CHAPITRE IL
DE I<A BEXTE DIT SOI., DES PROFITS EX DES SAXi.%IBES DE L.'K1«D1JSTBIE ACiBICOEE.
L'importance que donne aux matières alimentaires leur propriété d'être la source première où toutes les autres productions puisent leur valeur a naturellement fait de l'agriculture le premier art dont on se soit occupé dans tous les pays.
Il ne serait cependant pas exact de dire que les subsistances font le principal objet des soins de l'agriculteur. La Providence n'a pas livré, sans appel, les hommes aux mains de ceux d'entre eux qui produisent les aliments. Quel plus bel ordre, en effet, pouvait-il être établi dans l'intérêt de notre émancipation, que celui en vertu duquel tout autre produit de la terre n'acquiert de valeur que lorsque les subsistances sont accessibles à tous? Ainsi, depuis les premiers âges de la société, lorsque la terre produisait spontanément au delà des besoins de la consommation (1), les provisions se sont ac-
(1) Celle allégalion n'esl pas exacle. 11 n'y a pas de contrée dans le monde où la lerre produise spontanément, en loute saison, la subsistance quolidienne d'un homme ; il n'y a pas de pays où un homme puisse se nourrir sans Iravailler: s'il ne cultive pas, il faut qu'il chasse
cumulées au bénéfice des perfectionnements de l'industrie, même lorsque lesjouissances intellectuelles étaient encore hors de portée. La valeur de la terre, donnée à l'homme pour qu'il en jouisse, est si loin de s'accroître en raison de la difficulté avec laquelle on en tire des subsistances, que depuis les premiers temps, au contraire, elle a toujours été en augmentant proportionnellement à la facilité avec laquelle il était possible de se procurer des aliments. Lorsque les subsistances sont à bas prix, il devient plus avantageux de récolter sur le sol d'autres produits que des matières alimentaires ; lorsque les aliments deviennent chers, tous les autres produits perdent de leur valeur.
Ainsi donc, le capital originaire de chaque pays se compose de la terre et de ses produits, ainsi que de tout ce qui s'y rattache, comme l'eau, l'air et les autres agents des forces naturelles. Ces choses ne sont pas données à l'homme pour imposer des limites à ses jouissances en tant qu'être intellectuel, mais au contraire pour l'aider à s'en procurer à chaque instant de nouvelles.
La misère de Thorame doit son origine aux malentendus qui se sont élevés sur ce point. Ou la terre est donnée à l'homme pour qu'il en use comme sa raison le
ou qu'il pôclie, el qu'il recueille ainsi des fruits qui sont loin d'êlre spontanés puisqu'ils exigent des efforts considérables pour être appropriés. J'insiste sur ce fait, parce qu'il montre que l'épargne opérée au profil de l'accroissemenl de puissance est presque nulle pour le sauvage, et que la possibilité s'en accroît par la civilisation en raison multiple de la réserve déjà accumulée. Nous gardons encore du collège les restes d'une croyance a lïige d'or, la plus pernicieuse des croyances, puisqu'elle nous aveugle sur le véritable mouvement de la civilisation et ne nous laisse pas voir que ^ov^ours, et depuis le commencement, les fils profitant des sueurs de leurs pères ont moins travaillé pour jouir plus. E. T.
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lui indique, et pour qu'il lui commande de produire ce qu'il lui plaît; ou l'homme est asservi à la qualité et à la quantité de la terre sur laquelle il vit, il cesse d'être un agent libre, et, comme quelques théoriciens l'ont correctement déduit de ces prémisses, sa responsabilité morale disparaît. Dans les âges d'ignorance, les populations d'un pays ne peuvent s'accroître que lorsque la nature leur a donné un sol fertile et un climat fécond. Voilà pourquoi dans la barbare antiquité, le monopole de la puissance et de la richesse était dévolu aux contrées douées de tels avantages. Babylone, l'Egypte et les vallées qu'arrose le Gange portent encore l'empreinte de cette richesse et de cette antique puissance, que l'histoire ou la tradition attribue aux empires dont elles étaient le siège. Les pays qui les avoisinent se livraient alors à la culture pastorale. Mais on voit clairement que ce second degré de l'échelle ndustrielle repose sur le premier, par l'exemple de l'émigration des Israélites pasteurs dans l'Egypte productrice de blé, après une succession d'années où ils avaient souffert de la rareté des céréales.
L'homme n'est asservi cependant au sol et au climat que lorsque ses connaissances sont bornées. L'histoire des Phéniciens nous retrace la première tentative fructueuse opérée en vue de cet affranchissement. Habitant des cités élevées, comme les nids des oiseaux de mer, sur les rochers abrupts de la Syrie, — dénués de possessions territoriales, et défendus par d'impénétrables forêts contre les attaques de leurs puissants voisins, — ces peuples découvrirent bientôt que l'acquisition des subsistances pouvait se fonder sur des transactions calculées.
Ils reconnurent cette grande vérité que, puisque
l'homme ne peut pas consommer plus que ce qui suffit à le nourrir, il est facile de procurer à un peuple les ressources alimentaires qui lui sont indispensables, en ne sacrifiant qu'une portion seulement du travail national. Les fondateurs d'Athènes et de Corinthe choisirent, pour asseoir ces villes, des terrains rocailleux et favorables seulement au développement du commerce. Ces États, au faîte de leur pouvoir, dépendaient, nous le savons, pour leur approvisionnement de grain, des pays riverains de la mer Noire, et cependant nul d'entre leurs écrivains n'eut la pensée de se plaindre de cette dépendance comme d'une calamité nationale.
La législation d'Athènes favorisait l'importation des grains de toutes les provenances du Levant et de la mer Noire — mesure qui a semblé lui suffire pour s'assurer l'abondance. Dans la guerre du Péloponèse, les contrées qui entourent Athènes virent fréquemment leurs récoltes détruites. Les hommes d'État athéniens semblent seulement n'avoir pris en considération que ce qui concernait leur suprématie maritime et l'état du trésor public.
Dans presque toutes les contrées que j'ai mentionnées comme ayant reçu leur puissance du fait de l'abondance des aliments, nous trouvons le premier exemple de l'accroissement de la puissance humaine réalisée par l'association. La fertihté de l'Inde ancienne, de la Mésopotamie et de l'Egypte dépendait de l'abondance des eaux. Lorsque la demande des produits du sol devenait urgente, on parvenait à y satisfaire en conduisant sur les terres adjacentes les eaux du Gange, de l'Euphrate et du Nil. On employait à cet effet ou les inondations que provoquaient des pluies périodiques, ou des irriga-
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tions préparées en maintenant la rivière à un niveau élevé et en répartissant les eaux sur les contrées basses par des canaux ménagés sur les terrains élevés.
