CHAPITRE Vil
Organisation de la force publique.
L'organisation de la force publique est la conséquence (l'un bon système d'instruction militaire, et l'instruction militaire est un corollaire de l'enseignement.
Loin de nous la pensée de regarder tous les hommes, tous les citoyens dans l'état normal, comme des soldats, c'est-à-dire de fixer la guerre ]iour but à l'activité humaine. Mais il faut avoir égard à la situation critique oii l'Europe se trouve placée par suite de la Révolution et des résistances que le progrès révolutionnaire a soulevées.
C'est dans le temps même où l'esprit militaire est le plus visiblement subordonné à l'esprit industriel, oii les haines nationales sont vaincues par la loi de fraternité, que la guerre menace d'ébranler tout-à-coup les plus grandes masses d'hommes pour les précipiter sur un seul point. Désormais la guerre ne se fera plus en Occident pour la guerre même, ni pour le pillage, ni pour la conquête, mais elle se fera pour des principes, c'est-à-dire, au fond, pour ou contre la société, comme on dit, pour ou contre la société nouvelle, pour ou contre la société ancienne, comme on devrait dire. Or, ces guerres sociales sont les plus terribles de toutes, et les seules qui puissent mettre les armes aux mains de tous les citoyens, de tous les peuples à la fois.
Ces circonstances sont particulièrement critiques pour le peuple initiateur qui assume sur lui la responsabilité des
changements sociaux, se pose en pierre de scandale à la face du monde, inspire l'enthousiasme aux uns, s'attire la haine mortelle des autres, encourt surtout la vengeance de ces hauts intéressés du régime ancien, qu'on ap[)elle et qu'on a encore tant raison d'appeler les puissances. Ce peuple est le peuple français ; et il résulte pour lui de sa situation exceptionnelle l'impérieuse nécessité de ne négliger l'emploi d'aucune de ses forces vives dans son organisation militaire. Il faut que la France puisse se lever tout entière, au besoin, pour la défense de son territoire et de ses institutions.
La question examinée au point de vue des principes démocratiques seulement, nous conduit aux mêmes conséquences.
En effet, de même que le peuple doit être son législateur et son juge, il doit être son propre soldat. Délègue-t-il le soin de sa défense; alors il ne compromet pas moins sa liberté, sa sécurité, que s'il délègue sa puissance législative ou judiciaire.
Ainsi, les dangers extérieurs du peuple veulent qu'il soit tout entier sous les armes, et cela quoi qu'on puisse dire de h décroissance progressive des institutions militaires: et ses dangers intérieurs lui défendent de laisser subsister cette profession du soldat, ce métier de la guerre, qui «ont d'ailleurs plus essentiellement contraires à la civilisation pacifique que l'indispensable et universelle préparation de tous les citoyens à la défense nationale.
A ceux qui, tout en reconnaissant la nécessité d'une forle réserve établie sur de larges bases, veulent cependant conserver une armée permanente et distincte de la nation, nous répondrons par ces raisons péremptoires : Ou cette armée se composera de volontaires ou non. Dans le premier cas, on consacrera l'existence d'une profession militaire, et l'on organisera légalement des cohortes d'assassins. Quel nom donner en eiïet à des hommes qui tueraient, qui, du moins, apprendraient à tuer systématiquement, puisque tout leur apprentissage serait de s'exercei- à devenir meurtriers par discii>line,par obéissance, par point d'honneur, par esprit d<' rorp'^? Ou bien >siifrir.ii(-il. pour
n'èlre pas assassin, de donner la mort sans discernement et sans intérêt, sans autre passion, sans autre fanatisme que le |)réjugé militaire et l'odeur de la poudre, de la donner au commandement et non pas de soi-même? On dira sans doute que les engagés volontaires peuvent aussi connaître leurs devoirs de citoyens, se considérer comme les gardiens du sol et de la nationalité, rien de plus, ne point s'engouer de leurs chefs, au besoin leur résister et refuser tout service contre leurs compatriotes, comme si les partisans de l'armée permanente n'étaient pas aussi les partisans de la discipline et de l'obéissance passive du soldat, comme s'ils ne destinaient pas leurs bataillons à contenir le peuple encore plus qu'à le garder ! Non, non, ces grands politiques n'ignorent pas la puissance de l'enrégimentement, la presque impossibilité que doit trouver tout homme, eût-il l'âme la plus héroïque, à être dans les rangs autre chose que soldat, et à désobéir autrement que par inertie : encore cette inertie suppose-t-elle dans la troupe un sentiment à peu près unanime. Ils savent aussi que l'engagé volontaire est, le plus souvent, un homme i)aresseux, turbulent, violent, nous pourrions dire pis; que la discipline, les habitudes de garnison, les traditions mêlées de brutalité et de servilité qu'on appelle chevaleresques, enfin la succession alternative de 1 extrême fatigue et de l'extrême oisiveté, sont autant de causes qui enivrent cet houmie d'un esprit aristocratique; que le bretteur est un héros pour lui et le citoyen un pékin ; ([u'il a besoin de chefs et qu'il s'en donne, ou généraux soi-disant grands ou princes de naissance, et que, dès-lors, il sert sous ces cliefs au lieu de servir le peuple. Mais dès qu'il ne sert pas le peuple, il s'emploie nécessairement à l'asservir.
