député Chazal , il sortit avec M. Solignac , monta à cheval et , à côté de son frère , improvisa un discours extrêmement violent contre la chambre , en déclarant aux troupes que le seul moyen de sauver la République était de disperser à l’instant même les députés. Le général en chef Bonaparte interrompant son frère, appela MM. Solignac et le colonel Dumoulin , leur ordonna de prendre un bataillon de grenadiers , d’entrer au pas de charge dans la salle où siégeait le Conseil des Cinq Cents , pour forcer les députés à évacuer le lieu de leurs séances ; MM. Solignac et Dumoulin s’étant concertés sur cette expédition si contraire aux lois, résolurent du moins de mettre dans l’exécution de leur ordre autant de sagesse , de calme et de modération que pouvait comporter une semblable entreprise; ils ordonnèrent aux tambours de battre la charge de pied ferme dans le vestibule , au bas de l’escalier, et laissèrent ainsi le temps aux membres du Conseil de sortir de l’Orangerie par les fenêtres qui donnent sur la terrasse et par le grand escalier, de manière à ne point exposer les membres aux insultes et à la violence des soldats , qui venaient d’être fortement exaspérés par le discours du prési-

LE GÉNÉIUL SOLIGNAC. 479

dent Lucien Bonaparte. Il ne restait plus dans la chambre qu’un groupe de députés entourant un des généraux les plus illustres de la République , le général Jourdan, qui semblait profondément affecté , et qui sortit avec ses collègues à la première sommation.

Le général en chef Bonaparte ayant été proclamé premier consul , témoigna le lendemain au général Solignac combien il était reconnaissant des services qu'il lui avait rendus la veille, et ajouta que désormais il resterait auprès de lui et serait attaché à sa personne. Le 23 M. Solignac fut introduit dans le cabinet du premier consul qui, après lui avoir parlé des craintes qu’il semblait avoir sur la manière dont le général Masséna , commandant l’armée du Danube , envisagerait la révolution des 18 et 19 brumaire et sur la détermination qu’il pourrait prendre à cet égard , voulut, malgré les représentations de M. Solignac , qu’il partît le même jour pour la Suisse , afin d’éclairer son ami le général Masséna sur les véritables motifs des changements qui s’étaient opérés et afin aussi d’avoir l’adhésion de la seule armée qui fût alors victorieuse. Il se rendit auprès du ministre de la guerre pour prendre ses lettres de service , et trouva chez ce ministre un billet de M. Bourienne .secrétaire particulier du premier consul , qui lui annonçait un changement de destination. Le premier consul lui dit le soir qu’ayant réfléchi sur toutes les choses rassurantes qu’il lui avait diles relativement au général Masséna , il se bornerait à lui écrire par M. Ducos , frère du troisième consul , l’un des aides-de-camp du général Masséna, qui était en mission à Paris.

Le 28, il chargea M. Solignac d’une mission très-importante dans la 8e division militaire , mission pour laquelle il fut investi de pouvoirs extraordinaires , et qui avait pour but de maintenir et de rétablir au besoin l’ordre et la tranquillité dans les départements de Vaucluse , des Bouches-du-Rhône et du Var; il lui était particuliérement recommandé d’empêcher que la place de Toulon ne tombât entre les mains des mécontents , qu’on savait être en grand nombre à Marseille , à Toulon et à Draguignan. M. Solignac fit la plus grande diligence dans son voyage ; il apprit en arrivant à Aix que la population de Marseille était loin de vouloir reconnaître le nou-

veau gouvernement; que la sœur du premier consul, Mra'Bacciochi et son époux , ainsi que le général Quantin , commandant la division, et le général Saint-Hilaire, commandant le département , avaient été obligés d’abandonner la ville ; qu’un mannequin représentant le premier consul avait été traîné dans les rues et jeté à la mer, aux cris mille fois répétés de mort au tyran. S’étant concerté avec le général Saint - Hilaire , qui s’était réfugié à Aix , il se rendit à Marseille , lit appeler les personnes qu’il savait avoir le plus d’influence sur l’esprit des habitants , leur peignit la déplorable situation où se trouvait la République , déchirée dans son intérieur par des factions qui étaient sur le point d’amener la guerre civile, tandis que les armées étrangères étaient au moment d’envahir son territoire , et leur fit sentir la nécessité de se rallier franchement au nouveau gouvernement. Après deux longues conférences , il parvint , le lendemain de son arrivée , à rétablir l’ordre; des proclamations d’adhésion aux journées des 18 et 19 brumaire furent publiées par les autorités. Les généraux Quantin et Saint-Hilaire , ainsi que la famille Bacciochi rentrèrent à Marseille , dont la population détrompée se livra aux plus vives démonstrations de joie ; il obtint les mêmes résultats à Toulon et à Draguignan.

Après avoir rempli sa mission dans la 8e division , il revint à Paris. Le premier consul le présenta à ses deux collègues , fit le plus grand éloge de sa conduite et lui annonça qu’il ne tarderait pas à recevoir la récompense de ses bons services , en lui représentant qu’il voulait l’attacher directement à sa personne. Il en fut tout autrement ; le général Masséna , remplacé par le général Moreau à l'armée du Danube , vint à Paris. M. Solignac s’empressa de voir son bienfaiteur, son meilleur ami, qui lui témoigna sa surprise et son mécontentement de la situation dans laquelle il s’était placé auprès d’un homme dont il admirait les grands talents militaires , mais qu’il regardait déjà comme l’ennemi des libertés de la France.

