‹ Organisation de l'industrieChapitre 18 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

va» MO'XXA.lK.ti. — DE liA ClBCCIiAXIOlV. — DU CREDIT.

En traitant de l'industrie commerciale, j'ai borné le cercle de mes remarques au temps où le négoce n'était qu'un troc effectif des choses utiles. Les procédés appliqués pour faciliter les échanges, qui, dans les temps modernes, ont de beaucoup élargi la sphère du marchand, lui ont fait trop souvent perdre de vue la véritable base du trafic, qui est toujours un troc, quoique souvent on puisse n'en pas avoir la conscience, et lui ont fait attacher une trop grande importance à l'argent, qui ne sert réellement que d'intermédiaire à l'échange.

L'histoire des monnaies exigera que nous appliquions au commerce les principes sur lesquels se fonde l'industrie prospère ou l'accumulation des richesses. Nous avons vu que ces principes se basaient sur les moyens les plus efficaces d'employer la puissance humaine, c'est-à-dire sur les facultés intellectuelles de l'homme.

Nous avons vu qu'en agriculture, en commerce, en industrie manufacturière, les hommes possèdent la faculté de multiplier, par l'association, leur puissance individuelle. Cependant la source de toute puissance

ORGANISATION NATURELLE DE l'lNDUSTRIE. 225

réside, à son origine, dans l'individu. Ce n'est que comme êtres pensants que les hommes peuvent conquérir l'égalité . Le but ultérieur de toute association raisonnable doit donc être d'assurer à l'égard de chacun de ses membres la plus grande carrière possible à la liberté individuelle.

L'un des moyens les plus énergiques que puisse employer une communauté pour parvenir à cette fin est l'emploi d'un système monétaire bien conçu. Le commerce associe le capital possédé par chaque pays qui s'y livre à celui des autres, pour le bénéfice commun, et, comme toutes les associations, celle-ci produit des résultats plus ou moins grands, suivant que les nations ou les individus associés ajoutent à leur ressource une quantité de liberté plus ou moins grande.

La monnaie fut inventée pour représenter les productions industrielles ou les propriétés de toutes les nations qui ne pouvaient être transportées ou qu'il n'était pas à propos de déplacer pour les livrer aux échanges commerciaux.

Les monnaies métalliques elles-mêmes ne sont pas destinées à un autre usage : on échange une espèce de marchandise contre de l'argent, et celui qui reçoit cet argent n'en peut faire d'autre emploi que de l'échano^er à nouveau contre ce dont il a besoin.

Les monnaies ne sont, par conséquent, utiles qu'en proportion des lieux ou des pays où on les accepte en payement pour des marchandises vendues; cela veuf dire, en d'autres termes, que la personne qui prend une monnaie en payement s'attend à la voir reprendre par d'autres parties, pour les choses qu'elle veut obtenir. La valeur d'une monnaie dépend donc de ce qu'elle re-

représente aussi couramment que possible la relation de la valeur de l'objet qu'elle sert à acheter à celle des objets que le Ycndeur veut s'en procurer en quelque autre lieu. Si une livre de viande vaut sur le marché 4 livres de farine, le vendeur d'une livre de viande compte que la monnaie qui lui a été donnée en payement sera reprise par le farinier en échange de 4 livres de sa marchandise. Si la viande devenait plus abondante, elle se vendrait pour une pièce de monnaie qui n'achèterait plus que 3 livres de farine, ou, si elle devenait plus rare, contre une somme avec laquelle on s'en procurerait 6 livres. Le service que les monnaies rendent aux commerçants vient de ce qu'elles expriment cette relation de la valeur dans le plus grand nombre de lieux et aussi constamment que possible. Les monnaies métalliques ne sont d'un bon usage pour les commerçants que quand elles ne sont pas assez abondantes pour admettre des fluctuations notables dans leur prix courant. Les métaux à bas prix, le fer, le cuivre et le bronze ne s'adaptent pas aussi bien que l'or ou l'argent à la circulation générale, comme intermédiaire de l'échange pour cette raison.

Parmi les produits de la terre les plus généralement recherchés , les métaux précieux réunissent trop de qualités appréciables pour n'avoir pas fait de longue date l'objet d'un commerce de premier ordre; leur brillant, lorsqu'ils sont travaillés en ornements ou en ustensiles, la possibilité de les diviser ou d'en rejoindre les portions sans perte, leur qualité invariable lorsqu'ils sont purifiés, et leur résistance à l'action atmosphérique, lesrendentd'une utilité incontestable auxnégociants. En somme, ils étaient recommandables à tant de titres dès les premiers âges, ({u'on n'a que rarement apprécié

