Chaque degré ajouté à l’énergie de la puissance
humaine est le résultat de la découverte, soit de quelque I
nouvel agent, soit de quelques combinaisons efficaces '
des agents connus.
Il est donc plus correct de dire que ces forces sont i
économisées plutôt que produites par ceux qui les dé- j
couvrent ou qui les inventent. La voie du progrès dans I
l’économie de la puissance est de scruter le domaine de la nature ou de simplifier l’usage que nous faisons des agents que nous nous sommes appropriés déjà. Nous pouvons seulement épargner les moyens qui sont à no- tre disposition, en obtenir un meilleur effet, ou adapter à notre usage d’autres ressources jusqu’alors dilapidées ou négligées. En un mot, le perfectionnement des procédés enlève plutôt des obstacles à l’emploi d’une force, qu’il n’ajoute à son intensité. Puisque la perfection des procédés chimiques ou mécaniques ne peut aller au delà dufpoint où seront vaincues toutes les difficultés qui s’opposent à l’effort de la puissance humaine ; puisqu'il »
nous est permis de supposer que l’esprit ingénieux de l’homme peut et doit arriver à surmonter tous les obstacles physiques, nous pouvons en conclure que l’exercice de la puissance humaine, lorsqu’elle se sera élevée au plus haut degré qu’elle puisse atteindre, parviendra à
DE l’industrie. 35
un champ d’action supérieur au conflit des difficultés matérielles. Il nous faut bien alors reconnaître que la véritable sphère où devra s’accomplir l’acte de la puissance humaine est celle de la jouissance. S’imaginer, alors que tous les empêchements seraient enlevés, que dans l’emploi de notre puissance il n’y aurait plus ni tâche ni devoirs à accomplir, serait abaisser l’homme au niveau de la brute, qui n’a d’autre effort à remplir que celui de son instinct pour satisfaire à ses besoins. La tâche propre à l’homme et les devoirs qui lui conviennent ne peuvent être limités à sa lutte contre les difficultés qu’il est destiné à surmonter ; et ces difficultés que l’économiste considère comme de véritables obstacles au progrès peuvent n’avoir aucune valeur en morale (1 ) . Quoi qu’il en soit pour l’économie politique, ces difficultés sont un champ de bataille où l’intelligence humaine devra tôt ou tard être victorieuse; et l’homme pourra jouir de l’accumulation des richesses qui lui sont réservées, lorsque tous les empêchements qui en préviennent l’appropriation auront disparu.
5. Il découle de la nature même de la puissance humaine qu’elle n’est pas, comme la force des animaux, restreinte à un organe particulier du corps ou à quelque instrument naturel ou artificiel; ni le front comme chez
(i) Nous ne saurions, à quelque litre que ce soit, accepter une telle proposition. Certes, la disparition des obstacles économiques, même matériels, au développement de la puissance humaine possède une valeur incontestable en morale. Ventre affamé n’a point d’oreilles, dit la sagesse des nations; et nul ne contestera qu’il est plus facile d’être honnête, vertueux, moral, hors de la lutte contre les besoins que sous la pression de l’adversité. C’est ainsi que le bien-être matériel est une des conditions les plus efficaces de la moralisation des peuples.
l’image de son créateur. La faculté de discerner les moyens par lesquels il peut aider à ses fins est l’origine de sa souveraineté sur la terre. Doué de cette faculté , il est jeté nu dans le monde au milieu du conflit imposant des forces animales, chimiques et mécaniques ; et ce qu’il en soumet, ce qu’il s’en approprie dans les réservoirs immenses de la nature, forme sa part de l’héritage.
4. Chaque degré ajouté à l’énergie de la puissance humaine est le résultat de la decouverte, soit de quelque nouvel agent, soit de quelques combinaisons efficaces des agents connus.
Il est donc plus correct de dire que ces forces sont économisées plutôt que produites par ceux qui les découvrent ou qui les inventent. La voie du progrès dans l’économie de la puissance est de scruter le domaine de la nature ou de simplifier l’usage que nous faisons des agents que nous nous sommes appropriés déjà. Nous pouvons seulement épargner les moyens qui sont à notre disposition, en obtenir un meilleur effet, ou adapter à notre usage d autres ressources jusqu alors dilapidées ou négligées. En un mot, le perfectionnement des procédés enlève plutôt des obstacles à l’emploi d’une force, qu’il n’ajoute à son intensité. Puisque la perfection des procédés chimiques ou mécaniques ne peut aller au delà dufpoint où seront vaincues toutes les difficultés qui s’opposent à l’effort de la puissance humaine ; puisqu’il nous est permis de supposer que l’esprit ingénieux de 1 homme peut et doit arriver à surmonter tous les obstacles physiques, nous pouvons en conclure que l’exercice de la puissance humaine, lorsqu’elle se sera élevée au plus haut degré qu’elle puisse atteindre, parviendra à
un champ d’action supérieur au conflit des difficultés matérielles. Il nous faut bien alors reconnaître que la véritable sphère où devra s’accomplir l’acte de la puissance humaine est celle de la jouissance. S’imaginer, alors que tous les empêchements seraient enlevés, que dans l’emploi de notre puissance il n’y aurait plus ni tâche ni devoirs à accomplir, serait abaisser l’homme au niveau de la brute, qui n’a d’autre effort à remplir que celui de son instinct pour satisfaire à ses besoins. La tâche propre à l’homme et les devoirs qui lui conviennent ne peuvent être limités à sa lutte contre les difficultés qu’il est destiné à surmonter ; et ces difficultés que l’économiste considère comme de véritables obstacles au progrès peuvent n’avoir aucune valeur en morale (1). Quoi qu’il en soit pour l’économie politique, ces difficultés sont un champ de bataille où l’intelligence humaine devra tôt ou tard être victorieuse; et l’homme pourra jouir de l’accumulation des richesses qui lui sont réservées, lorsque tous les empêchements qui en préviennent l’appropriation auront disparu.
