JARDINAGE
La grande responsabilité qu'ont assumée l'auteur et les apôtres de la théorie de la rente de Ricardo, dont l'erreur
a été fort bien exposée par le professeur Jones de Haileybury, provient des maux auxquels conduit inévitablement le mépris qu'on fait de la puissance de la raison humaine (1). Le danger le plus imminent qu'encourt une nation qui ladopte est celui de réduire à l'esclavage la masse du peuple. A mesure que les subsistances augmentent de prix, la valeur réelle des autres commodités de la vie s'amoindrit ; de rapides perfectionnements dans l'industrie manufacturière peuvent retarder, mais non pas empêcher la catastrophe définitive. L'élévation constante du prix de ce qui fait la première nécessité de la vie , accroissement inévitable si la théorie de Ricardo était vraie, devrait en un certain temps absorber l'industrie entière d'un pays pour la seule acquisition de ses subsistances premières. Je me hasarderais à en appeler à notre propre expérience de ces cinq dernières années, et à demander si nous n'avons pas eu dans cet intervalle un avant-goût des dangers de ce système (2). Voilà la
(1) Voyez Essai sur la distribution des richesses. La théorie de M. Ricardo n'a jamais été adoptée par aucun des économistes étrangers. Say, Slorch, Rossi, Herraann, Rau, adoptent la théorie d'Adam Srailh.
(2) Il est de fait que les concessions arrachées par sir Robert Peel, à la fois, à la grande propriété foncière et à l'aristocratie industrielle, par l'aholilion des cnrn-law, et l'introduction de la liberté du commerce, ont sauvé l'Angleterre d'une catastrophe imminente et épouvantable. J'élaisen Angleterre à l'époque où l'auteur écrivait, et je me souviens parfaitement de l'exaspération qui régnait dans les esprits et qui n'était guère plus contenue que par le respect traditionnel de la nation pour les privilèges consacrés par le temps, frêle barrière que la famine eût bientôt rompue. On ne peut songer sans frémir aux résultats d'une crise analogue à celle de 89 en Angleterre, quand on connaît le caractère des masses dans ce pays. Heureusement que l'anti-corn-law-league donnait un but h celte exaspération. I) est certain que les mesures obtenues par sir Robert Peel et qui lui coûtèrent le pouvoir, par suite de la constitution inviolable des partis, calmèrent toutes ces haines et
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véritable clef du mystère de la déplorable condition des travailleurs agricoles ; leurs maîtres ne font que de mauvaises affaires , ils ne peuvent supporter des salaires élevés, et ce n'est point parce que les ouvriers ne se coalisent pas qu'ils sont mal payés.
Pour obvier le plus possible à l'alarme causée par cette théorie, les propriétaires anglais recoururent au prétexte de la concurrence étrangère. C'est à cela que nous devons attribuer le manque de machines propres à la culture perfectionnée des grains. Il n'y a pas de doute que si cette pression salutaire à laquelle sont soumises les autres nations de l'Europe (du moins à un degré plus haut que nous ne le sommes) pouvait être appliquée à nos fermiers, ils auraient depuis longtemps entrepris de substituer des forces mécaniques à la force musculaire de Thomme ; le travailleur agricole s'élèverait alors dans l'échelle sociale comme il en a été de l'ouvrier manufacturier, tandis que l'épargne amenée par ce progrès aurait ouvert de nouveaux champs à l'activité industrielle. En Angleterre, vraiment, on aurait pu trouver fort utile de laisser la culture du grain, comme celle du sucre, aux colonies ou aux autres pays intertropicaux. La demande qui se serait basée sur l'abaissement du prix du blé aurait bientôt alors absorbé complètement toutes les terres disponibles de ces îles pour les livrer à la culture désormais plus profitable d'autres récoltes qui alors, mais seulement alors, donneraient une rémunération plus élevée (l).
