‹ Orfèvrere mérovingienneChapitre 5 sur 26 · DESCRIPTION DU CALICE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DU CALICE

L'identité de dimensions entre la copie et l'original étant reconnue, il devient très facile de déterminer les caractères principaux du calice de Chelles. Entièrement d'or sans alliage ^ , « totus ex auro purissimo » selon du Saussay , sa hauteur totale était, comme je l'ai dit, de 0°'26^ Il se composait d'un gobelet tronconique clos à la base par un hémisphère godronné, d'un nœud ovoïde et d'un pied conique. Le gobelet, dont l'orifice est rabattu en bourrelet, mesure 0°'141°' du sommet à la naissance de l'hémisphère ; son diamètre supérieur est de 0™1 45"™ ; l'inférieur de 0^108™. L'hémisphère a 0"029™ de profondeur; l'axe vertical du nœud, 0^019'"; l'axe horizontal, O^-OS^ Le pied a 0"07^ de hauteur avec un diamètre de Q^O^" sous le nœud et de O^ie-^à la base ^

La surface externe de la coupe est verticalement divisée en dix parties égales par un même nombre de filets de perles qui s'élancent du nœud et vont mourir sous le bourrelet. Chacun des trapèzes ainsi obtenus est arrêté au sommet par une plaque elliptique, tronquée aux deux bouts (0'"054'", sur 0"^01 9""), chargée de cercles et de triangles et portant

' Il s'agit évidemment ici de l'or au ton jaune ardent, que divers auteurs nomment obrizum et dont l'emploi est constaté sur plusieurs ouvrages d'orfèvrerie mérovingienne. V. Anastase et Du Cawge.

* M. Grésy (loc. cit., p. 20) infère de quelques exemples cités par duSaussay, que le poids du calice de Chelles était de vingt livres environ. L'évaluation me semble exagérée; l'orfèvrerie des Francs n'est jamais lourde, aussi je préfère attribuer à l'œuvre de saint Eloi une valeur égale à celle du Calix imaginatiis (il pesait 10 livres) que saint Remi tira d'un vase, présent de Clovis. V. Flodoard, Hist. eccle. Rem. lib. i, c. 18, col, 62. c. ed. Mignc.

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au centre un caboclion serti ; un rectangle échiqueté (0™ 025"™ sur 0""015"™), aussi rehaussé d'un cabochon, les coupe horizontalement à la naissance de l'hémisphère. Les surfaces godronnées montrent le métal à nu ; il n'en est pas de même pour le champ compris entre les ellipses et les rectangles : un galon (0™007m) formé de petits rhombes disposés en feuilles de fougère le partage dans le sens vertical. Des flancs de ce galon, s'échappent à distances égales (0™02'') quatre baguettes métalliques en échelons (0^001'") qui aboutissent aux filets de perles et déterminent ainsi, à droite et à gauche, cinq petits trapèzes échiquetés ^ Le nœud, comprimé entre deux bagues de perles^ a pour tout décor une ligne de quatre bandeaux (0™005™ de hauteur) ; deux plus courts sont échiquetés, les autres, réticulés : un petit cercle cantonné de quatre perles remplit le vide laissé entre eux. Le pied, dont la ligne de révolution est légèrement arquée, s'épanouit en gouttière contre la plate-bande tronconique (0™012'") qui lui sert de base. Il est orné d'un système de galons métalliques (0"004'" de large) composés d'une spirale rampant entre deux filets droits. Ces galons se coupent de manière à tracer des losanges et des triangles. Aux points d'intersection apparaissent cinq cercles posés en croix, le central un peu moins petit (0'"005'") que les autres (0^005'").

* Cette ornemention présenterait- elle une certaine affinité avec le calice byzantin que l'empereur Michel III envoya en don à Rome ? « Hujus temporibus Michaël, filius Theophili imperatoris, Constantinopolitana; urbis imperator, ob amorem apostolorum misit ad beatum Petrum apostolum donum per ma-

num Lazari monachi id est Evangelium de auro purissimo cum diversis

lapidibus pretiosis : calicem vero similiter de auro et lapidibus circumdatum, reticulo pendente de gemmis albis pretiosis mirée pulchitudinis decoratum. v» Anastase, Benedictus m, n» 574, éd. Migne, t. ii, p. 1354. Il me semble que par reliculum pendens on pourrait entendre un réseau d'émail ou de cristal formant relief sur la coupe.

L'aspect général du calice de Clielles milite dès l'abord en faveur de son antiquité. Par la forme, il est presque identique au calice que tient le sous-diacre figuré sur les miniatures du Sacramentaire d'Autun (IX® siècle) ; il se rapproche beaucoup du calice de saint Ludger (VHP siècle) ; aux anses près, il ne diffère pas essentiellement du vase de Gourdon (YP siècle) ^ . Les vastes proportions de la coupe ne sont pas moins concluantes ; elles font remonter l'objet aux temps où la communion sous les deux espèces était habituellement pratiquée. Je ne crois pas toutefois qu'il appartienne à la catégorie des calices minisieriales dans lesquels on mélangeait une petite quantité du précieux sang de N.-S. avec le reste du vin des oblations, pour le présenter au peuple. Ceux-ci, trèslourds et très-grands, devaient être munis d'anses afin que les diacres pussent les porter plus aisément. A mon sens, le calice de Chelles est un calice de consécration, caliœ sanctuSy dont l'évêque faisait usage lorsque le clergé entier communiait à sa messe épiscopale, coutume dont je n'ai plus trouvé trace dans les Or do postérieurs au VIIP siècle ^.

Les preuves d'antiquité, tirées de l'ornementation, ne sont pas moins décisives. Aucun détail que l'on ne rencontre sur des monuments authentiques de l'époque mérovingienne. Les perles métalliques en relief apparaissent sur le vase de Gourdon, deux des couronnes deGuarrazar, une petite châsse

* Voy. lut., t. I, part, i, p. 153; t. ii, p. 233 et 234. Saint Ludger, évêque de Munster, fonda vers 796 l'abbaye de Verden. C'est là que Dom Martène vit son calice qu'il a fait graver grandeur de l'original. Ce vase sacré n'a que O'^l^^ de haut. — De Cadmont, Abécédaire d'arck., 1851, p. 53, grav.

2 V. De Ant. Eccl. rit., lib. I, c. iv, art. vi, xi et x, xi. Panoplia sacerd., pars i, lib. viii, art. ii, 1 et 2, p. 221 et 223. Mus. Ital., t. ii, p. 68 et 75. — Aujourd'hui l'évêque ne donne plus la communion au clergé assistant que le jour du jeudi-saint.