5. Il découle de la nature même de la puissance humaine qu’elle n’est pas, comme la force des animaux, restreinte à un organe particulier du corps ou à quelque instrument naturel ou artificiel ; ni le front comme chez
(1) Nous ne saurions, h quelque litre que ce soit, accepter une telle ► proposition. Certes, la disparition des obstacles économiques, même
matériels, au développement de la puissance humaine possède une valeur incontestable en morale. Ventre affamé n’a point d’oreilles, dit la sagesse des nations; et nul ne contestera qu’il est plus facile d’être honnête, vertueux, moral, hors de la lutte contre les besoins que sous la pression de l’adversité. C’est ainsi que le bien-être matériel est une ^ des conditions les plus efficaces de la moralisation des peuples.
-'fj*
le taureau, ni les épaules comme chez le cheval, ni les membres digitaux comme chez la race féline ne peuvent être désignés chez l’homme comme le siège de sa puissance. L’habileté acquise par l’exercice d’un organe corporel ne peut dès lors être considérée comme un mode économique d’atteindre le but. La puissance humaine n’est limitée à aucun instrument, à aucune force naturelle spéciale. Ni la terre, ni l’eau, ni la vapeur, ni les agents chimiques ne peuvent être considérés comme le siège exclusif de la force. La raison humaine dispose de toutes les forces de la nature, de toutes les combinaisons de l’art. Sa puissance n’est pas non plus irrévocablement attachée à une de ces combinaisons sociales auxquelles l’homme a recours sous l’empire de la nécessité, ou par lesquelles il cherche à satisfaire à ses aspirations vers la puissance. Une combinaison politique peut être un moyen de puissance, tant que les circonstances auxquelles elle doit son origine se maintiennent ; mais les arrangements qui en résultent ne peuvent rester invariables, ni demeurer utiles d’une manière permanente.
L’homme n’est pas seulement ùn être doué de puissance, il est par-dessus tout un agent libre. Sur sa liberté originelle est basée sa responsabilité, qui est toute individuelle ; il ne saurait être libre si dans l’exercice de sa puissance il était enchaîné à l’usage de quelque instrument ou de quelque combinaison particulière.
6. J’ai fait observer que l’homme doit atteindre ses fins, par le concours d’agents secondaires. On trouvera la confirmation de ce précepte dans la distinction bien connue qui existe entre l’espèce humaine et le reste de la création animale. Aucun des animaux, si ce n’est
DE l’industrie.
^ 1 homme, n emploie un outil pour travailler j par consé-
quent, aucun des actes des animaux ne prouve de leur
Ipart un calcul de raisonnement. De la part de l’homme, au contraire, tout acte exige l’appréciation de la convenance des moyens qu’il met en œuvre, et l’exercice de sa raison est indispensable à tout ce qu’il fait. ji Nous pouvons conclure de ce qui précède, que la su-
I périorité de puissance a été donnée à l’homme afin
qu’il pût disposer, pour la satisfaction de ses désirs, d’un , plus grand nombre de choses et d’objets différents de ceux que recherchent les animaux.
Comme dans la nature les moyens sont admirable- I ment et exactement appropriés à leurs fins, nous devons
i en déduire que le , plein exercice de la puissance hu-
1 maine, et que la jouissance complète des bénéfices qui
lui sont afférés sont indispensables à l’homme pour qu’il se trouve placé dans la position qui lui est propre. Il est douloureux et humiliant pour l’homme qu’on circonscrive l’étendue des avantages auxquels il est appelé, qu’on lui retranchedes jouissances parmi celles que produisent ces avantages ; car ainsi l’on pose des limites à sa puissance intellectuelle.
L’état de dégradation physique le plus absolu est celui auquel arrive l’homme qu’on force à travailler pour ses semblables cominé un instrument inintelligent. Les hommes ont toujours été réduits à cet état là où l’esclavage existait ; c’est que l’esclavage se base sur une fausse appréciation de la puissance humaine : si l’on avait reconnu que cette puissance est intellectuelle dans son essence, l’esclavage n’aurait jamais existé. L’état de dégradation morale le plus absolu où tombe la société est celui où l’homme respecte assez peu son semblable
38 ORGANISATION NATURELLi:
et apprécie assez peu son concours pour le détruire volontairement.
7. La preuve la plus convaincante qui puisse être donnée de l’erreur où l’on tombe lorsque l’on considère la force corporelle de l’homme comme un instrument de puissance, c’est que celte force est pour ainsi dire insignifiante lorsqu’elle s’exerce sans le concours d’un outil ou d’une machine quelconque. La simple force corporelle d’un ouvrier est, de toutes les forces, celle qui vaut le moindre prix. Un esclave, si l’on ne peut lui fournir un outil pour aider à son travail, n’est plus qu’une charge pour celui qui le possède. Le salaire que reçoit l’ouvrier s’élève ou s’abaisse proportionnellement à Tutilité de l’instrument qu’il s’entend à mettre en œuvre. Le travail du timonier est plus salarié que celui du simple matelot ; celui du capitaine l’est plus encore. Il est difficile, eu égard aux vues encore confuses qu’on possède sur cette matière, de déterminer les proportions exactes suivant lesquelles le travail est récompensé: l’emploi le plus économique de la puissance amènera cependant à baser sur le principe que nous avons établi la graduation universelle des salaires. Il serait faux d’avancer que l’homme qui ne livre que de la force musculaire ait droit, en échange, à une rémunération égale ou même plus forte que celui qui parvient à s’exempter de travail corporel ; en effet, la force du corps étant l’agent le plus faible de la puissance humaine, la raison de l’homme lui enjoint de se rendre capable d’employer des moyens plus efficaces. La rémunération des hommes qui savent employer des agents intermédiaires pour parvenir à leurs propres fins ou pour servir celles des autres doit être en raison de leur capa-
DE l’industrie. 39
cité à s’affranchir eux -mêmes du travail corporel. Un simple calcul économique montre que là où il y a le plus de produits, il y a aussi le plus à partager entre les producteurs.
8. La nécessité d’employer le travail manuel forcé résulte soit de l’ignorance, qui ne permet pas d’imaginer des procédés mécaniques propres à y suppléer, soit de l’indolence, qui fait qu’on se contente de ses résultats.
