‹ Organisation de l'industrieChapitre 10 sur 29 · PREFACE. XV · texte numérisé non relu

PREFACE. XV

mique n'étaient pas moins importantes pour le bien des particuliers que pour celui des États. Il serait à désirer maintenant que nos commerçants et nos manufacturiers étudiassent les influences sur lesquelles se fondent les conditions de leur marché ; car, sans cette connaissance, le négoce est toujours une véritable loterie pour la grande majorité des classes mercantiles, et il n'est pas difficile de s'apercevoir que, dans la plupart des cas, l'expérience de la pratique la plus intelligente ne suftit pas à réparer l'action redoutable des théories défectueuses.

Pour éviter de surcharger ces pages d'exemples et de chiffres, je renverrai le lecteur au petit manuel que j'ai publié sous le titre de Siatislical companion, et dans lequel j'ai rassemblé les faits les plus propres à élucider les principes que j'ai développés ici.

LoM)KEs, l^" juin 18-48.

u■\-f^J■vv^r\/^/vv~^/u^/'>^/v*'^J'- vvvv,/\yvv'jv\/\^^ r f xj j\f\t\/\f\rj

J'ai été amené à professer les leçons dont la rédaction forme le livre que j'offre aujourd'hui au public, par la prévision du mouvement qui sur le continent européen a récemment tourné tous les esprits vers les spéculations économiques. Une longue résidence dans l'Europe centrale m'avait permis de suivre de près le progrès d'erreurs dangereuses, qui n'ont été que trop favorisées par certains systèmes économiques préconisés par d'éminentes autorités , encore bien qu'elles ne dussent point leur origine première aux professeurs de cette science. Nous n'avons pas, en Angleterre, échappé pleinement à ces funestes doctrines, et j'ai voulu travailler à les détruire par leur base, en m'attaquant aux sophismes sur lesquels elles reposent.

Il n'y a pas de système moderne qui soit plus entaché de l'erreur radicale et dangereuse du matérialisme que celui que M. Ricardo a sinon fondé, au moins contribué à asseoir et à répandre. S'il était malheureusement possible que ce système vînt à se réaliser sur le terrain de la pratique, il s'ensuivrait un abaissement progressif de la destinée humaine ; car la raison de l'homme se trouverait alors subordonnée à la diversité accidentelle des sols et des climats, et les évolutions auxquelles

son existence est livrée seraient désormais retenues dans une sphère à peu près équivalente à celle où se meut la création animale. Admettre sur la simple notion que la vie de l'homme dépend de son pain quotidien, que par ce fait son créateur l'a abandonné à l'esclavage absolu des circonstances physiques de la fertilité végétale; déduire de cette hérésie sa conséquence immédiate, que le genre humain tout entier dépendrait nécessairement des heureux possesseurs des sols les plus avantageux ; voilà une doctrine vraiment bien digne de l'école qui proclame son incompétence à distinguer entre l'esprit et les nerfs qui servent d'instrument au pouvoir intellectuel !

Les leçons sur lesquelles a été rédigé cet ouvrage ont été faites avant que l'abolition des lois sur les céréales fût accomplie ; il était donc alors de mon devoir d'exposer, aussi simplement que possible, la théorie captieuse à l'aide de laquelle on avait essayé de justifier ce code imprudent. Il serait maintenant heureusement inutile de s'étendre sur la réfutation de cette proposition absurde, qui fait considérer comme une source de richesses une raréfaction toujours croissante , et croire que provoquer une disette factice puisse servir de base au pouvoir politique d'une classe aristocratique ou d'un État, bien que cette singulière théorie ait encore tout récemment trouvé un nouveau défenseur. Ce premier pas vers la vérité nous place ainsi dans une position plus favorable pour attaquer de front d'autres sophismes qui ne sont pas, en fait, plus considérables ni plus destructifs ({ue la théorie de la rente, aujourd'hui décriée, mais qui sont pourtant plus redoutables que la doctrine de Ricardo, parce qu'ils trouvent do l'appui dans les

sympathies d'une nombreuse classe de notre population. M. H. C. Carey a essayé dernièrement de réfuter la théorie de Ricardo d'une manière à laquelle je ne puis cependant pas plus m'associer qu'à l'erreur qu'elle avait pour but de combattre. M. Carey oppose aux raisonnements de Ricardo sur la nécessité (1) de procéder, en culture, des bons sols aux mauvais, des preuves à peu près delà même force en faveur de l'obligation de passer, au contraire, des mauvais sols aux bons dans les perfectionnements agricoles. Dans l'un comme dans l'autre de ces cas, je protesterai tout d'abord contre la fausseté des prémisses, et les arguments en tomberont d'eux-mêmes. Je crois qu'il n'est pas permis de dire en termes absolus qu'un sol est bon ou mauvais. Dans le chapitre que j'ai consacré à cette démonstration, j'ai établi que ces qualifications n'étaient pas inhérentes aux sols eux-mêmes (2), qu'elles variaient, au contraire, avec l'étendue de nos connaissances chimiques, avec le genre de récoltes que les besoins de la nation ou le degré de la civilisation détermine, et enfin avec les amodiations que provoque cette propriété dont jouit la terre

(1)J. s. Mill.

(2) Pas plus que l'idée de la valeur n'est inhérente aux objets malériels, la fertilité de la terre ne saurait être une qualité absolue. Elle est essentiellement relative, et ne peut se doser isolément que pour chacune des espèces végétales infinies que Dieu a mises à l'usage de l'homme et des animaux; et dans chaque cas elle dépend encore de l'état du progrès humain, où sont compris et les besoins spéciaux à cet étal, et les connaissances qui donnent le moyen d'y salisfaire.il est donc profondément impossible de chercher un titres, la valeur propre du sol, ou même de lui appliquer une valeur inhérente quelconque, puisque les services qu'il peut rendre dépendent d'une fertilité essentiellement conditionnelle d'abord, puis de la possibilité d'applications tout à fait distinctes de l'agriculture, et que fournil l'industrie extractive, constructive, voyère, etc., etc. E. T.

de pouvoir s'adapter ou à l'agriculture ou à d'autres emplois tout différents.