Nous concluons qu'une armée permanente, recrutée par des engagements volontaires et de longue durée, ne pont être qu'étrangère au peuple, et par suite ennemie du peuple, instrument de domination d'un prince ou d'une oligarchie en tf'uips de paix, et d'un porteur quelconque ii'vpaulettes en temps de guerre.
Et quant à la forte réserve, appendice indispensable d'une aruiMo iiermarifrilc toute formée do volontaires, si
elle ne comprend pas la totalité des hommes valides de la nation, elle est insuffisante aujourd'hui; si elle la comprend, elle rend inutile toute armée permanente. Ajoutons encore que les prôneurs du système militaire actuel, plus ou moins modifié, n'entendent pas par ce mot de réserve une garde nationale sérieusement organisée et instruite, mais une sorte de prolongement de l'armée, et qu'ils la destinent, elle aussi, à peser sur le peuple, dont ils la distinguent autant qu'il est en eux.
Examinons maintenant l'hypothèse d'une armée permanente avec service forcé. Un principe frap]je le sens tout d'abord : c'est que la loi d'une démocratie peut bien obliger tous les citoyens à concourir au service militaire, mais qu'elle ne saurait en obliger certains tandis (jue d'autres seraient exempts : l'égalité le veut ainsi ; c'est encore que ce service doit avoir pour unique niotif la défense nationale. Que devient sans cela la liberté?
Lorsqu'une partie des citoyens est astreinte à quitter le travail, à sacrifier le temps le plus précieux et le plus irréparable de la vie, à passer sous la loi d'obéissance et de communauté, enfin à verser son sang pour l'Etat, cet Etal est ohgarchique, on peut l'affirmer. Il faut, dit-on, que quelques-uns se dévouent pour tous ; mais pourquoi ceuxci plutôt que d'autres? Et qu'on n'invoque pas ici le principe économique de la division du travail, car il ne s'agit pas d'une fonction sociale, mais d'un devoir commun et tout personnel, et qui n'admet ni remplaçants ni représentants. Qui attaque le peuple m attaque, et je dois me défendre. Dirai- je à mon voisin : Va te faire tuer pour moi! Les aristocraties, les oligarchies d'autrefois réservaient le service militaire connue un privilège de la classe supérieure : c'était noble et c'était conséquent. Aujourd'hui l'oligarchie européenne fait battre le peuple i)our elle, comme elle le t'ait travailler, et c'est fictivement, nominalement que Ton dit que le soldat se dévoue pour tous, pour la nation ; en réalité, c'est pour la classe gouvernante qu'il se dévoue, puisque la guernï étrangère a souvent pour objet la satisfaction des intérêts et des passions de cette classe, et la guerre civile toujours; téniuln ce qui se passe en Italie, en Aiilricht\
en Hongrie et ailleurs. Enfin quel dévouement qu'un dévouement forcé ! Mais ne creusons pas ce sujet, tout n'y est que honte, infamie, crime, sous les noms les plus pompeux et sous la protection des préjugés en apparence les plus nobles et les plus désintéressés. Et ces préjugés sont presque inattaqualjles : nous ne pourrions pas tout dire.
Ensuite, comment désignera-t-ou les victimes du recrutement? Par le sort, apparemment, puisque l'âge ne permettrait pas d'exception, et qu'on n'oserait faire la presse des soldats. Mais si l'appel au sort paraît juste, pourquoi ne pas tirer au sort les bénéfices de la société aussi bien que ses charges? Pourquoi pas les fonctions? Pourquoi pas les propriétés? Ce procédé barbare rappelle ce qui se passe à bord d'un navire atîamé, dans ces occasions terribles où les hommes redeviennent antropôphages. Oportei aliquos mori pro populo. Et pour comble d'infamie, les victimes se rachètent à prix d'argent. Le sang est à vendre , le sang trouve des acheteurs. Ainsi le veut un usage qui certainement ne durerait pas vingt-quatre heures après que la faculté du remplacement aurait disparu.
Nous ne parlons pas des conseils de révision, où la faveur et la corruption tiennent, comme chacun sait, une si grande place.
L'armée permanente, sous le régime du service forcé, présente enfin, quoique moindres, certains des inconvénients, et des vices que nous avons reconnus à une armée entièrement composée de volontaires : dangers pour la li berté intérieure, perversion de l'esprit civique, mœurs et habitudes de garnison, éducation soldatesque; de plus, le service y étant à la fois long et limité, les hommes qui ont passé les meilleures et les plus fortes années de la jeunesse dans l'oubli du travail reprennent difficilement l'outil et la charrue, si tant est qu'il leur soit encore aisé de trouver de l'emploi dans un monde où les bras ne manquent pas à l'œuvre, dit-on. Sous ce rapport, le régime actuel est un compromis absurde entre deux systèmes, celui où tous les citoyens seraient soldats, mais retenus le moins de temps possible au service, et celui où un certain nombre seulement serait voué à un esclavage aussi long que la vie.
Revenons raainlenant à nos prémisses.
Nous avons dit: l'organisation de la force publique est la conséquence d'un bon système d'instruction militaire.
Nous disons maintenant que l'instruction militaire est le premier, le véritable service que la nation doit exiger de tous ses membres. Or, ce service réclame une organisation.