Ce dernier cas était celui surtout qui prédominait dans l’antiquité, où la proportion considérable d’esclaves que maintenait chaque État donnait aux citoyens libres l’avantage d’être exemptés du travail manuel.
L’exemple de l’antiquité était plus fort dans les premiers âges des temps modernes que les préceptes du christianisme, avec lesquels d’ailleurs s’accordaient peu les pratiques de l’Église romaine. Les luttes qu’eurent à soutenir les cités italiennes contre les papes et contre d’autres pouvoirs temporels, dans l’intérêt de leur liberté, montrent assez à quelles difficultés étaient assujetties les aspirations de l’esprit dans le moyen âge. Avant qu’elles fussent subjuguées par le despotisme, les nations italiennes eurent à peine le temps de communiquer aux cités Allemandes et Néerlandaises les inventions qu’elles avaient directement importées de l’Orient, ou dont elles avaient obtenu les secrets en Asie.
La sécurité dont jouirent les corporations urbaines pendant une certaine période facilita la mise en pratique industrielle de ces inventions, et elles jetèrent les fondements de l’affranchissement intellectuel qui s’accomplit dans l’âge suivant.
Mais le dernier siècle seulement, celui où nous sommes, nous a fait acquérir la confiance que nous mar-
> 1 li ;
if
chons dans la bonne voie, dans celle qui nous conduit à la conscience pleine et entière de la puissance que nous pouvons conquérir en substituant le travail des machines au travail corporel de l’homme.
Nous n’avons aucune raison de redouter que le travail vienne, à manquer si nous parvenons à enlever les obstacles à la liberté humaine qui condamnent aujourd hui les hommes à se livrer à des occupations serviles. Le besoin d’activité se fait le plus sentir pour l’homme, au contraire, lorsque ses aspirations cessent d’être paralysées par la contrainte ; la nécessité hygiénique des exercices corporels et l’activité mentale que détermine
I espérance du succès donnent naissance à un travail volontaire et allègre, bien plus productif que celui qu accompliraient des hommes asservis à la glèbe de l’ignorance. L’exemple des anciens Grecs et celui des classes émancipées de tous les temps montrent que les entreprises chevaleresques ou guerrières se sont toujours accomplies lorsque le travail n’était pas une nécessité.
II n'y a aucune raison de penser que les occupations qui, sous l’empire de la nécessité, portent un stigmate humiliant ne puissent être considérées comme des exercices attrayants pour l’esprit ou pour le corps , en supposant qu’aucune contrainte n’y fût plus attachée.
Nous voyons tous les Jours des exemples de pareilles métamorphoses. La différence de considérations que nous attachons à l’exercice de la rame, lorsqu’elle est maniée par un galérien ou par le vainqueur d’une régate, nous donne un exemple du revirement qui pourra s’effectuer lorsque les machines nous auront sauvés de la nécessité du travail manuel. L’animation que causent les jouissances remplacera le dégoût qu’inspirent les
DE l’industrie.
occupations serviles sous le joug de la nécessité auquel nous sommes soumis. Un autre contraste qui ne peut certes pas être mis en dehors des spéculations économiques nous eût été fourni par la comparaison du travail forcé avec celui que les hommes entreprennent librement sous l’influence des passions (1).
9. L’association nous fournit les éléments du progrès le plus rapide dans l’économie de la puissance.
La combinaison des efforts intellectuels d’un nombre quelconque d'hommes qui se réunissent librement pour accomplir une œuvre produit une puissance de beaucoup supérieure à celle que fournirait la somme des efforts isolés de ces hommes. La puissance que nous commandons augmente dans une progression rapide et suivant une raison constamment croissante, en proportion du nombre d’hommes qui s’unissent pour atteindre un but commun. Les tendances sociales de l’homme se basent sur l’expérience de cette vérité. Un bon système économique est donc en même temps un bon système social; mais pour qu’il soit efficace, il faut qu’il ait été choisi librement par ceux-là qui y sont soumis. Il ne peut y avoir d’économie ou d’organisation de pouvoir acceptable pour l’homme, contre le vœu du plus noble de ses attributs, le libre arbitre. Le nom à’ Économie politique (§ 1) dérive du mode d’association le plus géné-
(1) On pourrait croire ici que l’auteur se montre disposé k accepter la doctrine du travail attrayant préconisé par Fourier. 11 y a cependant une grande différence entre leur manière de voir : pour Fourier le travail attrayant résulte d’une organisation artificielle et poussée jusqu’aux dernières limites de l’exagération ; tandis que pour M. Banfield l’attrait du travail résulte de la jouissance de la plus grande somme de liberté matérielle possible, en un mot, de l’affranchissement du corps humain. E. T.
râlement adopté dans les États ou dans les combinaisons politiques. Un État n’est pas autre chose qu’une association pratiquée entre les hommes, pour parvenir à un but commun, but qui d’ailleurs peut être atteint suivant des circonstances différentes, selon les variations des moyens que l’état des connaissances humaines fournit pour y parvenir. C’est pour cela que l’histoire nous offre une série constante de variations dans l’étendue et l’organisation des États : variations qui peuvent être généralement attribuées à la masse correspondante des connaissances acquises, qui, selon qu’elle est plus ou mains forte, amèné des différences dans les besoins des hommes et dans les moyens qu’ils ont de les satisfaire. Les divisions politiques peuvent donc être considérées comme arbitraires ou comme dépendantes des nécessités momentanées de 1 homme. Ainsi elles n’offrent point de bases certaines aux transactions économiques (1). Les principes de l’économie politique conservent leur vérité dans tous les cas, pour les États grands ou petits, et leur efficacité ne peut être mieux démontrée que lorsque tous les États se réunissent dans un effort commun pour arriver au bienêtre de l’humanité. Il n’est donc pas plus rationnel de concevoir pour une nation un système exclusif d’économie politique distinct de la science générale, qu’il ne le serait de l’admettre pour un couvent, pour une commune ou pour une famille.