Telles sont, à cet égard, les vues d'Adam Smith, auxquelles l'opinion de Ricardo a été de tout temps opposée, car l'idée fondamentale de la théorie de ce dernier avait été émise autrefois par le docteur Anderson, et le commentateur d'Adam Smith, M. Mac Culloch a fait à l'illustre Écossais un reproche sérieux de ne pas l'avoir acceptée de préférence à celle qu'il a donnée. La doctrine de la suprématie matérielle et inévitable du sol, comme l'ont entendue Anderson, Ricardo et M. Mac Culloch, n'était admissible que sous la clause préalable de l'état stationnaire des connaissances humaines et de la suppression du commerce, et eu égard seulement à la valeur exclusive d'une récolte spéciale. Ces trois conditions réagissaient sans doute sur le marché anglais à l'époque où écrivait Ricardo, c'est-à-dire pendant la guerre, et avant que la chimie nous eût appris que le froment ne possédait point de vertu nutritive si particulière que d'autres plantes n'y pussent suppléer ; lorsque, par conséquent, tous les calculs économiques se basaient sur les ressources alimentaires exprimées uniquement en blé : mais aujourd'hui que ces obstacles à l'activité humaine ont disparu, la théorie de Ricardo, en ce qui concerne l'expression et la comparaison de la fertilité des sols, est purement et simplement absurde (1).

(1) Mesurer aujourd'hui la forlililédu sol en prenant pour étalon sa produclivilé en biïi, ne serait pas mi)ins ridicule que de vouloir, couime on le prétendait autrefois, clicrclier \v titre de la valeur en |)renanl pour unité le blé.le travail ou l'uldité; nulle productivité spéciale ne donne la mesure des services que peut rendre le sol. 11 viendra sans doute un temps où, lacidlun-du hlr a.vanl dans nos contrées fait place îi d'autres emplois de la terre bien plus avantageux, il semblera aussi incroyable

Quant aux conclusions de cette théorie en faveur du prétendu monopole que constituerait à la terre la position avantageuse qui dérive de l'accroissement des populations ou du progrès de la civilisation, les tendances en sont plus désastreuses encore. Prétendre qu'un terrain situé près d'une ville, d'un canal ou d'un chemin de fer, possède un monopole par le fait de sa situation, c'est nier en propres termes que le choix de la position de la ville, du lit du canal ou du tracé du chemin ait pu résulter d'un calcul raisonnable ; c'est nier que, par suite d'une combinaison différente, il soit possible de transférer en d'autres lieux la ville, le canal, le chemin ou l'activité qui les anime. Les avantages que la proximité d'un centre de civilisation donne à certaines terres ne leur sont en aucune façon inhérents ; elles doivent les bénéfices dont elles jouissent à la civilisation même qui les a créés. Il y a autant d'absurdité à confondre des choses aussi essentiellement distinctes que de danger à signaler le propriétaire du sol comme l'accapareur, le détenteur privilégié d'avantages qu'il ne fait que partager avec les autres classes de citoyens, à l'égard desquels le bénéfice qui en résulte est immense. Ce n'est pas parce que Bedford et Belgrave square sont dans le Middlessex que les propriétés y ont acquis une valeur si considérable, mais bien parce que Londres a pris assez d'extension pour que les terrains sur lesquels ces quartiers sont bâtis aient été englobés par la ville.

qu'on ait pu songer à faire du blé un étalon du produit du sol qu'il nous le paraîtrait aujourd'hui si l'on s'avisait d'apprécier le service foncier de la plaine Saint-Denis par la quantité de gibier et de fruits sauva^ces qu'elle fournit à l'hectare. Et cependant cela aurait été de mise il y a quelques siècles, et ce l'est encore acluellemenl au Brésil. E. T.

6 IxXTRODUCTION.

Certes, une telle valeur ne leur eût jamais été conférée si les Russell et les Grosvenor d'autrefois n'eussent travaillé à maintenir les principes de liberté civile et religieuse qui ont fait de Londres la capitale du monde. Mais si quelqu'un de leurs descendants voulait malencontreusement constater le fait de son prétendu monopole, qu'il mette seulement en application quelques-uns des principes que recommande le dernier avocat de la théorie du privilège, et il s'apercevra bientôt, comme le virent jadis les citoyens de Thèbes, de Memphis, deBabylone, de Rome et de tant d'autres capitales déchues, que ceux mêmes qui n'aspirent qu'aux jouissances sensuelles ne peuvent attendre que bien peu de secours d'une théorie matérialiste de la rente.

En se fondant sur des bases aussi erronées que celles qu'offrent les raisonnements que je viens de mentionner, on est malheureusement amené à consolider ces distinctions de caste que le bon sens et le jugement sain du pays s'efforcent, au contraire, d'effacer, parce qu'elles appartiennent à une époque caractérisée par l'ignorance des lois sociales naturelles. Le véritable but des recherches économiques est, au contraire, de prouver que tous les citoyens jouissent d'avantages égaux lorsque la marche du progrès n'est pas entravée, et que chacun d'entre eux peut acquérir de la richesse sans porter aucun préjudice à celle des autres.

Si tous les hommes acquéraient également les avantages qui résultent du développement intellectuel, il ne saurait y avoir de supériorité ni d'infériorité dans le genre de leurs diverses occupations ; et dès lors, tous ceux qui feraient leur devoir seraient égaux devant la société comme devant la loi. N'est-il donc pas aussi

dangereux qu'injuste d'affirmer que certaines personnes, placées dans une position que les circonstances rendaient exceptionnelles, forment une classe destinée à absorber les profits de toutes les autres? Cette prééminence fatale, M. Mill a tenté de l'attribuer aux propriétaires fonciers, sans s'apercevoir que toute distinction de ce genre avait du disparaître en même temps que le régime des lois sur les céréales (1). Et pourtant il est sans exemple que dans les contrées arriérées sous le rapport commercial et industriel la terre ait jamais acquis une valeur élevée.