DE l'industrie. 227

clairement leurs diverses manières de devenir utiles. La grande valeur d'une petite quantité d'argent ou d'or, en comparaison d'autres choses utiles, fît désirer dès longtemps aux négociants de pouvoir s'édifier sur la pureté de ces métaux. C'est là, probablement, ce qui amena d'abord à la méthode de battre monnaie, comme on peut le déduire de ce fait, que les plus anciennes monnaies sont celles qui sont composées des métaux les plus purs. Mais l'adjonction d'une empreinte comme garantie de l'authenticité de certaines choses est d'une date plus ancienne que l'époque reconnue de l'origine des monnaies. Il est probable que les bagues à cachet que nous rencontrons de si bonne heure dans l'histoire étaient employées comme intermédiaire de l'échange ou comme monnaie pour les gages, ou même pour les achats. Nous avons un exemple de cette pratique dans la Genèse (xxxvni, 18), oii un anneau et un bracelet sont donnés comme un gage ; la coutume de donner un anneau aux fiançailles provient de la même origine ; mais d'innombrables exemples, pris dans l'histoire des premiers temps, et quelques-uns, entre autres, qui se rapportent à une époque où il n'y a pas de raison de douter qu'il ne fut pas employé de métal monnayé dans les trafics, nous donnent la certitude que l'impression d'un sceau particulier conférait la sanction de 1" authenticité à des documents officiels. Ce fait, qu'une empremtesur une médaille n'aurait inspiré au commerçant aucune idée de sécurité s'il n'avait pas déjà été accoutumé à considérer avec quelque vénération la marque d'un sceau, peut démontrer avec une certaine évidence que la coutume de sceller les objets était antérieure à celle du monnayage. La garantie d'une empreinte officielle

était nécessaire pour rendre les métaux précieux utilisables comme moyen d'échange, et cela prouve qu'il y avait en leur nature un défaut auquel il fallait remédier; ce défaut est plus sensible dans Tor que dans l'argent, parce que c'est un des métaux qui s'use le plus vite par le frottement.

Il paraît donc probable que le monnayage servit d'abord de garantie à la pureté du métal, dontle titre ne peut pas être apprécié aussi facilement que le poids. Mais l'histoire du monnayage ne date d'aussi loin dans aucun pays que celle des autres arts. Il ne nous reste pas de médaille qui se rattache à l'époque des temples souterrains de l'Inde et de l'Egypte, au temps de Memnon ou même de l'empire assyrien, bien qu'à ces époques mêmes il soit fait une mention fréquente, et corroborée par de nombreux et divers témoignages, de l'or et de l'argent comme étant des objets usuels de commerce.

Les premières traditions authentiques du commerce nous montrent de la part des nations une disposition remarquable à s'associer pour jouir du bénéfice d'un intermédiaire commun de la circulation. Lorsque les Grecs, par leur aptitude navale, eurent élevé leur puissance dans le Levant assez haut pour qu'elle pût mesurer ses forces avec celles de la monarchie persane, le monnayage entre leurs mains devint une arme politique. Dès les premiers temps de l'histoire de la Grèce, nous trouvons la môme monnaie d'argent employée à Égine, en Perse et dans la Phénicie. Elle fut ensuite adoptée par les Athéniens, et bientôt après par les Macédoniens.

La monnaie d'or grecque avait été frappée sur le même étalon que la darique persane; son poids était celui du didrachme, et sa valeur courante de vingt drach-

DE l'industrie. 229

mes ou d'environ un louis d'or de France. Il est probable que cette similitude de type monétaire fut fort utile à Alexandre, et lui servit à vaincre l'opposition d'une classe importante du peuple conquis, les commerçants. Les comptes que nous avons des trésors accumulés dans les palais des monarques persans nous expliquent les causes de la chute de la dynastie d'Eystaspe. Les sommes enlevées aux provinces pour l'acquit de leurs tributs étaient retirées de la circulation, et le gouvernement devenait constamment plus faible à mesure que s'accroissait la rapacité de ses officiers. L'or que le conquérant macédonien répandit à profusion pendant l'heure rapide de son triomphe fut certainement un présent inestimable pour le commerce appauvri. Suivant Strabon, une somme immense fut enlevée des trésors royaux de Suze et d'Écbatane, qui, employée dans le commerce, procréa les revenus énormes dont il est fait mention dans l'histoire des successeurs d'Alexandre. Tant qu'il n'y eut pas d'alternative à l'usage des métaux précieux, la valeur de l'or et de l'argent fut inappréciable pour le commerce, et la tache des gouvernements se limita à la réglementation monétaire, de façon à donner confiance en leur effigie. La réputation des Grecs parmi les contrées avoisinantes reposait principalement, sur l'invariabilité de leur tétradrachme, qui avait cours usuel dans le Levant, comme plus tard le dollar espagnol a servi aux nations commerçantes des deux hémisphères. Les monnaies de bronze et de fer, mentionnées fréquemment par les anciens écrivains, étant généralement frappées à un taux nominal de beaucoup supérieur à leur valeur réelle, ne circulaient seulement que dans les États particuliers où on les avait faites. L'usage d'une

monnaie exclusivement locale donna lieu, même à l'époque la plus reculée, à nombre d'expériences curieuses relatives à la circulation: ainsi la cité de Clazomène, en certaine occasion, échangea l'or et l'argent que possédaient ses citoyens pour de la monnaie de fer, afin de se défrayer de la charge des troupes mercenaires. La monnaie de fer circulait sur les lieux pour sa valeur nominale, par une certaine analogie avec ce qui s'est passé pour le papier-monnaie dans les temps modernes; mais l'écrivain ancien qui mentionne ce fait ajoute que, pour remplir les objets du commerce étranger, les Clazoméniens furent obligés d'employer ce qui leur restait d'or et d'argent (1).