A l'abbaye de ciielles. 15 récemment découverte par M. le comte Ferdinand de Lasteyrie dans le trésor de Saint-Maurice-en-Valais, une amulette de la collection de M. Albert Le Grand à Saint-Omer (je reparlerai tout à l'heure de ces deux derniers objets), enfin sur divers bijoux franks ou anglo-saxons mis en lumière par MM. Henri Baudot, l'abbé Cochet et Roach Smith. Or, le trait du burin et l'analogie veulent ici que les perles du calice de Chelles aient été métalliques et non fines \ Les feuilles de fougère, les triangles, les cercles, les losanges, l'échiqueté, couvrent à profusion les épaves de Childéric, les armes de Pouan, les garnitures du vase de saint Martin, à Saint-Maurice-en-Valais, la couronne de Reccesvinthe, au Musée de Cluny, la couverture de l'évangéliaire de Théodelinde, à Monza, un reliquaire du trésor de Conques, plus une foule d'objets dont l'énumération serait trop longue ; monu-

* F DE L\STEYaiE, Description du trésor de Guarrazar, pl. i et pl. ii, fig. 1. — Mémoire sur les sépultures des Barbares de l'époque mérovingienne^ découvertes en Bourgogne, pl. vi, 1, vn, 3, 4 et 5, viii, 4, ix, 1 et 11, xi, de 1 à 7 et 20, XII, 2, 3, 5 et 6, xiv, 9 ; in-4, Dijon, 1860, magnifique volume orné de 29 chromolithographies. — La Normandie souterraine, ouvrage épuisé, que son auteur devrait bien rééditer avec luxe et par souscription. — Catalogue ojthe muséum of London antiquities, p. 105 et 106, fig. — Inventorium sepulchrale, pl. iv, 10, 12, 20 et 23, xi, 7, 22 et 24. — Outre les perles métalliques, le reliquaire de Saint-Maurice offre l'exemple d'une décoration en perles fines ; elles sont enchâssées dans des bâtes fort apparentes sur le dessin de M. de Lasteyrie ; la gravure du calice n'exprime rien d'analogue.

* Chifflet, Anastasis Childerici I. — Cochet, le Tombeau de Childéric. — Pkigné-Delacourt, Recherches sur le lieu de la bataille d'Attila^ pl. 1 à 4. — Blavignac, Hist. de l'archit. sacrée dans les anciens évêchés de Genève, Lausanne et Sion, pl. xiv, et atlas, pl. xxvi, fig. 15. — De Lasteyrie, loc. cî7.,pl. 1. — Frisi, Memorie storiche di Monza, t. m, pl. xiv. Bock, Kleinodien des heiligen rômischen Eeichen dentscher Nation, etc.^ pl. xxxiv ; grand in-fol., Vienne, imprimerie impériale, ouvrage non terminé. — Daucel, Trésor de Conques, ap. Didron, Ann. arch., t. xx, pl. à la p. 27Q

ments appartenant tous à la période historique où vécut saint Eloi. Quant aux cabochons, des pierres analogues, serties de la même manière, rehaussent ou rehaussaient le vase de saint Martin, le reliquaire de Conques et un curieux bijou mérovingien du cabinet des antiques, à la Bibliothèque impériale de Paris ^ Sur le vase, Fémeraude alternant avec le saphir dans des conditions qui rappellent l'agencement du calice de Chelles, on a le droit de supposer que ce dernier était orné de pierres bleues ou de cristal de roche. Le grenat, l'améthyste et l'émeraude n'y sont guère admissibles, leur emploi eût occasionné un pléonasme de couleurs.

Keste maintenant à traiter un point de la plus haute importance ; à savoir, rechercher la nature des matières rouges, vertes et blanches appliquées sur la coupe, le nœud et le pied. Il n'est pas impossible d'y parvenir en se rendant compte des procédés employés par l'orfèvre. L'étude simultanée de la planche et de quelques pièces originales des temps mérovingiens m'a, je crois, mis en mesure d'éhicider la question.

Après avoir façonné au marteau les lames d'or qui forment la coupe, l'orfèvre a arrêté ses grandes divisions en soudant les perles à l'aide du chalumeau ^ ; puis, par un moyen semblable, il a fixé sur l'étendue de chacun des compartiments obtenus une armature faite de minces baguettes métalliques,

et grav. sur bois p. 271. — Baudot, loc. cit., pl. xii, xiii et xxvii. — Inventor. sépulchrale, pl. i à iv. — Collectanea antiqua^ t. ii, part, vi, pl. XXXVII, fig. 1, 2, 4 et 5.

* Blavigwac, loc. cit., p. 154 et 155. •— Ce bijou sur lequel je reviendrai plus au long a été publié dans la Revue archéoL, t. xiv, pl. 313, et le Tombeau de Childeric^ p. 376.

2 Sur les anses du vase de Gourdon, les perles sont ciselées; on le comprend facilement puisque l'ouvrier avait à sa disposition une masse de métal suffisante. Au contraire, les couronnes de Guarrazar, la châsse de Saint- Maurice et l'amulette de Saint-Omer sont ornées de perles soudées au cha-

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armature qui comprend la bordure des filets de perles, Tellipse tronquée, le rectangle, la monture des cabochons, le galon, les cloisons intérieures de ces ornements, enfin les échelons horizontaux qui coupent à intervalles réguliers la surface échiquetée. Ce système détermine sur la carcasse un relief parfaitement appréciable; le graveur l'a rendu d'une manière sensible et la saillie des perles permet de l'évaluer îi O^^OOd™ environ. A mon avis, les autres bandes d'or, figurant un échiquier et placées en contrebas des parties que je viens d'énumérer, com[)létaient l'armature

Je ne m'occuperai d'abord que de la substance rouge incluse dans les alvéoles de la décoration en relief. Etait-ce de l'émail, du grenat ou du verre? De l'émail? Mais il ne pouvait être que cloisonné puisque le champlevé se pratique en creusant le métal. Or, il n'existe aucun spécimen d'émail cloisonné des temps mérovingiens ^. Etait-ce du grenat? Il est certain

lumeau vu la ténuité de la lame qui les supporte. On ne peut raisonnablement attribuer au calice de Chelles une épaisseur plus forte que celle du plateau de Gourdon (0»'0015 environ), épaisseur qui ne permettrait pas d'y modeler des reliefs de 2 à 3 millimètres.

* Il existe au cabinet des antiques de la Bibliothèque Impériale, à Paris, un curieux spécimen de ce genre d'armature. C'est un réseau d'or cloisonnant des verroteries et des cabochons. L'objet a 0^1(1'^ en carré et les lames d'or qui le déterminent présentent l'énorme épaisseur de O'^'OP dans le sens de la profondeur, La plaque de fond et la boîte qui l'encadrait ont disparu, un rang entier des alvéoles de la bordure a été bi isé : aussi tous les cabochons et nombre de verres font-ils défaut. M, Vallet de Viriviilequi, le premier, a publié ce bijou, y reconnaît un ornement que les chefs mérovingiens plaçaient sur leur poitrine, pectorale. Je partage entièrement ici l'opinion de mon érudit collègue. V. Revue archéol.^ t. xiv, p. 287 et pl. 313.