Du moment que l'armée serait la nation même, ainsi que nous le voulons, il semble que les citoyens ne devraient quitter leurs foyers qu'en temps de guerre, et que le service de l'instruction militaire devrait se faire dans les communes sans déplacer personne; du moins les déplacements pourraient n'être que temporaires, annuels ou bisannuels, et se réduire au temps strictement nécessaire pour les exercices d'ensemble, les grandes manœuvres et le premier apl)rentissage des marches et des campements. Ce système est visil)lement le plus rationnel, et il semble au premier abord (lu'aucun autre ne puisse convenir à la démocratie. Mais les dangers extérieurs de la France, l'existence, aux extrémités de l'Europe, de hordes fanatiques et barbares qui marchent au signe d'un prince, la crainte aussi, disons-le, de voir des haines nationales se réveiller une dernière fois dans la crise prochaine, ou du moins l'ignorance des peuples et la ruse de l'aristocratie apporter à la conllagration un élément imprévu, toutes ces puissantes raisons nous font croire qu'il faut sacrifier quelque chose de la rigueur des principes (piand il s'agit do l'organisation de l;i force pul)lique. Au reste, aucune autre partie de la constitution sociale ne saurait exiger tle sacrifice analogue ; mais on conçoit malheureusement que, lorsqu'une société libre veut la paix et que la société transitoire à laquelle nous sommes condamnés exige que nous soyons prêts à la guerre, il n'est pas possible que notre liberté n'en souffre. Le régime mililaire, quoi qu'on fasse, ne sera jamais un régime liljéral de tout point.
Il faut à la France, selon nous, et pendant une période dont nous ignorons la durée, un système d'instruction militaire tel que tous les citoyens soient mis en état d'équivaloir, soit pour les exercices, soit pour les fatigues, soit pour l'habitude de la vie commune et de régiment, soit enfin pour l'observation de l'ordre militaire en campagne, aux soldats que forme le système actuel, c'est-à-dire, en somme, à ceux que l'ennemi peut nous opposer. Contre des hordes admirablement disciplinées, mettons en rang des patriotes qui le soient également. Mais, nous le demandons, une garde nationale, quelque zélée, quelque bien instruite qu'on la suppose en temps de paix, aura-t-elle jamais l'aplomb, la régularité, l'impassibilité qui sont à désirer d'une troupe prête à entrer en campagne? Et n'estil pas certain que des bataillons formés et instruits, pour ainsi dire, à domicile, dans les communes, ne seront autre chose qu'une garde nationale plus sérieuse, si l'on veut, que celle que nous connaissons, mais enfin une garde nationale? Sera-t-il aisé, dans un temps où les dangers publics n'auront rien d'imminent en apparence, d'obtenir une parfaite exécution de la loi d'instruction militaire de la part des populations? Au contraire, plus cette loi sera sévère et plus il y aura lieu de craindre qu'elle ne se brise contre l'inertie des hommes, la plus insurnidnlable pcutrtre de toutes les forces. Exigez d'un citoyen quelconque un service d'ins/ruclion, deux ans par exemple, aussi pénible, aussi absorbant ([ue l'est le service militaire actuel, il vous comprendra et vous secondera; l'importance môme du sacrifice exigé de lui pénètre à chaque instant sa pensée du danger de la patrie; mais laissez-le à ses affaires et demandez-lui le don de quelques heures par semaine, il aura de la peine à vous les donner longtemps; quand vous rap))ellerez à vos grandes manœuvres, il s'y rendra tout au plus comme à de grandes parades, et on devra s'estimer heureux s'il ne tourne pas les exercices en risée.
Certes nous savons qu'au besoin la France est un peuple de soldats, nous savons que le soldat français est entre tous celui qui se forme le plus vite, (]ue l'esprit d'initiative, la s|)0!il.:iuéité. l'ardeur qu'il apiKjrle à toutes choses le ren-
dent, tout conscrit qu'il soit, redoutable aux machines les mieux montées du Nord : nous sommes convaincus que l'invasion subite de la France ferait subitement lever les populations de Strasbourg à Dunkerque, à Bayonne et à Marseille. En pareil cas, les scrupules du droit des gens n'arrêteraient pas sans doute nos patriotes, et le territoire sacré, trois fois violé, s'ouvrirait enfin pour engloutir les envahisseurs. La guerre qu'il faudrait faire alors exige encore autre chose que des bataillons disciplinés, mais elle ne les rend pas moins nécessaires, et ce serait exposer de gaité de cœur notre sainte patrie au plus effroyable danger, ce serait trop compter sur un prodige d'unanimité et d'héroïsme, que de n'avoir pas une armée régulière et savante à opposer à la tactique de l'ennemi.
Nous voudrions donc que, durant tout l'intervalle (jui peut encore s'écouler du temps de la démocratie militante oii nous sommes à celui de la démocratie triomphante^ tous les citoyens fussent appelés à vivre sous les drapeaux pour y recevoir l'instruction militaire, et cela pendant deux ans pris à leur choix de leur dix-huilième à leur vingt-deuxième année.
