I — LE CADRE ECONOMIQUE
L'Allemagne d’après-guerre fut livrée aux luttes ardentes des partis politiques où la tendance socialiste, communiste et internationale semblait vouloir s'imposer. Parmi ceux-ci, le Parti allemand des travailleurs fut constitué à Munich. Dès 1919, Hitler . y prend une importance considérable et réunit autour de lui les mécontents du traité de Versailles et de la paix de Brest-Litovsk. Son programme tient dans les fameux « vingt-cinq points » socialistes nationaux et anticapitalistes.
Jusqu'en 1929, le parti hitlérien, avec des FLlures diverses (le putsch de Munich et l’emprisonnement du chef), s'agrandit et s'impose fortement, sans s'exprimer dans le cadre des institutions nationales; mais à partir de cette époque le national socialisme parvient au pouvoir : il s’organise et met au point une doctrine originale, éloignée à la fois du capitalisme et du socialisme international : le National Socialisme Allemand.
Deux buts doivent tout d’abord être atteints. L'un négatif, la lutte contre le socialisme démocrate. Le second, constructif, l’organisation de la grosse industrie, point névralgique de l’Allemagne.
Q) La guerre au parti social démocrate se concrétise en atta-
quant, sur leur propre terrain, les célèbres «syndicats libres »
allemands, à peu près tout-puissants et les coopératives de con-
sommation, par la création de cellules nazi d'entreprises, à caractère politique. En mai 1933, le Docteur Ley, dans un coup de main hardi, s'empare des locaux des syndicats libres et fait emprisonner les dirigeants. Sur les explications fournies par le Gouvernement, tous les syndicats d'employés et d'employeurs font leur soumission au profit de la nouvelle doctrine.
b) Il fallait, dans des délais rapides, construire sur le see économique et singulièrement dans le domaine capitaliste de la grande industrie. Ce fut là création des « Stand », sorte d’« états » dans l'Etat, sans prérogative politique et constituant des subdivisions à caractère corporatif. Le stand en utilise la technique sans en accepter intégralement le système. Il substitue l’organisation à la libre concurrence en groupant les activités éparses en une sorte d'organisme supra-professionnel. Comme corollaire, la lutte des classes repoussée par la doctrine nazi fait place à la collaboration et à l'entente entre patronat et salariat.
Quatre étapes furent nécessaires pour mener à bien cette œuvre.
— Avant janvier 1934, le Front du Travail, « Arbeitsfront », fondé le 11 mai 1933, ne possédait que des attributions vagues, à caractère éducatif et national. Il s’efforce de jeter les fondements juridiques du nouvel ordre social. |
— Le 20 janvier 1934 marque l’avènement du régime national socialiste du travail par la promulgation de la Charte fondée sur les principes du régime.
La cellule première est la «communauté d'entreprise » groupée, autour du chef ou « Führer » dans un esprit de solidarité nationale orientée vers le bien suprême du pays, opposée à la lutte des classes.
De la communauté émane un organe représentatif de 2 à 10 membres, selon que l’entreprise comprend un nombre d'ouvriers inférieur ou supérieur à 20 : c’est le « Conseil de Confiance », élu sur une liste dressée par le parti, d'accord avec le chef d'entreprise. Si l'entente ne peut être réalisée, celle-ci est établie par le représentant local de l'Etat, le Commissaire du Travail, arbitre officiel dont l'importance et l'influence est décisive sur toute la vie sociale et économique des communautés soumises à son contrôle.
Enfin, tout conflit individuel entre patron et ouvrier est du
ressort du «Tribunal d'Honneur Social», composé d’un représentant de chaque partie, sous la présidence d’un magistrat professionnel. Les sentences peuvent aller jusqu’à la révocation soit de l’ouvrier, soit même du patron.
A cette date, et pour couronner cette réforme, se place la réorganisation du «Front du Travail».