Les principes politiques de M. Solignac et les sages conseils du général Masséna le déterminèrent à renoncer aux avantages qui lui étaient offerts par le premier consul. Il demanda l’autorisation de suivre le général Masséna à l’armée d’Italie ; elle lui fut accordée après une explication très vive , et il per-

tlî GÉNÉRAL SOLIGN'AC. 481

dit ainsi pour toujours la bienveillance du chef du gouvernement.

Arrivé à Nice avec le général Masséna , des motifs de prudence l’empêchant de rester auprès de lui , il prit le commandement d’une brigade d’infanterie dans la rivière de Gênes , sous les ordres du général Suchet; fut blessé à l’affaire de Saint-Jacques, commanda ensuite l’arrière-garde jusqu’au pont du Var. Chargé de la défense de la tète du pont , il repoussa l’ennemi dans les diverses attaques qu’il fit pour enlever les ouvrages et pénétrer en France ; après l’évacuation de Gênes, il rejoignit le général Masséna, rentra avec lui en Italie lors de la bataille de Marengo , se présenta chez le premier consul , à Milan , qui refusa de le recevoir ; fit la campagne de l’an IX sous le général Brune, et passa ensuite dans la Toscane , sous le général Murat , qui lui donna le gouvernement de plusieurs provinces dans l’Elat-Romain , sur les bords de l’Adriatique. La discipline qu’il sut maintenir dans ses troupes , et l’ordre qu’il avait établi dans l’administration des subsistances fournies par les provinces furent justement appréciées par le pape Pie VII et par le cardinal Consalvi , son premier ministre. M. Solignac fut invité à se rendre auprès de Sa Sainteté , qui l’accueillit de la manière la plus honorable , le fit loger dans un de ses palais , et , après un mois de séjour à Rome , le combla des marques de son affection et de sa reconnaissance. Lorsqu’il retourna dans son gouvernement, où il resta jusqu’à l’évacuation du territoire Romain , il reçut une lettre extrêmement flatteuse de Son Excellence le cardinal Consalvi , avec le portrait du Saint- Père , sur une tabatière enrichie de diamants.

Après un court séjour à Paris , il retourna en Italie avec le général Murat qui l’honorait d’une bienveillance particulière ; il resta auprès de lui quelque temps , et fut obligé de s’en éloigner par suite d’un ordre positif du premier consul. Il fit partie de l’armée d’occupation dans le royaume de Naples , sous le général Gouvion-Saint-Cyr ; il revint à Milan après le départ du général Murat , qui était remplacé par le maréchal Jourdan. Chargé de porter à l’Empereur les félicitations de l’armée d’Italie sur son avènement à la couronne impériale ,

il fut admis deux fois dans le cabinet de l’Empereur, qui le reçut avec une extrême froideur. Napoléon ayant été se faire couronner roi d’Italie en 1805 , sur la demande du maréchal Jourdan , M. Solignac fut promu au grade de général de division (1 ) . Le maréchal Masséna remplaça le maréchal Jourdan en Italie. L’Empereur, au moment de passer le Rhin, écrivit au maréchal pour l’informer de la prochaine ouverture de la campagne et lui ordonner d’entrer en négociation avec le prince Charles , pour faire une convention d’après laquelle les deux armées en Italie ne pourraient commencer les hostilités qu’après s’être prévenues dix jours d’avance. L’Empereur voulait par ce moyen sauver son armée d’Italie d’un grand désastre, puisqu’elle n’était alors composée que de 25,000 hommes , les troupes venant du royaume de Naples étant encore très-éloignées , tandis que l’armée autrichienne était forte de plus de 100,000 hommes. Une aussi grande disproportion rendait la négociation tellement difficile, qu’on était presque résolu de ne point l’entamer, dans la crainte de donner des soupçons au prince Charles sur ses véritables motifs, quand M. Solignac, voulant dans tous les cas mettre la responsabilité du maréchal à couvert , lui proposa d’écrire une simple lettre de politesse au prince Charles, pour le complimenter sur son arrivée en Italie , se chargea d’en être le porteur, et prit l’engagement de tenter adroitement l’ouverture de la négociation sans compromettre en rien les intérêts et la sûreté de l’armée. Il partit pour le quartier-général du prince Charles, qui le reçut avec bonté , et qui , après plusieurs questions pour savoir si l’Empereur était toujours à Paris , si on croyait à la guerre dans l’armée française , finit par reconnaître la nécessité de ne point commencer les hostilités sans se prévenir réciproquement, et prit la détermination d’envoyer le lendemain à Véronne le général baron de Vincent, aujourd’hui (1825) ambassadeur en France , pour traiter de celte affaire. Le baron de Vincent , porteur des pleins pouvoirs du prince , s’étant rendu chez M. Solignac, qui commandait à Véronne , et celui-ci ayant également les pouvoirs

(1) Par décret du 17 novembre 1805.