On ne cite que deux anciens émaux cloisonnés, dont l'origine occidentale ait été acceptée par quelques savants ; aucun n'est antérieur au troisième quart du IX^ siècle. Le premier, conservé dans l'Ashmolean Muséum d'Oxford, est connu sous le nom de bijou d'Alfred à cause des mots Aelfred mec HiCHT GEvvucAN (Alfred ordonna que je fusse fait), tracés sur l'épaisseur de

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que cette pierre précieuse, taillée eu table, admirablemeut polie sur les deux faces et coupée à la meule qui lui dounait le coutour du dessin qu'elle devait former, était employée par les orfèvres franks et burgundes : M. Henri Baudot et M. Peigné-Delacourt en signalent divers exemples. J'ai aussi constaté moi-même sur quelques bijoux mérovingiens du Musée d'Arras la présence d'une gemme violet pâle, travaillée ainsi qu'il vient d'être dit, inattaquable à la lime, à cassure plus friable que le grenat, et acquérant une belle couleur rouge foncé par son application sur un mince paillon d'or gauffré. Je ferai toutefois observer que les exemples précités sont de faibles dimensions et que le grenat ou l'améthyste y apparaissent en général h l'état isolé. Il est rare que ces pierres forment une ornementation continue et la fibule anglo-saxonne, trouvée à Kingston, en fournit le modèle le plus étendu que je connaisse. Cette fibule circulaire (0"" 081™ de diamètre) est en or; sa surface est entièrement couverte d'un capricieux et charmant treillis de cloisons dont les alvéoles incrustent à froid des verroteries rouges de deux tons différents et des pâtes vitreuses opaques, colorées en blanc ou en bleu ; d'autres compartiments encadrent des torsades en filigrane. M. Eoach Smith donne aux substances

la pièce. Selon M. J. Labai te, l'inscription a fort bien pu y être gravée après l'acquisition que le roi anglo saxon (871-901) en aurait faite d'un marchand venu de l'Orient. Le second, qui appartient au musée des antiquités de I>ondres, est un médaillon trouvé en 1840 dans Thames-Sireet. en face de Dowgate-Hill (Londres). M. de Laborde, tout en admettant que l'encadrement du bijou a pu être exécuté en Angleterre, au IX« siècle, par des ouvriers qu'Alfred ramena de Rome, affirme que l'émail est byzantin et du Xle siècle. V. Journcd arnh. de Londres, i ii, p. 164, art. de M. Alb. Way. — Rech, sur la peinture en émail, p. 38. — Catal. of the Muséum ofLondon antiq., p. 104, n» 553, grav. — Notice des émaux, etc., du musée du Louvre, p. 99. Paris, De Mourgues frères, 1857.

A l'abbaye de ciiellrs. 19 rouges le nom de grenats, aux bleues, celui de turquoises; des blanches, il ûiit de la nacre de perles. N'ayant point vu l'objet, l'autorité me manque pour résoudre la question, mais l'étude de la planche enluminée que j'ai sous les yeux me porte à croire que les quatre grandes losanges rouge violacé, posées en sautoir, sont seules des grenats ; les parties teintées en pourpre clair doivent être du verre translucide. Quelle que soit, en effet, l'habileté des ouvriers barbares, il est permis de douter qu'ils aient laminé, puis découpé en fragments tenus et variés, une aussi notable quantité de pierre dure et coûteuse. Si le doute peut déjà se manifester ici, à plus forte raison l'admettra- t-on au sujet du calice de Chelles dont les proportions étaient autrement considérables ^ .

L'émail et le grenat écartés, reste le verre rouge translucide. Les exemples en sont nombreux. Les armes de Childéric et de Pouan, le vase de saint Martin, les couronnes de Eeccesvinthe et de Suintila ou Sunitila, les reliquaires de Conques et de Saint-Maurice, le fermoir de bourse d'Enver-

* Mémoire sur les sépul. des Barbares, etc., p. 32, 40 et s.; pl. iv, v et vi (fer); xi, fig. 8 à 16 (bronze) ; xii, fig. 1 à 3, 5 à 9 ; xîii, fig. 1 à 3, 6 à 9, 13 et 14 ; xxvi, fig. 2, 4, 5, 7 à 11 et 13 (or et argent). — Rech. sur lien de la bat. d'Attila, p. 3. pl. i, n° 4. — Ces bijoux consistent en deux griffons, une paire de boucles d'oreille et une petite fibule ovale dont les découpures présentent un dessin fréquemment employé sur la fibule de Kingston. Ils ont été découverts à Lens, en 1842, avec d'autres objets également conservés au musée d'Arras. — Tnvent. sepiiîrh., Introd . p. xx et pl. 1. — On connaîl deux espèces de grenat ; l'un d'Oi ient, dit syrien ou surien, est le plus recherché pour sa couleur rouge jaunâtre, tempérée, dit Pline, par un agréable violet semblable à celui de l'améthyste orientale. L'autre, qui vient de Bohême et en porte le nom, est d'un rouge pourpre foncé un peu noiiâtre. Le grenat, dit Millin, auquel j'emprunte ces détails, est difficile à polir. Les anciens ont employé pour leurs anneaux des grenats gravés et non gravés. Dict. des Beaux- Jrts, t. i. M. Baudot a reconnu la présence du grenat syrien sur divers bijoux de sa collection [loc. cit , p. 40). Les pierres du musée d'Arras ont plutôt la couleur du grenat de Bohême.

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meii, le pectorale du Cabinet des antiques, très-probablement enfin la couverture de l'évangéliaire de Monza, objets dont, [)our la plupart, j'ai signalé l'analogie décorative avec le calice de Chelles, sont ornés de verroteries rouges cloisonnées d'or, c'est-à-dire posées dans des alvéoles où elles ne sont retenues que par un léger rabattu du métal opéré parla pression du brunissoir ou d'un instrument approximatif, en sorte que bâtes et joyaux se trouvent sur le même plan. Chaque fois que le burin a dû exprimer un travail de ce genre, il a emiployé pour le rendre des moyens pareils à ceux mis en œuvre par le graveur de du Saussay ' .

De rapports aussi nettement établis, il faut conclure sans hésiter que la décoration rouge du calice de Chelles était en verre. Peu importerait du reste qu'elle fût en grenat puisque les deux substances, montées en serliclos, ont une telle identité d'aspect qu'un recours aux hommes du métier devient indispensable pour les distinguer l'une de l'autre.