Deux générations comprises dans ces limites d'âge représentent environ six cent mille hommes. Tel est donc le nombre des jeunes gens qui seraient constamment présents au service d'instruction militaire. Trois cent mille citoyens en sortiraient chaque année pour former ce qu'on appelle ordinairement une réserve, et ce qui est pour nous l'armée, l'armée véritable et unique en temps de guerre, sans autre distinction pour ceux qui en feraient partie que celle des bans où leur âge les classerait.
Cette durée de deux ans attribuée au service d'instruction paraîtra peut-être exagérée à plusieurs, mais les hommes de métier la trouveront à peine suffisante, surtout s'ils considèrent que l'exercice militaire n'est pas le seul emploi que nous donnions aux forces et au temps des six cent raille jeunes gens formant une des parties les plus actives et les plus vaillantes du peuple français.
ffl.
A ce premier aperçu de notre système, ou va nous reprocher d'amplifier le budget de la guerre, déjà si monstrueux, en remplaçant une armée de quatre ou cinq cent mille hommes par une sorte d'école militaire qui n'en comprend pas moins de six cent mille. Mais nous n'entendons pas augmenter le budget de la guerre, nous entendons plutôt le supprimer ou le réduire à des proportions minimes. Nous voulons que les six cent mille hommes appelés au service d'instruction subviennent à leur entretien par le travail et ne coûtent rien à l'Etat. Ceci n'est point un paradoxe, car supposons que le problème suivant soit posé à un esprit non prévenu, étranger d'ailleurs à la question de l'organisation militaire :
On donne six cent mille hommes pris dans une nation tie trente-six millions. Tous se trouvent parvenus à cet âge où la force, bien que croissante encore, a atteint un grand développement. Tous ou presque tous sont déjà exercés soit au travail agricole, soit aux métiers et aux arts industriels dans toutes les branches possibles. Sur la journée de chacun d'eux, six heures au moins sont disponibles, le reste de leur temps devant être consacré à des exercices improductifs. Leur régime de vie est celui de la communauté, le plus économique de tous les régimes, et ils s'ac- ([uittent eux-mêmes de toutes les corvées quelles qu'elles soient et de tous les soins domestiques. On demande s'il serait possible, par une organisation bien entendue, de faire en sorte que la production de ces six cent raille hommes auxquels une vaste clientèle est assurée, celle de l'Etat, fût équivalente à leur consommation? En vérité, la réponse n'est pas douteuse.
Et tout d'abord, des hommes qui appartiennent à toutes les professions peuvent produire eux -mômes et directement un grand nombre (k'i objets à leur usago, par exemple tous leurs edets d'équipement, abstraction faite des
matières premières. 11 est aisé de distribuer dans une proportion convenable les travailleurs dans les ateliers et les ateliers dans les corps.
Certaines fabrications, comme celle du pain, sont encore à la portée de nos hommes.
Les travaux de manutention, d'intendance, de comptabilité, peuvent no pas sortir de leurs mains et sont le lot naturel des plus instruits d'entre eux.
11 est à peine besoin de rappeler qu'ils ont la charge de toutes les corvées régimentaires, et particulièrement de celles qui regardent l'alimentation.
C'est quelque chose que tout cela, mais il reste encorr à pourvoir au principal, c'est-à-dire aux frais d'achat de la viande, de la farine, des légumes, du drap, de (juelqucs autres matières premières et de quehjues objets manufacturés, en petit nombre. Nous disons aiij- frais (Cachât, parce (]ue nous ne croyons pas que ce fût une bonne mesure économique que la création spéciale soit de fermes agricftles, soit d'usines ou de manufactures, à supposeï- que le service d'instruction militaire put se j»rcter aisément à toutes sortes de travaux. Toutefois les manufactures d'armes forment peut-être une exception (|ui serait notable.
Nous ne devons pas songer à fabriquer d'autres produits industriels que ceux que nos producteurs eux-mêmes doivent consommer, parce que, jetés sur le marché, ces produits feraient une concurrence de nature fâcheuse aux produits similaires de l'industrie privée. I)'ailleui-s. la plupart des travailleurs dont nous cherchons ici l'emploi appartiennent à la profession agricole ou aux arts tpii concernent la construction.
Reste donc la ressoui'ce des travaux publics, ressource considérable en tout temps, immense aujourd'hui et dans un avenir prochain. Après les chemins de fer, en ellet, nous aurons les déboisements, les irrigations, les dessèchements, nouveaux travaux d'Hercule que le socialisme doit faire accomplir à la civilisation. El en dehors de cette nouvelle croisade du travail et du capital contre la nature, nous avons les travaux ordinaires dépendant de l'Etat : l'entretien des roules nalioiiales , l'exploilalion des l'o-
rêts, etc., etc. L'aptitude des jeunes gens sortis des communes rurales n'est pas douteuse ici; il ne faut que les bien répartir et les bien diriger. Ainsi le budget de l'armée se confondra en majeure partie avec le budget des travaux publics, et il ne restera plus à la charge de l'Etat, de notre tfrande institution militaire, que les frais généraux, le matériel de l'exploitation et le personnel de la direction. On ne nous prêtera pas, sans doute, la pensée de faire exploiter par la République des hommes qui lui donnent deux ans de leur temps et de leur liberté. Nous voudrions donc (jue le travail ou les produits en tout genre des travailleurs leur fussent payés au cours du commerce, sauf prélèvement de leurs frais d'entretien, et que l'excédent, s'il y en avait un, comme on peut l'espérer, leur fût remis sans autre réduction. Il leur serait jtossihle d'amasser de la sorte un pécule qui faciliterait leur établissement à la sortie du service d'instruction.