du maréchal Masséna, il fut arrêté qu’on se préviendrait dix jours avant, ce qui fut d’autant plus avantageux pour l’armée française, que le prince Charles, apprenant quatre jours après l’entière défaite de l’armée de Mack, ne put rien entreprendre et resta forcément dans ses positions jusqu’au moment où le maréchal Masséna, apprenant, de son côté , les victoires remportées par l’Empereur en Allemagne, et ayant reçu l’avis de la prochaine arrivée des troupes venant de Naples, envoya M. Solignac dénoncer aux généraux autrichiens, commandant à Véronnelle , la reprise des hostilités , et attaqua, dix jours après, sur toute la ligne , exécuta le passage de l’Adige, battit complètement l’ennemi et le força de se replier sur Caldiero , sur la chaussée de Montebello , et lui fit 500 prisonniers. Il fut détaché , deux jours après , pour marcher contre une division qui avait pris position sur les hauteurs de Véronnette. Après un léger combat , ayant manœuvré sur les flancs et sur les derrières de l’ennemi , il parvint à forcer le général Hiller à se rendre prisonnier de guerre avec les 7,000 hommes qu’il commandait. Il rejoignit l'armée le lendemain, et se trouva au combat de Saint-Jean, au passage du Tagliamento.

Le maréchal Masséna, étant à Laybach , envoya M. Solignac au quartier-général de l’Empereur pour l’informer des succès de l’armée d’Italie et recevoir ses ordres ; il vit deux fois l’Empereur au château de Schœnbrunn : ce prince lui témoigna sa satisfaction des résultats de la campagne , et le chargea d'une lettre extrêmement flatteuse pour le maréchal.

Tombé dans la disgrâce de l’Empereur par suite de la résistance qu’il opposa aux insinuations et aux menaces des ministres et des conseillers d’Etat, qui voulaient compromettre l’honneur et la réputation du maréchal Masséna , il refusa de signer la déclaration qu’on exigeait de lui , fut destitué , et ne reprit du service , en qualité de général de brigade , qu’après avoir fait la campagne d’Iéna, et avoir reçu deux coups de feu en servant, comme simple volontaire, sous le prince Murat et dans le 6e corps d’armée ; il fit le siège de Dantzick sous le maréchal Lefèvre , et celui de Grandents sous le maréchal Victor.

Après la paix de Tilsitt , M. Solignac fut envoyé, en 1808 ,

à l’armée de Portugal, sous le général Junot; il eut ordre de s’arrêter à Madrid pour une mission diplomatique. Devant correspondre avec le prince Murat à Bayonne, et se concerter avec M. de Beauharnais, notre ambassadeur en Espagne , il séjourna quinze jours à Madrid , et, après avoir rempli sa mission, se rendit en Portugal où il fut employé activement. Sous les ordres du général Poison , il commanda son avantgarde dans l’Alentejo , battit complètement, le 29 juillet, un corps portugais et espagnol devant Evora , fit 4 ,500 prisonniers de guerre et prit sept pièces de canon. La brigade du général Margazon l’ayant rejoint sur le plateau , le général Loison fit ses dispositious pour attaquer de suite la place d’Evora. M. Solignac fut chargé de se diriger vers la citadelle, d’escalader les remparts et de pénétrer dans la ville , qui , malgré la défense la plus opiniâtre , fut enlevée , après un carnage épouvantable , en moins de deux heures. 11 reçut deux blessures extrêmement graves k la bataille de Vimeiro, dont une le priva entièrement de l’usage du bras gauche.

De retour en France, par suite de la convention de Cintra, il fut rétabli dans son grade de général de division et renvoyé en Espagne, sous les ordres du duc d’Abranlès (Junot). N’ayant pu joindre l’armée du maréchal Soult, destinée à reconquérir le Portugal, il fut nommé gouverneur de la vieille Castille et parvint, dans très-peu de temps, k rétablir la tranquillité dans ces provinces, après avoir battu, k diverses reprises , les insurgés et les avoir entièrement dispersés. Le roi Joseph loua son zèle et son activité, et fit de lui la mention la plus honorable. Après avoir pacifié la vieille Castille, il demanda et obtint le commandement d’une division active dans le 8e corps, sous le duc d’Abrantès, commanda le siège d’Astorga , passa ensuite, avec le 8e corps, sous les ordres du maréchal Masséna, fit les sièges de Ciudad-Rodrigo et d’Almeyda , et marcha en Portugal avec la nouvelle armée , où il conserva toujours le commandement de sa division.

Après cette campagne , k la lin de 4841, M. Solignac partagea de nouveau la disgrâce du prince d’Essling (Masséna) , fut exilé dans le Limousin , et ne reprit du service qu’a la fin de 1813, où il fut envoyé k l’armée du Nord , sous les ordres du général en chef Maison. Nommé par ce général gouver-

neur de la place de Lille , il montra la plus grande activité pour faire compléter les approvisionnements de siège et mettre les fortifications dans le meilleur état de défense possible. Le général Maison , ayant retiré une partie des troupes qui étaient détachées sur la rive droite de l’Escaut , voulut marcher à l’ennemi. Il donna le commandement d’une division d’infanterie au général Solignac , qui battit le corps prussien du général Elvig à Menin, et culbuta l’avant-garde du général Thielman , le 30 mars , à Peteghem ; le 31 , il commandait la droite de l’armée en avant de Courtrais, sur la route de Tournai, contre l’armée du général Thielman. Ayant débordé la gauche de l’ennemi , il battit complètement la division du prince Paul de Wurtemberg , lui fit beaucoup de prisonniers et le força de se retirer sur Oudenarde.