Désormais composé de 18 branches, il groupe les communautés d'entreprises articulées sur la base d’une organisation régionale : et provinciale. Suivant le principe même du Front du Travail, tout travailleur en est membre: patrons, ouvriers, employés, agents de maîtrise. Un chef possède la haute direction de toute l'organisation, du haut en bas de la pyramide : le Docteur Ley, chef du Front du Travail. i
Vers la même époque (27 novembre 1934), le Docteur Schacht procède au regroupement industriel et commercial par la fondation de quatre « groupes » majeurs intéressant : l'Industrie, l’Artisanat, Commerce - Banque et Assurance, production de l'énergie. Ceux-ci sont à leur tour divisés en groupements principaux, groupements spéciaux, sous-groupements, etc. Parallèlement subsistent les Chambres de Commerce et d’Industries Régionales et Nationales.
Celles-ci et les groupements nouvellement créés trouvent une représentation commune au sein de la Chambre d'Economie du Reich, composée de chefs nommés par le pouvoir central et assistés de Conseils Consultatifs. e
Selon le Docteur Schacht, il n’existe aucun antagonisme entre la Chambre d'Economie, qui poursuit une politique économique, et le Front du Travail, chargé d’un rôle social.
— L'Union devait cependant se faire par la création du Conseil National du Travail et de l'Economie qui se compose dès membres du Conseil de la Chambre d'Economie et de ceux du Conseil de Direction de l’Arbeitsfront.
Le principe de la parité employeurs-salariés est respectée à chaque échelon, dans chaque organe directeur.
Une représentation provinciale et régionale du Front permettent les échanges de vue sur les questions politiques et sociales, en présence, éventuellement, des Commissaires du Travail.
En fait, il existe quatre groupements :
— L'Arbeitsfront, corps mixte patrons-ouvriers ;
— La Chambre d'Economie, à caractère économique ;
— Le corps des Commissaires du Travail, représentant l'Etat ;
— Diverses administrations d'Etat à organisation autonome:
Mais les véritables réalisations corporatives allemandes ne sont pas là. Elles se manifestent dans trois domaines différents, mais obéissant à des nécessités qui ne peuvent s’accommoder du cadre rigide que nous avons décrit. Il s’agit de l’« Agriculture », de l’« Artisanat » et des manifestations-de l'esprit groupées sous le terme général de « Culture ».
— La paysannerie allemande, comme d’ailleurs celle de tous les pays anciens, est fondée sur une très forte tradition antilibéraliste dont les principes s’accommodent des axiomes corporatifs : forte constitution familiale à caractère patriarcal, absence de lutte des classes, importance vitale, exigeant un meilleur rendement par un aménagement de la production.
Cette tendance à fait l’objet, de la part du mouvement national socialiste, d’un soin particulier : l'institution d’un majorat agricole insaisissable et inaliénable à conféré aux paysans de pure race germanique un privilège de.sécurité et de ‘transmission destiné à renforcer la cohésion et l'esprit de corps (1).
Walter Darre et le Conseil National de l'Agriculture, fondé Île 4 avril 1933, organisèrent la « Corporation Alimentaire », embrassant dans un même groupement, l’agriculture proprement dite et les industries annexes de transformation. Les subdivisions corporatives en «paysanneries », «cercles» et «pays» donnent à Fensemble de cette organisation une structure solide et forte aui permet une surveillance exacte de la répartition et une amélioration incessante des moyens de culture.
Chaque échelon, conformément au «Führerprinzip >» comprend un «chef >» et un conseil divisé en sections ; le ministre de l’agriculture peut procéder à la constitution de groupements par produit, tel celui des Moulins formé le 16 octobre 1934.
Les prix sont fixés par la corporation ou les syndicats agricoles, sous le contrôle de l'Etat.