conjurèrent tous ces dangers comme par enclianlement. M. CanOeld n'a pas peu contribué à faire pénétrer la lumière dans l'esprit désir Uobert Peel, et à lui dicter ses résolutions. Il a ainsi rendu à son pays un des plus grands services qu'un homme puisse lui rendre, E. T. (1) Pour la comparaison des forces alimeutaires des pays intertropi-
Mon désir n'est pas d'exposer simplement la fausseté de la théorie de Ricardo sur le revenu ; je veux encore prouver que le contraire seul est vrai. Mais pourquoi la cherté du blé est-elle une perte pour tout le monde ? C'est parce que le gain résulte de la seule économie. Ce qu'un homme épargne sur sa dépense en pain est ce qu'il a à dépenser en toile, en huile, en beurre, en fromage, en viande, en habillements, en bière, en vin, en sucre, etc. Quels sont les consommateurs de tous ces articles à la fois? Les riches, bien entendu. A la table du riche vous trouvez tous les articles de nourriture. Dans sa garde-robe vous trouvez ensemble la laine, la soie et le coton. L'homme pauvre, au contraire, choisit entre la bière et le thé, entre la viande et le fromage, entre la laine et le coton (1). Que fait donc l'agriculteur quand il fonde ses espérances de gain sur la cherté de la nourriture? Ne met-il pas celle-ci hors de la portée de la plus grande partie de ses concitoyens? La différence entre la somme dépensée pour l'acquisition de vingt millions de quarters de blé en 1839 et en 1834, monte à vingt millions de livres sterling (2). Cette somme a été
eaux avec les pays tempérés, je renverrai encore le lecleur aux tableaux que j'en ai donnés dans l'opuscule « Des conditions vraies de la science économique. » E. T.
(1) Notre corapalriole M. Briaune a déjk donné il y a une dizaine d'années, dans une remarquable brociiure sur les crisescommerciales, la preuve, fondée sur la m^me argumentalion développée à l'aide des cliiffres statistiques de la France, que toute crise dans les subsistances, que toute cherté du grain était infailliblement suivie d'une crise commerciale, puis d'une crise industrielle, el enfin d'une crise politique presque toujours causée parle malaise social. J'ai dit elje crois avoir démontré ailleurs [Histoire des ateliers nationaux) que la seule cause déterminante des révolutions était la disette; en d'autres termes, que les méconlenlemenls el les excitations démagogiques n'aboutissaient à des résultats graves et définitifs que lorsque le peuple a faim.
(2) Cinq cent millions de francs. La diselle de 1846-1847 a coûté à la
retirée aux autres récoltes et aux manufactures. Est-il donc étonnant qu'il y ait eu alors stagnation générale du commerce? Ce n'est que sur ce que le pauvre peut épargner sur le prix du pain, s'il l'obtient à bon marché, que l'agriculteur peut compter pour le payement du chanvre, du lin, du foin, du beurre, du fromage, de la viande, des peaux, de la laine, qu'il produira alors avec plus de bénéfice que le grain. Il serait à désirer que nous pussions laisser aux pays éloignés la culture du blé, comme trop chère et trop peu profitable, afin de nous livrer à des cultures plus lucratives, dont la plupart sont bannies de notre pays. Le fermier et le propriétaire sont donc les parties les plus intéressées au rejet de notre présente législation sur les blés, qui en rendent la cultuFC profitable au préjudice de toutes les autres. Ils devraient réclamer au contraire leur abolition, car personne ne peut nier que le bon marché du blé augmenterait la demande de tous les produits agricoles. L'ouvrier agriculteur devrait se joindre à la demande de la réforme; car ces lois retardent l'extension de l'échelle de la production du blé, et en même temps la demande de ces articles plus importants que l'on ne produit que sur une petite échelle. La législation sur les blés nous prive ainsi
ville de Paris, rien que pour maintenir le prix du pain à 0, 40 cent, le kil.,el seulement pour la classe pauvre, près de 20 millions de francs. La consommation du blé en France élantd'environ 160 millions d'heclolilres paran, et le prix moyeu, depuis 1797, d'à peu près 20 fr. l'hectolitre (soit pour la valeur économique de l'article blé exprimé en monnaie 3,200,000,000 de francs), chaque hausse ou chaque baisse de I franc dans le prix du blé rend disponible pourTinduslrie et pour les autres prodiictions agricoles, i 60 millions de francs, ou bien enlève une somme pareille k leur marché. En 1846-1847, le prix dubléayant monté au delà de 30 fr., une valeur exprimée par plus de 1 milliard 1/2 a été soustraite brusquement au marché de la production générale. E. T.
des seuls moyens que nous possédions pour augmenter les salaires. Nous avons vu les propriétaires du continent se trouver très-bien de Tapplication de ce principe. La rente est la part de profit obtenu dans l'emploi de la terre que le locataire consent à donner au propriétaire du sol. La rente du sol se calcule donc, en règle générale, par le taux du profit obtenu dans toutes les branches d'industrie du même pays. Elle varie suivant la bonne ou mauvaise législation, Tétat des connaissances, la moralité publique, en un mot, suivant tout ce qui influe sur la richesse et la prospérité générales.