Les opinions que je viens d'exposer, M. Grésy les avait déjà émises avec un peu moins de développements. Elles n'ont pas alors rencontré de contradicteurs sérieux, aussi la question me semble complètement résolue et je ne m'y arrêterai pas davantage.

Si l'archéologie peut admettre sans conteste la présence des verroteries rouges incrustées à froid sur le calice de saint Eloi, une incertitude profonde enveloppe la nature de Téchi-

' La couronne de Suintila, conservée au Musée de Madrid, provient de Fuente de Guarrazar comme les couronnes du Musée de Cluny. V. El Mmeo nniversal, 9 dejunio 1861, p. 178 et 180; l'Illustration, art. de M. Alfred Daucel. — Le fermoir de bouise, trouvé à Envermeu en 1855, a le même aspect que les armes de Childéric. Seulement les cloisons métalliques du premier reposent sur une planchette de bois au lieu d'une lame d'or ou de bronze. V. Cochet, Sépultures gauloises^ romaines, etc. p. 185 et 268 ; le Tomheau de Childéric. p. 317, fig.

A l'abbaye de CIIELLES.

quier blanc et vert qui revêt d'autres parties de la coupe. Cet échiquier apparaît eu contrebas des cloisons saillantes de l'armature; elles l'encadrent et le dominent de C^OOI"* au moins. Les cases peuvent donc avoir été creusées dans la lame d'or même et remplies ensuite d'émail, c'est-à-dire d'un silicate alcalin, coloré par des oxides métalliques et que l'action du feu a rendu adhérent à la surface du vase. Elles ont pu aussi être déterminées par un cloisonnage indépendant, sertissant des émaux ou des verroteries à froid, et, reculé sur un arrière-plan pour servir de repoussoir à la décoration en relief. Ici règne une obscurité si grande que des arguments a posteriori, analogies ou hypothèses, fournissent seuls les moyens d'y introduire une lumière, bien faible hélas ! Je vais néanmoins tenter de soulever un coin du voile en posant les questions suivantes : Les Barbares envahisseurs de l'Empire Romain ont-ils pratiqué l'émaillerie? Quels procédés ont-ils employés? L'application d'émaux sur le calice deChelles estelle matériellement admissible?

MM. de Laborde et J. Labarte ont retracé, chacun à son point de vue, l'historique des origines de l'émaillerit^; je décline toute compétence pour prononcer entre ces deux savants, mais de leurs écrits comme des monuments répandus dans nos Musées, il ressort que l'art de fixer à chaud les silicates alcalins sur des plaques uKîtalliques était connu des Gaulois. G Les Romains, dit M. de Laborde, trouvèrent donc ce procédé en pratique usuelle dans les parties occidentales et septentrionales de leur immense empire, ils l'adoptèrent et le perfectionnèrent sans doute ; mais il est difficile d'en établir la preuve, parce que les tombeaux sont rarement fouillés avec assez d'intelligence pour qu'on puisse déterminer bien positivement ce qui appartient à la civilisation romaine ou ce qui revient à la civilisation locale. Il est un fait certain,

cependant : c'est qu'on trouve confondues dans les Musées, comme provenant des mêmes tombeaux, des fibules ornées de verres et de pâtes de verre incrustées à froid dans le métal, en même temps (pie des fibules bien positivement émaillées ' ». Les reproches, adi'essés par l'illustre archéologue à la négligence des explorateurs, étaient peut-être mérités à l'époque où il écrivait ce qu'on vient de lire; mais aujourd'hui^ quand même on ne suivrait pas des guides aussi habiles et aussi judicieux que MM. l'abbé Cochet, Henri Baudot en France, et tant d'autres en Allemagne comme en Angleterre, il règne, entre l'art des envahisseurs germains de la Gaule au V siècle et l'art du peuple dépossédé, d'assez notables différences pour que l'on puisse distinguer les objets }>urementfranks ou burgundes des productions gallo-romaines. Or, les fouilles opérées dans les cimetières mérovingiens et anglo-saxons, ont-elles amené la découverte de bijoux émaillés au feu dont l'origine barbare soit nettement constatée? J'opinerai pour la négative. D'abord, le livre de M. Baudot et les publications de M. Eoach Smith ne mentionnent aucun émail véritable; ensuite, si M. l'abbé Cochet en a rencontré quelques spécimens dans les tombes frankes de la Normandie, il est facile d'apprécier leur provenance industrielle et d'expliquer comment on les a trouvés là. Ces spécimens, sauf erreur, sont au nombre de huit ; je vais les détailler successivement '\

Le premier et le plus curieux^ est un ornement circulaire en argent dont le centre est occupé par deux plaques de

• Notice etc., p. 27.

-J'ai demandé par lettres à MM. Cochet et Baudotquelques éclaircissements. Les réponses catégoriques de ces deux savants confirment en tous points ce qu'ils ont avancé dans leurs livres.

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verre superposées, l'une blanche, l'autre violette. Cette dernière, seule visible au dehors, contient une petite feuille de vigne admirablement dessinée ; les contours et les nervures sont tracés par de légères cloisons en or; l'émail, du plus beau vert, a été mis en fusion dans le champ violet préalablement évidé.

Ce bijou, archétype des émaux cloisonnés, n'est ni barbare, ni même gallo-romain; M. de Laborde le reconnaît pour un antique, et appuie son allégation de preuves très-concluantes. Le second est une fibule hexagone qui mesure plus de 0^02'' en tous sens, chaque côté a O'^Ol''; elle est en bronze; au centre est ménagé un petit cercle de métal dont l'émail a disparu ; le reste du champ est couvert par un émail bleu d'azur dans lequel on a incrusté à chaud six œillets blancs et rouges. M. Cochet pense que ce bijou ai)partient à l'art romain. Les six autres sont également des fibules qui furent jadis émaillées. Trois d'entre elles comportent des croix et proviennent évidemment d'ateliers chrétiens, mais à part cette spécialité, leur ornementation à toutes, présente trop de similitude avec la fibule bleue pour qu'il soit possible de leur attribuer une origine différente. La découverte d'objets émaillés dans les cimetières franks n'a rien qui doive surprendre. A supposer que l'art de l'émaillerie sommeillât ou fût perdu quand les Barbares envahirent la Gaule, il existait certainement dans les habitations romaines un grand nombre de bijoux émaillés. La conquête implique le pillage : des nations très-civilisées le reconnaissent aujourd'hui en fait, sinon en droit ; séduits par les couleurs éclatantes des émaux qui leur tombaient sous la main, les vainqueurs s'en parèrent à l'instar des vaincus, et ces dépouilles opimes, conservées de père en fils, puis successivement inhumées avec ceux qui les avaient obteiuies par force ou par héritage, ont

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permis à un savant de proclamer la fréquence de rémail dans

nos sépultures du V au VIP siècle ' .