A mesure que le commerce augmente, la demande des monnaies devient plus pressante, et peut porter les gouvernements à en altérer les types; mais l'existence aussi bien que le pouvoir des Athéniens dépendait du commerce, et leur monnayage fut livré à moins de dépréciation que celui d'aucune autre contrée ; depuis le temps de Solon jusqu'à celui de Philippe de Macédoine, il ne semble pas qu'il ait varié. Sous les successeurs d'Alexandre, le monnayage paraît avoir été beaucoup négligé ; probablement l'accroissement de la production des métaux précieux ne pouvait suivre la somme des demandes du commerce, ni la rapacité toujours plus grande des souverains.

Le denier, qui dans la monnaie romaine correspond à la drachme grecque, ne fut certainement pas une valeur

(1) Ce n'est pas la seule occasion où les anciens aperçurent la distinction nette entre la valeur propre et Futilité comme intermédiaire d'échange, même dans la circulation métallique. (Voir Éthique d'Aristofe, citée par M. Eckliel.) T. C. B.

prise au hasard par Servius Tullius. Les autorités modernes diffèrent quant au poids exact de cette monnaie. Boëckh, après Barthélemi, le croit beaucoup plus léger que le drachme, tandis que Letronne affirme que sa Taleur était à peu près celle de la drachme, puisqu'on en frappait quatre-vingt-quatre dans une livre d'argent.

Quoi qu'il en puisse être, rien ne contredit ce fait, que pendant la période florissante de la république la monnaie d'argent ne fût pas altérée. Mais la chute de la république et les annales des empereurs qui commencent à cette époque, se distinguent par des changements dans les valeurs de circulation. Pendant le règne d'Auguste, dont la monnaie différait peu en poids et en qualité de celle de la république, jusqu'à l'avènement de Septime-Sévère, le poids du denier n'a guère varié que de -^', mais le titre en a été réduit de -H-à ^|-. Les périodes tumultueuses qui succédèrent à celles-là montrent des variations rapides et frauduleuses dans la valeur du frappage, jusqu'au dernier denier d'argent, celui de Posthumus, qui ne pesait que les 41 de celui d'Auguste, et dans lequel la proportion d'argent n'était que de 4|-. Probus frappa le premier denier de bronze; il ne contenait plus que 4r d'argent fin. De la même manière Letronne montre que l'aureus d'or fut déprécié à la fois par alliage et par diminution de poids. L'aureus de Jules César pesait 154 grains, celui de Vespasien seulement 137,4.

Bien que nous devions qualifier de frauduleuses les fréquentes altérations que les empereurs faisaient subir aux monnaies, nous ne voulons pas dire que la dépréciation de la monnaie métallique n'ait pas été souvent le résultat d'une triste nécessité. L'approvisionnement des

métaux précieux peut à peine se tenir au niveau des besoins pressants du commerce ; par conséquent, la demande croissante d'un intermédiaire de circulation, qui veut être satisfaite , ne laisse au gouvernement aucune alternative. L'histoire de chaque pays nous en offre l'exemple; et quoique dans quelques-uns, comme en Grèce et à Rome, de longues périodes de temps puissent s'écouler avant que la crise éclate, encore doit-elle tôt ou tard se faire jour. Il est possible qu'un gouvernement qui connaît la marche des principes de la circulation puisse persuader au peuple de se soumettre à la perte qui résulte d'une dépréciation ; mais cela exigerait à la fois plus de connaissances et plus de stabilité qu'on n'en possède ordinairement pour assurer le succès d'une pareille tentative. Lorsque des variations sont provoquées hors de la pression urgente des nécessités commerciales, pour le bénéfice d'une individualité ou d'un parti, cette action ne peut être que stygmatisée comme frauduleuse et imprévoyante ; car elle rejette sur son auteur toute la responsabilité de la misère et de l'effusion de sang qui peut en être la suite.