Mais la rente de la terre, comme les profits du fermage, suit la loi sus-énoncée, et aussi bien l'un que l'autre ils doivent souvent, lorsque la terre abonde, réduire le taux de leurs bénéfices, pour que le montant s'en élève. C'est pour cela que, dans les pays peu peuplés oii le sol et le chmat sont favorables, des récoltes d'un grand produit seraient obtenues à bon marché sur une large échelle à l'avantage à la fois du propriétaire et du fermier. Pour tous les autres pays qui jouissent d'une population nombreuse, la nature féconde d'une grande partie de l'Europe et de l'Amérique doit se montrer avantageuse. Il y a cependant des limites nécessaires à la dimension des fermes, même lorsque la terre a le moins de valeur. Le temps que les hommes et les bestiaux perdent à se rendre de l'usine agricole aux confins des champs est une perte pour le cultivateur. On conçoit aussi que, là où le bétail est la seule force motrice employée, l'échelle des opérations du fermage est beaucoup plus limitée que lorsqu'on peut se servir de canaux ou d'autres appareils de locomotion. De bons fermiers en Allemagne ont calculé exactement les pertes qu'ils éprouvaient par la
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distance de leurs champs au siège de l'exploitation (1).
La perte que fait subir la distance du produit au marché peut donner lieu à un calcul semblable. Mais le genre de force qu'on emploie apporte de grandes différences dans ces calculs : ainsi, on transporte plus facilement des grains d'Odessa à Londres par la mer, qu'on ne les charrierait seulement à 30 milles par le\oiturage au sein de l'Allemagne (2) . C'est à cause de ces différences que toutes les taxes déterminées, telles que les dîmes , les contributions foncières, les impôts provinciaux, les taxes des pauvres et même les péages pèsent d'une manière si différente sur les fermes, selon leur situation. L'assiette de ces impôts a la plus grande influence sur l'élévation et la baisse des rentes.
J'ai indiqué que l'état des lois dans les parties de l'Eu-
(1) Voir Von Thûraene, Der isolirte Staat.
(2) C'est Ik une des principales raisons pour lesquelles la liberté du commerce des grains, liberté absolue s'entend, serait d'un si gran avantage pour tous les peuples. Les contrées maritimes seraient desservies par des pays lointains, dont les transports seraient beaucoup moins coûteux pour elles, si elles ne jouissaient pas de la proximité d'un fleuve. Dans ce cas, les entrepôts de grains seraieut toujours amplement approvisionnés, surtout maintenant que l'emploi du grenier mobile Vallery permet la conservation très-économique et presque indéfinie des céréales et des légumineuses. D'abondantes réserves de grains se créeraient naturellement dans tous les centres d'arrivage; et ces réserves, en équilibrant la production de l'Europe avec celle de l'Amérique, maintiendraient le prix courant du blé à son prix moyen, et nous débarrasseraient à jamais des craintes de disette et des cbances de détresse agricole ; en raffermissant la sécurité générale, elles assureraient la paix publique et le progrès efficace. Le lecteur peut €0usuller, pour s'éclairer sur cette importante question des réserves de grains, le mémoire de M. Briaune Sur les crises commerciales que j'ai déjà cité, la brochure de M.Michel Chevalier (1847) 5«r les forces alimentaires de la France, et deux brochures de M. A. Thomas, concessionnaire et fondateur du système d'entrepôts de la ville de Paris, Sur les réserves de grains appliquées à la fixation des cours des céréales. E. T.
rope où l'agriculture est le plus arriérée a été un obstacle au progrès. Ceci s'applique à d'autres dispositions législatives que celles qui entravent directement la production. Quelques tentatives d'améliorations ont été peut-être plus malencontreuses encore dans leurs effets. Le passage d'un état de progrès économique à un autre est facile et n'est pas suivi des moindres inconvénients lorsque la propriété est sûre, l'intelligence développée, et que les efforts ne sont pas artificiellement restreints. Ce fut dans quelques tentatives de hâter une amélioration prématurée, par des moyens où l'on avait perdu de vue ces conditions indispensables, que les législateurs allemands des siècles passés et de celui-ci même s'égarèrent.