L'historien grec Xénophon nous donne la description d'irrigations de cette seconde espèce, pratiquées entre le Tigre et l'Euphrate. Le voyageur Chardin en a décrit qui existent en Perse ; le missionnaire du Halde nous a donné quelques renseignements sur des pratiques chinoises du même genre. Mais soit que, comme dans l'Egypte et dans l'Inde, on profitât de l'inondation , soit que, comme en Mésopotamie, on tirât parti des niveaux élevés pour alimenter les canaux d'irrigation, l'usage économique de l'eau exigeait de l'homme qu'il fournît la première preuve de sa civilisation — l'association. — Dans le premier cas, aucune barrière personnelle ne devait s'opposer à l'envahissement égal du flot bienfaisant ; dans le second, aucun voisin égoïste ne devait empêcher le drainage d'un champ arrosé artificiellement. Les propriétaires du sol ont besoin, pour adopter un système véritablement économique d'irrigation ou de drainage, d'une unité de vues qu'ils ne sauraient obtenir s'ils n'étaient convaincus qu'elle n'empiète en rien sur les dispositions particulières et la propriété exclusive des terres de chacun. Ainsi, le principe de l'association prend une nouvelle force en se combinant avec celui de la division du travail (1). Dans la Perse, dans l'Inde et le
(1) L'uDilé de vues dans raraénagemenl de la terre, soit pour l'irrigalionou le drainage, soit, et l'imporlance n'en est pas moins grande, pour la disposition des voies de service et de communication, est désirable h obtenir en France plus que partout ailleurs sans doute. L'extrême division du sol rend impossible toute amélioration essentielle qui ne peut s'appliquer que sur de grandes surfaces ; les enclaves assujellissent les terres morcelées k des servitudes onéreuses, à des embarras consi-
Levant, aujourd'hui, partout où l'irrigation est pratiquée, l'agriculture fleurit. On ne peut obtenir, entre les tropiques dans l'est ou dans l'ouest, des récoltes abondantes et certaines de riz, d'indigo, de coton, de sucre, de cacao, etc., que lorsqu'on a de l'eau à sa disposition aussi bien que de la terre. Mais avec le progrès des connaissances qui accroît ainsi la puissance de l'horame, il se crée une nouvelle espèce de propriété. L'accumulation du capital artificiel, soit en emmagasineraents, en disfues, en écluses, ou en conduites d'eau, s'ensuit inévitablement. L'état d'amélioration de l'agriculture exige que toute sécurité soit garantie à cette propriété nouvelle. Aussi, de tels progrès dans l'art de cultiver ne sont venus au jour que sous l'influence de gouvernements organisés d'une manière stable, que — lorsque les gouvernants reconnaissaient qu'ils ne remplissaient leurs fonctions que pour le bénéfice des gouvernés, et que ceux-ci, à leur tour, se soumettaient à l'ordre institué pour le bien-être de tous. La chute des anciens empires, qu'elle arrivât sous le coup des déchirements intestins, ou par suite de l'invasion étrangère, entraîna la décadence de ces travaux d'art et de nécessité ; mais chacune
déraltlc;; pour la cullure. Il sérail pniirtanl facile de prendre, sur la demande de la majorité des propriétaires de chaque coinniune. des dispositions g^înérales pour le placement des chemins d'exploitation et de communication, suivies d'une répartition a Tamiable des terres désormai'^ commodément servies el abordables. Ainsi, et en arrêlanl (]ue loiile tiivi>i(iii ultérieure du sol ne pourrait dévormais s'opérir que par bandes parallèles aboutissantes aux voies, le morcellement de la propriété n'aurait plus d'inconvénients de ce côté, et garderait les avantages de la division du travail. Une telle amodiation (qui, si je ne me trompe, a déjà été elTeciuée dans quelques communes de la Côied'Or et do la Haute-Saône) faciliterait la réunion des propriétaires, cl pour l'obtention du crédit foncier et agricole, el pour la réalisation des amélioralions générales, comme rirrigalion ou le drainage, E. T.
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des races qui parvint à asseoir sa domination mit son orgueil à les renouveler. En Orient, sous lempire des Perses, des Mèdes, des Grecs, des Romains et des mahométans, la reprise des travaux d'irrigation a témoigné toujours de la force des fondations sur lesquelles reposait le pouvoir régnant, et de la sécurité de la propriété, que la nation reconnaissait lui devoir.
Dans l'histoire moderne l'irrigation joue un rôle fort important en agriculture, et dans des circonstances exactement semblables.
Le premier pas que firent les Sarrasins lorsque leur domination fut établie en Sicile et dans le midi de l'Espagne fut d'appliquer les données de cet art, qui leur était familier, aux vastes plaines qui gisent aux pieds des montagnes. Le luxe des cours de Grenade et de Cordoue est connu de la plupart de mes lecteurs ; quelques-uns, peut-être , ont visité les magnifiques ruines de l'Alhambra et admiré la splendeur des mosquées transformées maintenant en cathédrales chrétiennes. Cette magnificence naquit de l'application de l'intelligence à la production peu coûteuse des subsistances sous l'effet du principe de l'association joint à la sécurité de la propriété ; et le progrès se propagea, sans aucun doute, parmi les mahométans eux-mêmes, en vertu de cette économie de la puissance qui faisait que les classes assez fortunées pour s'exempter des fatigues corporelles s'appliquaient à l'étude des sciences et des arts utiles.
La chute du pouvoir des Maures fut précipitée par une cause morale qui appartient aussi à l'économie politique, mais à une autre de ses divisions.
Dans les pays où il n'a pas été élevé d'obstacles artificiels contre les vues simples des peuples, le système
agricole mis en pratique s'accorde, aux jours présents, avec les résultats de l'expérience de tous les âges. Le producteur d'aliments s'agrandit autant qu'il le peut, et cela, en amenant ses prix aussi bas que possible. Ainsi, les cultivateurs qui produisent d'autres matières agricoles peuvent trouver des prix suffisamment élevés, et le producteur de subsistances en est récompensé, d'après le principe que j'ai développé dans le chapitre précédent, par l'extension toujours croissante du marché de ses denrées.
La terre doit être considérée comme un capital ; et lorsqu'elle est très-abondante (i), on peut la travailler avec une très-petite dépense et lui rendre sa vigueur par de fréquentes jachères. Lorsque la population s'accroît, la production du grain est repoussée à distance, pour faire place aux jardins maraîchers, aux cultures d'herbages, et à d'autres espèces de produits qui demandent plus d'habileté et d'attention personnelles, et rémunèrent mieux les petits capitaux. Il se forme ainsi une bonne organisation de l'agriculture, et la rente du sol s'élève pour les terrains consacrés aux récoltes de légumes et à la production des laitages. La culture des grains, au bas prix de laquelle est attachée la valeur de ces récoltes secondaires, est reportée sur les parties du territoire où le défaut de population lui permet d'occuper la terre à de bons termes.
La rente est une portion des profits de la culture que le fermier donne volontairement pour jouir de l'usage de la terre ; il faut donc supposer, pour être dans le vrai, que les profils de la culture sont élevés lorsque cette
(i) Proporlionnellemeni à la population qui y existe. E. T. '
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rente est chère. En tout cas, on doit admettre que ce fait est un témoignage pratique de l'intérêt du propriétaire du sol à la bonne culture, et il est facile de démontrer qu'on le consulte partout où le système naturel que j'ai décrit est mis en pratique. La rente en argent prévaut comme règle générale, mais dans peu départies de l'Europe. La Belgique, la Hollande et le nord de l'Italie sont, avec l'Angleterre, les pays oîi ce mode de l'acquitter est le plus en vigueur (1).