Non seulement les Barbares admirèrent les ouvrages émaillés par le peuple qu'ils venaient de soumettre, mais encore, dès qu'ils eurent acquis un peu de stabilité sur le sol romain, ils cherchèrent à imiter ce genre de travail. La bijouterie ornée de verroteries ou de grenats, bijouterie dont la nationalité n'est plus un problème, est une copie évidente des émaux incrustés dans le verre avec encadrement d'or, ou peut-être, des émaux cloisonnés de l'Orient ^. On n'en resta pas là. Les Gaulois et sans doute les Romains excellaient dans l'art de faire pénétrer à l'intérieur du verre ou des pâtes vitreuses, d'autres émaux que l'on y fixait au moyen du calorique, émaux qui formaient à la surface de l'objet ainsi traité des dessins de couleurs variées. La grande fibule ronde du Cabinet des antiques, d'autres fibules conservées au Louvre, présentent une ornementation de cette nature. Elle a été obtenue, MM. de Labordeet Labarte s'accordent pour le dire, en employant le procédé suivant. Après le refroidissement d'un premier émail qui avait rempli les compartiments fouillés dans le métal, l'orfèvre creusait cet émail à l'aide de la roue et des instruments propres à la taille et à la gravure des pierres précieuses ; dans les cuves ainsi pratiquées il introduisait un second émail de nuance différente que la fusion produite

♦ La Normandie sont., p. 269, 364, 365; pl. vu, 29, 30. 31. 50 ; xi, 24, 27; xii, 3. — De Labordk, /oc, cit., p 95.

'■^ M. de Labor(ie(/oc. cit.^ p. 28) ne cmit pas que les bijoux en verroteries cloisonnées remontent plus haut que le Vil" siècle ; on peut lui opposer les armes de Childéric (481) et celles de Pouan. M Labarte {Rech. sw lapeint. en émail^ p. 99) n'admet pas que l'épée de Childéric ait pu être fabriquée dans les états d'un chef de tribu fiank. Il faut alors nier les découvertes de MM. Cochet, Baudot etRoach Smith qui établissent une distinction si tranchée (•ntvc l'art romain et l'art barbare.

A l'abbaye de chelles. 25 à Taide du feu faisait adhérer h l'ancien sans les mélanger ensemble : parfois une nouvelle opération incrustait un troisième émail Les conquérants barbares du siècle ont pu exécuter un semblable travail sur des verroteries sphéroïdales et cylindriques ; colliers, bracelets, pièces isolées, le tout en pâtes vitreuses ou verres guillochés, ne manquent pas dans les sépultures frankes et anglo-saxonnes ^. Le caractère de ces objets n'étant pas assez tranché, il est peu facile de décider s'ils appartiennent à l'industrie des vaincus ou des vainqueurs ; mais le cas fut différent lorsqu'il s'agit de confectionner par les mêmes procédés des émaux sur métal. Ici deux monuments viennent prouver l'impuissance des orfèvres de race septentrionale à fabriquer de telles œuvres. Les explorations d'Envermeu ont procuré à M. l'abbé Cochet un bouton circulaire en bronze dont le diamètre est de O^OSG"" ; la surface évidée comporte trois cercles concentriques en relief qui cloisonnent une série variée d'ornements pareils à ceux qui décorent les fibules gauloises précitées.

Or, ces ornements ne sont pas en émail appliqué au feu, ils sont formés de petits cubes de verre tellement microscopiques, qu'ils ne peuvent être distingués qu'à l'aide de la loupe. M. Roach Smith, qui a publié le bouton d'Envermeu,

• J. Labaite, îoc. cit ^ pl. B 11° 1, fibule gauloise en bronze, (n» 4943 de Tinvent. du Cabinet des antiques) cercles et échiquetés; nOs 2, 3 et 4, fibules, formes et dessins variés, Louvre, coll. Durand, 3435, 3403, 3486 ; p. 49. — De Laborde, /oc, cit., p. 30. Cet auteur cite les seize fibules émaillées du Louvre, il donne les formes, les dimensions et les couleurs de quelquesunes. Toutes sont en bronze; le n» 3450 présente des œillets bleu turquoise et noir sur champ rouge orangé opaque ; les émaux rouge, noir et jaune du n» 3512 sont disposés en échiquier.

2 V. Normandie sout.^ pl vit, fig. 38 et passim : Sépultures gauloises etc., p. 64, 65, 115, 135, 136, 188, 196, 424. Mémoires sur les sépult. des Barbares etc , pl. xvr, XVI! et passim. Inventorium sepul., pl. v. et passim.

grossi et sous trois aspects différents, y reconnaît l'ouvrage d'un mosaïste; M. Cochet, que j'ai cru devoir consulter particulièrement, me répond de Rouen où il a l'objet sous les yeux : a Quant au bouton, pl. XV, fig. 4, est-ce émail, est-ce mosaïque? Je ne sais. C'est si fin. Ce bouton a 0™036™ de diamètre ; il présente trois cercles de bronze remplis de dessins coloriés. C'est, je crois, une mosaïque faite de petits cubes de verre ou d'émail incrusté dans un mastic comme les bijoux fabriqués aujourd'hui à Rome. » Les fouilles de Sibertswold Down (Angleterre, 9 août 1773) ont mis au jour une bulla (médaillon destiné à être suspendu au col) ovale avec bélière. Elle est eu or et sa bordure, rehaussée d'une torsade, encadre une ellipse d'argent qui cloisonne de petits rectangles en verroteries rouges, blanches et vertes, le vert en minorité. Le champ compris dans l'intérieur de cette ellipse estéchiqueté de quatre traits (O'^OOl™ d'épaisseur); chacun des carrés ainsi obtenus (0"004'» de côté) renferme lui-même un petit damier de seize cases; ces damiers sont alternativement bleu et violet, bleu et blanc, blanc et vert. Aux dimensions près, l'analogie extérieure avec la grande fibule du Cabinet des antiques est frappante, mais le métier diffère beaucoup. Le Révérend Bryan Faussett y a vu une espèce de mosaïque; M. Roach Smith, plus versé que son devancier dans la technique, dit positivement que c'est une mosaïque ouminutieux ouvrage de marqueterie, et il renvoyé son lecteur au bouton d'Envermeu ' . Que conclure de là, si-

' La Normandie soiit.^ p. 367. pl. xv, fig. 4. LeUre du 21 janvier 1864. Collectanea antiqua. t. m, pl. 35. — Invent, sepul.^ p. 131 : « Another, being akind of mosaic, or chequer-work, with a border ofsmall garnets set in gold. » Ibid., Introduction, p. xxv: « And thèse are surpassed by the mosaic or minute tessellated workoffig. V.which is of great rarity. Itmay be compared with the circular stud found by the Abbé Cochet with Frankish remains in the valley of the Eaulnc, etc. » Ibid., pl. iv, fig. 7,

E,y Détails des armes de Poiiau. & Aiauletle meioviMierine itoTlecte Le Graui) ,H,H,BàQ^ue m (ibid ;

A l'abbaye de CUEUES. 27

non que les Barbares n'ont pas su ou pu mettre en pratique les secrets de Télégante émaillerie gallo-romaine.