Le même levain de matérialisme se retrouve au fond de nombre d'innovations déjà appliquées, ou recommandées comme expériences à faire. La règle d'astreindre le principe de la circulation à la possession des espèces métalliques, fut inspirée par les mêmes vues en vertu desquelles on avait prétendu enchaîner la puissance productive alimentaire humaine, à la matière propre des différents sols. Mais ces tentatives doivent être l'une comme l'autre considérées comme attentatoires à la dignité de la nature humaine; car elles comportent l'une et l'autre la négation de l'autorité de l'intelligence sur la matière. Les profits du commerce et

(1) Les résultats de cette longue investigation peuvent se définir ainsi : Le progrès économique d'une société composée de propriétaires, de capitalistes et de travailleurs, tend àl'enriciiissemenl progressif des détenteurs du sol, pendant que le coût des subsistances de l'ouvrier tend à s'élever, et ses gains à décroître. Les perfeciionnements agricoles entravent ce dernier effet, mais provoquent au plus haut point, et en dernière analyse, la première de ces tendances, bien qu'on puisse concevoir des cas où elle en serait temporairement allénuée. L'accroissement de la population tend enfin à amener tous les bénéfices qui dérivent des améliorations agricoles aux propriétaires du sol exclusivement. (J. S. Mill, Principes, etc., vol. H, p. 279).

de l'industrie sont analogues, et par leur origine et par leur nature, à ceux qui constituent la rente du sol, l'intérêt de l'argent, ou les bénéfices loyaux des banquiers et des changeurs. Tous ces profits n'ont d'autre source que l'usage judicieux des dons de la Providence. Leur développement à tous se relie étroitement à la vulgarisation des connaissances, à la sécurité de la propriété, au respect de la liberté générale et individuelle. Il ne peut être établi de distinction de droit entre ces différents profits ; chacun d'eux est licite et respectable au même titre que les autres. Il est donc fort heureux que dans notre pays on ait renoncé à légiférer sur la rente, considérée comme quantité déterminée et indépendante des qualités morales et intellectuelles qui forment la puissance humaine; fort heureux qu'on ait en quelque sorte échoué dans la tentative de remplacer le fétichisme du sol par cette autre idolâtrie non moins grossière qui asservissait le plein service de la circulation à l'étalon métallique (1). Car nous ne pouvons nous dissimuler, que si nous ne tirions avantage de la position ainsi conquise, il nous serait difficile de défendre fructueusement le troisième point en litige , qui n'a que trop été attaqué en France. Nous n'aurions jamais pu dévoiler l'erreur que nos voisins ont acceptée, s'il nous avait été possible d'apprécier l'attitude anormale qu'ont prise dans ce pays ceux (jui s'y prétendent les défenseurs de l'ordre. Comment aurions-nous osé poser en règle générale l'inviolabilité du temple tant que l'enceinte

(1) Mes assertions en ce qui concerne la lh(''orie mélallique de la circuliilion ont été pleinemenl justifiées par une lettre du chancelier de rÉcliiquier, en date de novembre lSi7, où il déclare (jifil est impossible de ijersévérer dans ce système. T. C. B.

sacrée en aurait pu être profanée légalement par des vendeurs privilégies de marchandises ou d'argent ? Dans le second chapitre de cet ouvrage, j'ai, pour toutes ces raisons, insisté fortement sur le dangereux caractère des dogmes captieux que Ricardo a prônés. J'ai entrepris aussi, dans ce chapitre, d'indiquer comment la liberté du commerce, en ouvrant au cultivateur une carrière plus diversifiée et plus étendue à la fois, lui garantit la liberté de la culture et l'obligation d'en user à son propre bénéfice.

Il n'était pas moins nécessaire de retracer avec soin les obstacles qu'apportent aux gains et à la propriété des entrepreneurs d'industrie certains sophismes dont les tendances se sont accréditées en Angleterre et ont jeté des racines profondes en Europe. Dans le troisième chapitre de ce livre, j'ai indiqué la nature de la divergence qui se manifeste entre les profits et les salaires ; j'ai montré que la progression croissante du taux des salaires (sous la clause expresse de la sécurité de la propriété et de la promotion du progrès) était invariablement accompagnée par la décroissance proportionnelle du taux des profits ; et j'ai décrit le mode suivant lequel s'établit pour le capitaliste la compensation rémunératrice de cette diminution constante. J'ai construit sur ces données la démonstration de l'intérêt réciproque que l'épargne satisfait et augmente à la fois pour le travailleur et pour le capitaliste (1). Si, comme le prétend

(1) Le lecteur trouvera avec plaisir, à cette occasion, l'heureuse analogie qui existe entre la nouvelle théorie des profits et des salaires, exposée avec autant de logique que de netteté par M. Banfield, et la tendance harmonique des intérêts du capital et du travail développée récemment par notre illustre compatriote F. Basliat, dans ses

l'école de Ricardo, l'accumulation des épargnes était limitée par la fertilité décroissante des sols, toute divergence entre les profits et les salaires serait antagonique, et livrerait la société à une lutte intestine, incessante et impitovable; mais le bon sens de nos manufacturiers et de nos ouvriers , qui réclament, les uns comme les autres, la liberté à la fois de l'agriculture et du commerce, nous sauve, à lui seul, des désastres qu'entraînerait Tapplication de telles doctrines. On trouve dans le fait même de la divergence harmonique du taux des profits et de celui des salaires une réponse irréfragable à la proposition erronée, que l'ouvrier retirerait un bénéfice du partage égal des produits entre le capital et le travail. Mais on ne doit pas s'étonner qu'une considération aussi simple et aussi frappante n'ait pas été adoptée généralement dès l'abord ; car les principes de la science économique s'enchaînent les uns aux autres, et les théories les plus satisfaisantes ne peuvent être acceptées lorsque les prémisses d'où elles se déduisent n'ont pas encore été saisies sous leur véritable jour. Les esprits habitués aux généralités grossières qui se fondent sur des apparences matérielles sont lents à pénétrer dans les spéculations élevées que la contemplation des phénomènes intellectuels rend familières à l'observateur qui a su se choisir un point de vue supérieur. Il aurait été bien difficile d'amener le travailleur sur un terrain où ceux qui entreprenaient de le diriger refusaient de se placer eux-mêmes.