Le climat de la Belgique est trop humide pour qu'il soit utile d'y appliquer l'irrigation autrement qu'aux prairies ; et comme les produits manufacturiers, à l'exception (fe ce qui se passe dans certains districts, y donnent plus de bénéfices que l'exploitation des prés, il n'y a que peu d'irrigations pratiquées sur une échelle assez grande pour qu'elles nécessitent l'association. Il y a tout à gagner de la valeur relative que donne aux produits secondaires l'abondance de ceux qui servent à satisfaire des besoins primordiaux. Ainsi, comme le froment peut s'importer, avec un droit modéré (quoique trop élevé encore), de la Baltique et de la mer Noire, un espace considérable de terres entre Gand, Bruges et Ostende est consacré à la production du beurre. On fait du fromage de qualité supérieure dans le haut pays de Limbourg, qui est trop distant de la côte pour pouvoir exporter du beurre. Les montagnes du Limbourg, sur lesquelles on ne cultive jamais de grains et dont le climat
(i) Il faut y ajouter le tiers au moins de la France, où le payement des fermages en argent s'effectue partout où la terre a une haute valeur, où la population est dense, industrieuse et comparativement éclairée. Il en est ainsi dans tout le nord, une partie du nord-est, du nord-ouest, et une partie du centre et du midi au voisinage des grandes villes. E. T.
est plus rude que celui de nos hautes terres découvertes, sont pourtant affermées, en raison de cette production, à 100 ou 150 francs le bonnier de 3 acres (t livre 4 schellings à 2 livres par acre) (1).
Dans les Flandres, une population très-dense a cultivé laborieusement un vaste territoire sablonneux, et est parvenue à le rendre remarquablement fertile. Les matières textiles sont le produit le plus avantageux qu'y offre l'industrie agricole. Les récoltes arables (2) se suivent en une rotation qui prépare la terre pour le lin. Il est vrai que le prix élevé que les Belges retirent du lin dépend en grande partie du traitement de la plante récoltée ; et cette préparation est accomplie par une main-d'œuvre intermédiaire qui achète la récolte sur pied. La rente du sol en Flandre, cependant, prouve que le possesseur de la terre participe toujours à l'amélioration de l'intelligence et de l'industrie des autres classes de la société ; le fermage moyen de ces terres est de 200 francs par
(1) 8o à l2o fr. par hectare.
(2) Le lin est lui-même une récolle arable, car la terre se prépare aussi bien avec la charrue pour ce produit que pour tout autre : mais M. Banfield a peut-être entendu dire par là, que le lin exige plus de travaux manuels que d'autres cultures. Les céréales entrent pour peu de chose dans la rotation qui a le lin pour objet principal, les tubercules et les légumineuses en forment la base, comme exigeant peu d'engrais et rendant beaucoup au sol; le plus souvent le lin vient en quatrième sole el est suivi d'une sole de céréales pour achever la rotation, de sorte que le lin ne peut guère revenir que tous les cinq ans sur la même terre. Une considération, peut-être aussi importante que celles quefail valoir plus loin l'auteur pour la culture des plantes industrielles, repose sur la facilité de se procurer l'engrais dont elles exigent des quantités considérables; cela est si vrai que, depuis que les progrès de la science ont permis de donner au lin un engrais spécial et ajjproprié à ses exigences, on est parvenu h le faire revenir au bout de trois année?, au lieu de cinq, dans la rotation. E. T.
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bonnier (2 livres? schellings par acre) (1), ce qui est fort élevé eu égard au taux énorme de l'impôt foncier (1 livre 10 schellings par acre) (2) et des frais de culture (estimés à 13 livres 13 schellings par acre) (3). Dans ces contrées, les fumiers et les foins sont importés de la Hollande; et il est inutile de dire que le bénéfice obtenu sur le lin et sur les autres récoltes propres à ce marché, tels que la navette, la graine de lin, le fromage, le beurre et la viande, dépend entièrement du bon marché des deux articles principaux d'importation, le foin pour les bestiaux et le blé pour les habitants.
Le fermier belge ne saurait donc, par conséquent, avoir aucune obligation aux tarifs douaniers, qui taxent l'un et l'autre de ces articles indispensables, sous le prétexte de le protéger. Il a aussi peu de raison de se féliciter de la combinaison commerciale qui, dans ces dernières années, a restreint le commerce de la Belgique ; car elle empêche ce courant naturel des bras employés à l'agriculture vers d'autres occupations qui amènent la liberté du commerce, en d'autres termes, l'organisation de l'industrie. Les propriétaires de vignobles et d'oliviers, en France, sont également intéressés à la facilité d'acquérir des céréales et des bestiaux à bon marché. C'est pervertir la raison que de les inciter au labour ou à la formation des prairies, pour s'approvisionner eux-mêmes de subsistances qu'ils payent ainsi beaucoup plus cher (4).
(1) ilO fr. par hectare.
(2) 108 fr. par heclare.
(3) 1,180 fr. par hectare.
(4) Nous verrons plus tard M. Banûeld attaquer de front ce préjugé malheureux « qu'il importe de ramener a l'agriculture les bras qui se dirigent naturellement vers d'autres occupations » et prouver en termes fort clairs, que c'est là le contraire de la marche rationnelle de la
L'agriculture de la Hollande n'est pas moins admirable, ni moins profitable que celle de la Belgique. Le niveau de cette contrée est si inférieur à celui de la Belgique, que, tout entière, elle doit se soumettre à un seul grand système de drainage, avec lequel pourtant l'irrigation est en même temps combinée de la manière la plus étendue.
La province de Hollande située entre la Meuse, le Leck et l'Y forme un système combiné de drainage dont l'écoulement est formé par la Meuse et le canal voisin de Catwyk, qui communique avec le lac de Harlem, et qui est considéré comme la véritable embouchure du Rhin. Cet écoulement à travers les dunes qui forment le boulevard de la Hollande contre TOcéan est soigneusement garanti par une chaîne d'écluses et de vannes protégées par l'eau du côté de la terre contre la pression des hautes marées. Quand la marée est basse, les vannes sont ouvertes ; et les retenues, y compris les eaux d'assèchement du pays, s'écoulent avec une telle rapidité, qu'elles entraînent les sables ou les engravements que la marée aurait pu laisser dans le canal.
Tous les canaux de l'intérieur sont nivelés par rapport à ces écoulements et servent à la fois, à l'agriculture et aux transports. A l'égard des terres dont le niveau est encore inférieur, l'eau en est enlevée par des moulins à vent, qui meuvent des pompes ou d'autres machines élévatoires, et le temps et la quantité du travail sont fixés par un conseil (le waterstaat) qui forme l'un des départements les plus importants du gouvernement.
civilisation, quiaffrancliil à chaque instant de nouvelles proportions des populations des travaux pénibles pour les livrer à des occupations de plus en plus proGlables el de nature plus intellectuelle. E. T.