Un autre fait vient corroborer mes conclusions ; les Barbares ont réellement fabriqué une émaillerie grossière. Quelques recherches en fourniraient certainement plusieurs exem- ])les ; je me contente de ceux que j'ai sous la main. Parmi les bijoux, exhumés à Lens en 1842 et déposés au Musée d'Arras, se trouvent deux grandes agrafes figurant des griffons. Ces animaux, copie évidente d'un modèle oriental, sont découpés dans une plaque d'argent épaisse de 0^003" ; le corps et les ailes ont été évidés puis recouverts de lames d'or fixées à l'aide de clous rivés, et chargées de filigranes et de perles métalliques ; des pâtes vitreuses blanc-opaque et des lames de grenat, montées en serticlos dans des bâtes surhaussées de 0'"002'", sont réparties à la surface. Le détail de la tête a été obtenu en creusant dans l'argent une grande cavité pyriforme, remplie ensuite de la même pâte vitreuse blancopaque, cette fois rendue adhérente au métal par la fusion; la rupture de l'une des têtes en offre la preuve. L'œil est marqué par un petit grenat rond, cloisonné d'or et incrusté dans un trou pratiqué à froid. J'ai également rencontré ce genre de travail sur un pectorale mérovingien en bronze du Musée de Cluny V Mais, je le répète, quoiqu'il y ait là de véritables émaux champlevés, leur grossièreté, leur manque de poli et leur blanc uniforme, égayé par la verroterie rouge, prouvent clairement que si l'art de l'émaillerie existait chez les Francs, il y existait à l'état d'enfance.

' Je n'ai malheureusement pas relevé le n" de ceUe pièce qui, par le dessin et la matière seuls, diffère du pectorale conservé au Cabinet des antiques ; je suis convaincu que leur usage était le même. Si j'ai bonne mémoire, l'ornement du Musée de Cluny y a été déposé par M. de Saulcy ; les petits grenats manquent à diverses places, mais il est resté assez de cloisons et de paillons pour que l'on puisse apprécier la nature du travail.

Un cas très-curieux d'émaillerie, signalé par M. le comte Ferdinand de Lasteyrie, doit trouver ici sa place. Il s'agit d'une petite châsse fort ancienne, découverte dans le trésor de Saint-Maurice-en-Yalais par l'éminent historien de la peinture sur verre. Une admirable aquarelle de ce monument m'a été généreusement communiquée, mais l'auteur ayant Tintention de publier et de décrire sa trouvaille, je ne puis en parler qu'avec une excessive réserve. L'objet est en or; trois côtés présentent des verroteries cloisonnées, rehaussées de perles fines et de camées ; le quatrième est en métal pur. Une crête formée d'un prisme massifde bronze doré couronne l'ensemble. La surface de cette crête est découpée en réseau dont les mailles bizarres et irrégulières sont remplies d'émaux opaques, blanc, bleu-clair et vert-pâle. On ne peut reconnaître sur le reliquaire aucune trace de restauration, car le cloisonnage des faces et le champlevé de la crête offrent le même genre de dessin ; mais une telle différence règne entre cette ornementation tourmentée et la régularité géométrique, empruntée à Rome ou à Byzance par les orfèvres barbares, qu'en dépit des noms septentrionaux, Teuderic, Nordoalaus, Rhilindis, Undiho, EUo, inscrits sur le métal ' , il serait peutêtre téméraire d'attribuer la châsse de Saint-Maurice à une époque aussi reculée que le calice de Chelles. J'accepte néanmoins cette attribution ; que prouve-t-elle, en fin de compte. Parce qu'il s'est rencontré dans un coin de la Suisse une œuvre exceptionnelle dont les imperfections trahissent une technique à l'agonie ou en voie de renaissance, faut-il en conclure que l'émaillerie était pratiquée au VIP siècle dans le Nord et l'Occident des Gaules? L'absence de tout émail véritable sur les bijoux mérovingiens en or que nous possé-

' Description du trésor de Guarrazar, p. 30.

A l/ ABBAYE DE CH ELLES. 29

dons, les rares et grossiers essais sur bronze ou argent que je viens de signaler, défendent de le supposer. J'insisterai sur un autre point. Comme les ouvrages gaulois et gallo-romains, la crête du reliquaire de Saint-Maurice a le bronze pour excipient de son émail. Il faut remonter jusqu'au IX® siècle pour trouver des émaux champlevés sur or; on en cite deux exemples, les anneaux d'Ethelwulf, roi de Wessex, et d'Alîlstan, évêque de Sherburn Mais outre que ces bijoux sont de dimensions fort exiguës, ils ont été ciselés dans une masse métallique assez résistante pour que la taille d'épargne y fût aisément opérée. L'orfèvrerie mérovingienne, au contraire, se fait remarquer par la ténuité des lames d'or qu'elle emploie. Il serait invraisemblable de supposer au calice de Chelles plus d'épaisseur qu'au vase et au plateau de Gourdon (0"0015^ environ); or, on n'a pas émaillé ces derniers qui

* « Ethclwulf vivait en 836 et mourût en 857 ; son anneau a passé au British Muséum. Je l'ai examiné avec soin : c'est une taille d'épargne garnie d'un émail bleu noir, solidement incorporé au métal par la fusion. Le caractère du dessin et les ornements sont saxons, et il me paraît inutile de construire des généalogies, comme on l'a fait en Angleterre, pour établir que cet anneau a été exécuté en France. Un orfèvre saxon pouvait très bien s'acquitter de cette mince besogne. «De Laborde, loc. cit., p. 32. Ahlstan mourut en 867; M.Samuel Pegge a décrit son anneau et en a donné le dessin. Archœologia, t. iv, p. 47. V. aussi J. Labautk, loc. cit., p. 50 et 51. — Du Saussay mentionne un anneau trouvé, à l'abbaye de Jouarre, dans la tombe de saint Agilbert (670) avec les autres pontificalia de cet évêque de Paris. « Inter quae anulus ejus pontificalis erat, aureus, pretioso at non diaphano sed opaco lapide (une agate intaille représentant saint Jérôme aux pieds d'un crucifix) instructus, ... Encausto anulus in superiori parte circuli decoratur, eminetque e medio ejus vasculum falcatis quasi unguiculis evectum, quibus ipsa gemma stringitur, adeoque exquisito artificio fabrefactum opus est, ut vix elegantiori forma confectum aliud proferri possit. Contrectavi illum ipsum anulum manibus meis. » Panoplia episc, \ib. m, p. 183. J'ai placé cette citation en note, parcequeje discuterai tout-à-l'heure les appréciations de l'évêque de Toul en matière d'émail.

sont décorés de verroteries cloisonnées ou montées en serticlos. Les procédés de la taille d'épargne auraient été usités alors qu'on ne les eût certes pas misa exécution, car la couche d'émail appliqué sur le métal , variant d'ordinaire entre O'^OOP et O'^OOG", le fond des parties évidées n'aurait opposé à l'actioji du feu qu'une résistance insuffisante. L'inconvénient eût été bien plus grave pour le calice dont la surface aurait dû être complètement fouillée ^ .