En organisant ainsi l'instruction militaire, nous organisons une sorte de vaste enseignement professionnel pour tous les jeunes gens de la République. Il est impossible, en effet, (jue chacun ne se perfectionne pas dans son état durant deux années d'un travail dirigé par des maîtres habiles et dans les conditions les plus favorables à l'éraulalion. Ceux, en bien petit nombre, qui entreront au service avant d'avoir fait aucun apprentissage, en trouveront un tout préparé dans la section des travaux les plus faciles, qui leur seront mesurés selon leurs forces et leurs aptitudes. Mais ce qui contribuera le plus à développer l'intelligence, à préciser et à fortifier l'instruction des jeunes gens, surtout de ceux qui appartiendront à des communes rurales quelquefois excentriques et arriérées, c'est la communication , l'intime mélange des esprits et des habitudes, et cette espèce de tour de France exigé par les mouvements militaires, dirigé ici en vue du perfectionnement de l'ouvrier, et (jui permettra, niènjc à celui qui se deslitie à la
profession agricole d'étudier, de comparer les lieux, les usages, les méthodes, afin d'initier bientôt sa commune a tous les progrès accomplis dans les autres.
Nous trouvons aussi dans cette communauté passagère (le tous les citoyens , à un âge où la communauté est possible encore, un puissant élément de patriotisme et de fraternité. Notre institution transporte dans la République française, sous une forme qui ne répugne pas à nos mœurs, tous les avantages de cette gymnastique commune et de ces banquets publics , dont l'antiquité répul)licaine a tiré tant de profit. Nous disons que la vie commune, lorsqu'elle n'est réalisée que temporairement , pendant la jeunesse.', avant le mariage, ne répugne pas à nos mœurs, et nous le prouvons par l'exemple de l'armée telle quelle existe maintenant. L'armée exige du citoyen sept ans d'abnégation et de communauté, durée exorbitante, et notre service d'ius- Iraction n'en demande que deux. L'armée n'absorbe pas tous les jeunes gens, mais elle en absorbe un nombre trèsconsidéraljle parmi les valides, et le sort ne choisit pas; que s'il y a des exceptions , et Ton sait comment et en faveur de qui, l'inégale répartition de la corvée ne fait (ju'en aggraver les effets pour ceux ([ui les subissent.
Enfin , les avantages du service d'instruction militaire ({ue nous proposons à la démocratie nous paraissent tels, que le service devient une école et la corvée un enseignement, complément presque indispensable du système d'éducation nationale. Nous voudrions qu'aucune raison, même de santé , si ce n'est dans les cas tout à fait graves, ne dispensât les citoyens d'y prendre part : il serait aisé de régler et de distribuer les exercices et les travaux de manière à les rendre utiles et fortifiants pour les plus faibles; le régime des écoles spéciales pourrait se combiner d'autre part avec les exigences de l'instruction militaire, sans aucun déjilacement des jeunes gens qui suivraient les cours, soit librement, soit comme élèves de la République; nous ne voyons là que des conditions d'incorporation ou de garnison très-faciles à remplir. Ajoutons que la latitude laissée à chacun , de payer sa dette militaire, en temps de paix, de 18 à 20 ans, ou de 19 à 21 ou de 20 à 22, faciliterait les
arrangements personnels que l'instruction spéciale ou les contrats d'apprentissage ou les relations établies rendent désirables.
Tout ce que nous avons dit pour définir le caractère de l'institution nous dispensera d'insister sur un dernier point : indiquons-le toutefois pour ne laisser aucun nuage sur notre pensée. Le service d'instruction militaire est pour nous essentiellement pacifique. Nous n'admettons pas que les jeunes gens qui en font partie doivent jamais entrer en campagne pendant sa durée , à moins quïl ne se présente un de ces cas oii les règles, où les lois mêmes n'ont plus d'empire, le cas du danger de la patrie. A plus forte raison repousserons-nous tout emploi de cette sainte cohorte à "^-^v^ l'intérieur, comme force publique et pour quelques raisons d'ordre que ce puisse être. Il y aurait quelque chose de plus triste et de plus sacrilège qu'une guerre civile, où les citoyens s'armeraient les uns contre les autres, ceuxci pour leurs droits, ceux-là pour leur égoïsmcj ce serait une guerre civile où l'un des partis qui sont aux prises, maître un moment du pouvoir, abuserait de l'esprit de discipline et des lois militaires, pour faire combattre à son profil des malheureux trompés ou contraints, qui cependant ne s'étaient pas crus enrégimentés pour asservir leurs frères. On ne voit que trop que nous ne nous plaçons pas ici au point de vue de l'avenir, mais à celui des circonstances passées et de l'ignorance du peuple. En effet, nos pères nous ont accoutumés à ce spectacle impie j mais il n'est pas la moindre cause qui rende l'ordre antique des choses exécrable à nos yeux.
Ainsi, nous concevons l'école nationale des six cent mille hommes , la grande école militaire , comme tenant d'une armée par ses instructeurs plus que par ses chefs et par sa direction supérieure. En un mot, nous entendons, pour emprunter cette fois le langage officiel de l'administration actuelle, que l'école ne doit pas ressortir princi|ialement du ministère de la guerre, mais de ceux d(» Titistruction publique et des travaux publics.