En de telles circonstances, il serait vraiment malheureux que les propriétaires et les fermiers fussent convaincus qu'on ne peut tirer de profits ou de rentes que de la seule culture des céréales. Les produits des prairies, comme le foin, le beurre, le fromage, la pratique du blanchiment (1), et la branche la plus artistique de la culture, celle des fruits et des fleurs, forment le point de vue des fermiers et des propriétaires hollandais. Moins le grain est cher, et plus ces divers produits rapportent à la terre. En raison du bon choix des récoltes et de l'habileté qui préside à la culture, les rentes agricoles sont fréquemment de 2 et de 3 schell. par acre en Hollande (2). Mais certains terrains près de Harlem, qui pourtant sont tout à fait impropres à la culture du froment, rapportent cependant à leurs possesseurs les profits les plus élevés qui existent dans le monde, par la culture des fleurs. Il faut encore ici ajouter au fermage un impôt foncier très-élevé.
J'ajouterai à l'exemple qu'offre la Hollande sous le rapport du principe d'association, celui d'une union d'intérêts non moins croissante et non moins intéressante qui a lieu entre la Hollande et la Belgique.
Les riches terres basses de la Hollande, souvent inondées par la mer, sont connues sous le nom de pol-
(i) Les \asles prairies de la Hollande permellenl d'y exploiter, sur une large échelle, l'industrie du blanchissage et du blanchiment des tissus, de la cire, etc. : le procédé qui consiste à profiler de l'action alternative des rosées et des rajonssolaires pour l'oxydation et la solubilificalion des matières colorantes étant, il est vrai, plus long que l'emploi du chlore, mais beaucoup moins dangereux, et donnant des produits plus solides. Les surfaces molles et propres des prairies sont seules aptes à recevoir les étendages que nécessite ce procédé. E. T.
(2) 124 à 186 fr. par hectare.
ders; le limon salé qui les recouvre ne produit pas seulement de belles récoltes de grains, mais peut encore être transformé en prairies pendant des années, sans qu'il soit nécessaire d'y employer d'engrais. La Hollande cependant est très-riche en engrais, à cause de la grande quantité de bestiaux qu'elle nourrit, et du nombre et de l'importance de ses villes. Les immondices des villes hollandaises sont alors devenues un objet de commerce et se vendent ordinairement à de hauts prix en Belgique. A cette importation d'engrais de la Hollande et aux soins avec lesquels ils utilisent les balayages de leurs propres villes., les Belges doivent de pouvoir cultiver le lin sur le sol léger et sablonneux des Flandres.
La plus grande partie de la Flandre orientale et delà Flandre occidentale ne se composait pas autrefois de meilleures terresqueles plus mauvaises du Norfolk. La plupart d'entre elles ne sont que des terrains de dunes sableuses conquises et fertilisées par la culture et par les engrais.
A environ 20 milles d'Anvers en amont de la Schelde, on peut visiter les réservoirs où s'accumulent les engrais importés de la Hollande : ce commerce est fait par une compagnie de capitalistes; et les bateaux hollandais sont de telle construction, qu'on lescharge en y renversant les charrettes dans les villes, et qu'ils déchargent leurs cargaisons sans main-d'œuvre. Il est profitable, pour les voyageurs agricoles, de visiter ces dépôts, où les Flamands ont mis depuis si longtemps en pratique les recommandations qui viennent seulement d'être faites au bénéfice des fermiers anglais par la commission de salubrité des villes (1).
(i) Je i)Ourrais ajoulcr d'aulres exemples analogues a ceux que
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Le système proposé par la commission de salubrité des villes anglaises amènera sans doute, dans ce pays, à une association des plus désirables; il remédiera, j'en ai la confiance, à la division qui partage si profondément les villes et les campagnes. Le projet de la commission consiste à exécuter un égouttement systématique de nos villes, à en amener les produits à l'état fluide dans les champs, et à les mettre ainsi, par l'irrigation, à la dis-
donne l'auleur. Tout le jnonde sait que les immondices de Paris, enlevées chaque malin, vont fertiliser dans un rayon de plusieurs kilomètres les campagnes avoisioanles, qui par ce failont acquis une fertilité merveilleuse, et produisent la majeure partie des légumes et des fruits que consomme la capitale. Ces importations régulières d'un excellent engrais ont donné à la terre une valeur considérable. Ainsi, dans la plaine des Vertus, entre la Courneuve, le Bourgei , Dugny et Slains, à 12 kiloin. de Paris, j'ai vu vendre des terres jusqu'à o,000 fr. le petit arpent (13,000 fr. l'hectare), et louer ces mêmes terres jusqu'à 4 et oOO fr. l'hectare, ce qui est supérieur comme taux de renie à tout ce que cite M. Banfield. Ces terres, arrosées à volonté par les eaux du Croull et du Rouillon qui leur sont supérieures, produisent principalement des arlichauls, des choux, des oignons, ainsi que d'autres plantes potagères, et des herbages pour les nourrisseries de Paris.
La poudrelle fabriquée à Monlfaucon, puis à Bondy, quoique d'après de détestables procédés qui lui font perdre plus de la moitié de sa richesse, s'expédie jusqu'à nos colonies des Antilles, ainsi que les ^ iandes d'équarrissage cuites et séchées, le sang sec, etc., qui proviennent du bel établissement construit aux Vertus par M.Cambacérès.
L'ouest de la France a vu naître un commerce considérable, basé sur l'emploi comme engrais des noirs résidus de rafQneries, qui conviennent admirablement aux céréales et qu'autrefois on jetait en pure perte. Enfin, le Irez de la rade de Roscolf, le merl, la tangue, espèces de vasesjcoquillières et chargées de débris organiques, le limon de la rivière de Morlaix, vont fertiliser les terres bretonnes jusque dans l'intérieur du pays. Au reste, le commerce loyal des engrais titrés tend tous les jours à prendre la place qui lui est assignée, et à prouver utilement ce principe que j'ai essayé ailleurs de démontrer (voy. Concfitions vraies delà science économique), qu'il n'y a pas, en termes absolus, de terres infertiles, mais des terres plus ou moins bien cultivées ou appropriées à la culture qui leur convient le mieux. E. T.
position des fermiers (1). L'exécution de ce plan doul)lerait ou triplerait incontestablement la production ac-
(i) Pour comprendre la donnée et la valeur de ce projet, il faut savoir que le système de nettoiement des grandes villes en Angleterre diffère essentiellement du nôtre.
A Paris, par exemple, et l'assainissement de toutes nos grandes villes est à peu près analogue, les ruisseaux seuls amènent les eaux pluviales et celles des fontaines dans les égouts qui se déversent à la Seine, et n'enlèvent ainsi que peu de principes fertilisants à la production végétale. Les boues des rues vont fécondera bon marché la campagne ; les matières des vidanges, transportées chaque nuit, servent à la fabrication imparfaite, il est vrai, mais au moins partielle, d'un engrais utilisé.