Dans les premiers jours d’avril 1 81 4 , l’armée se trouvant à Lille , il parvint à rétablir l’ordre parmi les soldats , qui , ne voulant point reconnaître le gouvernement des Bourbons, se portaient aux plus grands excès et inspiraient les plus vives craintes aux habitants.

Lors de la dislocation de l’armée , M. Solignac vint à Paris où il fut nommé au commandement d’une subdivision dans la 9e division militaire ; mais peu de temps après , ayant eu de vives discussions avec des membres des autorités civiles et ecclésiastiques, M. Solignac, ne voulant point attendre l’effet de leurs dénonciations , s’empressa de solliciter son remplacement pour être mis en état de disponibilité , ce qui lui fut accordé.

A Montpellier, dans les premiers jours du mois de mars 1815, on lui proposa de se rendre auprès deM. le duc d’Angoulême àNîmes ; mais il observa qu’étant à la disposition du gouvernement, il devait attendre ses ordres. Il reçut le surlendemain une lettre du ministre de la guerre, qui le mettait à la disposition du duc d’Angoulème , et s’empressa alors de se rendre auprès de S. A. R., qui l’honora de sa bienveillance. Après être resté vingt jours au quartier-général de ce prince , il reçut l’ordre d’aller prendre le commandement d’un corps de troupes royalistes qu’on assurait devoir se réunir dans le département du Puy-de-Dôme ; cette partie de la France se trouvant alors sous la domination de Napoléon , il

se vil obligé de prendre la direction de Paris , où il reçut , le jour même de son arrivée, l’ordre du ministre de la guerre de se rendre auprès du maréchal prince d’Esling, gouverneur de la 8e division militaire , afin de l’engager à se soumettre aux ordres de Napoléon , et à lui conserver surtout la place de Toulon , sur laquelle on craignait quelque entreprise de la part des Anglais. Ayant été informé de l’adhésion du maréchal aux vœux du nouveau gouvernement, M. Solignac se retira dans ses foyers , et fut nommé , par son département , membre de la Chambre des représentants (mars 181 5) , où il se montra constamment l’ennemi du pouvoir absolu.

Après la bataille de Waterloo , Napoléon étant de retour à, Paris , plusieurs représentants annoncèrent l’intention de provoquer l’abdication de l’Empereur ou de faire prononcer sa déchéance. M. Solignac, informé qu’il persistait plus que jamais à vouloir conserver le pouvoir, et craignant qu’il n’employât la force pour dissoudre violemment la Chambre des représentants, qui était fortement soutenue par la garde nationale de Paris , se rendit , le 22 juin , à 4 heures du matin, chez le maréchal prince d’Eckmull , ministre de la guerre , pour l’informer de la détermination qu’il avait prise de se rendre auprès de Napoléon pour tâcher d’obtenir son abdication et épargner ainsi à la France les horreurs d’une guerre civile. Le ministre de la guerre ayant dit au général qu’il était inutile et dangereux de faire une pareille démarche , puisque l’Empereur s’était formellement prononcé la même nuit contre l’abdication , lui ayant observé surtout que sa situation particulière envers Napoléon, qu’il n’avait pas vu depuis cinq ans , le rendait peu propre à une telle négociation , il n’en persista pas moins dans sa résolution , se rendit à l’Elysée- Bourbon, et fit demander une audience à l’Empereur, qui le reçut dans son cabinet vers les huit heures du matin. Il resta environ une heure et demie avec Napoléon, et fut autorisé par lui à annoncer son abdication à la Chambre des représentants. En sortant du cabinet, il se trouva entouré par tous les ministres et grands-officiers qui attendaient, dans le premier salon, le résultat de celte longue conférence. Ayant pris en particulier le maréchal prince d’Eckmull , ministre de la guerre , et le duc de Vicence , ministre des relations extérieu-

res , il leur rendit compte de ce qui venait de se passer. En arrivant à la Chambre des représentants, M. Solignac, voyant qu’on s’occupait déjà de faire déclarer la déchéance de Napoléon , monta précipitamment à la tribune, interrompit l’orateur qui parlait, et demanda la parole avec tant de chaleur qu’il parvint à l’obtenir ; il fit cesser la discussion qui avait lieu, et obtint que la Chambre suspendrait la séance pendant deux heures pour donner le temps aux ministres d’apporter l’abdication de l’Empereur. En descendant de la tribune , il engagea les ministres secrétaires d’Etat , Regnault-de-Saint- Jean-d’Angély, Boulay de la Meurthe , Merlin de Douai et Defermont, à aller informer de suite Napoléon de l’engagement qu’il venait de prendre en son nom , en le priant de ne point différer l’envoi de son abdication, qui effectivement fut présentée à la Chambre des représentants vers midi.