Nous pouvons retrouver dans le cours entier de l'histoire moderne les deux traits caractéristiques de la circulation métallique que nous avons remarqués dans l'antiquité. L'insuffisance de l'approvisionnement des métaux précieux pour fournir aux demandes croissantes du commerce a, chez la plupart des peuples, soumis les monnaies à des altérations rapides et répétées qui marquent invariablement des époques de mécontentement intérieur dans les pays qui souffrent de cette opération. Les tentatives d'étalonnage des monnaies que plusieurs nations ont faites, dans le but de faciliter lecom-

DE l'industrie. 233

merce, ont pris la part la plus grande et la plus certaine à la conquête de la suprématie politique dans les temps modernes comme dans les temps anciens. L'inconvénient qui provient de la thésaurisation de grandes quantités de monnaies n"a jamais été que peu ressenti, quoique jusqu'à un certain point elle puisse se dénoter dans quelques pays par ses effets politiques.

Le sol d'or du premier monnayage français était certainement une reproduction du solidus, suivant lequel Constantin avait modifié Yaureiis, et qui s'échangeait contre trente deniers réduits. Il est probable, puisque le sol d'orne valait que 24 deniers, que le type élevé de la monnnaie avait été conservé dans les provinces qui payaient tribut à l'empire, après qu'il eut été altéré dans la capitale. Quelle que fût la raison de garder cette analogie, l'ancien denier français, auquel a été substitué le franc moderne, est le successeur légitime du denarius romain, et par conséquent de la drachme grecque. Les monnaies qui ont eu la plus grande circulation dans les temps modernes ont toujours été des multiples de l'unité ainsi obtenue. Il est très-remarquable de voir la ténacité avec laquelle le monde commerçant a conservé cette quantité si souvent perdue dans la confusion des monnaies multiformes de l'Europe.

Une distinction marquée, cependant , se maintient entre le nord et le midi de la partie du monde que nous habitons par la différence du type monétaire adopté. En France, nous avons vu que le monnayage cadrait avec les précédents romains. Les immigrants anglo-saxons apportèrent avec eux en Angleterre un type monétaire indépendant et différent de celui des Romains. Nous pouvons en conclure que des transactions commerciales qui exigeaient

l'intermédiaire des monnaies furent connues de bonne heure aux nations de la Baltique. La livre {poimd) de ces temps, qui par la suite fut appelée poids de Tour (Toiver-îveight) , a été trouvée correspondre avec le poids de Cologne, dont le marc est encore le type pour tous les pays à l'est du Rhin. Le poids de marc, ou de Tour, fut aboli par les Planlagenets, qui y substituèrent le poids de Troy [Troy-weight.)

La dépréciation monétaire joue un rôle aussi remarquable dans l'histoire moderne que dans l'histoire ancienne. Le monnayage en 1353, vingt-septième année du règne d'Edouard III, réduisit le iioble d'or (appelé nobleà la rose, parce qu'une rose était empreinte sur le revers de cette pièce) du poids de 138 grains|- à celui de 120. La détresse et le mécontentement dont cette mesure fut suivie au sein des communes se manifesta par les insurrections qui éclatèrent à Londres et ailleurs au commencement du règne de Richard IL Ce nouveau type ne fut plus altéré jusqu'à l'époque des guerres de Henri V et de Henri VI, qui appauvrirent tellement le trésor de la couronne, que le noble, pendant ces deux règnes, fut réduit au poids de 108 grains. Edouard IV rétablit les dimensions premières du noble, mais éleva sa valeur courante de 6 sh. 8 d. à 8sh. 4 d., ce qui constituait une réduction encore plus grande que la première. A la restauration d'Henri, ce noble impopulaire fut abandonné, et on y substitua Vançjc dor, qui passa pour G. sh. 8 d. , mais qui ne pesait plus que 80 grains-Troy. En 1527, le monnayage de Henri VIII réduisit l'ange d'or à 73 grains -fo-, et pendant tout le règne de ce monarque la monnaie fut imprudemment altérée. A son dernier monnayage, en 1517, non-seulement l'ange d'or con-

DE l'industrie. 235

tiiiua de passer pour 8 shillings comme cela avait été établi en 1544, mais le titre de l'or, qui dans Fannée précédente avait été baissé de 23 à 22 carats, fut réduit encore à 20 carats. Un monnayage d'Edouard VI conserva le même type à la monnaie d'or. Cependant le noble, ou réal, continua de circuler en raison probablement des convenances du commerce étranger. Les dernières de ces pièces de monnaie furent frappées par Philippe et Marie.

Parmi les événements frappants de cette période turbulente de notre histoire, la circonstance la plus étonnante est que la religion catholique, après avoir été abolie, pût encore être tolérée en Angleterre, surtout après les cruautés épouvantables que Marie exerça pour la restaurer. Le seul acte de cette reine qui puisse paraître populaire fut le rétablissement temporaire de la monnaie à son ancien type. Ses anges d'or frappés à 23 carats de fin circulaient avec leur ancienne valeur de 6 sh. 8 d. Elisabeth, sous l'impulsion énergique de la réforme, put cependant maintenir sa position, quoiqu'elle fût obligée d'élever la valeur courante de l'ange à 10 sh., et ensuite de réduire son poids de 80 gr. à 78 4r' Toutes ses monnaies n'ont que 22 carats de fin. Sous Jacques I", la dépréciation de la monnaie courante fut encore plus aggravée : son premier monnayage, en 1607, réduisit l'ange à 71 grains 4« Dans le dernier monnayage de son règne, il ne le frappa plus qu'au poids de 64 grains ," . Ce poids fut adopté par Charles I", qui cependant en réduisit à 10 sh. la valeur courante, que Jacques avait élevée à 11 sh. C'est ainsi que les guerres civiles commencèrent.