La théorie la phis récemment développée en Angle-

Harmonies économiques, avec loute la lucidité, loule la pers<^vérance ingénieuse , tout l'esprit oliarrnanl que déplovait cet économiste.

terre en ce qui touche les salaires (1) admet une sorte d'association confuse sur le pied de l'égalilé entre le fonds des salaires et celui des profits, c'est-à-dire entre deux fonds parfaitement distincts , en ce sens qu'ils ne sont pas coexistants, et qui, de plus, sont loin de suivre la même marche, puisque l'un s'accroît constamment en proportiondeladécroissancedel'autre. Il résulte, en effet, de la nature propre des salaires, que non-seulement ils doivent être perçus , mais encore consommés avant que les profits se fassent jour ; il est donc faux, et en logique et en économie politique, de mêler des choses aussi différentes entre elles. Si nous admettions avec M. Mill que la valeur ajoutée à un objet par la main-d'œuvre ou par le travail des machines constitue une somme au partage de laquelle chacune des parties qui a contribué à la former possède un droit égal, quelle qu'ait été la nature de sa coopération , il est certain que nous ne pourrions point limiter ce droit à une seule portion de la fabrication, mais que nous devrions l'étendre à la production tout entière. Les manœuvres qui ramassent et trient les minerais métalliques devraient alors être admis directement aux mêmes chances de profits et de pertes dans la production générale que les mécaniciens expérimentés ou les horlogers habiles ; ils pourraient faire valoir leurs droits au partage égal dans les bénéfices que créent les

(1) Après avoir traité de la part de l'ouvrier dans le produit, nous nous occuperons de celle du capitaliste, à savoir: les profils du capital ou de l'approvisionnement ; les bénéflces de celui qui avance les frais de production, — qui sur ses propres ressources paye les salaires des ouvriers, ou les entretient pendant le travail, fournit les constructions ou leurs matériaux, les outils, les machines, etc., et k qui, selon les termes habituels du contrat, le produit appartient parce qu'ilen dispose à son gré. (J. S. Mill, Principes, etc., vol. I, p. 477.)

recherches de la science, l'emploi judicieux du capital et les relations considérables du haut négoce.

Le troisième chapitre de ce livre a pour but de définir les distinctions qui séparent et les différentes sphères d'activité qui composent le monde complexe de l'industrie, et les attributions spéciales que, dans chacune de ces sphères, reçoit chaque individualité laborieuse. II y est démontré que si l'association volontaire de tous les producteurs, en des termes où la liberté individuelle de chacun d'entre eux soit respectée, peut seule donner une rémunération satisfaisante au travail quel qu'il soit, tout empiétement sur la liberté propre de l'une des parties contractantes a pour effet inévitable d'atténuer la puissance des autres membres de l'association, et, par conséquent, d'amoindrir le résultat de leurs efforts combinés. De cette première proposition vient se déduire la règle, que, puisque chaque coopérateur participe nécessairement d'une mamère indirecte au bénéfice de tous, celui qui tenterait de participer directement au bénéfice des autres violerait ces droits réciproques au respect desquels la richesse et le bien-être de tous sont intéressés (1). Les biens de l'homme riche ne sont pas un butin partageable à merci; et pour chercher à justifier de semblables errements, il faut ignorer que les valeurs

(1) Celle formule pciil parallre obscure, voici commeui elle doit s'enlendre : Si une iuduslrie s'élahlil dans des circonsiances naliirelles cl favorables, elle apporle un bénéfice indirect a tous ceuxquiy parliciperil, c'e.>l-à-diro qui sotil placés dans sou rayon d'action ; mais si, par quelque reslriclion artificielle, soit privilèges, taxes ou primes, on déranfîe l'ordre naturel de celle intiusirie, ceux h qui la reslriclion est avantageuse vicnnenl y.irUx^ivT directement dans le bénéliec et au dé- Iriuiciit de tous. — il en est de ni(Vne de la spoliation, sous quelque forme qu'elle se poisenle. E. T.

INTRODUCTION. i 3

dont on disposerait ainsi ont dû être gagnées avant d'être appropriées ou transmises. On excite l'ouvrier à piller les profits du capitaliste : qu'il sache donc que la certitude de son salaire quotidien dépend d'abord de la sécurité attachée à la réalisation et à l'accumulation de ces profits, tout aussi bien que la possibilité de les acquérir se fonde en premier lieu sur sa propre coopération. Une seule tentative menaçante contre les profits suffit donc pour anéantir les salaires. On doit dire, de plus, que tandis que l'ouvrier serait réduit à la misère pour peu que le capitaliste lui refusât son concours pendant quelques journées, celui-ci, au contraire, peut choisir entre un grand nombre d'ouvriers , choisir même (et il en est toujours ainsi) le pays où il emploiera ses épargnes. Il faut encore considérer, comme un point important, que les salaires forment une beaucoup plus grande proportion des prix de revient que ne le font les profits; et quand bien même ils en auraient le pouvoir, il serait peu sage à la masse des travailleurs de n'évaluer l'ensemble de leur salaire qu'à une somme égale à celle des capitalistes. J'ai encore insisté dans le même chapitre sur les moyens réellement efficaces dont l'ouvrier peut disposer pour égaler sa position à celle de celui qui l'emploie. Ce qui concourt le mieux à ce but, après le bienfait d'une éducation salutaire , c'est l'épargne, dont les effets sont d'autant plus efficaces qu'elle concentre les capitaux en de plus grosses sommes. Je sais parfaitement que cette assertion vient combattre la notion fort répandue, que les grands capitaux oppriment le pauvre ; j'ose cependant prier le lecteur de me suivre avec quelque application dans la voie suivant laquelle j'ai développé et élucidé ma proposition. Cher-

i4 INTRODUCTION,

chant à enseigner les moyens que nous accorde la Providence pour égaliser entre nous les parts de l'héritage commun, j'ai voulu montrer que la solution de ce problème, loin de porter atteinte à l'édifice social dans un pays prospère, doit, tout au contraire, ajouter encore à sa richesse publique, et lui donner une extension telle, que chaque citoyen en puisse acquérir sa part.