Dans les séances suivantes, M. Solignac prit souvent la parole, toujours dans l’intérêt de Napoléon et de sa famille. La condition expresse de l’acte d’abdication , qui appelait au trône impérial Napoléon II, condition sans laquelle jamais Napoléon ne se serait rendu aux vives instances du général Solignac, lui fit un devoir d’insistef fortement pour en obtenir l’exécution ; il fit les plus grands efforts pour faire proclamer et reconnaître Napoléon II par les Chambres , et demanda que les autorités de l’Empire fussent tenues de lui prêter serment. Dans la dernière séance . il provoqua et fit adopter la permanence de l’assemblée, montra la plus grande résistance au moment où la séance fut levée , et tenta vainement de combattre la résolution du président. Etant parvenu à se procurer huit passeports signés en blanc par le ministre de la police générale , il se rendit , le 5 juillet , à l’armée de la Loire , et en distribua sept à ceux de ses camarades qu’il croyait en avoir besoin. De retour à Paris, il fut informé qu’on dressait les listes de ceux qui devaient être mis en jugement et de ceux qu’on devait exiler; il se présenta, le 20 juillet, chez le ministre Fouché pour savoir dans quelle catégorie on le plaçait; ce ministre avait eu de vives altercations, à la fin de juin , avec M. Solignac , qui voulait le dénoncer à la Chambre et le faire arrêter, ayant la preuve certaine de sa trahison; mais Fouché montra dans cette circonstance la plus

grande générosité : il dit à M. Solignac qu’il était porté sur la première liste , mais que ne voulant pas qu’on pût supposer que ce fût par esprit de vengeance , il ne le comprendrait sur aucune des deux listes s’il prenait l’engagement de publier dans les journaux une lettre expliquant les véritables molifs de sa conduite à la Chambre des représentants depuis la bataille de Waterloo. M. Solignac promit la publication de celte lettre , en se réservant de le faire après que les ordonnances du roi auraient été insérées dans le Moniteur. Le 27 juillet , il porta au ministre cette lettre qui renfermait une profession de foi politique et des principes de liberté qui furent hautement désapprouvés par le duc d’Otrante. Ce ministre refusa de la faire insérer dans les journaux ministériels; aussi parut-elle seulement dans les journaux libéraux de cette époque.

Rentré au sein de sa famille dans le département de l’Aveyron, M. Solignac apprit par un courrier extraordinaire, à la lin de décembre , qu’on venait de le porter sur une liste supplémentaire , dressée par le duc de Feltre , pour être jugé à Montpellier. Il parvint à se soustraire à toutes les recherches des autorités , et rentra chez lui , deux mois après , quand il eut la certitude qu’on se bornait à le rayer des contrôles de l’armée et qu’il était réformé sans traitement. En 4818, il vint à Paris , se fit rétablir sur les contrôles et demanda de suite à être mis en retraite , ce qui lui fut accordé.

En 1820 , il fut arrêté à Paris le 5 juin, accusé d’avoir pris une part active aux mouvements qui eurent lieu lors de la discussion de la loi des élections ; il resta vingt-quatre jours à la Conciergerie , dont douze au secret dans un cachot. Le ministre n’ayant point de preuves pour soutenir l’accusation, le fit mettre en liberté.

(. Extrait de la biographie nouvelle des contemporains , par MM. Jouy, Norvins, etc.).

Le général Solignac se retira dès ce moment dans ses foyers où il demeura jusqu’à 1830 sans emploi et fort occupé d’entreprises industrielles. La révolution de juillet le rappela sur la scène politique. On lui confia vers la fin de l’année le commandement de la 9e division militaire. Au mois de novem-

LE général solignac, 489

bre 1831 il fut envoyé en Corse. Mais bientôt après et dans les premiers jours de 1832, le ministre de la guerre, qui appréciait son caractère résolu et ses talents militaires , le chargea du commandement des départements de l’ancienne Vendée où le mécontentement des populations faisait craindre une prise d’armes. Il en fut rappelé brusquement au bout de quelques mois , et cette disgrâce donna lieu à toute sorte de conjectures. On prétendit qu’il avait prêté l’oreille à des ouvertures qui lui furent faites de la part de Mme la duchesse de Berry, mais un profond mystère a toujours enveloppé cette partie de la vie politique du général Solignac, et on n’a jamais pu savoir d’une manière certaine par quels motifs le gouvernement lui avait retiré sa confiance.

Vers la fin de 1832, M. Solignac offrit ses services à dona Maria , reine de Portugal , alors menacée par le prince don Miguel , qui revendiquait à main armée ses droits sur la couronne dont on l’avait dépouillé. Ses offres furent acceptées. Il partit le 1 5 décembre de Paris , arriva à Porto le 1 " janvier 1833, et fut aussitôt investi du commandement des troupes par don Pedro , au nom de la reine dona Maria , sa fille , et revêtu du litre de feld-maréchal et de major-général de l’armée , sous les ordres immédiats de don Pedro. Cette expédition n’eut pas de grands résultats , et soit que le général français fût découragé par les dissentions intestines qui déchiraient ce malheureux royaume , ou par les faibles ressources qu’offrait alors la cause qu'il s’était chargé de défendre, soit que la jalousie des nationaux lui suscitât de sérieux embarras , il donna sa démission au bout de quelques mois , quitta son poste le 13 juin, et retourna en France.