Les divergences économiques exclusives à un État peuvent remplir un objet momentané, comme autrefois l’ont
(I) L’organisation artificielle des nations change avec les temps et avec les lieux ; les lois naturelles qui président à leur entretien et opèrent leur conservation sont les mêmes dans tous les pays et à tontes les époques. J. B. Say, Cours complet, 1, p. 2.
fait les associations conventuelles; et, on peut le comprendre, comme, sous certaines circonstances oppressives, des associations communales exclusives ont pu devenir en quelque sorte avantageuses. Mais ces restrictions à la loi naturelle de l’association, qui se base sur l’accroissement de puissance qu’acquièrent les hommes en s’associant, ne sont pas autre chose qu’un mal auquel on se résigne, et auquel on n’a recours que pour échapper à un mal plus grand encore.
Le monde renferme aujourd’hui des associations politiques de toutes les dimensions possibles, depuis les quelques familles qui composent une horde d’Afghans ou de Kurdes, jusqu’aux centaines de millions d’habitants qui forment l’empire chinois ou qui sont réunis sous la domination Britannique. Les lois de l’économie politique sont vraies pour chacune de ces associations et pour toutes ensemble ; elles ne dépendent point de leur étendue respective. Le nombre des contractants qui se sont réunis pour économiser la puissance par leur association ne se présente que comme un moyen et non pas comme un but aux yeux de l’économiste. La tendance naturelle de l’homme est de s’associer par grandes masses, parce que la puissance s’y économise mieux. La disposition à se séparer et à se diviser en groupes moins considérables décèle inévitablement quelque erreur dans la conduite du progrès économique d’un État, erreur qui demande de sérieuses investigations. L’étendue d’une association n’est cependant indifférente à l’économiste que lorsque celte circonstance ne présente pas d’obstacles à la formation d’associations ultérieures, et par conséquent à la multiplication de la puissance. L’objet de toute association entre des êtres raisonnables est
d’effectuer, en unissant leur |)uissance, ce qu’ils ne pourraient réaliser s’ils demeuraient isolés. Former une association dans le dessein d’en isoler les membres du reste de leurs compatriotes ou du reste de l’humanité décèle une contradiction économique flagrante; car on reconnaît d’un côté l’augmentation de puissance qui dérive de ce principe de la société, et de l’autre on rejette le principe lui-même lorsqu’il serait le plus efficace de le mettre en pratique.
Le moteur caractéristique des associations politiques modernes est purement intellectuel, il se fonde sur le langage parlé dans les différents pays; puisque la nature de la puissance humaine est intellectuelle, le langage, organe de la communication des connaissances, doit jouir, dans l’expérience économique, d’une importance extrême.
10. Si l’on peut voir une restriction de la liberté de l’homme dans la nécessité qu’il subit de s’associer pour accroître sa puissance, son droit à l’individualité des actes se manifeste par un second principe économique d’une haute portée, la division du travail. Ces deux principes étaient connus à l’antiquité (1), et leur importance a été amplement reconnue dans ces dernières années par les auteurs modernes. Les tentatives qu’on a faites pour agir à la fois suivant ces deux principes sans sacrifier l’un à l'autre ont été moins heureuses, et l’insuccès de ces tentatives a causé une bonne partie des souffrances qui pèsent sur les communautés civilisées.
Ceux qui reconnaîtront que la puissance humaine est d’essence intellectuelle arriveront facilement à conce-
(1) Platon, RépubL] édition Becker, G. 370.
voir qu’une association efficace doive résulter de l’entente cordiale de ses membres, et de la conviction profonde en chacun d’eux que la coopération mutuelle est une chose utile. Plus il est garanti de liljerté individuelle dans l’action, par le fait de l’association, plus l’association elle-même a de chances de durée. Toute forme qui imprime des distinctions arbitraires est un élément de trouble, et s’oppose à l’objet de l’association en détruisant la libre action des membres qui la composent. L’institution et la reconnaissance de lois internationales immuables, par les États de l’Europe et de l’Amérique, nous offrent un exemple de la possibilité de concilier ces principes dans le monde politique. Les confédérations Suisses et Allemandes et la constitution des États-Unis nous en fournissent également la preuve sur une plus petite échelle. Mais' en somme, chaque village, chaque association charitable, chaque manufacture vient contribuer aussi à notre démonstration. La liberté d’action de l’individu ne peut cependant combattre l’objet principal de l’association, et ne doit pas engendrer la négligence ou l’anarchie, sous peine de détruire le but de l’union (1).
(1) Une application spéciale des principes généraux établis ici par M. Banfield, à la philosophie politique, en fera ressortir suivant moi toute l’aulhenlicité. — L’homme est un agent libre dont la puissance est de nature intellectuelle. — La liaison intime des deux parties de cette proposition est évidente. — Toute puissance intellectuelle dérive du fait seul de la volonté, qui rassemble, pour les manifester par un acte quelconque, les forces immatérielles acquises déjà en vertu de celle même volonté ; or, la volonté n’est autre chose que l’expression du libre arbitre, la réalisation du choix : donc, à l’instant où l’une des deux parties de la proposition succombe, l’autre périclite également. Si l’on pouvait supposer que l’esclavage absolu existât, la puissance humaine deviendrait purement physique et bestiale ; de même, lorsque l’homme abdique sa puissance inleliecluelle pour ne se livrer qu'à sa force corporelle, sa liberté d’action, ou la volonté de la
La division du travail nous offre une bonne sauvegarde contre une telle dégénérescence ; elle engage chacun des individus réunis à atteindre l’habileté la plus grande possible dans la mise en œuvre de l’outil qui lui est propre, ajoute aux profits généraux de l’association, et encourage ainsi à en former de nouvelles. Il nous est possible de conclure avec facilité, de cette vue nécessaire d’assurer la liberté de leurs efforts à chacun des membres d’une association, qu’il ne serait possible de réunir l’humanité entière dans un même contrat et dans un effort commun au bénéfice de tous, qu’en basant cette alliance sur la plus grande dose possible de liberté d’action individuelle. Les bénéfices d’une association fondée sur des assises aussi libérales ont toujours été enseignés à l’humanité par
mettre en jeu, s’éteint à mesure. Ceci posé, la puissance humaine se multiplie par l’association ; mais pour se multiplier, elle doit avant tout se conserver, c’est-k-dire rester libre. La société ne peut donc être considérée que comme un faisceau de forces intellectuelles libres, dans lequel toute force matérielle humaine est comptée pour rien. Chacun des agents libres réunis ne doit nuire en rien à celte liberté du corps social, sur laquelle est fondée sa puissance. Ce principe complexe de liberté pour tous et pour chacun à la fois, c’est ï ordre, si bien défini par M. MichelChevalier « la liberté collective»; l’ordre assuré par la justice, qui n’est que le droit de chacun k la liberté et k ses fruits ; l’ordre assuré par l’autorité, qui n’est que la confiance spontanée accordée k une suprématie chargée de maintenir l’ordre dans ses conditions normales, et qui tombe k l’instant où, faussant l’acception de ce principe, elle déroge k la liberté. Le desideratum politique est donc l’État où la plus grande somme d'ordre est assurée par la plus grande acquisition d autorité ; les nations gravitent vers cet Étal désiré en passant par toutes les phases de formes qui y conduisent et qui correspondent aux masses successives de connaissances acquises et, par conséquent, de liberté possible, et de puissance accumulée : ces divers éléments sociaux, le libre arbitre individuel, l’ordre ou la liberté collective, la justice, l’autorité, restant toujours dans une proportion exacte entre eux, et formant dans leur ensemble la progression de la civilisation sociale qui se meut suivant la raison qu’exprime la masse des connaissances acquises, et d où résulte une somme de puissance de plus eu plus grande. E. T.