Les bénéfices du commerçant découlent d'une source analogue à celle d'où le propriétaire du sol et le manufacturier tirent les leurs. Si, comme à ces derniers aussi, l'on tentait de lui ravir ses profits, il faudrait songer qu'il a dû laborieusement les gagner, et que l'expérience n'a que trop prouvé que le commerçant ne cherche point à acquérir de bénéfices lorsqu'il n'a pas l'espoir d'en jouir en sécurité. Voilà quelle est la véritable cause de l'état misérable de nombreuses contrées du globe où de fertiles territoires, de beaux climats et l'aptitude des hommes ne portent aucuns fruits, parce que les sources de l'industrie se sont taries faute de sécurité. Les ouvriers retireraient de grands avantages de l'intelligence de ces vérités, qui sont pleinement expliquées dans le troisième chapitre. Us comprendraient alors qu'ils doivent être les plus fidèles gardiens des fruits du travail accumulés, origine de leur salaire, quels qu'en soient les possesseurs ; ils ne se laisseraient enfin pas entraîner par l'exemple d'une nation voisine, parce qu'ils sauraient (jue rien ne serait plus nuisible à leurs propres intérêts (1). 11 est vrai que lors de la révolution de 1792 la

(1) Dans le bul, cependant, d'améliorer les mœurs des classes laborieuses, il est nécessaire d'avoir recours à une double réaciion dirigée simiillanément sur leur inlelliRence el sur leur pauvreté. L'éducation nationale el bien entendue de la classe ouvrière est la première de

terre en France fut retirée à ses possesseurs légitimes, et divisée en petites portions entre ceux qui voulaient la cultiver; mais ni à cette époque ni depuis, les gains de la nation en France n'ont égalé ceux de l'Angleterre, nonobstant la fertilité au moins égale du sol et du climat. L'anéantissement du crédit qui suivit cette violation de la propriété imposa aux gouvernants l'obligation de nourrir des millions de travailleurs inoccupés , en leur partageant les dépouilles enlevées aux contrées étrangères, ou de s'en débarrasser par la guerre.

En employant rigoureusement cette alternative, Bonaparte réussit à établir un pouvoir aussi éphémère que Tétait l'occasion qui lui avait donné naissance. On nous parle beaucoup du bon marché du pain dans ce pays ; mais il est notoire que pendant la dernière famine le pain était en France beaucoup plus cher qu'en Angleterre. La consommation delà viande y est fort restreinte, et la moyenne du bien-être y est en général beaucoup plus basse que chez nous. Avant d'accepter par ouï-dire les opinions contraires, je recommanderais fortement à nos ouvriers de chercher à s'assurer pleinement de la condition des travailleurs en France, et j'ai la ferme conviction que tout homme qui aura vu la vérité de ses yeux prendra à son retour en Angleterre la baguette du constable, et s'opposera en pleine confiance à toute attaque dirigée contre les profits du capitaliste dans le but d'en augmenter la somme des salaires, quelque éminente que soit l'autorité qui préconise de semblables attentats. Ce grand principe une fois posé, que les gains de

ces nécessités; il faut y ajouter un ensemble de mesures qui puisse (comme la révolution l'a opéré en France) faire disparaître l'extrême pauvreté pour une génération au moins. (J. S. Mill, vol. I", p- 448.)

toute nature sont sacrés parce qu'ils sont nécessaires aux progrès et à l'existence de la race humaine, — on doit déclarer sans hésitation que nulle classe de la société ne peut être autorisée à violer, en quoi que ce soit, la part ou les droits d'une autre. Il est impossible de justifier une loi qui tendrait au faYoritisme des intérêts particuliers, et on ne saurait voir dans toutes tentatives de l'établissement de ce qu'on appelle une protection , de quelque côté qu'elles émanent, autre chose qu'un précédent certain à la spoliation de toutes parts. L'économiste ne connaît qu'une loi pour le riche comme pour le pauvre, et ses principes ne peuvent dévier à ce point de couvrir la rapacité d'une main , tandis que .l'autre s'emploierait à affermir le respect de la propriété. Une législation partiale, qui créerait la rente du sol , les profits ou les revenus , au moyen de restrictions spéciales, aboutirait, en définitive, par l'obstacle mis au commerce, à réduire les salaires. Il ne faut pas chercher d'autres causes aux souffrances des travailleurs (1). Les propriétaires et les capitalistes n'ont pas plus de droits à anticiper sur le champ du travail que n'en a l'ouvrier à s'arroger une part sur celui des rentes et des profits.

Encore une fois, il est bon que nous ayons écarté les autres sophismes que j'ai décrits avant que ce dernier devînt aussi imminent.

La propriété est garantie contre la spoliation par un double rempart. Sans la sécurité du présent, on ne veut ni on ne peut faire d'efforts durables et efficaces en vue de la production. Sans la sécurité de l'avenir, il ne peut s'effectuer d'engagement productif du capital. Nulle

(\) Va il n'en faiil iiasolicrclier d'aulro non plus à lu crise sociale qui nous aj/iU.' cil l'rauce. K. T.

classe ne saurait diriger un effort Yiolent et coupable contre les profits sans détruire par ce fait la fondation sur laquelle ils reposent : les salaires. Et réciproquement, toute usurpation faite sur l'équilibre des salaires justifie à la fois la spoliation du propriétaire et celle du capitaliste. C'est ainsi que le dixième commandement de Dieu est un des meilleurs préceptes économiques.

LMn\iolabilité de la propriété réelle peut se maintenir là où régnent le savoir et la liberté, parce que, nous en avons des preuves historiques, les raisons qui tendent à en faire user pour le bien de la communauté entière sont de beaucoup plus fortes que les motifs qui porteraient à en mésuser.

Sous l'empire des circonstances favorables qu'apportent la libre concurrence et une saine législation, un homme ne laisserait pas plutôt la terre en friche qu'il ne vouerait au chômage une usine bien placée, ou à l'abandon le puits d'une mine. Mais le grand avantage public qui découle du respect de la propriété, c'est qu'il favorise l'engagement du capital accumulé, de manière à préparer des carrières nouvelles et constamment croissantes à l'augmentation de la population dans le pays. Livrer le territoire indivis à une population entière, serait créer une résistance artificielle à cette loi du progrès.