Rentré depuis cette époque dans la vie privée, M. Solignac habita alternativement Montpellier ou sa terre de ha Beaume, sur le Larzac. Il avait épousé , à Limoges , la nièce du maréchal Jourdan , dont il a eu plusieurs enfans (1).

(1) Entre autres , Eugène baron Solignac , l’atné, nommé chambellan honoraire de l’Empereur, par décret du 5 juin 1861 ; Napoléon Solignac, chef d’escadron d’artillerie, chevalier de la Légion-d’Honneur; Oscar Solignac, colonel du 80' de ligne, officier delà Légiond 'Honneur.

Le général Solignac est décédé à Montpellier le 10 novembre 1850, dans la 78e année de son âge. Ses dépouilles mortelles, d’après sa volonté , ont été apportées à Millau.

Le général TARAYRE.

Tarayre (Jean-Joseph), lieutenant-général, commandeur de la Légion-d’Honneur, né à Solsac le 21 mai 1770 , se destinait à l’état ecclésiastique quand la Révolution éclata. Il s’engagea dans le 2e bataillon de l’Aveyron et fut élu capitaine à Rodez, le 4 juillet 1792.

Il passa l’année suivante en Italie avec ce bataillon , qui fut incorporé dans la 85' demi-brigade , prit part avec lui à celte suite non interrompue de campagnes qui , de l’an II à l’an VI, furent si glorieuses pour nos armées et pour le général qui les commandait. Les bulletins officiels de l’époque signalèrent la belle conduite du capitaine Tarayre à la bataille de Rivoli (1), lorsque aux abords du plateau , séparé du reste de l’armée , à la tète d’une poignée de braves , par un trait inouï d’audace et d’habileté , non-seulement il parvint à se tirer d’une position désespérée, mais encore à faire une diversion imprévue qui fut le signal et le commencement de la victoire.

Le jeune Tarayre suivit , dans l’été de 1798, le général Bonaparte en Egypte , et n’en revint , trois ans après , avecles débris de l’expédition , qu’après y avoir donné de nouvelles preuves de sa valeur et en avoir reçu l’honorable récompense.

Au siège de Saint-Jean d’Acre (germinal an VII), à la tète d’une compagnie d’éclaireurs , il prit deux fois la place d’armes de l’ennemi , tua les Turcs qui la défendaient et encloua leurs canons. Dans cette affaire , il reçut un coup de feu à la cuisse droite.

Le 29 floréal suivant , il s’empara de la tour de brèche, y

(1) 15 et 16 janvier 1797.

planta lui-même un drapeau et s’y maintint jusqu’à ce qu’il eût été mis hors de combat par un coup de feu qui lui traversa la poitrine. Il fut , en récompense , nommé au grade de chef de bataillon , sur le champ de bataille , par le général en chef Bonaparte.

A l’attaque du village de Matarich (29 floréal an VIII) , bâti sur les ruines de l’ancienne Héliopolis, il conduisait une des deux colonnes qui , sous les ordres du général Reynier, emportèrent valeureusement celte position contre les janissaires.

Sa belle conduite, pendant cette campagne lui mérita un rapide et légitime avancement (I), et le 22 juin 1801 , il fut un des commissaires nommés par le général Béliârd à l’effet de conclure la convention pour l’évacuation de l’Egypte par le corps des troupes françaises et auxiliaires aux ordres de ce général assiégées au Caire.

Un écrivain contemporain (2), rappelant les souvenirs de celle mémorable campagne d’Egypte nous a révélé, sur le siège d’Acre , quelques détails qui honorent à jamais la vie militaire du général Tarayre : « line tour paraissait être un point important; il fut jugé nécessaire de s’en emparer. Le capitaine Tarayre de la 85e demi-brigade (3) reçut l’ordre de monter à l’assaut. 11 prit quatre-vingts hommes avec lui et arriva le premier sur la tour, y planta son drapeau et confia la garde de l’étendard à un sous-officier; mais de toutes parts , les balles, les boulets, les obus plenvaient sur les quatre-vingts braves. Vingt-cinq hommes restés dans le fossé y étaient étendus sans vie. Il ne restait en tout que dix sol-

(1) Chef de balaillon h la 85' demi-brigade le 24 floréal an VII (13 mai 1799) ; adjudant-commandant le 22 vendémiaire an IX (14 octobre 1800); chef de brigade oti colonel du 21* régiment d’infanterie légère le 7 floréal an IX (27 avril 1801).

(2) M. Arago , dans l’éloge de Monge, prononcé à l’académie des sciences.

(3) C’est par erreur que l’auteur du récit attribue h la 25' demi-brigade ce beau fait d’armes, il appartient à une compagnie de la 85* , formée du 2' bataillon de l’Aveyron , qui se maintint toute une nuit dans celle tour en ruines, découverte et dominée par une autre tour d’où l'on fit pleuvoir sur nos braves les balles, les boulets et les obus.