Passons maintenant à l'armée proprement dite, ou, si l'on veut à la garde nationale; on va juger de quelle irrésistible force notre système aurait pour effet de doter le pajs.
Nous tenons d'abord à part les 600,000 hommes de récole militaire.
A leur rentrée dans les communes, les jeunes gens passeraient trois ans dans le premier ban (garde nationale mobile , mais libre ) , appelé à marcher le premier en cas de guerre. Ce ban , si nous supposons que la niujenne des sorties du service d'instruction a lieu à 21 ans, se composerait de 890,000 hommes, montant de la population mâle comprise en! re 2] et 2i ans, ci 890,000
Le deuxième ban comprendrait cinq générations, que de même nous supposons renfermées moyennement entre l'âge de 2i ei l'âge de 29 ans, ci \ . . . 1,U0,000
Le troisième ban, cinq générations, de 29 à 34. ans, ci 1,310,000
Le (juatrième ban, cinq générations, de 34à 39 ans, ci 1,150,000
Total. ...
Tel esl notre effectif compris dans les bans, c'est-à-dire entre les âges de 20 , 21 ou 22 ans, et ceux de 38 , 39 ou VO ans (1).
(1) Ces nombres, dont nous ne rapporlons que les dizaines <!<' mille, sont cdlculés au moyen des lablosde mortalité sur los deux dofuinenls offloiels suivants : 1« le nombre de jeunfs gens (|ui se présentent chaque année pour le rorrutenn-nt (305,500;; "il" le nombre total des décès annuels en Fran<"e. ( V. VAuimaire du Bureau des longitudes de ces liernières années.)
.V. H. l/efrertifcantOTinl du promue l>an doit souffrir quelque diminution, parsuilc de l'organisation des armes spéciales. « t d'une autre exception dont il sera parlé plus loin.
Les hommes de 38 ou VO à '*S ou 50 ans, au nombre de 2,150,000, qui ne figurent pas dans lestons, quoique dans la force de l'ùge, feraient encore partie de la garde nationale pour le service de paix , et des hommes plus âgés pourraient même encore y être conservés sur leur demande.
Cette force publique, répartie entre les communescantons, représente 2,380 hommes dans chacune, savoir : %ïb du premier ban, 705 du second, 655 du troisième, et 575 du quatrième; plus, 1,075 liommes actifs, âgés de moins de 50 ans. Notre commune moyenne aura donc, sans dépasser cet âge, une légion de plus de 3,000 hommes (jue nous supposons formée en garde nationale , sans distinction d'âge pendant la paix , et divisée, pour le cas de guerre seulement, en bans successivement appelables. Il serait aisé, sans détruire l'économie de la légion communale, de convoquer de temps à autre le premier ou les deux premiers bans à des exercices particuliers destinés à maintenir les hommes dans Thabitude des armes.
Vï.
Avant de passer à la question délicate du commandement et des grades militaires, nous devons nous occuper des armes spéciales et du service des colonies.
INous avons exclu de notre organisation de la force publique le principe d'une armée permanente, pour ainsi dire professionnelle. Et en effet , la garde nationale instruite et constituée comme on vient de le voir, suffira parfaitement pour la préservation du territoire, même sur les frontières et dans les places fortes. Elle suffira, voulonsnous dire, comme infanterie; et pourvu que des cadres spéciaux puissent être rapidement formés pour une entrée en campagne, le système de l'armée actuelle ne sera jamais à regretter. Mais l'état présent des choses motive ou même nécessite deux exceptions à ce que nous avons dit de l'armée permanente et des engagements volontaires: l'une est relative aux armes spéciales, l'antre aux colonies
lorsqu'elles sont, comme notre Afrique française, le théAtre d'une guerre continue, d'une guerre de conquête.
Les armes spéciales, tout aussi longtemps que le peuple aura besoin d'institutions militaires, seront une véritable profession pour quelques-uns des citoyens qui s'y consacreront, et elles demanderont à tous un apprentissage plus long que celui de l'infanterie. Un général, un tacticien s'improvisent souvent sur le champ de bataille, et des cours de tactique, ouverts dans le service d'instruction , pourraient encore féconder les dispositions naturelles là où elles se trouvent, sans exiger ni beaucoup de temps ni de fortes études. Mais l'arme de l'artillerie, celle du génie surtout réclament plus de science et des exercices plus prolongés. Enfin, l'existence de corps spéciaux nous paraît ici nécessaire , en dehors du service d'instruction et on dehors des légions communales. Pour recruter ces corps, nous ne pouvons d'après nos principes que faire appel aux engagements volontaires. Mais afin d'éviter encore sur ce point de créer une profession militaire, nous n'admettons ni les engagements pour un temps très-long, ni les réengagement?, et nous assurons aux engagés certains avantages propres à leur servir d'indemnité et même d'encouragement. Ainsi, selon nous , le nombre des hommes réclamés pour les corps du génie et de l'artillerie se trouverait fixé administrativement chaque année; une liste serait ouverte pour rinscri|)tion de ceux des jeunes gens arrivant au service d'instruction, qui désireraient entrer dans les armes spéciales , et dont les professions rentreraient tlans certaines catégories. Ceux-ci contracteraient alors un engagement dt; trois ans au delà des deux années obligatoires pour tous. Pendant la première période , ils seraient instruits <ians leur arme et employés aux travaux publics comme les autres citoyens; pendant la seconde, ils occuperaient les garnisons qui leur seraient assignées, principalement les places fortes, continueraient leur instruction et se tiendraient prêts à tout appel de guerre, sans cesser pour cela d'être utilisés à des travaux militaires ou civils. Enfin, à l'expiration des cinq ans, ils auraient le (?lioix ou de HMiIrer dans les communes, ou de recevoir des
concessions de terre dans les possessions coloniales. La France trouverait d'admirables colons dans ceux qui prendraient ce dernier parti ; ceux qui auraient préféré le premier se trouveraient . à l'âge de 23, 24 ou 25 ans, avec un pécule amassé (nous leur supposons une haute paie), et toute l'habileté, toute Texpérience que Tinstruction et les travaux régimentaires auraient pu leur faire acquérir. Dans la légion communale, ils formeraient une section d'artillerie.