Si nous étudions mûrement les circonstances économiques propres à la plus grande partie du continent européen, nous arriverons à attribuer la pauvreté qui stérilise tant de terres fertiles à un ensemble de réglementations qui ont pour but d'assurer une protection déplacée à certaines branches d'industrie ; la France nous en offre un exemple frappant. Les droits sur les denrées coloniales

etréclielle mobile de la taxe des grains y ont été jugés utiles, malgré la répartition tant prônée de la propriété foncière, pour protéger le producteur de blé; les droits prohibitifs sur la houille protègent le possesseur sylvicole. Le commerce du pays est effectué pour 2/ 3 par des navires étrangers, et des lois de navigation forcent la moitié de ces vaisseaux à arriver ou à repartir sur lest. Les draw-backs sur les exportations d'articles fabriqués, qui sont rendus nécessaires par l'exagération des droits à l'importation, s'élèvent à une somme égale aux profits du manufacturier, pour toutes les marchandises de ce genre que la France exporte. Le résultat de toute cette série de protections d'intérêts spéciaux a été de restreindre le marché du travail, et de tant abaisser les salaires qu'une révolution était devenue inévitable, et qu'il était même possible d'en prévoir le caractère. Les législateurs qui avaient préconisé et mis en vigueur ce système se sont trouvés encore une fois dénués d'arguments, en face d'une population ouvrière longtemps dépouillée au profit des prétendus intérêts de ceux qui l'employaient, et qui venait à son tour réclamer des victimes ; peu soucieuse de savoir si le sacrifice qu'elle exigeait la conduirait à un résultat semblable ou différent. Et, cependant, il se pourrait bien faire que l'ouvrier se trouvât éventuellement, en France, dans un état pire que celui où il était lorsqu'il s'est soulevé.

En Angleterre, d'autre part, nous avons ressenti les effets de celte heureuse tendance du capital accumulé, à ouvrir de nouveaux horizons au travail matériel ou intellectuel, lorsqu'il est protégé par l'action normale des lois, de la paix et du progrès scientifique.

De nouveaux engagements du capital s'effectuent seu-

Jement lorsqu'ils rencontrent ces garanties de leur sécurité, et le résultat de ces nouveaux engagements est, non pas de réduire la valeur des revenus des capitaux préalablement engagés sur la terre ou ailleurs, comme l'avançait M. Ricardo, mais bien de diminuer la valeur exprimée en numéraire du capital nominal d'où proviennent ces revenus. Si toutes les sommes originairement engagées dans les fonds publics avaient été jetées sur le marché des biens- fonds ^ le prix de la terre se serait trouvé de beaucoup exagéré artificiellement ; les revenus de la terre ne seraient pas maintenant la moitié de ce qu'ils sont aujourd'hui, et une bien plus grande proportion de la population dépendrait directement du sol, du climat et des autres éventualités territoriales. La distraction que l'intérêt de la dette publique occasionne à la rente foncière est insignifiante, si on la compare au trouble que pourrait jeter dans les profits l'engagement d'une telle accumulation de capital sur le marché du sol, et l'on doit bien se persuader que rien ne saurait forcer les capitaux à abandonner leur cours naturel pour venir écraser ce marché en s'y portant à l'envi, si ce n'est le défaut de sécurité qui les écarterait de tous les autres emplois qui leur sont propres. Le capital qui, faute de sécurité, devient disponible, doit tendre à se dilapider improductivement, et c'est de cette manière que des sources d'activité se tarissent tous les jours en Irlande et sur le Continent au détriment du peuple. La même règle peut s'appliquer à toutes les variantes des emplois du capital qui contribuent à enrichir le pays, quelle que soit leur dénomination .

Les grandes entreprises de puissantes compagnies,

chemins de fer, mines, assurances, banques, navigation, usines à gaz, défrichements, etc., aussi bien que les plus petits engagements individuels dans l'exploitation des fabriques, des navires, des mines, des routes, des maisons d'habitation ou des boutiques, sont douées de la même tendance à agrandir la sphère du travail, et par conséquent à élever le prix des salaires. Il en résulte que le travailleur doit cette élévation profitable, à la disposition où ceux qui possèdent des économies se trouvent, de les engager plutôt en de nouvelles exploitations qui nécessitent du travail que de les employer à hausser par la concurrence la valeur nominale du capital affecté aux entreprises qui existaient déjà. Par l'accroissement du montant du capital ainsi engagé, le taux des profits tend à s'abaisser; mais comme la somme des profils se forme sur une masse croissante de capitaux engagés, elle récompense bientôt largement le capitaliste. Il est évident que si l'ouvrier devenait un associé réel, partageant également dans les bénéfices de chaque opération, il devrait par ce fait subir aussi une dépréciation graduelle de sa rémunération, au lieu de percevoir un salaire progressivement croissant comme il en arrive aujourd'hui, ou plutôt comme il en arriverait si les actes du parlement, les conventions commerciales et les agitations politiques ne mettaient obstacle au développement delà sphère daclivité où il se trouve.

Le travailleur peut favoriser l'accroissement si désirable du fonds des salaires par deux moyens : le premier et le plus nécessaire consiste à faire tout ce qui est en son pouvoir pour assurer la sécurilô des engagements et des revenus (jui en pro\ienncnt, sécurité sans laquelle les capitaux se dispersent au lieu d'être engagés utile-

njent; l'accomplissement de ce devoir envers lui-même et envers les autres constitue celle des causes de l'élévation relative des salaires, que j'ai désignéedans mon troisième chapitre sous le nom de confiance. Des coopérateurs dignes de confiance sont d'un prix inestimable pour le capitaliste manufacturier, et cet élément du travail est celui que l'ouvrier doit chercher le plus à acquérir, maintenant que les machines tendent si rapidement à égaliser l'habileté manouvrière.