Il n'est pas difficile de voir pourquoi l'altération des

monnaies excite des mécontentements si profonds et si dangereux, et pourquoi elle jette inévitablement le pouvoir aux mains des chefs de factions, au patriotisme et au talent desquels est dévolu le succès d'entreprises qui souvent se seraient terminéespar leur défaite et par leur disgrâce si elles n'avaient pas été soutenues inopinément par les sentiments excités de ia populace. L'effet principal que produit la dépréciation des monnaies courantes est le bouleversement des contrats. Même à l'époque où l'on payait beaucoup en nature, elle occasionnait de grands malheurs, et d'autant plus dans un pays commercial que la monnaie altérée n'était prise qu'à sa valeur réelle dans les marchés généraux du commerce. C'est pour cette raison même que les exigences du souverain prévaricateur ne pouvaient être satisfaites que momentanément. S'il avait des guerres étrangères à soutenir, il n'en devenait pas plus fort au dehors qu'auparavant, parce que sur les marchés étrangers sa monnaie réduite perdait sa valeur. Toute dépréciation cependant amenait presque invariablement une augmentation de la taxe nominale nécessaire, augmentation qui venait atteindre ceux-là même qui auraient pu être à l'abri de la perte ordinairement causée par la première mesure.

Dans tous les autres pays de l'Europe, l'histoire des altérations du type monétaire nous enseignerait les mêmes vérités, mais il serait trop long pour nous de les suivre jusque-là (1).

(1) M. Tooke reconnaît la nécessité de baser a nouveau le monnayage lorsque les quantités d'or disponibles varient dans leur relation avec rapprovisionnemenl d'arj/ent. Il dit (édit. de 182G, p. 152) : « Si cependant l'objet du système que je présente n'est relatif à aucune

Il n'y a pas de doute que, même sous les gouvernements les plus consciencieux, il soit impossible d'éviter à certaines époques de semblables dépréciations, parce que, comme je l'ai dit plus haut, l'accroissement de la quantité des métaux précieux en circulation ne suit pas toujours la demande du commerce ; mais en ce cas les efforts d'un bon souverain pour établir la tranquillité dans son royaume, et pour maintenir la paix au dehors, doivent contribuer à adoucir chaque crise. Le règne d'Elisabeth nous donne la preuve la plus claire de la vérité de cette assertion ; les efforts des réformateurs pour vulgariser l'intelligence, et la sagesse des mesures prises par la reine, firent que la perte occasionnée par la dépréciation monétaire à laquelle elle avait été contrainte fut compensée par les profits du commerce. Les voyages de Drake, la fondation du collège de Gresham, les ambassades en Moscovie, et la défense de l'indépendance hollandaise, sont des monuments de la pénétration et du tact de ses conseillers, et contrastent singulièrement avec la suffisance impuissante et le pédantisme de son successeur et de ses favoris. Jacques I" frappa des pièces d'une livre st., pesant 154 grains -jf , qu'il réduisit àlafin, comme il avait fait de l'ange d'or, au poids de 140 grains -=f . Charles II émit des guinées de 22 carats de fin et du poids de 129 grains ^ ; type auquel resta la monnaie d'or. Le shilling fut fixé à 92 grains -|- depuis le règne d'Éli-

dégradalion raonélaire acluelle ou à venir, en tant que comparée avec le type d'or, il doit y avoir une révison périodique et peut-être fréquente des proportions, suivant les variations de ces proportions dans le marché; et il est difficile de concevoir comment on pourrait adopter quelque autre méthode qui ne serait pas sujette à des inconvénients pratiques. nNous ne voyons pas pourquoi l'accroissement de la demande n'exigerait pas aussi de nouvelles réglementations. T. C.B.

sabeth jusqu'à celui de Georges III. Pour trouver la raison par laquelle le type des monnaies ne fut pas altéré pendant une si longue période, nous devons encore une fois tourner nos regards vers le passé.

La monnaie la plus favorable au commerce de terre est l'or, parce qu'on peut en porter pour une grande valeur sous un petit volume. Pour cette raison, l'or était fort apprécié dans les premiers temps, et son abondance, comme nous l'avons vu, se proportionnait aux demandes du commerce primitif. L'usage de l'argent semble accompagner la navigation. La substitution de la puissance d'une machine à celle des animaux pare à l'une des plus grandes des difficultés du commerce, et la question d'encombrement n'est plus qu'une considération secondaire.