DE l’industrie.
la religion; par cette véritable religion qui nous ordonne comme un devoir moral de donner tous notre coopération individuelle à l’esprit de fraternité.
1 1 . Le propre de la puissance humaine, qui est toute intellectuelle, n’empêche pas qu’il y ait une connexion intime entre l’ordre physique et l’ordre intellectuel des besoins et des jouissances de l’homme. La classification de nos besoins résulte de ce fait, comme conséquence économique importante (1). Les premiers besoins, l’homme les éprouve aussi bien que les animaux; les angoisses de la faim et de la soif, les impressions du chaud et du froid, de la sécheresse et de l’humidité, il les ressent avec plus de vivacité qu’aucun être de la création animale (2). Ces souffrances pour l’homme sont rendues plus vives encore par la conscience qu’il possède, qu’il n’y a pas de raison pour qu’il les doive subir. L’expérience démontre pourtant que les privations des divers genres affectent les hommes à des degrés différents, suivant les circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés; la perte de certaines
(1) Platon, RépubL-, éd. Bekker, C. 5S9.
(2) Liebig déclare que la composition du corps humain, en tant qu’il fi’agit de chair el de sang, possède une identité organique complète avec le corps des quadrupèdes {Lettres sur la Ghimie^ 19) (a). T. C. B-
(a) L'identité n’est pas complète : il y a des différences notables dans la composition du sang, des tissus, de la graisse, de la cervelle, des os, etc., de rbomme, des carnivores et des herbivores ; la composition est analogue il est vrai, mais en chimie organique les plus légères différences amènent souvent des caractères tout à fait distincts : ainsi le papier et le sucre ont la même composition, sauf un atome d'eau. Souvent même des compositions chimiques identiques, ou qui nous paraissent telles dans l'état actuel de la science, appartiennent à des corps jouissant de propriétés très-dissemblables, comme la cellulose et l'amidon. Le diamètre des globules du sang, la quanti lé plus ou moins grande de phosphore dans les os ou dans la cervelle, la proportion variable des différents acides gras dans les graisses animales, leur impriment des conditions physiques et chimiques spéciales. II ne faut donc pas se hâter de dire que la matière m^mequi compose le corps de l'homme ne joue aucun rôle dans soa organisme propre, en vertu de ses particularités de composition, E. T.
jouissances est intolérable pour quelques hommes, tandis que d’autres ne s’aperçoivent pas même qu ils en sont privés. Quelques-uns sacrifient ce qui semble le plus cher aux autres, pour la satisfaction de désirs et d aspirations que leurs voisins ne comprennent même pas. Sur cette base complexe de besoins primordiaux et d’aspirations élevées l’économie politique doit construire la théorie de la production et de la consommation.
L’examen de la nature et de l’intensité des besoins des hommes enseigne à l’économiste qu’il peut trouver une base scientifique dans k chaine qu’ils forment. La première proposition de la théorie de la consommation est celle-ci : La satisfaction d’un besoin primordial amène un désir d’un ordre plus élevé ; si le désir secondaire existe avant que le besoin primordial soit satisfait, il devient encore plus intense lorsque le besoin impérieux a été calmé. La satisfaction d’un besoin primordial éveille généralement le sentiment de plusieurs privations secondaires : c’est ainsi que l’abondance d’une nourriture commune n’excite pas seulement le désir d’aliments délicats, mais encore celui de meilleurs vêtements. Les besoins du plus haut degré dans l’échelle, ceux qui se rapportent au plaisir qu’inspirent les beautés de la nature ou de l’art, sont réservés ordinairement à des hommes qui sont exempts de toutes les privations inférieures (1). Ainsi la demande et la consommation des objets qui tiennent aux jouissances raffinées a pour levier la facilité avec laquelle les besoins primordiaux trouvent à se satisfaire. G est la qu’est la clef de la véritable théorie de la valeur. S il n y avait pas de valeur relative dans les objets vers l’açqui-
(1) Ceci diffère de la dislinclion de Storch entre les besoins nalureU et les besoins factices; tous les besoins sont dans la nature. T. C. B.
DE l’industrie.
sition desquels nous dirigeons nosefîorts, l’économie politique en tant que science n’aurait aucune base certaine (1 ) .
12. L’énergie avec laquelle les besoins primordiaux sont ressentis par toutes les classes des hommes ouvre le premier et le plus vaste des marchés à la production; les occupations industrielles de chaque pays se divisent de manière qu’un bien plus grand nombre d’individus est consacré à la production des objets usuels de nourriture, d’habillement et de logement (2), qu’à celle des articles de luxe ou de jouissance intellectuelle.