L'emploi du second moyen que j'indique procure immédiatement une récompense certaine, parce qu'il rend le travail plus productif à la fois pour l'ouvrier et pour la communauté tout entière. Si le travailleur, en raison de la substitution des machines à la main-d'œuvre, accueille le véritable principe manufacturier, et si, opérant avec plus d'avantage qu'il ne le pourrait faire autrement, il accepte un taux moins élevé du salaire en raison de la plus grande quantité du travail exécuté, le montant de son salaire total sera certainement plus élevé que si son travail était moins productif. Nul fileur à la main ne saurait avec un rouet gagner autant que le filateur d'une fabrique; les voilures publiques les mieux achalandées ne pourraient arriver à un produit de 212,500,000 fr., comme l'ont fait les compagnies de chemins de fer l'an dernier en Angleterre.

Le nombre d'hommes employés en 1846 sur les lignes terminées a été, suivant le rapport de la commission des chemins de fer, de 47,000. Le capital engagé dans cette industrie s'élevait à plus de 2,500,000,000 fr. Puisque la possibilité de procurer un salaire à tous ces bras employés sur les chemins de fer n'a tenu qu'au choix du mode de placement adopté par

les capitalistes dont les économies étaient disponibles, il doit être évident pour tout le monde que ce choix judicieux a de beaucoup ajouté aux chances de tranquillité et d'ordre social. Il est aussi fort clair que, quoique cette propriété nouvellement créée représente aujourd'hui une valeur de 2,500,000,000 fr. grâce à la paix et à la prospérité qui encouragent le commerce, il se pourrait faire cependant que des circonstances décourageantes pour toutes les industries lui fissent perdre beaucoup de sa valeur nominale, l'anéantissent même absolument. Pour rendre égaux dans ce cas les termes d'une association entre le capital et le travail, l'ouvrier devrait partager ce risque.

La détention d'une semblable propriété par le capitaliste, loin de devenir oppressive ou en aucune manière pernicieuse à l'ouvrier, est donc, au contraire, la seule condition sur laquelle repose son salaire ; si le travailleur le veut voir augmenter, il ne peut que désirer la construction d'une nouvelle série de chemins de fer, et il ne doit pas, par conséquent, chercher à mettre en danger dans la première la propriété du capitaliste.

La confusion qui a pris naissance à l'égard des salaires peut ainsi être attribuée au manque d'une distinction convenable entre les deux classes de capitalistes que sépare leur manière d'agir. Et, en effet, l'une de ces classes s'oppose à l'extension des entreprises, et s'efforce, dans ce but (<juoique souvent elle ne s'en rende pas compte), d'abaisser la somme des salaires. Tels sont ces capitalistes ([ui spéculent sur une hausse dans la valeur nominale des emplois déjà faits, au lieu de chercher à en multiplier les fruits. C'est cette tendance à jouer sur les capitaux engagés qui fait que les esprits étroits,

parmi les possesseurs de terre, prennent en envie et même en aversion les détenteurs de fonds publics ou les propriétaires de tout autre placement avantageux. Le détenteur de rentes sur l'État, d'un autre côté, n'est que trop souvent disposé à favoriser les restrictions apportées aux manufactures ou aux genres de commerce qui partagent la place avec lui, et cela non pas tant parce qu'il est jaloux du revenu qui en provient, qu'à cause de la distraction nécessaire des sommes que ces industries emploient, et qui autrement auraient contribué, par la concurrence, à accroître son capital en augmentant la valeur nominale de sa propriété ; et cela, notonsle bien, au détriment de la communauté, et principalement de l'ouvrier. Dans le cinquième chapitre de ce livre, j'indique quelles sommes énormes l'accumulation des économies générales réparties sur les fonds publics ajoute en apparence à leur valeur nominale, et combien de désastres il est certain qu'une liquidation entraine, en ruinant tous ceux qui ont pu croire à un pareil mirage. L'ouvrier ne peut donc avoir rien de sympathique avec le capitaliste qui spécule sur la terre, les maisons, les rentes, les actions, ou sur toute autre valeur déjà appropriée; son allié naturel, au contraire, c'est le capitaliste de l'autre classe, celui qui crée de nouvelles sphères à l'industrie, qui accroît les chances de la production ; lorsque dans ses placements ce capitaliste joint l'esprit d'entreprise à un sain jugement, la société en bénéficie constamment, et l'extension que ses opération peuvent prendre est pratiquement presque indéfinie.

Si, à ce point de vue, on jette un coup d'œil sur les parties habitées de notre globe, on est affligé de voir combien il a peu été fait en ce sens même dans les pays

qui offrent le plus de ressource. Mais un tel ordre de choses ne surprendra point ceux qui se pénétreront de cette vérité que j'ai déjà établie, que la sécurité des fruits du travail est la condition absolue delà mise dehors des capitaux.

L'égalisation graduelle de la position de l'ouvrier avec celle du capitaliste ne peut s'effectuer qu'à la faveur de ces engagements profitables de capitaux, dont j'ai constaté la progression indéfinie. Aujourd'hui déjà, leur position relative est telle, que les capitalistes sont forcés de consulter l'état du marché du travail avant d'exposer leurs épargnes aux risques d'une association irrévocable (1). Maintenant ne voit-on pas clairement que ce serait donner un conseil hostile à l'ouvrier que de l'engager à ajouter de nouvelles difficultés à la difficulté naturelle qui provient de l'accroissement constant des salaires, et qui tend à détourner ceux qui gagnent d'épargner, ceux qui épargnent d'engager leurs ressources, de façon à accroître la demande du travail? Dans le pays industrieux où nous vivons, on a attribué à l'effet des coalitions ou des coercitions bien des résultats qui ne provenaient tout simplement que de l'accumulation des épargnes et de leurs placements. Il eût été plus exact de dire que la position de l'ouvrier s'est récemment améliorée en Angleterre et en Ecosse, quoi que les efforts des coalitions commerciales aient fait pour lui nuire. En Irlande, oii ces coalitions ont de tout temps été plus violentes et plus actives, le marché du travail a été détruit.

(1) Nous verrons plus lard comment M. Banfu'ld assigne au contrat usuel du travail tous les caractères d'une véritable associalion : de l'association libre et volontaire, la seule profitable. C'est là un des points saillants de son ii'uvre. K. T.