Le danger inévitable où nous précipitent les théoriciens qui assignent une valeur inhérente aux objets d'usage et qui nient que la puissance intellectuelle soit apte à leur en conférer une plus élevée est celui de rendre la propriété incertaine. Si la puissance productive des aliments gît dans la terre et non pas dans l'homme qui l'exploite, le problème de la distribution convenable de la propriété peut être une simple affaire de calcul mathématique ; mais si la production des aliments dépend, comme je le dis, des goûts, des sentiments et des besoins individuels des hommes, le seul moyen de les exciter à la production est d'assurer à chacun d'entre eux la jouissance de la part qu'il gagne de la manière qu'il aime le mieux. Pour avoir plus de jouissances, il n'a qu'à produire plus. Ce don! il n'a pas besoin, il l'échange pour d'autres objets, et en cela ses inclinations ne sont pas ou ne doivent pas être entravées. La farine de froment est exactement la môme marchandise, qu'elle ait été pro-
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duite au Canada, dans le comté de Buckinghara, ou en Podolie. Il est parfaitement indifférent à tous ceux qui achètent sur le marche de savoir qui a produit le grain et où il a été récolté. Nous pouvons, par conséquent, attribuer Tavénement de certaines opinions défavorables à la sûreté de la propriété et à l'effort de l'industrie individuelle, exclusivement à l'intervention des possesseurs du sol dans la liberté des autres hommes. Il est, comme je l'ai dit, insignifiant pour un marchand de Liverpool ou pour un manufacturier de Manchester de savoir en quel lieu a été produite la matière première dont il a besoin, pourvu quil puisse partout se la procurer de bonne qualité et à des conditions semblables; mais vouloir lui prescrire de n'acheter qu'en un marché désigné, c'est l'amener inévitablement à des représailles. S'il est obligé d'acheter certaines récoltes, personne ne peut lui dénier le droit de prescrire au producteur un certain mode de culture.
Si l'on ne rend pas le blé plus accessible à notre population toujours croissante qu'il ne l'a été depuis un certain temps, nous pouvons être sûrs que le peuple recourra à des moyens de contrôler l'usage de la terre en des termes incompatibles avec la sécurité de la propriété (1).
Il est déplorable que des hommes d'un caractère éminemment philanthropique comme Robert Owen et Fourier n'aient pas trouvé d'autres moyens que celuilà de parer aux exigences de la crise. Mais il doit paraître évident que si la rareté des subsistances amenait une révolution sociale, on considérerait comme nulles
[i) Ou en termes clairs, qu'il expulsera' violemment les propriétaires du sol, pour se substituer a leurs droits. L'Angleterre a certainement élé, en 184o, sur le penchant de cet abîme. E. T.