— La loi du 29 novembre 1933 et l’ordonnance du 15 juin 1934 organisent l'artisanat sur le principe de la surveillance des métiers par «l'inscription au registre » et la délivrance d’un « brevet de maîtrise > ou d’une autorisation spéciale pour la formation des apprentis. La profession est donc strictement réglementée. Elle
(1) Conférer les nouvelles lois françaises sur le « bien de famille » et les règles de succession,
est de même hiérarchisée par la création de « Corps de Métiers », dirigé par un Führer assisté d’un conseil. Les Corps sont réunis en «Chambres », puis en Chambre Nationale des Métiers.
— La loi du 22 septembre 1933 instituait. une «Chambre de Culture du: Reich », présidée par le ministre de la Propagande, le Docteur Goebbels, et composée de 6 Chambres Corporatives, groupant en associations obligatoires le théâtre, la littérature, les arts plastiques, la musique, le cinéma (production et diffusion). Le ministre est assisté d’un Conseil et nanti d’attributions de nature réglementaire selon lesquelles il possède tout pouvoir d'organiser la profession, de procéder à l'ouverture de nouveaux établissements, à la fermeture de ceux existant précédemment.
De quel esprit est animé l’ensemble de cette organisation encore plus stricte que la structure italienne ? L'âme nationale-socialiste est une âme de partisan, soumis intégralement, violemment, au seul intérêt de l'Etat. Le nazisme n’exagère en aucune façon les termes de son expression lorsqu'il se dit l’âme de l'Etat Allemand. Porté par un amour tout-puissant pour la Patrie et un dévouement absolu à ses nécessités, si dures que soient ses exigences, le National-Socialisme allemand se présente comme une immense organisation uniquement créée dans le but d'augmenter la puissance de l'Allemagne et sa liberté d’action à l’égard des autres nations. Ce lien national domine tout : le marché intérieur, en restreignant les importations au profit de la production nationale; le marché extérieur, en l’orientant par le moyen de « pactes » particuliers vers une politique commerciale d'échange et de réciprocité; la politique financière, par la priorité donnée à l'Etat sur tous les capitaux disponibles. Ainsi la loi sur les Sociétés par actions institue-t-elle le remploi obligatoire du. superdividende en emprunts d'Etat; d’autres décisions accompagnent les dégrèvements consentis d'emprunts forcés. Enfin les prix cessent d’être l’expression de l’état d’un marché, le baromètre d’un échange, pour devenir l'instrument d’une politique entre les mains de l'Etat, au service du peuple, du « Volk », entité nationale suprême. Capital et main-d'œuvre doivent être essentiellement mobiles et interchangeables. Eux aussi deviennent un pion de l’échiquier national, destiné à se porter sur le champ au secours de l’activité la plus défavorisée ou jugée d'importance primordiale.
Le « Volk » détermine la politique économique de l’Allemagne, les « stand » renseignent sur les besoins réels et permettent l’éta-
blissement des mesures utiles pour le contrôle du « Staat » (Etat) à caractère socialiste, c’est-à-dire guidé par les besoins du « Volk ». Le cycle est ainsi complet, logique, hiérarchique et organisé. Le Portugal salazarien entend soumettre ses nationaux aux principes d’une règle morale et d’une collaboration complète sous le signe national. L'Italie fasciste veut subordonner tout intérêt particulier à la réalisation des fins nationales conçues par le parti. L’Allemagne nazie identifie individu et Etat, celui-là étant un représentant de celui-ci, un soldat du pays à chaque instant entièrement et complètement disposé à se sacrifier pour lui, au besoin jusqu’à la mort. l |
L'Allemagne est ainsi le seul vrai Etat totalitaire, dans le sens plein et significatif du terme : l’Etat est tout.
Le libéralisme démocratique dit : « L’individu est roi et l'Etat n’a d'autre but que la réalisation de son bonheur d’individu ». Le planisme communiste prétend : « L’Individu n'existe pas; seul l'Etat, immense machine, possède et dirige tout et a seul droit de vie ». Le national-socialisme allemand énonce : « L’individu est la suprême expression de l’Etat qu’il sert aveuglément, comme celuici, à son tour, le sert en tant que membre de la collectivité natio-
nale ».