Il y a des signes extérieurs auxquels on peutfacilement reconnaître chacune des deux classes de capitalistes dont j'ai fait la distinction. — Le spéculateur est toujours l'avocat de quelque intérêt restreint, au bénéfice supposé duquel il sacrifierait volontiers le reste de la communauté.C'estun protectioniste convaincu, c'est-à-dire l'ami d'une coterie, et non pas celui dé riiumanité. A son instigation on élèverait indéfiniment le prix des subsistances, dùt-on rétablir l'esclavage, pour satisfaire son ardeur à accroître les profits de ses amis ; avec lui, je l'ai dit, l'ouvrier ne saurait avoir de sympathie.

Le capitaliste de la seconde classe, au contraire, a foi dans le savoir et dans l'activité, il ne craint pas l'abondance, et ne cherche pas à faire sa fortune en affamant ses voisins. Il voit avec plaisir l'extension des affaires qui amène l'abaissement du taux des profits et 1 élévation de celui des salaires; et il recherche plutôt chez ceux qu'il emploie le caractère et les dispositions inlellectuelles que la taille et la force musculaire. Il ne craint ni l'excès d'éducation donnée au peuple, ni l'excès de population, ni l'excès de production. Il s'afflige, au contraire, de voir des ressources dissipées ou négligées, et le peuple jeté par le manque de travail dans les bras de l'intempérance et de la débauche. Ce capitaliste est l'ami de l'ouvrier, et le pays qui a le bonheur d'en posséder le plus est le plus riche, et celui où les salaires sont le plus élevés ; puisse l'Angleterre être longtemps encore le pavs oii ces hommes de bien sont le plus nombreux, et où les travailleurs comprennent et respectent le mieux ce qu'ils valent !

Le résultat inévitable des principes erronés en économie politique , c'est qu'ils détruisent la sécurité de la

propriété. Ordinairement, le danger est d'abord partiel et limité ; mais si on le tolère, il ne manque jamais de devenir général; tous les monopoles servent de base aux exactions, et la fausse conviction que certaines classes possèdent des prérogatives sur les autres amène infailliblement à des taxes arbitraires (1).

Se fondant sur ce principe , et croyant avec M. Mill que les propriétaires du sol jouissent de certains moyens indéterminés d'empocher les gains réguliers du reste de la population, certaines gens dans ce pays, plus considérables par leur nombre que par leur influence, se préoccupent de l'idée de surtaxer la terre (2). Quei-

{i) Les développements lucides que plus loin M, Banfield donne à ce grand principe : « Il n'y a pas de propriété privilégiée, » — seront probablement pour le lecteur français une des parties les plus intéressantes de son livre. Admettez avec la plupart de nos économistes que la propriété de la terre constitue un monopole, une sorte de droit seigneurial au profll du délenteur; en d'autres termes, admettez l'existence d'une rente naturelle inhérente au sol, et de par l'humanité, vous donnez droit et raison au communisme le plus radical. Proudhon a raison contre Hicardo, il a raison contre l'école économiste pure. Si la rente est inhérente au sol, celui qui la détient spolie la communauté. Ouvrez les yeux au contraire, voyez chaque propriété produire, quelle qu'en soit la nature, en raison, et seulement en raison de son appro|)riation même et par le travail qui crée la rente, et l'échafaudage laborieux des sophismes socialistes croule par sa base. liusiiat a écrit : Le protectionisme c'est le communisme ; il faudrait que cette utile vérité fût criée jusqu'à ce qu'elle devînt banale; le salut de la société est à ce prix. Et, chose incroyable, ces économistes mômes, qui croient défendre la cause de l'ordre, plus encore, celle delà liberté des transactions, ayant ii juger l'illustre Rastiat sur ses œuvres, ont précisément attaqué son admirable réfutation de la théorie de la rente, réfutation que nous verrons ici rcprorinile avec moins d'éloquence peut-être que dans les Harmonies économiques, mais avec plus de netteté el avec une précision presque mathématique. E. T.

(2) Le chapitre VI de ce livre, où l'auteur a traité de l'impAt, pourra être consulté utilement par ceux qui croient, avec M. Thiers, que nous sommes beaucoup plus avancés que l'Angleterre, parce que la plus

ques-uns même voudraient l'enlever à ses possesseurs actuels, et la mettre en chartre privée aux mains de l'État. Malheureusement ces doctrines, qui ne sauraient être que funestes à l'industrie et à la civilisation, tirent un grand appui de l'attitude qu'ont prise nos hommes d'État dans cette partie des possessions anglaises où nous avons conservé les arrangements pris par les conquérants qui nous ont précédés ; il n'est pas possible de défendre le mode de contributions foncières établies dans l'Inde anglaise, sans prétendre qu'il pourrait être fructueux de l'introduire dans les autres parties de notre empire. On trouverait difficilement un exemple plus frappant des déplorables résultats amenés par l'application de ce principe erroné que celui que présente l'Inde elle-même; le changement rapide qui s'effectuerait dans ce paysdès l'abolition du système qui l'opprime, et l'action correspondante que ce stimulant donné au commerce exercerait sur les intérêts de la mère-patrie, pourraient, si l'on y consentait, fournir la meilleure réfutation à la doctrine du privilège inhérent à la terre, et prouver que les revenus territoriaux peuvent, lorsque la liberté est sauve, n'avoir aucune prééminence sur ceux de tout autre genre de propriété.

Nous ne devons pas oublier que, comme maîtres de la Péninsule indienne, nous sommes responsables de la cinquième partie de la population du globe, ce qui est beaucoup trop pour oser en faire abstraction, dans le but de satisfaire certaines fantaisies ou d'ajouter à des bénéfices particuliers. Rien ne serait plus à désirer que

grande proportion de notre impôt repose sur le foncier, c'esl-à-dire parce que la production est grevée k sa source au lieu de ne l'être qu'h sa fin. E. T.

l'adoption générale de ce grand principe exposé dans ma sixième leçon (sur l'impôt) : Que la production doit être libre, et la consommation, seulement, être taxée pour que notre marché s'agrandisse et que nous arrivions enfin promptement à ce but si enviable, la saine organisation de l'industrie.

V V \/\* \/V V V\/VVV\A/VTJVVVVVV\/\/\rUT^

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