les pertes générales qui s'en suivraient de la destruction de tous les autres modes de posséder. Lorsque les subsistances deviennent rares^ toutes les autres choses perdent leur valeur, comme nous l'avons vu. La perte n'en serait, par conséquent, que peu regrettée, et toute démonstration en leur faveur serait impuissante (1). Il y a de notre temps une singulière inconséquence à
(1) Comme la France peut produire encore du grain a bas prix pour tous ses habitants, et que d'ailleurs l'échelle proportionnelle des tarifs douaniers aux prix courants n'est pas Irès-élevée, ce n'est pas le manque de pain qui nous dessillera les yeux à l'égard du système proteclionniste; mais la situation n'en est peut-être que plus dangereuse. Comme le malaise vient de la raréfaction d'objets nombreux, et qui ne répondent pas à la série la plus urgente des besoins primordiaux, ce malaise est profondément ressenti par la classe laborieuse, sans qu'elle en puisse découvrir les causes. Elle sait bien que les salaires sont bas, mais elle ne voit pas que c'est parce que la houille, le fer, la viande, la laine, le fil, sont chers. Elle sait bien qu'elle ne peut pas vendre soa vin, ni son blé, ni son huile, dans les années d'abondance ; mais elle ne sait pas que l'abondance n'a pour elle les effets de la disette que parce qu'on ne lui permet d'acheter, ni des tissus, ni des outils, ni du combustible, ni du sucre, ni d'autres aliments, à ceux qui sans cela lui prendraient ses produits à de hauts prix. On parle du coup terrible et désaslreiix que porterait le renversement des murailles douanières à notre industrie, à notre agriculture. Je n'y crois pas d'abord pour mon compte, et je pense qu'à un certain nombre de millions près qui ne prendraienlplus le chemin des poches des amis deMiM.Mimerel,Lebœuf, Darblay et tutti quanti, la chose se ferait avec peu de secousses; mais les aveugles ne voient pas la révolution sociale, le chaos, qui se trouve au bout du protectionnisme, ils ignorent que ce n'est pas impunément qu'on détourne les richesses sociales de leur cours naturel, et ils seront les premières victimes de leur aveuglement. Si, avant peu d'années, les obstacles au travail national et à la consommation du pauvre ne sont pas enlevés, la guerre sociale éclatera dans toute sa fureur sauvage; et, comme toujours, le peuple combattra au nom de chimères qu'il ne comprend pas, mais en vertu d'une cause réelle de désespoir qu'il ne connaît pas. lléias! tous les peuples ont eu leurs Cassandres, elles prophètes de malheur sont peu écoutés. Faudra-t-il que, semblables à Jérémie, les ctiampions de la liberté d'action et de disposition crient en vain îi la France les malheurs qui la menacent, jusqu'à ce que tombe l'édifice de sa civilisation ! E. T.
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quelques hommes d'apprécier hautement la liberté d'action et, par conséquent, la responsabilité propre de l'homme, et d'admettre en même temps la notion qu'il dépend pour sa nourriture des qualités particulières du sol (1).
D'autres encore, qui voudraient échapper au joug de la responsabihté, s'efforcent de renverser tout ce qui semble s'opposer à la culture la plus productive du sol, afin d'obvier à la difficulté de se procurer des subsistances. Quand même ces derniers réussiraient à obtenir à des termes faciles des approvisionnements d'aliments, ils ne voient pas que, dès le moment que l'homme est pourvu, sa responsabilité commence.
Ainsi, dans les systèmes d'Owen et de Fourier, plus une société est certaine de se procurer par l'association la subsistance et le vêtement, plus la tentation de répondre au désir de la liberté y devient imminente. Il semble avoir échappé à la connaissance de ces théoriciens, que la loi agraire a été réellement appliquée dans plusieurs contrées, et que jamais cette épreuve ne s'est montrée que désastreuse.
Cette expérience a été essayée directement en France par la rapine ouverte, lorsque les terres de la couronne, de l'Église et des nobles furent divisées en lots et vendues à vil prix. En Allemagne, le projet de fixer une fois pour toutes le prix du fermage fut essayé près de cinquante ans avant la révolution française (2) . En Prusse, les opérations de ce genre furent poussées plus
(i) Le Traité d'économie politique du docteur Chalraer offre un curieux exemple de ce conflit entre la nécessité et la responsabilité.
(2) Ce sujet a été discuté dans un article du n° 52 de la Revue britannique el étrangère, écril sur les Souvenirs d'un voyageur de M. Laing.