Mais à Londres il n'y a pas de fosses de vidanges, ni d'enlevage de boues. Les égouts sont considérables, et toutes les matières excrémentielles s'y rendent directement. Les rues, lavées chaque matin à grande eau par des jets inférieurs empruntés aux conduites d'eau, laissent écouler toutes les immondices dans ces mêmes égouts, qui charrient ainsi a la Tamise tous les principes fécondants que les phénomènes de la vie animale leur livrent en pure perle. On voit que, malgré les imperfections de notre système d'utilisation des débris organiques des villes, nous sommes à cet égard bien au-dessus de l'économie anglaise actuelle; nos méthodes d'ailleurs, il faut l'espérer, seront bientôt améliorées et auraient pu l'être depuis longtemps, grâce aux procédés de désinfection et de séparation de longue main connus, sans les entraves inintelligentes de la préfecture de police et de l'administration municipale à cet égard.
Le système d'arrosement dont l'auteur fait ici mention, s'il était exécuté, aurait pourtant d'immenses avantages sur tout autre, par l'économie des transports et des frais de préparation supprimés désormais. La désinfection s'opéranl dans les conduites mêmes, tous les principes utilisables se trouveraient réunis dans les eaux de lavage conduites dans les champs pour être livrées à prix fait k l'agriculture. Ce système n'aurait d'autres inconvénients que la nécessité d'un curage presque quotidien des conduites qui s'engorgeraient facilement par les dépôts; mais il est certain, que sou application apporterait aux villes pourvues d'eau des revenus considérables. Cependant, jusqu'à quel point l'initiative de l'État pourrait-elle agir en cette circonstance? Les rigoles qui vont déverser à la Seine les liquides de décantation de vidanges transportées h Montfaucon et à Bondy passent au milieu des champs où les engrais coûteux ne sont pas épargnés, et aucune mesure n'a été encore prise non pas pour faciliter, mais seulement pour permettre l'arrosemenl avec ces liquides, des champs qu'ils traversent.
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tuelle de la Grande-Bretagne : je suis donc, en le recommandant , doublement conduit à démontrer que l'accroissement de la production ne peut être un mal lorsque l'intelligence et la liberté d'action se combinent pour l'utiliser. L'Angleterre offre quelques exemples d'associations judicieuses formées dans un but agricole. Les opérations considérables entreprises dans le Lincolnshire et dans l'île d'Ély pour l'assèchement des marais, et bien connues sous le nom de Bedford-Level, est un de ces exemples. Mais ce principe a été poussé beaucoup moins loin qu'il n'est praticable de le faire ; et nous devons plus maintenant à l'organisation qui assure chez nous l'accroissement de la propriété et amène à l'utiliser dans le commerce et les manufactures, qu'au degré d'habileté dont nous disposons pour l'emploi de nos ressources agricoles. L'association entre les villes et les campagnes, que la commission de salubrité des villes a préconisée, sera, si elle est généralement adoptée, ce qui contribuera le plus à nous mettre autant au-dessus du reste du monde en agriculture que, sans contredit, nous le sommes dans les autres branches de l'industrie (1).
(d) J'ai bien l'espoir que les résultais de l'exposition universelle de Londres prouveront, au moins à l'égard de la France, diaraélralemenl le contraire, pour un grand nombre de produits. J'ai parcouru les deux pays, et je connais une certaine quanlilé des manufactures qui y existent. J'ai donc déjà a cet égard une conviction formée et que je saurais justifler, mais ce serait l'afifaire d'un volume. Cependant, en éloignant les faits pratiques et en n'exposant que les données principales, je puis à ce propos entrer dans une courte digression qui pourra ne pas être oiseuse. Il est singulier que le peuple français, si prompt à s'offenser des doutes exprimés sur sa supériorité militaire, scientifique ou artistique, fasse aussi peu de cas de sa valeur industrielle. Sous l'empire du proteclionisme, notre race industrielle a pris le caractère défiant et ombrageux des gens faibles, accoutumés à vivre d'un moiiopole et sous une égide, et qui craignent jusqu'au nom même de
L'asriculture du nord de l'Italie mérite d'être encore plus soigneusement étudiée que celle de la Hollande et
l'indépeadance el de la responsabililé. Semblables à des mendiants effrontés, ils sollicitent à chaque instant des droits nouveaux k gagner plus, en fabriquant moins bien : double manière de prendre dans la poche du public ce qu'on n'a pas la vertu de mériter. Imprégnés d'une lâcheté honteuse, qui leur fait déserter la lutte pacifique du progrès, et se renfermer dans des murailles impénétrables, ils ont communiqué celle lâcheté jusqu'à des économistes même, qui les ont vigoureusement combattus dans leurs livres, et qui ne sont montés au pouvoir que pour s'infliger à eux-mêmes les démentis les plus déshonorants el les plus flagrants, en travaillant encore à enforcir les remparts égoïstes de la coterie, au lieu de les démolir au soleil de la liberté. Qu'est-ce qu', malgré ces conditions déplorables, a cependant permis à l'industrie française de dépasser toutes ses rivales en certains points, de les égaler en bien d'autres, de ne leur être que de peu d'infériorité dans le reste? tout simplement la différence fondamentale qui existe entre la maind'œuvre intelligente du peuple français et celle des autres nations, l'Angleterre par exemple.
L'ouvrier anglais, el je le sais par expérience, se plie infiniment mieux a la division du travail; il a plus de routine, plus de patience, plus de constance, c'esl-k-dire plus de vertus négatives; mais il a les défauts de ses qualités, il manque d'initiative, de goût, de volonté et d'inspiration. Un mécanicien de Liverpool, M.Bodmer, qui a beaucoup failpour perfectionner l'industrie textile, me disait naguère à ce propos, que ses ouvriers anglais n'ayant pas pu se prêter aux modifications de construction que ses découvertes et ses essais rendaient à chaque instant nécessaires, il avait été forcé de former un atelier français pour la mise en œuvre de toutes ses idées nouvelles.
L'esprit public en Angleterre s'accommode d'ailleurs avec le caractère de l'ouvrier, en ce sens que l'association des capitaux y est très- facile, et par conséquent l'adaplalion sur d'immenses échelles, des produits connus, courants, grossiers.
Nous autres, nous sommes beaucoup plus individualistes. Chacun de nos ouvriers aime le changement d'occupations, a de l'amour pour le fini, l'élégance el pour ainsi dire pour l'idéificalion de la matière. L'ouvrier français s'isole, el fait son œuvre à sa ressemblance; et de même nos capitalistes, quand ils le peuvent, font seuls elonl de la répugnance à s'unir.
Qu'en résulle-t-il? C'est que partout où le capitaliste, l'industriel, l'inventeur, l'artiste, l'ouvrier français, t?eM^ bien faire, en dépit des entraves de la cherté des subsistances, des capitaux, des matières premières, il peut faire beaucoup mieux que l'anglais.