Nous n'appliquons pas à la cavalerie ce qui vient d'ôtre dit des armes spéciales. Les deux ans d'instruction suffisent aux cavaliers comme aux fantassins, et des bans communaux de cavalerie fréquemment exercés, avec une juste indemnité pour les citoyens qui en feraient partie, nous paraissent répondre au besoin d'entretenir cette arme sur un bon pied de guerre. Ainsi , du moins, le vaste matériel, si misérablement improductif aujourd'hui , serait facilement utilisé pour les communications communales ou pour les besoins de l'Etat dans les communes.
vn.
La seconde exception encourue par notre système militaire est relative aux possessions d'Afrique. En effet , l'occupation de l'Algérie crée à la France des nécessités d'un ordre tout particulier et presque en dehors de la société moderne. Ce contact , ce mélange même , et cette lutte avec un peuple fanatique et barbare, circonstance fatale et sans doute exigée pour le progrès général de l'humanité, nous forcent à rétrograder en partie jusqu'à l'ère des civilisations conquérantes. Et cependant, il faut songer à la justice, à la démocratie, aux droits des citoyens avant tout. Quel que soit pour la France l'intérêt attaché au succès de sa grande entreprise de colonisation , nous croyons qu'il n'est ni juste ni humain d'obliger les citoyens à aucun autre service militaire que celui dont la défense du sol est le principe. La République française, en fermant l'ère des conquêtes en Europe, en appelant tous les peuples à la
liberté et à la nationalité , pour fraterniser avec eux , peut bien se réserver l'ancien droit de guerre contre des nations exclusivement guerrières, elle i^eut jusqu'à un certain point combattre la barbarie par la barbarie; mais ce qu'elle ne peut pas , c'est d'obliger ses enfants à devenir conquérants... et barbares malgré eux. C'est assez d'organiser, de conduire, d'aider de ses ressources les volontaires qui marchent à son appel , c'est assez, si ce n'est même trop de les appeler.
Il faut donc (jue nous ayons recours aux engagements volontaires pour la guerre d'Afrique, pour cette occupation qui sera une guerre permanente jusqu'au jour où la colonisation malheureusement retardée par les fautes des gouvernements se sera accomplie. 11 faut([ue nous assimilions (quoi de plus nature! d'ailleurs?) le soldat do la colonie au colon lui-même. Un colon malgré lui n'est autre chose qu'un déporlé; et qu'est-ce qu'un soldat condamné à la guerre africaine, si ce n'est un véritable esclave astreint aux travaux forcés de la conquête? Quand il nous plaira de pratiquer la justice et l'humanité, le soldat d'Afrique, colon militaire, ne devra plus être que le simple engagé volontaire et à temps, à qui une concession de terre est promise à l'expiration de son engagement : une concession de terre avec les instruments et les avances nécessaires à l'exploitation, et avec toutes les garanties, tous les droits des citoyens. Cet encouragement , le seul qui soit juste et conforme à la nature des choses, suffira sans doute, et s'il ne suffisait pas, l'occupation devrait se restreindre à ce qu'exige l'intérêt militaire de la France sur la Méditerranée.
En résumé, tout ce que nous conservons de force pu blique hors des communes consiste en corps de génio, corps d'artillerie, corps de volontaires d'Afrique. Joignons-y les corps de dépôt nécessaires , et rappelons une dernière fois ce ]irincipe, que la préservation de l'ordre intérieur doit appartenir exclusivement à la garde nationale.
La question des commandements militaires se présente sous différentes faces, suivant qu'on envisage ou le service d'instruction , ou l'armée en temps de paix, ou l'armée en temps de guerre, ou les corps spéciaux ; et , ramenée aux vrais principes, elle se résout facilement par celte division.