i38 ORGANISATION NATURELLE
loin même qu'en Autriche, et on peut attribuer en grande partie le bouleversement qui eut lieu dans ce pays en 1806 à la démoralisation causée par la violation de la propriété. Les servitudes imposées sur la terre, aussi bien que les rentes obligatoires en blé ou en argent, furent déclarées rachetables par la cession absolue dune partie de ces terres par le propriétaire. Cette dernière mesure a été seulement en partie mise à exécution. La division du sol entre ceux qui le cultivent sans bénéfices intervertit la marche naturelle par laquelle les bras doivent être constamment enlevés de la terre pour être reportés sur des occupations plus profitables, jusqu'à ce que l'accroissement de la valeur des matières textiles, des fourrages et d'autres récoltes attire l'attention et reporte les hommes à cultiver par petites surfaces. Ce progrès naturel de l'agriculture a été contrarié dans tous les pays de l'Europe dont j'ai parlé, et la sécurité de la propriété a reçu une atteinte des malencontreuses législations que je viens de signaler. De là provient la pauvreté des petits propriétaires à la fois en France et en Allemagne, la difficulté qu'éprouvent ces pays à économiser le travail de façon à pouvoir l'appliquer aux manufactures. Les paysans par le fait, en recevant la terre en cadeau, furent attirés à continuer de se livrer à une occupation désavantageuse (1).
(1) Le système agricole que préconise M. lianûeld est bien effectivement le véritable système naturel, et s'accorde parfaitement avec les résultais des recherches de M. Passy (Voir: Dea systèmes de culture par M. II. Passy), bien que cet écrivain n'ait pas eu l'idée d'une semblable conclusion parce que le principe ne lui était pas connu. Ainsi, la grande culture dans les contrées peu peuplées, la moyenne en se rapprochant des centres, la petite au voisinage des villes, là où elle est plus productive peul-élre que toute autre occupation industrielle. E. T.
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J'espère que les arguments que j'ai fait valoir pour démontrer que le meilleur moyen d'assurer la plus haute rémunération aux différentes récoltes était de réserver la culture du grain et des produits nécessaires à la première alimentation aux pays où ils peuvent être produits à bon marché sur une large échelle, doit amener à l'examen sérieux des défectuosités de notre système agricole actuel. Non-seulement la prétendue disparité naturelle des sols n'est pas la cause de la rente, mais si elle existait la stérilité des sols pauvres détruirait toute valeur dans les plus riches. Les sols les plus riches alors seraient condamnés, comme le suppose la théorie de Ricardo, à ne produire que des subsistances, c'est-à-dire précisément les matières qui doivent toujours être vendues à bon marché, pour peu que les autres produits possèdent une certaine valeur (1). J'espère que j'ai réussi à donner au fermier une règle pratique , en démontrant que la valeur de toutes ses autres récoltes s'accroît en proportion directe du bon marché des subsistances ; le détenteur du sol est encore plus profondément intéressé à cette méthode d'estimer la valeur de la terre. Il doit être parfaitement indifférent au propriétaire, que la terre soit appliquée à tel ou tel usage, pourvu qu'il en tire le plus haut revenu. C'est ce qu'on peut clairement attendre de la terre sur laquelle on construit : l'accumulation des populations accroît la
{i ) Quelle meilleure solution à apporter au problème, en apparence insoluble, qui nous agile aujourd'hui «Pourquoi l'abondance des subsistances cause-telle en France la détresse de l'agriculture? Pourquoi la fécondité engendre-l-elle la misère ? » Tout simplement parce que le système protectionniste nous force à cultiver la majeure partie de nos meilleures terres en blé, c'est-à-dire de les livrer à la culture la moins proGlable. E. T.
demande des terrains destinés aux constructions, et une notable proportion de la terre cultivée sur une grande échelle en est conséquerament enlevée pour se transformer en jardins, en marais et en nourrisseries. J'ai à peine besoin de prouver que l'accroissement des villes dépend principalement du bon marché des subsistances; il s'ensuit que ce que le propriétaire a le plus d'intérêt à faire, c'est de contribuer au progrès général du pays entier. Il ne peut pas perdre la part de bénéfice que lui attribuent les perfectionnements, lorsqu'ils s'effectuent. Mais dans Tétat particulier et actuel des choses en Angleterre, les propriétaires du sol doivent faire tout ce qu'ils peuvent pour hâter le développement de la prospérité générale. Le premier pas à tenter vers les améliorations, doit être d'écarter ce préjugé qui maintenant vicie tous les calculs en affirmant que les subsistances seules produisent des rentes élevées (1).