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de la Belgique ; comme les fermiers de ces deux contrées industrieuses, les Italiens préfèrent la culture des produits de haute valeur à celle des récoltes ordinaires ; mais ils sont encore plus avancés en économie rurale que les pays les mieux cultivés du Nord.
La Lombardie, située au pied des Alpes et dominée par les glaciers de cette chaîne de montagnes, a, peutêtre, la plus grande chute de pluie moyenne de tous les
Et encore, que noire affaire est le travail de qualité et non pas le travail de quantité.
Supposez que les barrières soient enlevées, l'Angleterre nous fournira tout le travail pénible, matériel, servile, toutes les nécessités primordiales à bas prix ; il nous restera, et pour nous, et pour elle, et pour le reste du monde, le travail intelligent, peu fatigant, très-rémunéré, et cela par la force même des caractères nationaux. A qui sera l'avantage? Tandis que nos barrières raaiadroitesfontémigrer nos ouvriers intelligents en Angleterre, où ils sont mieux payés, et que, comme à la révocation de redit de Nantes, nous fournissons des armes à nos adversaires. L'exposition de Londres l'a prouvé.
Mais elle prouvera encore une chose : c'est que comme nous avons voulu bien faire dans ce but, nous avons mieux fait que les Anglais, presque en tout.
Il restera donc une difficulté à lever : celle de persuader aux ouvriers de notre pays, que ceux qui prétendent protéger le travail national l'asservissent.
C'est-à-dire que protéger le travail national veut dire : faire beaucoup et rudement travailler, pour gagner peu.
Tandis qu'oMurir le champ à l'infâme concurrence s\gn\ûe : permettre h l'ouvrier de devenir un artiste, de travailler peu de corps, mais plus d'esprit, pour gagner beaucoup.
La chose est si simple, que vous verrez qu'elle sera longue à être comprise. Encore un mot. Nous manquons de capitaux pour produire? Laissez donc les Anglais en faire pour nous, comme ils nous feront de la houille, du calicot et du fer. Les capitaux suivent toujours leur niveau ; ils viendront bien d'eux-mêmes en France quand, grâce k la liberté, ils trouveront plus d'avantage à croître par le concours de notre main-d'œuvre intelligente qu'à végéter avec le grossier travail de l'ouvrier anglais; car les capitaux sont cosmopolites. En vérité, la question sociale est là tout entière, et les récriminations politiques y sont pour peu de chose. E T.
pays d'Europe. Ce furent probablement les inconvénients amenés par l'écoulement des eaux qui firent que, de bonne heure, les Milanais dirigèrent leur attention vers la construction des canaux. Le Naviglio-Grande fut commencé en 1178, seize ans seulement après que Frédéric Barberousse eut détruit la ville de Milan, mais deux ans seulement après que les citoyens milanais eurent vaincu de nouveau cet usurpateur et l'eurent forcé à conclure une paix ignominieuse. Le Naviglio-Grande était seulement destiné à arroser les champs, et pour cet objet il fut construit à un niveau élevé. Le succès de l'expérience fit souvent recourir à des moyens semblables, et avant la fin du xv" siècle, le petit État de Milan possédait cinq canaux de dimension considérable, principalement destinés à secourir l'agriculture de la contrée.
Les Sarrasins, comme je raidit,enseignèrentrirrigation dans les temps modernes en Espagne, en Sicile et dans l'Italie méridionale. En Lombardie, les moines la pratiquèrent les premiers dès l'année 1 1 38 : un document qui existe encore confère aux monastères de Chiaravalle et de Yicoboldone le privilège de conduire l'eau destinée aux irrigations à travers les terres qu'il leur plaisait (1).
Pour amener le consentement général à l'expropriation, qu'à une période reculée on trouvait déjà nécessaire, et avec l'aide de laquelle toutes les grandes améliorations que possède le beau district situé entre le Pô et l'Adda furent effectuées, il était indispensable que le
(i) M Ul monasleriiim possil ex Veclabia Irahere lecliim (un canal) • ubi mnnasierium volueril, et si fueril opus liceat facere eidem moe nasU-rio fossala super terram ipsius, Johannis {le vendeur), abuna € parle viaeel ab alia, etc., et possil lirraare et liabere clusam in pralo « ipsius Johannis. >
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sentiment général de la sécurité existât, et que la division du travail fût ainsi assurée. Aucun possesseur de terres ne peut plus maintenant y refuser de nouvelles autorisations du passage d'un canal sur sa terre, vers une autre que l'aridité rend stérile ; il est par conséquent très-facile de mener à bien toute entreprise par laquelle les propriétaires contigus au canal ou aux écoulements d'eaux alpestres, qui sont maintenant presque préférées, font d'abord pour eux-mêmes une prise d'eau, puis la vendent au sortir de leurs champs à leurs propres voisins, qui à leur tour disposent envers des tiers de leur surplus.
Un arrangement systématique de cette sorte requiert nécessairement l'aménagement méthodique de la terre. Les champs sont donc aménagés en Lorabardie suivant un mode scientifique qui ne peut être retrouvé dans aucun pays (1). Il n'y a presque qu'en Lombardie qu'on trouve une classe nombreuse d'ingénieurs agricoles (2). L'eau, qui double la production de la terre, se vend nécessairement aussi cher que la terre elle-même; quelquefois la terre et l'eau qui l'arrose forment le placement de deux capitalistes distincts, le possesseur de la terre payant à celui des eaux une rente pour le service qu'il en tire.
C'est de cette manière que sont traitées les prairies merveilleusement productives qui fournissent les fromages de Parmesan et de Strachino, ainsi que ce riz ita-
(J)Sauf, comme je l'ai déjî\ dit, en France, sur le territoire de quelques communes de la Cnle-d'Orelde la Haute-Saône, E.T.
(2) En France, celle classe deviendra chaque jour plus nombreuse, grâce k recelé cenirale des Arts et Manufactures d'abord, puis bientôt à l'Institut agronomique de Versailles. E. T.
lien au goût délicat. Sur quelques prairies, on maintient pendant tout l'hiver un écoulement d'eau continu, qui suffit à faire croître l'herbe, malgré les faibles gelées dltalie. Ces prairies hivernées sont appelées Prati a Marcha, nom dont l'origine n'est pas connue.
Les prairies de cette espèce peuvent être fauchées jusqu'à 9 fois par an. Berra (1), la principale autorité scientifique qui existe au sujet de ces prairies irriguées, estime que 18 ou 20 acres (2) en suffisent pour fournir du fourrage à 50 vaches. C'est grâce à cet abondant approvisionnement de nourriture verte que, sur une surface qui n'excède pas beaucoup celle de la principauté de Galles, on trouve 4 à 500,000 tètes de bêtes à cornes et en outre un grand nombre de moutons et de chevaux (3).