Comme la proportion qui existe entre les personnes employées respectivement à ces diverses occupations ne peut être changée avec avantage qu’en affranchissant des travaux inférieurs un certain nombre d’ouvriers,
(1) L’auleur qui s’esl approché le plus près de la loi économique de la valeur est J. B. Say (1, chap. 2.) (a). 11 a saisi les phénomènes qui résultent de cette loi, mais ne les a pas rapportés à leurs causes, comme le prouve le passage suivant : « La valeur d’une chose est uue a quantité positive; mais elle ne l’est que pour un instant donné. Sa « nature est d'étre perpétuellement variable, de changer d’un lieu à « l’autre, d’un temps h l’autre ; rien ne peut la fixer invariablement, « parce qu’elle est fondée sur des besoins et des moyens de production
* qui varient à chaque minute. Cette variabilité complète les phéno-
* mènes d'économie politique ; elle les rend souvent fort difficiles à
« observer et à résoudre. Je ne saurais y porter remède ; il n’est pas en « notre pouvoir de changer la nature des choses. » On voit qu'après avoir constaté le vrai phénomène, la détermination de la loi a paru présenter à cet écrivain des difficultés insurmontables. C’est la constance de la valeur relative des objets désirables et l’ordre successif déterminé suivant lequel cette valeur s'élève qui font que la satisfaction de nos besoirfs peut donner matière h des calculs scientifiques suivant lesquels nous devons économiser, c’est-'a-dire régulariser notre puissance. T. C. B.
(2) M. Sénior adopte cet ordre (note, p. ISS.) Platon met le logement, oîxï.at?, avant rhahillement, to-tt. A’o^xtoî, Polit. éd.Bekker.
(a) Avant Rossi et Fr. Baslial, qui en ont le mieux défini la portée.
pour les pouvoir employer dans une sphère plus élevée, toute l’économie de cette pro[»ortion est liée à l’augmentation de la puissance productive dans les travaux inférieurs. Telle est la tendance de toutes les inventions mécaniques et chimiques. Mais pour que ce but soit pleinement rempli, il faut que les procédés de la substitution des forces naturelles à celles de l’homme arrivent d’abord à augmenter la facilité de satisfaction des besoins primordiaux ; alors, le bon marché des denrées de première nécessité entraîne la possibilité de rémunérer le travail libéré, et dirigé vers la production nécessaire à des besoins d’un ordre plus élevé.
Ainsi le progrès de l’activité de la puissance humaine dans sa sphère véritable, celle de l’effort volontaire, dépend de la satisfaction des besoins inférieurs de l’homme. L’enlèvement de chaque obstacle qui embarrasse notre marche vers cette position supérieure doit être l’objet de la plus vive sollicitude et doit limiter les spéculations économiques dans l’état actuel de la civilisation.
Plusieurs nations, à différentes époques de leur existence, ont fait de grands progrès dans les arts qui tendent à faciliter la satisfaction des premiers besoins ; nous pouvons citer les Romains, de l’adresse technique desquels le musée Borbonico à Naples offre des preuves si frappantes. Les Phéniciens, les Arabes, les Vénitiens et ceux des autres États de l’Italie au moyen âge, les ilelges à la même époque, et les États principaux de l’Europe aujourd’hui, sont parvenus, chacun à leur tour, à une admirable habileté dans les arts mécaniques, et cela en proportion de la liberté accordée aux efforts intellectuels et à la sécurité attachée aux droits des citoyens dans chacun de ces pays. Mais le défaut de vues
DE l’industrie. 51
certaines sur la connexion économique qui se manifeste entre les deux phases du développement national a empêché qu’aucun de ces États arrivât au plein exercice de la puissance humaine économisée comme elle doit l’être. Nulle part il n’a été clairement reconnu, il n’a par conséquent été adopté comme règle pratique, que, le but du travail étant la jouissance, ou qu’en d’autres termes le but du travail obligatoire étant de parvenir au travail libre et volontaire, — plus on rend productif le travail servile, plus la consommation d’une nation approche de la satisfaction de ses désirs normaux.
L’économie aborde ici le domaine de la morale, comme en d’autres parties de ces théories elle empiète sur celui de la politique ; effectivement, un système judicieux d’économie politique se fonde sur des principes solides de l’ordre politique et moral (1). La religion que professe un peuple et la constitution suivant laquelle on le gouverne sont les premiers éléments de l’appréciation qu’on peut faire de ses progrès possibles dans son développement économique. Les meilleures croyances religieuses et les principes politiques les plus stables sont, comme nous l’apprend l’histoire, indispensables à un progrès économique de quelque portée. De saines doc-
(I) Les problèmes de l’économie politique se résolvent avec plus de facilité, et ne parviennent même à une solution qui approche de la certitude qu’aulant qu’on ne méconnaît plus la véritable portée de l’économie, et que, cessant défaire abstraction des éléments indispensables qu’elle doit mettre en œuvre, on la considère comme réunissant et faisant converger vers un but commun la philosopliie générale de tous les corps de sciences qui à un moment donné forment l’ensemble des connaissances humaines. Je ne puis pour le développement de cette proposition que renvoyer le lecteur à un opuscule que j’ai publié il y a peu de mois : Des conditions vraies de la science économique, Paris, Guillaumin, 1850. E. T.
trines en morale et en politique favorisent à la fois le développement de l’industrie chez un peuple, et en reçoivent elles-mêmes une nouvelle force, dans la mesure pourtant de cette classification des besoins des citoyens que nous avons décrite plus haut.
Ces considérations nous font voir que la classe des désirs humains qui ne s’arrête pas à la limite des besoins physiques, mais qui comprend des avantages de l’ordre moral aussi bien que de l’ordre intellectuel , n’est pas supérieure à la sphère qu’embrasse l’économie politique.