(1) Pour élajer la théorie de Ricardo, on y greffa la théorie du monopole. Cela est ainsi constaté par M. Mac-Culloch :
« Les deux sources de la rente ci-dessus décrites, la fertilité et la proximité du marché, sont tout à fait distinctes de ces particularités inhérentes au sol et k sa situation, qui lui afférent une rente par le principe du monopole. Le vin delokay, de Johannisberg, deChambertin, de Constance, ou toute autre espèce particulière de produits qu'on ne peut obtenir que de certains sols et en quantité limitée, peuvent, en raison du manque d'approvisionnement acquérir un prix hors de toute proportion avec les frais de production. Après avoir déduit de ce prix ces frais et le profit ordinaire du capital engagé, l'excédant entier revient naturellement au propriétaire; la terre couverte de maisons, de jardins ou de parcs, et douée de qualités particulières de situation ou de disposition, rentre aussi dans la classe des choses pourvues d'un monopole, etladeraande qui en est faite en gouverne le revenu. Ces terres ne peuvent certainement pas rapporter moins que si elles étaient consacrées à la culture, mais elles peuvent rapporter considérablement plus. Lorsqu'une certaine position offre degrandesfacilités pour les affaires, comme le fait une boutique qui, située avantageusement dans une ville, donne à son occupanl la faculté de réaliser de plus grands profits qu'il ne le
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Un calcul inséré dans la Revue britannique et étrangère n° 32 démontre que dans la Belgique la terre cultivée sous l'influence du voisinage des villes rapporte une somme plus considérable à ses propriétaires que l'ensemble des revenus agricoles du reste du royaume. Il n'est pas improbable qu'un calcul semblable ne puisse être fait pour l'Angleterre. Dans ce cas, où est la rente légitime, et où est le monopole? En outre, les revenus appelés de monopole vont croissant avec la prospérité du pays, tandis que les revenus proprement agricoles décroissent. Que devient en fin de compte la règle, et que devient l'exception ?
Nous avons souvent entendu parler des terres non cultivées en Angleterre, quelquefois avec surprise, plus fréquemment avec indignation. On ne peut expliquer ce fait que la terre reste sans emploi que parce qu'elle serait impropre aux seuls usages qui puissent en être faits actuellement. Le blé. le froment, y est maintenant la récolte usuelle, et le blé ne peut être cultivé avec avantage sur le Chat-Moss ou le Wokingcommon. Produire du grain dans ces districts exigerait le sacrifice d'années de travail et de capitaux considérables. Mais ne peut-on y cultiver autre chose? Un Flamand, un Hollandais ou un Italien seraient-ils empêchés de cultiver ces espèces de terrains? Nous savons qu'ils ne le seraient pas, et qu'aussi les Anglais ne les auraient pas laissés improductifs si la demande des récoltes qu'ils pourraient produire n'était pas limitée par le prix élevé du grain. La recette
pourrait faire dans toute autre boutique ne jouissant pas de cet avantage particulier, ce proût extraordinaire vient en accroître le reyenu. Le lecteur s'apercevra facilement combien cela est analogue h la rente de la terre proprement dite. « (Mac-Culloch, Notes sur Adam S))iit/i, page 447.) T. C. B.
que je donnerais pour rendre à la culture les terres en friche serait donc fort différente de celle qui quelquefois a été proposée. Je ne voudrais pas déplacer la propriété en l'enlevant à ses propriétaires actuels pour la donner à d'autres qui sauraient en mieux user. Je voudrais plutôt faire qu'il valût la peine pour les propriétaires de cultiver leur sol en créant la demande de toutes sortes de récoltes, ce qui ne peut s'effectuer qu'en abaissant le prix du grain.
Si l'on ne recourt pas à la méthode d'encourager la concurrence, qui seule peut stimuler notre production nationale, cette alternative est inévitable : avec l'accroissement de la population, le fardeau de la misère s'alourdira chaque jour, jusqu'à ce qu'il nous plonge dans une destruction générale.
11 ne peut être nié que jusqu'ici l'excellente organisation de notre commerce et de nos manufactures ait différé la crise qui nous menace. Mais d'autres nations, qui ne jouissent pas comme nous de ces avantages, sont cependant sur le même pied de prospérité générale , et elles nous auraient devancés si elle s'étaient livrées au commerce comme nous l'avons fait.