Tant que l'or continua à être le type monétaire, la puissance demeura entre les mains des États continentaux; par l'intermédiaire de l'argent, la domination passa aux États maritimes. Il est probable que les conquêtes d'Alexandre dans l'est furent facilitées par l'or qu'il avait à sa disposition, tandis que cette forme de la richesse lui aurait été d'un moindre secours pour envahir l'Italie, comme il l'avait projeté à une certaine époque.

Pour le commerce éloigné, où il n'y a pas d'objection considérable à l'encombrement, l'argent est préférable à l'or, car tant qu'une monnaie d'argent conserve à peu près ses dimensions premières, elle a cours avec facilité, parce qu'une déviation accidentelle du type y a moins d'importance que dans une monnaie d'or. Le tétradrachme d'Athènes circulait probablement aussi largement dans le midi de l'Europe que le faisaient en Asie les dariques des rois persans \ et on ne peut remarquer

DE l'industrie. 239

sans intérêt que l'aureus romain eût un cours général dans l'est, comme nous autorise à le croire une anecdote racontée par Pline, tandis que le denier français, succédant au denarius d'argent, vient attester pour l'Europe la supériorité de ce métal intermédiaire de l'échange.

La renaissance du commerce dans l'Europe moderne fut favorisée par des notions scientifiques sur la valeur des monnaies qui servaient d'abord dans le sud. Le nom des Italiens apparaît de bonne heure en Angleterre parmi ceux des conservateurs des monnaies. En 1270, Bartolomeo de Costello, et en 1359, Guy ou Guido de Castilon sont mentionnés comme trésoriers de la bourse royale. En 1508, Pietro Corsi, désigné comme marchand florentin, avait la direction des Cambii, Escambii et Recambii du roi d'Angleterre, car dès cette époque les difficultés relatives à un système complexe de circulation métallique semblaient mériter l'attention royale. Nous n'oserions pas affirmer que les gains supposés des Juifs, les premiers changeurs que l'histoire mentionne, portèrent la couronne à aviser aux moyens de tourner ces difficultés à son propre avantage. Le fait que les étrangers étaient si fréquemment chargés de ce poste, prouve que les Anglais sentaient leur infériorité aux méridionaux sous ce rapport. Mais toute l'importance de l'office dont j'ai parlé ne lui fut réellement acquise que lorsqu'il fut confié à des hommes de talent , comme Cecil, qui le remplissait sous le règne d'Éhsabeth.

Le désir d'échapper aux difficultés des supputations sur ce terrain si délicat , et probablement l'expérience des encouragements qu'une telle simplification apportait au commerce, porta, comme nous l'avons vu , les nations commerçantes de l'antiquité à rendre leurs mon-

naies aussi semblables entre elles que possible. A l'époque de la renaissance des lettres en Europe, qui marque aussi une tendance semblable et décidée dans l' histoire du commerce, un exemple curieux du même esprit se retrouve dans les imitations des monnaies des États voisins, auxquelles se livrèrent différents pays, herioble à /a rose anglais, ainsi appelé à cause d'un profil dentelé ressemblant quelque peu à une rose, et dessiné sur le revers de cette pièce concentriquement à la légende qui l'environnait, fut visiblement imité en plusieurs monnaies continentales. Ainsi le noble de nos Henri fut reproduit exactement dans les Pays-Bas, où l'on retrouvait un noble de Philippe de Bourgogne avec la même devise et la légende : Jésus autem, transiens per médium illorum ibat. Le poids des deux monnaies était le même. Les comtes de Hollande, le roi Philippe de France et la cité de Lubeck, ont laissé à la même époque des monnaies de la même valeur. Le demi-réal autrichien était du même poids que le noble.

Avant cette période même, nous pouvons remarquer que les plus grandes monnaies dor de Ferdinand de Sicile, le réal de Maximilien d'Autriche, la cruzade d'Emmanuel de Portugal, avec cette légende ambitieuse : Persiœ, Indice, Eihiopiœ, Arahiœ, C. JS. C. Guinée, et un dollar de Hambourg avec la devise plus humble : Nach PortufjalisSchrol undNorm, étaient à peu près de même poids entre elles.