1 3. Le premier pas du progrès vers la richesse est la reconnaissance du droit de propriété ; et l’économiste ne peut tenir compte de ce qui n’appartient à personne (1). Si l’on ne proclame ce principe moral, — la sécurité delà propriété, — il n’y a pas d’accumulation de richesses possible (2). Les nations, dans leur anxiété de donner cette
(1) J’ai donné déjk plus haut une déraonslralion presque malhémalique du droit de propriété ; je vais y revenir en peu de mots, car peu de principes aussi incontestables ontété aussi contestés. — La richesse se composantde l’accumulation de services productifs, il s’ensuit que le riche (homme ou société) est celui qui peut échanger un grand nombre de services; mais pour échanger il faut posséder, quelle que soit la valeur qui s’attache à l’échange (valeur qui n’est que le rapport entre les services échangés) ; il ne peut donc y avoir de notion de valeur en dehors de la notion de propriété. Toute chose non appropriée n’a pas de valeur. Donc, point de propriété, point de richesse, point de valeur, point d’échange, point de production ni de consommation, c’est-à-dire impossibilité radicale de former ou de maintenir la société et par conséquent le bien-être de l’homme. Ceci est vrai, quel que soit le mode de constitution de la propriété, à l’exception toutefois du /ws uti et abutendi, reste de la barbarie des anciens âges. La propriété doit être garantie complètement, mais jusques à l’abus exclusivement; car l’abus, détruisant à la fois la valeur et l’utilité, détruit la propriété elle-même.
garantie sociale da jus abutendi, ce ver rongeur des sociétés actuelles, n’est pas autre cho.se qu’une garantie négative, que la justification de la destruction. J’aurai occasion d’y revenir. E. T.
(2) Ce secours mutuel, ce travail commun trouvent leur récompense
DE l’industrie. 53
base importante au progrès industriel, se sont successivement soumises à presque toutes les formes possibles d’errements religieux et de gouvernements juridiques. La propriété a cependant des phases naturelles qui se développent avec l’accroissement de la valeur, et de là des formes sociales qu’on trouvait suffisamment appropriées à la protection d’une espèce de propriété ont été jugées intolérables aussitôt qu’un autre genre de propriété s’est manifesté. Le précepte du christianisme qui enjoint à tous et pour tous les hommes un respect égal des personnes et des possessions, quelles qu’elles soient, comprend toutes les phases dues à l’accroissement de la valeur et nous donne une loi économique des plus significatives. Mais comme les lois ne deviennent efficaces qu’à mesure que s’éveille la conscience de la possibilité de leur application dans les cas particuliers, les hommes se sont refusés sans cesse à reconnaître la praticabilité du précepte chrétien dans les modifications progressives de la propriété et de la société dont ils n’ont pas encore eu l’expérience. De là sont provenues les contestations qui se sont de tout temps élevées au sujet de la juste protection que réclame la propriété.
Tant que l’approvisionnement alimentaire offre des difficultés sérieuses, nous avons vu que les autres besoins de l’homme ne peuvent point offrir de ressources certaines à l’industrie, et les prétentions de la propriété qui naissent des tentatives faites pour satisfaire les besoins élevés sont redoutées comme dangereuses ou méprisées comme sans importance. Dans ses premiers âges, l’Europe offrait le tableau de nations entières asservies à la production
partout où la justice préside aux rapports sociaux dans une rétribution proportionnelle. Rossi, 1. 3.
de leur propre nourriture et de celle de leurs oppresseurs et de leurs maîtres. La destruction de cette injustice provient des efforts de quelques communautés entreprenantes, qui furent obligées de chercher une protection contre les agressions de la chevalerie dans les marais de la Vénétie et des Flandres et sur les rochers inexpugnables d’Amalfi et de Gênes. Le succès de ces commerçants éveilla le calcul et fît naître l’imitation. Le code maritime d’Amalfî imprima l’élan à l’activité commerciale, et contribua en dernier ressort à la prospérité agricole. Les manufactures s’élevèrent sous l’égide de l’indépendance municipale; elles furent perdues en même temps que tombèrent ces grandes cités, pour des pays qui les avaient vues longtemps fleurir ; mais elles se transplantèrent chez d’autres peuples dont les gouvernements avaient rendu aux citoyens paisibles le droit de jouir de la liberté industrielle.
Les attributs de la propriété sont aussi peu bornés à la terre ou à l’eau qu’ils le sont à la vapeur ou aux courants électriques : nul homme ne peut prétendre à plus qu’à l’usage de ce qu’il s’est approprié ; et il doit être protégé dans la jouissance de la portion qui lui est échue, parce qu’il ne peut l’employer avantageusement pour lui-même sans faire partager dans ses bénéfices tous ceux qui l’entourent; mais cela est seulement vrai là où tous les hommes possèdent leur pleine liberté de penser et d’agir. Nul ne peut s’attribuer le privilège de réprimer l’accroissement de la puissance parmi ses semblables; car tout accroissement de cette puissance ne peut que lui être avantageux à lui-même s’il sait en faire un usage convenable. Le droit de penser et d’agir est aussi sacré à l’égard du citoyen le plus pauvre qu’à
DE l’industrie. 55
celui du plusgrand propriétaire de richesses accumulées. Quand les droits de l’ouvrier ne sont pas respectés, la propriété accumulée cesse d’être en sûreté.
Tant que l’industrie et l’échange ne reçoivent pas de restriction, il n’y a pas lieu de craindre un encombrement {glut) dans quelque partie de la production que ce soit. Si les besoins inférieurs éprouvent quelque difficulté à se satisfaire, la pression qu’ils exercent présente aux efforts l’emploi le mieux rémunéré. La variété d’occupations convenablement rémunérées qui se présentent dans les lieux où l’esprit d’entreprise n’est pas enchaîné, à mesure que les besoins primordiaux arrivent successivement à se satisfaire, partage les attributions des producteurs et prévient toute accumulation de puissance inutile dans chacune des branches de l’industrie (1).