Quant au service d'instruction d'abord , sa destination , son nom seul fait comprendre que les instructeurs militaires et les directeurs industriels doivent être au choix de l'administration centrale. 11 ne s'agit en effet que d'un enseignement dont le caractère n'a rien de local, et de travaux qui ne concernent que la République. Les simples officiers et les sous -officiers d'une part, les conducteurs de l'autre, peuvent sans doute être désignés par les chefs supérieurs parmi les élèves de seconde année : ce sera une source d'émulation et de plus une économie considérable, analogue à celle que produit tout système d'enseignement njutuel ; mais le principe de l'élection ne nous semble pas applicable dans une école, au moins juscju'à présent. Il en est tout autrement de l'organisation de la légion communale. Ici, nous avonp affaire à des citoyens libres et à des communes qui s'administrent elles-mêmes ; nous ne voyons aucun inconvénient, pendant la paix, à ce que les légions soient commandées par des chefs de leur choix , justju'au colonel inclusivement. Or, il ne saurait être question de grades supérieurs , à moins que plusieurs légions ne fussent réunies sous un même commandement , idée bien conforme aux traditions, mais que nous repoussons de toute notre énergie. Des divisions militaires n'ont aucun sons sous un régime de liberté, et ne se comprennent (pie trop dans une monarchie ou dans une république oligarchi(iue, gouvernée royalement par la faction dominante. Un des caractères de la vraie démocratie pendant la paix, c'est que la force publique y dépend exclusivomeîit do l'antorilé civile coniralo dans les cas Graves et n'a pour le
surplus qu'une existence purement communale. Ainsi nous concluons que les légions doivent être indépendantes les unes des autres, commandées par des chefs distincts, tous électifs, placées d'ailleurs comme toutes les autres institutions sous la surveillance du conseil communal et du fonctionaire central chargé d'assurer l'exécution des lois de la République.
La question est plus complexe lorsque les légions sont en campagne. Il faut alors tenir compte et du désir juste et salutaire des citoyens d'obéir à des chefs qui aient leur confiance , et de la responsabilité de l'administration centrale chargée de la haute direction de la guerre. Ce dernier motif est évidemment prédominant , quand il s'agit de la nomination d'un général en chef et même des officiers généraux; l'autre s'applique sans difficulté à celle des officiers inférieurs. Quant aux grades intermédiaires, nous avons tenté dans notre projet de concilier les deux intérêts opposés par le procédé des. listes de présentation , procédé qu'il n'est pas impossible d'organiser assez démocratiquement ; mais nous renonçons dans ce préambule à des détails qui deviendraient fastidieux à cause du grand nombre des questions d'appréciation.
L'ancienneté, comme loi d'avancement, doit naturellement disparaître avec la profession militaire, ou du moins ne se conserver que par exception dans les corps spéciaux et permanents, distincts des l)ans de l'armée.
Le génie et l'artillerie se distinguant des autres armes en ce qu'ils exigent de l'officier une instruction particulière, et plus cette instruction est étendue , solide , plus aussi les progrès de l'arme sont assurés, plus la société démocratique a de garanties contre l'esprit brutalement militaire que l'ignorance favorise toujours. Nous croyons indispensable, pour ne pas perdre ou compromettre la supériorité actuelle des armes savantes et des hommes appelés à y exercer des commandements , non certes pas de conserver telle qu'elle est une école de privilège, l'école polytechnique , mais de ne point abolir le concours existant pour l'obtention des grades inférieurs du génie et de l'artillerie. Agrandissons l'école jusqu'à la proportion de l'arme. (Considérons comme
élèves tous les jeunes gens entrés au service d'instruction pour les armes spéciales , instruisons-les comme tels pendant cinq ans, durée de leur engagement, puis à leur sortie du service ouvrons un concours à la suite duquel les premiers admis, en nombre convenable, pourront rester au corps comme officiers et professeurs et y avancer ensuite, soit au choix soit à l'ancienneté, suivant un mode régulier. Ce système , aussi simple que juste , est éminemment démocratique, et cependant il confère les grades à la science, à la science qui ne se distingue plus ici de l'expérience, comme dans l'école actuelle.
Nous transformons ainsi l'école polytechnique d'une manière analogue à celle dont nous avons transformé les écoles militaires de Saint-Cyr ou de Saumur. Le système actuel dresse trois cents jeunes gens chaque année pour le métier d'officier d'infanterie ou de cavalerie; le nôtre abolit le métier, mais il fait qu'à un moment donné cent mille hommes se rencontreront pour le remplir. Le système actuel a deux écoles , Tune plus savante, l'autre plus brutale , où les fils de famille obtiennent par concours le privilège des commandements militaires. Le nôtre a deux écoles aussi, mais qui s'ouvrent aux enfants du peuple tout entier. Tous indistinctement peuvent être officiers et généraux en sortant de la première , si l'élection les désigne ou si l'administration les distingue. Les plus aptes de la seconde commandent dans les corps spéciaux ou professionnels.
En terminant cette exposition d'une organisation toute nouvelle de la force publique, nous ne proposerons pas pour la compléter un système de discipline militaire. Nous demanderons seulement le droit commun pour les délits communs, et pour les délits spéciaux un droit spécial fixé législativeraent avec la sanction du peuple. Et nous protesterons contre le code sanglant qui régit aujourd'hui l'esclavage militaire.
PROJET SOMMAIRE
1. Tous les citoyens d'âge militaire sont soldats pour la défense de la patrie.
2. Ils se classent suivant leur âge en divers bans, qui ne marchent que .successivement en cas de guerre nationale.
3. En tout temps, tous les citoyens, sans exception d'aucune sorte, doivent, à un âge déterminé, un service d'instruction militaire.
SERVICE d'instruction.