Je me résume : si les secrets de l'émaillerie ont été dévoilés aux Barbares, ceux-ci n'ont fabriqué que des produits grossiers et indignes d'orner un objet de haut prix; la crête du reliquaire est une exception sans analogie connue et, d'ailleurs, son degré d'antiquité n'est pas suffisamment établi; il n'existe aucune trace d'émail mérovingien sur or ; enfin, l'épaisseur probable du calice de Chelles interdit d'admettre qu'il ait pu être champlevé ^.

Aces détails que j'aurais bien voulu abréger, j'ajouterai un dernier argument dont la valeur ne me semble pas contestable. 1^'inventaire du trésor de l'abbaye de Saint-Denis, dressé en 1634 par d'habiles experts, décrit minutieusement deux ouvrages de saint Eloî : la verroterie y est mentionnée plusieurs fois, l'émail jamais ^

Je crois avoir démontré, autant que possible, l'improbabilité de l'emploi des émaux, rendus adhérents par le feu, sur

' Texier, Essai hist. et descriptif sur les argentiers et émailleurs de Limoges., ap. Mém. de la soc. des antiq. de VOuest, an. 1842, p. 92, Poitiers,

^ L'on établit aujourd'hui des émaux sur des lames de cuivre relativement minces (O'^OOll**). Par l'estampage on obtient des creux que l'on remplit de silicates alcalins mis ensuite en fusion par les procédés ordinaires. Le brunissoir donne au bijou l'aspect d'un véritable émail champlevé. Naturellement, de tels produits se cotent à un prix très-bas.

' Archives de l'Empire, Ms., l. l. 1327, J'y reviendrai.

A l'abbaye de ciielles. 31 réchiqueté vert et blanc du calice de Chelles. A défaut d'émail, ce dernier ne pouvant comporter autre chose que des verroteries incrustées à froid, je vais maintenant rechercher à quel genre de verre elles appartenaient.

La nature des carreaux blancs ne souffre aucune équivoque ; les griffons du Musée d'Arras, diverses fibules trouvées à Charnay (Bourgogne) par M. Henri Baudot, offrent le spécimen d'une pâte de verre blanc opaque, incrustée à froid. Généralement cette pâte est disposée dans le but évident d'imiter les perles fines ; alors ses échantillons sont petits, hémisphériques et sertis dans des bâtes circulaires. Néanmoins, deux fibules de Charnay comportent des morceaux de la même pâte, enchâssés dans des alvéoles relativement assez grandes : plusieurs sont à l'état brut et leur surface est convexe, d'autres semblent avoir été polis et découpés sur le patron de la case qu'ils occupent \ On rencontre sur les bijoux anglo-saxons une pâte vitreuse analogue, sinon identique, travaillée avec un soin plus minutieux. Les fibules, exhumées à Kingston , Gilton , Sibertswold et Otterham Creek, sont ornées d'une notable quantité de matières blanc mât, incrustées à froid. Ces matières que M. Koach Smith confond avec la nacre de perles, bien qu'il ait soupçonné ailleurs leur véritable nature, sont taillées à la meule et les morceaux, grands ou petits^ plats ou bombés, remplissent exactement les cellules multiformes auxquelles ils étaient destinés ^ Je ne pense pas me tromper en avançant que les

1 Mémoire etc., pl. xii, 1 ; 2, 3, 5 ; xiii, 1; xiv, 15 : p. 39 et s.

2 Invent. sepuL, pl. i, ii et m Collect, ant., t. ii, pl. xxxvii, 1. « Which

are composed apparently of mother-of-pearl. »> Invent. .Inivoà. , p xxi. » The white substance being apparently a kind of niother a pearl. » Ibid,^ p. 78, note. « The circular compartments seem to have been filled with some more perishable substance, possibly mother-of-pearl, or a silenceous paste. » Collect. y loc, cit., p. 62. En deux endroits, le Rév. Bryan Faussett prend la

carreaux laissés en blanc sur la gravure contenaient une substance pareille à celles que je viens de mentionner.

Une difficulté majeure surgit à l'endroit des cases indiquées en vert. Les Barbares surent varier les belles nuances de leurs pâtes bleues, il ne semble pas qu'ils aient aussi bien réussi les tons verts. Les pâtes vitreuses de cette espèce, qui m'ont été signalées, sont en général pâles et souvent d'une couleur indécise ; les émaux du reliquaire de Saint-Maurice en résument assez bien l'aspect ordinaire. Le verre vert translucide parcourt une gamme plus étendue et plus franche ; son emploi sur les bijoux mérovingiens est plus fréquent, bien qu'il y soit toujours distribué avec parcimonie. Les pectoralia du Cabinet des antiques et du Musée de Cluny, les aigles du tombeau de Bavay (même Musée), les reliquaires de Saint-Maurice et de Conques, la couverture de l'évangéliaire de Monza, quelques fibules de Charnay et d'Envermeu, la couronne de Reccesvinthe, comportent des verres translucides depuis le vert foncé jusqu'à l'hyalin ^ . Ici se présente

pâte blanche pour de l'ivoire. Invent. ^ p. 45 : « Very curiously inlaid with ivory and set with garnets. » p. 91 : « Set with garnets and ivory.» La pâte vitreuse blanche, employée par les orfèvres anglo-saxons^ devait contenir un excès d'alcali et se déliter facilement puisqu'on l'a confondue avec des substances animales. En examinant attentivement la fig. 1> pl. i de V Inventorium sepulchrale, j'y ai remarqué que le verre blanc opaque avait été réduit en fragments assez menus pour combler les interstices des entrelacs de filigrane ; de plus, que ce verre adhérait très fortement à la plaque de fond striée ad lioc^ si bien que des parcelles y sont restées collées. On pourrait bien trouver là un cas méconnu d'émail cloisonné, aussi je recommande la grande fibule de Kingston à l'étude des spécialistes.