Vagnus Dei, le Rider d'or du Brabant, et le ducat qui servit si longtemps de monnaie d'or courante sur le continent, étaient d'une valeur égale entre eux et de moitié de celle du noble. Ces monnaies étaient destinées à la circulation dans l'intérieur de l'Europe,

DE l'industrie. 241

c'est-à-dire au commerce de terre de cette époque. Presque toutes les affaires transatlantiques et intertropicales se font encore aujourd'hui au moyen de la même circulation monétaire qui s'est établie depuis le xvf siècle parmi les États maritimes de la Méditerranée ; le dollar espagnol, qui équivaut à peu près à 5 francs ou 4 sh. 3 d. sterling et pèse 17 grains -nr? est l'étalon des dollars de Suisse, de Rome, de Naples, de la Hollande, et du vieux dollar à couronne qu'on trouve encore dans l'Allemagne méridionale; le marc de Lubeck et de Hambourg vaut à peu près le tiers de cette monnaie. Comme le franc se rapporte presque exactement à ce type, dont il forme le cinquième, et que la Grèce a repris son ancien drachme, l'Angleterre, l'Autriche et les États de la confédération germanique sont les seuls pays qui ne se soient pas conformés à cet intermédiaire général de l'échange que l'usage des peuples a largeuient sanctionné (1). Mais l'Angleterre, pendant

(1) M.Banfield semble oublier que Pétablissemeal du système décimal français a considérableraenl favorisé l'exlension de ce type monétaire. En effet, tandis que le vieux dollar espagnol s'abaissait peu à peu jusqu'à la valeur de 5 fr. 25 c. (il valait 5 fr. 43 c. en 1 722) , puis jusqu'à celle de o fr. exactement dans les anciennes colonies espagnoles de l'Amérique du Sud, où le doublon de 16 piastres, unité d'or, ne vaut plus aujourd'hui, y compris le change, que 80 fr., soit 5 fr. la piastre d'or; de l'autre côté, dans l'Amérique du nord, le type monétaire, le dollar d'argent valant 5 fr. 54 en 1857, a été ramené en 1849 au type d'or, le dollar ne valant plus que 5 fr.18 c, c'esl-k-dire 5fr. environ, plus lechange, valeur que les exploitations de la Californie tendent à abaisser à 5 fr. exactement. Il en résulte que sur le continent américain tout entier (car les anciennes colonies portugaises du Brésil ont en 1849 frappé une pièce de 2,000 reis, valant 5 fr. 19 c.) le type monétaire est la pièce de 5 fr., qu'on l'appelle dollar, piastre, gourde ou écu, et que nos pièces décimales passent avec une faveur décidée comme divisions exactes du dollar. Il est de fait que l'absence de petite monnaie d'argent dans l'Amérique centrale, grâce à laquelle nos pièces de 0,50 c.

fort longtemps, n'a fait dissidence que chez elle ; pendant de longues années elle n'intervint nullement dans la circulation monétaire de ses colonies ; dans l'Inde la roupie est même encore vendue à des prix variables sur le marché, comme les lingots.

Les diverses quantités monétaires auxquelles ont eu recours les habitants des Indes occidentales sont bien connues ; chaque île a son propre système de circulation, et emploie des noms anglais pour désigner des comptes de monnaies de la valeur la plus étrange. Ainsi, tandis qu'à la Jamaïque la livre sterling se divise quelquefois en 30 shillings ou plus, la même valeur dans les îles sous le vent se partage en 40 sh. ; le dollar espagnol y est pris pour une valeur nominale de 1 1 sh, ; mais, pour la convenance de la circulation locale, on coupe un morceau au centre de la pièce, égal en valeur à un douzième du dollar entier; ces morceaux sont

et de i fr. y ont été fort recherchées, a beaucoup contribué à ce résultai. En Europe, le reichsthaler de convention qui a cours ou est frappé a diverses empreintes et sous différents noms en Autriche, dans le Lombard-Vénitien, la Bavière, la Saxe, le Hanovre, le Brunswick, a Nuremberg, Ralisbonue et Wurlzbourg, vaut 5 fr. d9 c. Le lalaro de Toscane de 10 pauls vaut o fr. 61 c. ; le florin de 2 7? gulden en Hollande , o fr. 26 depuis 1848 ; l'écu romain, 5 fr. 56 ; l'écii de Sicile, depuis 1818, S fr. 10 c; l'écu de 12 carlins, à Naples, depuis 180-4, aussi o fr. 10 c. Enfin le Piémont, la Savoie et la Sardaigne ont adopté le système monétaire français depuis l'an ix , Parme depuis 1815, la Belgique depuis 1832, la Suisse depuis 1830. Tout permet donc d'afflrmer que le système décimal , de beaucoup supérieur aux aulres, pourra , sous peu d'années, être en vigueur parmi toutes les nations civilisées du monde, puisque les différences qui s'y opposent ne sont pas de plus de 4 à 5 p. 100 au ma.ximum. L'abondance de l'or en Californie concourra énergiquemenl à ce résultat en rétablissant comme type l'argent, dont notre pièce de o fr. est un excellent modèle. L'Angleterre, grike à la dépréciation de l'or, y sera amenée elle-même ; file y est déjà venue, puisque le souverain d'or ne vaut plus exaclemeui que cinq pièces de "> fr., ' u 2o fr. E. T.