492 MJ GÉNÉRAL TARATRE.

dats sur la brèche. La position fut jugée désespérée, elle capitaine donna l’ordre de la retraite. A ce moment le sousofficier qui gardait l’étendard fut tué. Quand il est arrivé au bas delà tour, qu’il a mis ses hommes à l’abri, le capitaine se retourne , aperçoit son drapeau flottant encore sur la brèche ; aussitôt il s’élance, monte de nouveau à l’assaut sans se soucier des balles , arrache l’étendard et s’en vient , criblé de blessures , tomber au milieu de sa troupe mutilée (1). »

Revenu en France avec les débris de l’expédition après la capitulation d’Alexandrie , il fit partie , en 1803 , de l’armée que Napoléon forma sur les côtes de l’Océan , et qui ne quitta ses positions qu’à l’ouverture de la campagne de 1805 contre l’Autriche. Ce fut au camp de Bruges qu’il reçut, avec ses valeureux compagnons d'armes, les premiers insignes de la Légion-d’Honneur, décernés par le premier consul Bonaparte (2).

Passé , le 15 juillet 1806 , au service du roi de Hollande, il devint , le 27 novembre de la même année, colonel-général de la garde de ce prince. Il était gouverneur de Berg-op-zoom au mois d’août 1809, lorsque les Anglais, sous les ordres de lord Chatam, s’emparèrent des îles de la Zélande. Il les combattit et se fit remarquer par sa vigueur et ses talents militaires.

Rentré au service de France comme général de brigade, le 23 janvier 1812 , il fut employé en cette qualité à l’état-major général de la grande armée , le 9 février suivant, et fit avec distinction la campagne de Russie.

Créé baron de l’Empire pendant la retraite , il fut appelé ,

(1) U. Arago , qui avait gardé uq souvenir profond de l’histoire racontée par son illustre ami , lorsqu’il s’agit pour lui d’écrire la biographie où nous empruntons ces détails , craignit de ne pas être bien servi par sa mémoire et demanda à l'ex-capitaine de la 85' demi-brigade si son récit était exact. Le vieux soldat répondit officiellement au secrétaire perpétuel de l’académie des sciences : « Rapport sur

l'attaque de la tour de » et dans ce rapport il disait ces simples

et sublimes paroles : « Je vis notre drapeau sur la tour ; je crus qu'il ne fallait pas l'abandonner; je remontai le reprendre. *

(2) Membre de la Légion-d’Honneur le 19 frimaire an XII (Il décembre 1803), officier du même ordre le 25 prairial suivant ( 14 juin 1804).

l£ général taRavre. 193

lé 1Kmars 1813, au commandement d’une brigade du 1" corps d’observation du Rhin , et nommé commandant de la Légion-d’Honneur le 10 août suivant.

En non activité le 1" septembre 1814, il reçut la croix de Saint-Louis le 11 octobre suivant, et fut élevé enfin au grade de lieutenant-général, le 20 janvier 1815 , par la Restauration.

L’Empereur , de retour de l’île d’Elbe , l’employa au 1" corps de l’armée du nord , le 6 avril , et le chargea , le 9 mai, de l’organisation des gardes nationales de la 13' division. Il faisait partie de l’armée de la Loire , le 30 juin , et subit le sort des chefs de cette armée , en rentrant en non activité le 1er août 1815.

L’ordonnance du 22 juillet 1818 le classa de nouveau parmi les lieutenants-généraux de cette catégorie. Nommé député de la Charente-Inférieure au mois de septembre 1819, son élection fut annulée par la chambre le 4 décembre à raison d’un simple défaut de forme, mais il fut réélu à la fin du mois d’avril 1820.

Le général Tarayre , enfant de la Révolution , s’était rangé sous le drapeau du libéralisme et appartenait à l’opposition la plus avancée. Une brochure qu’il fit paraître en 1819, sous ce titre : De la force des gouvernements ou du rapport que la force des gouvernements doit avoir avec leur nature et leur constitution, révéla le fond de sa pensée politique. Il demandait simplement qu’on supprimât les armées permanentes pour leur substituer les gardes nationales sédentaires et mobiles. On comprend la portée d’une pareille proposition ; l’on voit tout d’abord l’inévitable et fatale destinée d’un gouvernement , d’un pays même , qui , à notre époque , n’auraient pour se défendre que des citoyens armés.

Retiré dans sa terre de Billorgues (1), il se consola des

(1) La Société d'agriculture du département a rendu, depuis, un juste hommage à ses talents agricoles en lui décernant la présidence qu'il a exercé avec autant de zèle que d’intelligence jusqu’à sa mort.

Elle lui a aussi accordé , en 1843, la grande prime d'agricultüré, instituée en faveur des propriétaires qui se distinguent le plus dans la voie du progrès.

déceptions de la politique , en se livrant tout entier à l'agriculture dont il avait étudié les éléments et admiré les progrès dans les provinces du nord , et devenu bientôt maître en ee genre , il a eu la gloire de contribuer puissamment à ses progrès dans nos pays.

La Révolution de juillet arracha pendant quelques jours le général Tarayre à sa retraite et il prit d’abord le commandement des gardes nationales du département; mais éclairé bientôt sur les tendances du nouveau système , il déposa son épée pour retourner aux champs. A ses yeux , la Révolution faisait défaut à son principe , et un logicien comme lui n’était pas homme à se laisser traîner à la remorque d’une politique qui était en opposition avec ses sentiments et ses idées.

Il fut porté au conseil général du département par les électeurs de son canton, en 1843; il a siégé pendant plusieurs années dans cette assemblée , qui a eu maintes occasions d’apprécier ses lumières et son esprit de justice.