Mais l'abondance des aliments n'est plus d'aucun avantage à un pays où la propriété n'est pas assurée, et où l'organisation du travail est mal basée. Au contraire, la tendance au progrès qui existe partout, même là où elle est réprimée, est attisée par la conscience de la force propre à la satisfaire, et procrée de dangereux ferments qui, ordinairement, font explosion à toute occasion favorable. Les empires russe et autrichiens ont dans cette position, aussi bien que ceux du sud de l'Italie. On se rend compte également ainsi del'élatde troubles où sont pion-
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gés l'Espagne et le Portugal. Notre empire des Indes est perpétuellement sur le bord d'une crise semblable qui, si on ne la prévient pas, amènera des désastres effrayants dans cette partie du monde.
Les pays de l'Europe où l'agriculture est en retard sont ceux où il y a peu de villes et où elles sont fort distantes les unes des autres. Une ville de 2,000 habitants est considérée comme remarquable en Allemagne. D'un autre côté, la Hollande, la Belgique, l'Italie septentrionale et l'Angleterre sont couvertes de villes ; tandis que la population rurale est disséminée sur la surface du pays, mais non pas de telle manière quelle soit perdue pour la société. Là aussi les rentes dans les villes sont élevées, et les terrains qui les environnent, très-recherchés. Les revenus agricoles près de Milan sont presque aussi élevés que dans les environs d'Edimbourg et de Londres; les terrains de construction se vendent à Bruxelles 10,000 livres sterl. l'acre (1). Dans les plus grandes villes allemandes il est rare de trouver de telles valeurs ; et si un spéculateur essayait d'y bâtir sur une large échelle, il courrait le risque de voir sa maison aussi peu recherchée par les habitants que le sont les rivières, les chutes d'eau et les mines, qui y abondent et dont on. ne tire aucun parti. Outre qu'on n'y a pas ce point de vue normal sur la valeur de l'organisation du travail, qui rendrait toutes les classes anxieuses de tirer les bras surabondants de la terre pour les employer à d'autres occupations plus lucratives, l'état des lois et des voies de communications publiques ont aussi empêché
(1) 62 fr. 50 cent, le mèlre carré. A Paris, celte valeur est bien plus considérable, puisqu'elle dépasse souvent 500 fr. dans les bons quartiers.
le développement des ressources dans les contrées slaves et allemandes. Les souverains détiennent les droits politiques que demandent les classes instruites. Les nobles aussi s'opposent à toute concession envers leurs concitoyens; ils ne voient pas qu'avec les manufactures et le commerce il s'élève une nouvelle espèce de propriété que le citoyen ne trouve pas suffisamment garantie lorsqu'elle n'a point de part dans la législation. Si le propriétaire du sol comprenait ses véritables intérêts, il favoriserait toute prétention à un nouveau mode de posséder, au lieu de s'y opposer; car lorsqu'il s'efforce lui-même de rendre sa terre valable, il dépend éventuellement de la coopération de ses concitoyens pour la réussite de ses efforts.
Dans la législation comme dans les affaires, le propriétaire qui accorde une portion convenable dinfluences à chaque classe nouvelle et entreprenante de possesseurs industrieux qui s'avancent pour proposer un nouveau moyen d'employer la terre trouvera, en ce faisant, ses intérêts mieux garantis. Comme ses revenus ne peuvent s'accroître que parlextension de la concurrence sur l'emploi de la terre, son ascendant moral croîtra s'il voue les loisirs qui lui sont laissés à l'aide et à l'encouragement des nouveaux venus, au lieu de contrarier leurs efforts.
(i) J'ai eu surtout en vue dans l'opuscule que j'ai récemnienl publié, et auquel j'ai déjk renvoyé plusieurs fois le lecteur, de compléter autant que je le pouvais les admirables démonstrations de M. Baiilield sur la nature de la rente du sol et sur l'organisation vraie de l'agriculture, en y faisant entrer Téiémont scienlifi(|uc dont je pouvais disposer et que me donnait la pliilosopliie de la cliimie, de la physique et de l'histoire naturelle , et en y couibinaiit le mode, suivant moi méconnu, de l'accroissement proporliomiel des produits et des populations. Ces vues, d'ailleurs, avaient été présentées à M. Banfield lui-même, qui avait bien voulu les approuver : je n'y reviendrai donc pas ici. E. T.
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