M. Berra lui-même a, dans ses étables, des vaches qui pèsent 80 stones (487 kil.) et qui donnent au delà de 2,000 quarters de lait dans l'année (2,272 htres). La quantité des laitages produits, déjà si remarquable, l'est moins encore que la qualité des marchandises qu'on en prépare pour l'exportation et qui trouvent les prix les plus élevés dans toutes les parties de l'Europe. Guichardini, dans une vieille description des Pays-Bas publiée à Anvers en 1567, mentionne le fromage de Parmesan comme l'un des articles qui donnaient lieu à l'importation la plus considérable dans ces contrées. On sait combien ce délicieux fromage est employé dans toute l'Italie. Dans la cuisine du riche, il ne saurait maintenant être
{\) Del prati del basso milaneso, 1828.
(2) Environ iiuii lieclares.
(3) L'esiimalion faite pour rassietledc l'impôt foncier élail en 1837 <lc 107,893 lôtes. T. C. li.
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oublié à Paris ou à Pétersbourg. Cet article, si universellement estimé et qui se place à un prix beaucoup plus haut que le fromage anglais le plus fin (qui est très-peu recherché sur le continent), est fait de lait écrémé, de sorte que le fermier peut joindre le profit du beurre à celui du fromage. Suivant M. Berra, 100 parties en poids delait donnent, près de Milan, 2?-, 380de beurre et 6P-,1 7 de fromage. Près de Lodi, la teneur est un peu plus forte. La haute valeur des produits du fermage italien est due à la remarquable division du travail. Il est rare que le fermier ou le régisseur d'une propriété soit en même temps le fabricateur du fromage. Le casaro est considéré à juste titre comme un fort important personnage ; et même lorsqu'il est attaché à un grand établissement, il est complètement indépendant des autres serviteurs de la ferme. Une grande quantité de fromage se fait dans la Lombardie par des casari ambulants, qui passent marché pour le lait d'une saison, souvent avec plusieurs métairies, et fabriquent le fromage dans un bâtiment spécial et à leur propre compte en dehors de ces exploitations.
La culture du riz a pris une grande extension dans le nord de l'Italie. Si les Belges et les Hollandais cultivent le lin, les Italiens produisent pour le tissage une autre matière dont la valeur est encore plus grande. Les terres sèches où l'irrigation n'est pas pratiquée combinent la culture du mûrier avec celle de la vigne. La production de la soie est encore facilitée par une division du travail particulière à l'Italie. Le possesseur des œufs ou de la graine (comme on les appelle) arrive dans une ferme, et fait marché des feuilles de mûrier comme le casaro pour le lait. Il se place dans un hangar qu'pn
i 1 8 ORGANISATION NATURELLE
met à sa disposition, et il y reste jusqu'à ce que ses vers aient atteint leur grosseur et fait leurs coques. Il part alors avec sa récolte de cocons, pour chercher les meilleurs fîleurs, du travail desquels dépend beaucoup la valeur de la soie. En somme, il n'est guère possible d'imaginer un meilleur exemple de l'associîition combinée avec la division du travail en agriculture que celui que nous offre le nord de l'Italie. Le côté financier du tableau est aussi fort remarquable.
La comparaison des rentes payées pour la terre dans le nord de l'Italie et de celles que l'on perçoit en Angleterre, ou même en Ecosse (4), montrera à quel point les propriétaires italiens reçoivent plus que les Anglais, quoique le prix du blé n'y excède pas en moyenne 38 sh. 8 den. le quarter et le vin 6 den. le gallon (2). Le nord de l'Italie (comme la Hollande et la Belgique) est un pays oii la terre s'afferme. Le système généralement adopté est \e métayage. Ainsi la moitié du produit brut du sol le plus riche de l'Europe placé sous le plus beau climnt» produit qui est porté à son maximum parla concentration d'intelh'gence que j'ai essayé de décrire, est la part du propriétaire s'il fournit les capitaux d'exploitation ; si c'est au contraire le fermier, le propriétaire n'a que la moitié du produit net.
Comme exemple des rentes payées en argent, je peux citer de bonne source le taux des fermages de seize propriétés de la province de Yicence, contenant ensemble 10,027 jochs ou 1,100 acres de terre, qui se sont
(1) 11 ne faut pas oublier que l'induslrie agricole est beaucoup plus avancée en Ecosse qu'en Angleterre. E. T.
(2) 16 fr. l'hfclolilrc de hit'-, Il fr. l'Iioclolilre de vin: ce sont à peu près les mêmes prix que dans le midi de la France. E. T.
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louées en 1825 pour 34,309 û. 41 k.; ce qui fait 34 florins par joch (1) ou 3 livres par acre (2).
Le marchédes produits étant très-limité en Allemagne, en Autriche et en Russie, tous les efforts du fermier dans ces pays tendent, non pas à produire le plus possible, mais à produire au meilleur marché possible. Ce sont cependant des contrées où l'on devrait cultiver le grain et où les grandes exploitations devraient prévaloir. Des vues erronées sur la position économique du fermier y ont causé la division extrême du sol ; la conséquence en est que les paysans, fermiers de 1 0 ou 20 acres, sont obligés, pour gagner tout juste le peu d'argent de leurs impôts , de cultiver sur une grande échelle, ce qu'ils accomplissent par l'association. Les champs d'un village sont divisés en trois lots. Ceux qui sont destinés au blé d'hiver sont contigus et reçoivent de l'engrais. Ceux qui produiront le blé d'été sont également réunis, et le troisième lot est laissé en jachères. On agit ainsi pour que la jachère fournisse un pacage commun aux troupeaux du village confiés à un seul berger. Le principe de l'association, cependant, n'est pas là poussé assez loin pour qu'on parvienne à n'employer que juste le nombre de bœufs qui serait nécessaire pour exploiter la terre. Les apparences du droit de propriété sont scrupuleusement conservées; et un homme qui n'est pourvu que de quelques acres de terre trouve encore pour les labourer un prétexte à entretenir deux ou même quatre chevaux, dans
(1) 185 fr. par hectare.
(2) Voir l'admirablerelalion de Burgersur l'agricuUure de la Lombardie el de Venise, où se trouve spécitiée la renie de 35 formes, t-elle renie variantde 21iv.à5 liv. 10 sh. par acïe, sans conipler l'impôt. ï. C. B.
le mauvais état des routes qui font communiquer les terres au village. J'ai vu en Hongrie deux hommes et huit bœufs conduire une seule charrue pour aller labourer un peu de terre à une distance de quelques milles de la maison du paysan. La production des subsistances y exige donc un énorme sacrifice de travail. Les prix du marché ne leur apportent pas de valeur réelle, et malgré l'abondance des aliments il ne peut se produire d'accumulation de richesse. Les bénéfices afférents à l'état de société, qui, dans des pays mal pourvus de voies de communication, pourraient être bientôt complètement perdus si on ne les conservait au prix de quelques sacrifices, sont maintenus aux paysans par leur système de groupement dans des villages, et sont à juste titre appréciés comme fournissant les moyens d'entretenir la civilisation du peuple.
