I. — Prédominance de la notion d'individu
le libéralisme économique
Dans la logique du système, il paraît séduisant pour la raison d’instituer l'individu, fraction initiale de la Société, comme point de départ, agent et aboutissement de la vie collective; puisque l’homme est un animal social et que sa nature lui interdit l’existence isolée, que cette contrainte qu’il s'impose par la vie en corps
(1) V. Michaël Manoïlesco. Le Siècle du Corporatisme.
se limite aux seules exigences impératives du Contrat Social. Pas de limitation qui ne soit strictement indispensable à la vie en
* commun et pour toute activité qui ne met pas directement en
péril le principe même de la Société, la liberté individuelle demeure la règle.
En d’autres termes, l'individu, « l’homo œconomicus », reste libre
. d’obéir à son propre instinct, à son intérêt suscité par ses besoins
ou ses passions. De la somme de toutes ses réactions diverses et opposées doit sortir un équilibre économique fait de l'unité dans la divergence, de la cohésion dans l’infinité des oppositions particulières. C’est le principe de l’auto-équilibre économique du marché qui adapte à tout instant l'offre à la demande en créant le Prix, indication mathématique de cet équilibre (1).
La force de ce système, qui agit au cours du XIX° siècle et au début du XX°, son extraordinaire popularité et son immense succès, résident dans sa simplicité. Aucune intervention extérieure et autoritaire ne s'impose. Bien plus, le trouble qu’elle apporterait à cet «équilibre » de funambule risquerait de provoquer une chute néfaste. La seule politique susceptible de porter des fruits est celle
du « laisser faire, laisser passer », abstention absolue de l'Etat
dont le rôle, du point de vue économique, se limite au maintien de l’ordre, à la protection du système autorégulateur qui produit lui-même son contre-poison, qui lutte contre chaque oscillation du fléau de la balance par un mouvement semblable du bras opposé.
Aussi longtemps que les conditions économiques furent celles qui régnèrent au temps des grands théoriciens du libéralisme, à l’époque de Ricardo et de Smith, tant que l’Europe joua son rôle de continent industriel distributeur, sans concurrence, de produits fabriqués, tant que les pays neufs comme les Etats-Unis, les Indes, le Japon, durent faire appel au vieux continent pour obtenir un outillage économique, la seule règle de production semblait être la recherche du plus grand rendement au meilleur prix de revient. Les débouchés pratiquement infinis, justifiaient une concurrence illimitée qui effectuait elle-même sa propre épuration. Avec la liberté, l'initiative individuelle appelait le progrès. Les crises cycliques, endémiques pouvaient être considérées comme uñ repos nécessaire, ou tout au moins une période difficile prélude d’un
(1) V. Ricardo, Adam Smith, Colson et l'école du libéralisme économique.
temps de prospérité retrouvée et accrue. Le chômage qui naissait aux mauvaises époques alimentait l’essor du renouveau économique consécutif à la crise. Reconnues par les détenteurs du : système, elles.étaient adoptées par lui comme un mal nécessaire, facteur d'épuration et d'hygiène. L
Mais de la perfection, de la délicatesse même des rouages devait naître leur ruine. Ce progrès que le libéralisme individualiste avait tellement favorisé se retourna contre son auteur avec une force accrue. Les pays consommateurs devinrent, à l’exemple de l’Europe et sous son impulsion, eux-mêmes producteurs. Iis cessèrent de faire appel aux produits fabriqués par les anciens peuples industriels, ce qui est déjà troublant, et ne tardèrent pas à imiter leur essor en apportant sur le marché des produits fabriqués à des prix de revient très inférieurs à tous ceux précédemment pratiqués. Une main-d'œuvre très bon marché, un niveau d'existence inférieur à celui de l’Europe, des moyens de production inconnus, amenaient une pléthore de marchandises que la consommation était inapte à absorber. La lutte devenant inégale et meurtrière, les peuples songèrent à se protéger et s’entourèrent de barrières douanières, en limitant les importations et en appliquant le < clearing », méthodes qui ne firent qu'aggraver le mal en l’exaspérant et en augmentant sa virulence.
* Parallèlement, sur le marché intérieur, la concurrence effrénée obligea la production à s'organiser en faisant appel à des moyens puissants, mais déloyaux envers le système économique en vigueur; intégration et concentration destinées à tuer la concurrence en abaissant le prix de revient et en augmentant les possibilités de production, monopoles, de fait ou de droit, extorqués par des intérêts particuliers despotiques à um Etat sans autorité ou exploités par les Pouvoirs Publics eux-mêmes attirés par la possibilité de gains anormaux et certains.
L'équilibre du marché se trouve rompu. L'offre ne se soumet plus à la demande; les prix fixés arbitrairement par les trusts et les holdings accablent les consommateurs. La pléthore de produits. amène des crises plus graves et plus longues; le chômage chronique ne se résorbe plus et le miveau des prix, sans cesse em élévation, appelle une surenchère ruineuse et chaotique. La règle est faussée dans sa pure conception primitive et les inconvénients subsistent seuls dans une économie qui ne peut s'adapter aux exigences nouvelles.
C’est la faillite du système, reconnue par les esprits les plus perspicaces bien avant le bouleversement actuel.
Les imaginations sont en éveil, à la recherche d’une solution adéquate et d’aucuns se penchent avec sollicitude sur les vestiges de l’ancienne grandeur, désireux de retrouver dans ces ruines les splendeurs d'antan, la force productrice et la puissance de progrès qui firent la vogue du libéralisme. Ce replâtrage courageux prit son sens le plus représentatif dans le mouvement du néo-libéralisme dont l'Américain Walter Lippmann se fit le champion et que défend en France le Professeur Louis Rougier (1). Sa doctrine, dans ses traits caractéristiques, cherchait un compromis entre ce qu'il considérait comme l’essence intangible et immuable des lois économiques libérales et le moteur indispensable de l'intérêt personnel, d’une part, et la nécessité d’un Etat fort intervenant parfois avec brutalité pour corriger les lacunes du système et protéger les règles essentielles. Walter Lippmann accepte et préconise même la monnaie dirigée, la police des marchés, la réforme sinon la suppression des Sociétés Anonymes (2).
Pour intéressantes qu’elles puissent paraître, ces tentatives, qu'il ne nous appartient pas d'exposer en détail, n’ont pas dépassé le stade des vues de l'esprit avec la part de flottement et d’incertitude que comportent les théories qui n’ont pas subi l'épreuve des faits. s