Dès 1831 , M. Tarayre avait été relevé de la retraite et admis dans le cadre de réserve de l’ètat-major général ; il fut définitivement retraité le 14 août 1833.

Cet officier général joignait à des principes d’un rigoureux républicanisme une grande modestie , des goûts simples et une aménité de caractère qui rendait son commerce agréable et facile. Son long séjour k la cour d’Amsterdam et la haute confiance dont l’honora le roi Louis , ses liaisons depuis un grand nombre d’années avec les chefs de l’opposition , l’avaient initié à beaucoup de secrets politiques et de faits intimes, qu’il racontait avec une piquante naïveté et qui jetaient un vif intérêt sur sa conversation.

M. Tarayre avait reçu le titre de baron de S. M. impériale, et la croix de Saint-Louis, de la Restauration. Mais nous devons k la vérité de dire qu’il dédaigna de faire expédier les lettres patentes de son titre , et qu’il n’a jamais fait plus de parade de ses grades que de ses rubans. Telle a été sa manière de protester contre des distinctions que dans son rigide puritanisme il regardait comme des hochets frivoles, mais qui n’en sont pas moins un mobile puissant d’honneur et d’érau-

lation pour tous les hommes qui se dévouent au service de leur pays.

M. le général Tarayre avait épousé Mlle Cambier, fille de l’ancien ministre de la guerre du roi de Hollande , qui reçut du roi 200,000 fr. de dot. Il en a eu plusieurs enfants.

Il est mort à Rodez le 27 novembre 1855 (1).

Le général Tarayre a laissé, sur diverses matières, un grand nombre d’écrits qui décèlent un esprit sérieux , réfléchi et convaincu. On trouve dans quelques-uns des aperçus nouveaux et pleins de justesse.

Histoire des campagnes de la 21e demi-brigade , actuellement 21e régiment d'infanterie légère. Paris, 1803, in-8° , 195 pages.

Considérations rapides des causes de la supériorité de l’homme sur les autres animaux , pour éclairer l’opinion sur l’importance de la liberté de la presse , par J. Tarayre, maréchal-de-camp. Paris, 1814 ; in-8°, 16 pages.

Moyen de pacifier l’Europe , par un général français. Paris, imprimerie de Mme veuve Jeunehoman ; in-8°, 7 pages.

De la nature et de V organisation de la force année qui convient à un gouvernement représentatif , par M. Tarayre, lieutenant-général. Paris , 1819 ; in-8°, 49 pages.

De la force des gouvernements ou des rapports que la force des gouvernements doit avoir avec leur nature et leur constitution. Paris, Aimé Comte, 1819; in-8° de 108 pages.

Discours contre le projet de loi d’élection, par le général Tarayre. Paris, 1820 ; in-8° de 16 pages.

Discours prononcé à la chambre des députés par M. le général Tarayre , en séance du 3 juillet 1820, sur le budget des voies et moyens. Paris , 1820, imprimerie Fain.

Opinion de M. le général Tarayre, député de la Charente-Inférieure , dans la discussion du projet de loi re-

(1) On peut consulter, pour le général Tarayre, une biographie fort étendue et pleine d'intéiôt, publiée par M. J. Duval. Pans, 1860, in-8“ , chez Ennuyer, rue du Boulevard des Batignoles, u* 7.

490 LE GÉNÉRAL ÎHfLOKlEft.

latif à l’exportation des gtains. Paris, avril 1824 , 10 p.

in-8°.

Observations philosophiques et militaires sur l’occupation du nord de l'Afrique. Mémoires de la Société des lettres , sciences et arts de l’Aveyron ; 2e vol., p. 387-391 .

Importance de l'Egypte sous le rapport du commerce, de la communication des peuples et de leur civilisation. Mémoires précités, 3' vol., p. 44-51. — Travail augmenté et reproduit sous ce titre , en 4845 : Importance de l'Egypte et de l'isthme de Suez. Mêmes Mémoires, tome V, p. 374-

Observations à M. Thiers sur son histoire qui traite de l'expédition des Anglais sur l'île de Walcheren et sur les chantiers d’Ativers. Rodez, 1855, in-8° de 15 pages.

Un grand nombre d’écrits d’agriculture et d’économie rurale , disséminés dans les recueils suivants :

Propagateur aveyronnais , 1827 k 1832.

Revue de l'Aveyron et du Lot , publiée k Rodez sous divers formats, de 1836 k 1843.

Bulletin de la Société d’agriculture de l’Aveyron , depuis 1838.

Mémoires de la Société des Lettres, Sciences et Arts de l’Aveyron. 8 vol. in-8°, 1837-1858.

Le général TIIILOKIER.

Thilorier (Justin-Hénri-Philippe de), maréchal-de-camp , grand officier de la Légion-d’Honneur, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis , de l’ordre de Saint-Ferdinand d’Espagne et de celui des Deux-Siciles , né k Millau le 2 février 1780 (1).

(1) Le général de Thilorier est fils de Pierre-Antoine de Thilorier, d'abord mousquetaire noir, capitaine-commandant au régiment royalcavalerie en 1788, riche propriétaire des Iles, que son mariage avec Constance-Agathe d’Albignac fixa à Millau.

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