* V. Mém. sur les sépuU., pl. xiii, 2, 8, 14; xxvii, 9. Cette pâte a l'aspect des turquoises. Dans la lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire (12 janvier 1864), M. Baudot la désigne toujours comme verdâtre et non verte. M. Cochet {Normandie sont., p. 312) se sert de la même expression au sujet d'une fibule trouvée à Parfondeval [Ihid ,pl. xii, fig. 6). Néanmoins l'un des colliers

A l'aiîbave i>e cii elles. :vs

l'occasion de m'arreter sur une charmante bulla ou amulette chrétienne, destinée à être suspendue au col, et que j'ai précédemment citée. Ce bijou, découvert en 1860 dans un bois défriché h Ergny, entre Hucqueliers et Fauquembergues (Pas-de-Calais), appartient aujourd'hui à la riche collection régionale de M. Albert Le Grand, à Saint-Omer. Quoi qu'en pareil lieu sa description sente un peu le hors-d'œuvre, le lecteur voudra bien me la pardonner, en raison de l'intérêt qu'inspire le sujet. L'amulette d'Ergny est formée d'une mince lame d'or très pur, jaune ardent ; elle figure la moitié d'une ellipse allongée, partagée suivant le petit axe. Sa hauteur est de 0'",045'" ; sa largeur, à la base, de 0™,052"'. Le sommet arrondi est muni d'une bélière guillochée, dans laquelle passait évidemment un anneau d'or jainie verdâtre dont les bouts sont contournés en boucle et en crochet, accessoire trouvé à côté de l'objet principal. Au milieu de la lame, on a découpé à jour une croix pâtée inscrite dans un octogone de filigrane ; les pleins, bordés de même, comportent chacun dix petites perles d'or posées 1, 2, 5, 4 ; au centre, une perle semblable, plus grosse, sertie de filigrane; un semis irrégulier d'ornements pareils à cette dernière règne ïlutour de la croix. A la partie supérieure, un chaton circulaire, veuf de son joyau, flanqué de deux petites bâtes cylindriques, également vides et de deux cornes en verroteries rouges, tournées la pointe en bas. Une bordure de cellules rectangulaires, cloisonnant des verroteries, contourne la plaque de fond sur

de Chainay offre quelques cylindres de pâte vert émeraude. (Baudot, loc. cit., pl. xv[, 3 et lettre.) V. encore Invent. sepuL, pl. v et vi, colliers et bracelets. — « Contornata ripartimente con pietruzze rosse, verdi e cerulee. » Frisi, Memorie di Monza, t. m, p. 59. Dakcel, Ioc. cit. Baudot, loc. cit.^ pl. xii, 2, 4, 9; XVII, 6. Norm. sont,, pl. xii, fig. 2^ V. encore Coll. antlqua, t. II, pl. XXXV (Cologne) et xxxvii (Kent).

laquelle elle déternnne une saillie de O^OOS"™ environ. Sons la croix, nn cloisonnage de même relief forme six autres alvéoles et, fait curieux à noter, les quatre centrales, marquées par un simple cordon guilloclié, sont en contrebas de leurs voisines. Trois portelettes, soudées au bas de la plaque, supportaient autant de pendeloques en verroterie ; il n'en reste qu'une intacte et la dormeuse d'une seconde. Quoique l'amulette d'Ergny, d'ailleurs brisée en deux morceaux, ait perdu le quart de ses joyaux, le verre rouge, peut-être le grenat, s'y trouve en grande majorité; de beaux verres translucides bleus et verts, jouant le saphir et l'émeraude, forment le petit nombre. Tous sont iucrustés à froid, sans paillon, dans un mastic rosé dont quelques traces ont persisté dans les cases vides \

Eien de positif, on le voit, sur les matières vertes du calice. Pâte vitreuse ou verre translucide ne permettent que des conjectures. La première, alternant avec le blanc mât et réchauffée par les filets d'or, devait produire un ton calme, très apte à augmenter l'éclat de l'ornementation rouge. Je pencherai néanmoins vers le second. Les bandeaux qui rehaussent le nœud accusent un relief suffisant pour montrer qu'ils cloisonnaient des verroteries à froid; ces verroteries sont vertes et rouges : or, je ne connais qu'un exemple isolé de pâte verdâtre intimement alliée aux grenats, un œil d'oi-

* M. E. Grésy, auquel j'ai communiqué le premier jet de ce travail, m'a fait observer que l'échiqueté blanc et vert étant disposé en contrebas de l'armature saillante, les carreaux qui prolongent les filets de perles, les galons à feuilles de fougère, les ellipses, les rectangles et les échelons transversaux ne pouvaient être maintenus que de trois côtés Je réponds à mon honorable collègue que les verroteries de l'amulette d'Ergny appliquées directement sur l'or, à l'aide du mastic, y adhèrent encore très fortement. Le rabattu des cloisons est à peine sensible ; on peut même douter qu'il ait jamais été opéré.

A l'abbave le chelles. 35

seau, tandis que le vert translucide est d'un usnge bien plus fréquent. Il y a donc lieu de croire que ce dernier garnissait la moitié des cases de l'échiqueté du nœud. Si son emploi sur une partie du calice est h peu près constaté, pourquoi ne Fadmettrait-on pas sur le reste. Ces raisons, je le sais, sont de nulle valeur, mais en exécutant ma restitution à l'aquarelle, j'ai reconnu que le vert pâle était d'un médiocre effet, au lieu que l'émeraude franc rendait l'ensemble plus harmonieux en tempérant la crudité du rouge ' .

Le burin ayant indiqué la saillie des petits cercles rouges disposés sur le nœud et le pied, on ne peut douter qu'ils ne fussent aussi en verre ou en grenat. Les perles du nœud devaient être en or; j'en ai donné le motif en décrivant la coupe. Quant aux galons du pied, je les soupçonne formés de lames minces rehaussées de torsades en fil d'or, et convenament soudées sur le cône. La monture d'une sphère en cristal de roche, trouvée à Lens en 1842 et conservée au Musée d^Arras, offre une décoration pareille. Toutefois, j'ai respecté le trait du graveur primitif et n'ai point risqué sur ma planche un guillochage omis peut-être avec intention au XVIP siècle.

' Baudot, loc. cit., pl. xiii, 2. Le ton indécis flotte entre le bleu pâle et le vert, on dirait une turquoise. Les pâtes bleu franc sont plus fréquemment alliées avec le grenat ; une des plus élégantes fibules de Charnay présente un cercle où les pâtes bleues et blanches et le vert translucide altei nent avec le grenat. Quant à la ténuité des morceaux de verroterie employés sur le nœud du calice de Chelles, ténuité que l'on prétend ne pouvoir être obtenue qu'avec l'émail, l'objection n'est pas sérieuse ; les bijoux de M. Baudot, une bague trouvée à Wizernes en 1859 (collection Le Grand) offrent des pièces aussi petites V. la fib. de Kingston, Joc. cit ; Baudot, loc. cit., pl. XII, 3 ; XXVII, 13, etc. etc.

LE CALICE DE SAINT ÉLOl

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