Quand, d’un autre côté, le jeu de l’industrie, qui suit, en s’y conformant, l’accroissement naturel et graduel des besoins humains, est empêché, dans certaines branches, soit par des restrictions législatives, soit par la crainte du danger, il n’est plus possible que les efforts des industrieux se rattachent à un très-grand nombre de branches d’industrie, et il peut s’ensuivre un encombrement dans chacune de ces diverses branches, ou même dans toutes. Encore, si le concours des moyens
(1) L’exemple d’un encombrement pris parM. Senior dans le commerce des livres, outre qu’il manque de précision, d autant que la qualité de ces livres n’est pas spécifiée, ne définit pas la chaîne qui relie ce fait de la valeur des livres à la satisfaction de presque tous les besoins nécessairesde l’homme (voyez Out-Line, etc.). — La Bible est un livre que, par expérience, nous savons convenir le plus généralement aux besoins intellectuels de toutes les classes. Depuis que les sociétés qui s’occupent de sa propagation en ont abaissé le prix au niveau de toutes les fortunes sociales, il n’y a plus eu d’encombrement de Bibles.
qui doivent fournir a la satisfaction des besoins primordiaux vient à être brusquement supprimé; les producteurs d’objets dont la valeur est basée sur ce concours, voient leurs marchés se fermer, et un encombrement momentané peut s’effectuer dans les portions de l’industrie qui les concernent. Cependant, un trop-plein qui naît de cette derniere cause ne peut être de longue durée, parce que la pression des besoins primordiaux attire les producteurs et les entrepreneurs des branches plus élevées, et leur permet de fournir à ces besoins indispensables, en raison de la rémunération plus forte que 1 urgence y détermine. Toutefois, un tel mouvement rétrograde dans l’industrie d’un pays indique une diminution évidente de la richesse publique, aussi bien que de celle des particuliers. Notre classification des besoins, l’examen des différentes sphères de l’industrie et celui de la propriété individuelle montrent clairement la concordance des intérêts du consommateur et de ceux du producteur. Puisque la satisfaction de chaque besoin inférieur éveille le désir de satisfaire quelque autre besoin négligé jusqu’alors, et ouvre ainsi de nouveaux champs à l’industrie, en partageant l’activité et des producteurs et des enti-epreneurs, il s’ensuit que la plus grande abondance possible de tout objet désirable est si loin d’être un mal, qu’au contraire elle nous donne le seul moyen d agrandir le terrain de l’industrie cl d’accroître la demande du travail.
14. La délimitation de la science économique à l’étude des moyens de production de quelques genres spéciaux de richesse a été proposée, au mépris de ce fait important, qu il existe une relation économique déterminée entre toutes les espèces possibles de prodiic-
DE l’industrie. 57
\ tions. La valeur économique d’une chose n’est pas plus
J inhérente à cette chose elle-même que ne l’est l’attri-
I but de la propriété, sur laquelle repose pourtant le fon-
dement de toute richesse. L’or et l’argent ne sont pas de la richesse pour l’homme qui ne peut en avoir du pain, et personne ne sacrifierait les moyens qu’il possède d’apaiser sa faim ou de vêtir sa nudité pour jouir de superbes tableaux, d’opéras italiens ou de ballets. Et cependant, qui songerait à nier que les beaux-arts sont des éléments de richesse, et que ceux qui le peuvent font bien de satisfaire leurs goûts en cela (1)?
En effet, les travaux de l’artiste, comme ceux du manufacturier ou de l’agriculteur, reçoivent leur valeur et de la proportion de la demande qui s’y rapporte, et de l’approvisionnement qui en existe, suivant un ordre dé- I terminé, comme je l’ai montré plus haut. L’extension
que peut prendre la chaîne de nos besoins et la puissance que nous avons d’y fournir sont encore illimitées, parce qu’aucune nation n’est parvenue encore à la limite de 1 économie de la puissance, et que bien peu même se sont assez avancées pour bannir la souffrance du sein de la majorité des populations.
Nous n’avons donc pas de donnée scientifique qui nous permette de délimiter aucun des degrés de la production, ni les jouissances qui se rapportent à un cas particulier ; nous n’avons pas plus de raison pour fixer
1 notre idée de la richesse aux conceptions de notre épo-
que, que les âges précédents n’en auraient eu de le faire
(i) La valeur, encore une fois, est Texpression du rapport qui existe entre les besoins de Tbonime et les choses. Rossi, C. dféc. poL, Leçon (a).
(a) La valeur est le rapport des services échangéSy a dit F. Basliat. Je rappelle cette définition, qui vaut mieux que celle de Hossi. E. T.
.'Mi»'
par rapport à eux. La science de l’économie politique doit tenir compte de la valeur relative que chaque branche de la production crée pour les autres, et la solution de la plupart des problèmes sociaux auxquels on a trouvé de sérieuses difficultés se rattache à cette supputation. La valeur que chaque espèce de production reçoit de sa connexité avec les autres est basée sur la gradation des besoins de l’homme, gradation sur laquelle est aussi fondée, comme je l’ai dit, la science de l’économie politique.
Les nécessités, les désirs mêmes des hommes, qui forment le principe actif et, en dernier ressort, la mesure de la valeur, sont soumis à des fluctuations fort grandes et pour ainsi dire incalculables. La variation dans les États de la sécurité au danger, de la paix à la guerre et réciproquement, l’influence de l’éducation à laquelle doit être attribué aussi l’asservissement à la mode : toutes ces choses tendent à fixer la direction que prend le développement de nos besoins lorsqu’ils s’élèvent au delà des premiers degrés relatifs à la nourriture et à l’habillement. Lorsque l’ennemi menace d’une agression, les moyens de défense acquièrent une valeur prépondérante. Lorsque règne la paix, l’autorité civile et tout ce qui assiste le pouvoir judiciaire dans le maintien de l’ordre obtient la prééminence sur les préparatifs militaires.
La mode donne à certains objets une valeur que répudierait le bon sens, ou l’influence d’un orateur populaire entraîne des nations entières à abandonner des mœurs qui semblaient invétérées. Dans toutes ces variations, il est clair que ce n’est pas une qualité intrinsèque qui attribue leur valeur aux objets recherchés et
DE l’industrie. 59 [fl
rejetés, mais bien l’utilité que le consommateur juge devoir en retirer. Dans une ville assiégée, on échange |
volontiers, contre un peu de pain, des diamants, qu’en ||
d’autres temps on ne croirait pas payer trop cher par le I
sacrifice d’énormes quantités de blé (1) . |