Dans les longues soirées, le cabaret du village tient lieu d'un cercle, où les hommes se rencontrent habituellement et où les journaux les mettent au courant des affaires du jour. Jusque dans les parties les plus reculées de la Hongrie on peut trouver des journaux allemands outre ceux du pays, et des recueils périodiques dont le prix modéré est conforme aux ressources des habitants du village tels que je les ai décrits. Le prix que coûtent ces avantages est cependant fort élevé en raison de ce qu'ils éloignent le cultivateur du théâtre de ses travaux ; et si on soumettait ce fait à un calcul économique précis, on verrait qu'il en ressort une perte sérieuse. Ces petites fermes offrent l'expérience de l'inutilité de la division du travail lorsqu'elle n'est pas complétée par un système efficace d'association. Lors raêmeque les fermes des paysans sont aménagées suivant
DE l'industrie. 121
le mode que j'ai indiqué, les petits gains qu'ils réalisent à la fin de l'année sont fréquemment annulés par l'inondation, la grêle, l'épizootie, ou par d'autres accidents. En de telles occasions, le gouvernement leur accorde une remise sur l'impôt foncier. Les femmes et les enfants aident à la vie commune de la famille en travaillant dans les champs avec les hommes le jour, et en filant le lin et la laine pour les vêtements le soir et pendant l'hiver. Il va de soi que, dans un pays soumis à un tel système il n'y a rien qui ressemble au payement d'un fermage en argent : c'est l'état de la société et ce sont les pays où prédominent les fermages en nature. Les grands propriétaires varient leurs productions en brassant ou en distillant le grain, ou en faisant du sucre de betteraves (1) ; on fabrique de l'huile de navette et de pavot (œillette), et on cultive des fruits et du tabac dans les contrées qui avoisinent le Rhin et dans l'Allemagne centrale où l'agriculture a été améliorée par le contact du commerce. Dans ces parties de l'Allemagne, comme dans lltalie, on donne quelquefois, mais rarement, un domaine en métayage à un fermier auquel on fournit le cheptel et les semences et qui prélève une part du produit net, comme prix de son travail; mais ces contrats sont rares, et lorsque par hasard on rencontre des fermages en argent, le taux en est incroyable. On m'a parlé d'un domaine de cent mille acres (40,467 hectares) loué en Hongrie par la couronne à un grand fermier au prix d'un florin, soit deux shillings, par acre (6 fr. 25 c. par hectare).
(1) Il s'est élevé depuis dix ans en Russie dans un seul gouvernement, celui de Kiev, 8S fabriques de sucre de betteraves. Ud seul propriéiaire, le comte Bobrinsky y exploite? usines livrant annuellement à la consommation 2 i /2 millions de kilogr. de sucre rafOné. E. T.
A l'époque où les Anglais se soumettaient à l'influence qu'exerçait l'opinion dans les autres parties de l'Europe, il n'y a\ait pas de différence entre leur système agricole et les amodiations usitées par ceux de leurs voisins qui possédaient un degré égal d'intelligence. Tous achetaient là où les produits étaient à meilleur compte, et vendaient où ils pouvaient le mieux vendre. La France importait alors du blé de l'Irlande, en échange de ses vins; chaque producteur conformait la nature de ses récoltes à la nature même de la demande ; il achetait et vendait sur le meilleur marché qu'il parvenait à connaître . C'est sous cette impression que le docteur Smith a donné cette courte mais énergique définition de la rente du sol : «La portion de ses gains que celui qui emploie la lerre trouve qu'il convient de donner pour en payer l'usage. Cette définition fait dépendre la valeur de la terre de l'état de sa culture. Le profit que la terre peut procurer dépend de l'intelligence avec laquelle le fermier aménage ses récoltes et accroît l'efficacité de son travail. Cette définition, issue du siècle dernier, reconnaît que la puissance humaine est de nature intellectuelle. Si son auteur avait eu la moindre notion des forces puissantes que l'homme était sur le point de pouvoir substituer à lasienne propre, il ne nous aurait pas indiqué le travail comme la véritable mesure de la valeur.
Les exemples que j'ai cités démontrent que la valeur de la terie dépend de deux calculs distincts; ces calculs correspondent aux principes que j'ai énoncés dans le chapitre précédent. La première considération à laquelle s'astreint le fermier n'est pas ce que la terre est capable de produire, mais bien ce que demande le marché le
plus avantageux. Le consommateur fait la loi (1), que le producteur suit aussi bien qu'il le peut. Ayant choisi le système le plus profitable d'assolement, le fermier applique son intelligence aux meilleurs moyens de le mettre en œuvre. Dans aucune des contrées de l'Europe centrale la loi ne prescrit d'assolement particulier ni les hommes ne conservent de mauvais systèmes contre le vœude T expérience. Cent exemples prouvent aussi que les profits de l'industrie agricole sont partout directement proportionnels à l'intelligence développée, à la sécurité garantie, et aux avantages de la réunion des intérêts, expérimentés par les fermiers et les propriétaires. Mais je dois retracer notre chute, de ces vues agricoles simples et admirables ; tant qu'elles ont prévalu, nous avons été en de bons termes commerciaux avec nos voisins, et notre population laborieuse a été considérée comme la plus heureuse de celles de lEurope. Le changement déplorable qui survint dans notre pays naquit d'une théorie que je dois maintenant expliquer. C'est une preuve remarquable de la dépendance dans laquelle ceux qui s'appellent des hommes pratiques soni à l'égard des principes. Après de longues années de guerre et d'un isolement insolite du reste de l'Europe, on commença à calculer l'approvisionnement de blé nécessaire à nos marchés sur les quantités produites dans le pays lui-même. L'importance des récoltes nationales avait été affectée en hausse par l'accroissement rapide de la
(i) Non pas toujours; car à chaque instant, en vertu de ses lumières, de son inilialive , de sa capacité, le producteur peut jeter sur le marché un produit nouveau, désirable, avantageux, et provoquer le consommateur à la demande qu'il crée, pour ainsi dire avec le produit. Au reste, cette considération, quoique sérieuse en elle-môme, ne change en rien les conclusions de routeur. E- T-
population. On trouva que les importations étrangères, empêchées comme elles l'étaient par les circonstances de la guerre, ne pouvaient influer sérieusement sur les prix. Les approvisionnements incomplets qui se manifestèrent pendant les deux années de famine 1816 et 1817 confirmèrent cette notion que notre production de grain était limitée et ne pouvait être accrue qu'au prix de grands sacrifices. Sur ces observations, M. Ricardo reconstruisit une théorie qui semble avoir été émise, puis rejetée pendant la vie même d'Adam Smith.
La théorie d'Adam Smith, comme nous l'avons vu, n'attribue pas à la terre, en outre de son utilité générale, quelque qualité inhérente grâce à laquelle on puisse tirer une rente du cultivateur. M. Ricardo estima, au contraire, que la production des subsistances n'a d'autre effet que de créer la rente du sol (1).
La théorie de la rente de Ricardo applique ce principe de la manière suivante. Il affirme que de cinq parcelles de terre de qualités différentes il ne proviendra de rente propre des meilleures qu'à mesure qu'il deviendra indispensable de cultiver les plus mauvaises pour obtenir la même somme de produits; ainsi :