DE l'industrie. 213

estampillés par le gouvernement local, et passent couramment avec cette sanction. Onze d'entre eux représentent un dollar percé, et douze un dollar entier ou une piastre, qui est la monnaie courante de l'hémisphère occidental et des mers de la Chine (1). Dans les îles du vent la livre sterling disparait de la circulation locale, dont 235 liv. équivalent à 1 00 liv. anglaises. L'île

(i) L'origine de celle bizarre coulume de percer les gourdes ou dollars espagnols mérite d'être rapportée. Pendant les guerres de l'empire, l'écoulement des marchandises coloniales se faisait avec une grande difficulté. Le besoin, pour les colons, de se pourvoir en Europe de tous les objets de première nécessité, en vertu du pacte colonial, et l'irapossibililé de payer en denrées du pays, sucre, café, etc., les choses qu'ils achetaient, aboutissaient en somme à faire sortir des îles tout le numéraire, à ce point que la circulation locale n'en pouvait plus obtenir. Déjà dans les colonies espagnoles le défaut de menue monnaie avait fait passer en usage la méthode de diviser les doublons ou les piastres en plusieurs morceaux, dont chacun circulait avec la valeur de sa surface de coupe. L'idée vint alors à un des gouvernements locaux des Antilles de percer les gourdes; ainsi défigurées, il y avait plus de chances pour qu'elles demeurassent acquises à la consommation locale; de plus, les piécettes carrées , enlevées du centre de la gourde, répondaient au besoin de menue monnaie; les créoles trouvèrent aussi a cette coutume l'avantage de pouvoir enfiler les gourdes en chapelets, et de les rendre ainsi d'un transport facile dans leurs voyages à cheval ou à pied . Il existe encore aux Antilles bon nombre de gourdes percées, et j'en ai reçu moi-même en payement. Aux colonies françaises, où pour la même raison de conservation de la circulation locale on a attribué au doublon sa valeur primitive de 86 fr. 40 c., quoiqu'il n'en vaille guère en général que 79 a 82, la gourde vaut o fr. 40 c. Mais la gourde percée a subi une notable dépréciation : elle ne vaut que 4 fr. 80 c, et la piécette carrée 0,40 c. D'ailleurs, cette obstination du numéraire a fuir les colonies, quoi qu'on fasse (caria plupart des gourdes percées, malgré leur perte de valeur, sont revenues à la fonte à Londres et à Paris), prouve bien l'absurdité des restrictions qui forment ,1e pacte colonial, et qui obligent chacun des conlraclants, métropole et colonie, à s'acheter réciproquement et exclusivement à très-haut prix et a de très-grandes distances des objets de première nécessité que souvent à côté de soi on aurait h bon marché, et cela, stipulé sérieusemer.t, en vue de l'intérêt commun. E. T.

244 ORGAMSATION NATURELLE

Maurice a aussi son système monétaire particulier. La Guyane compte par guilderns, et au cap de Bonne- Espérance les Boors (anciens colons hollandais) comptent par rîx-dales reichsthalers) .

Nous pouvons maintenant apprécier dans son ensemble ce conflit perpétuel entre la demande croissante du commerce et les approvisionnements insuffisants, que rend encore plus grave la mauvaise adaptation des métaux précieux. Il est vrai que les moyens de remédier à ces difficultés étaient connus et mis en pratique par les grandes cités marchandes et les grandes maisons commerciales du moyen âge ; mais les gouvernements ne surent pas apprécier les moyens qui se trouvaient ainsi à leur portée, et les guerres continuèrent à enlever au commerce sa sécurité, et à rendre par conséquent la monnaie métallique indispensable. Aussi, lorsque les amas d"or et d'argent découverts dans le nouveau monde furent répandus en Europe, ils causèrent un véritable bouleversement dans les transactions. A cette occasion, nous trouvons un exemple historique du déplacement de la valeur que provoque l'abondance des métaux précieux de façon à les déprécier eux-mêmes dans l'estimation publique. Le prix do tous les objets entre 1560 et 1640 s'éleva beaucoup relativement à celui de l'or et de l'argent, et ce fait a été des plus commentés par les économistes.

Je ne sais pas cependant si aucun écrivain a démontré, pourquoi, à des époques subséquentes, lorsqu'il s'effectua des importations beaucoup plus considérables de métaux précieux, le même phénomène ne se reproduisit pas. Et pourtant on ne peut nier quentre 1640 et le temps où nous vivons, il ne soit intervenu quelque grand

DE l'industrie. 245

levier qui a tenu les prix relativement stationnaires, y compris même celui des métaux précieux. Les quantités d'or et d'argent importées entre 1570 et 1670 excédèrent de beaucoup la production du siècle précédent, et pourtant il ne s'effectua pas de changement de prix aussi considérable que celui qui eut lieu vers 1560. M. de Humboldt estime ainsi en moyenne la production d'argent des mines du Pérou. De 1776 à 1785: environ 297,936 marcs (1) par an; de 1786 à 1820, 435,129 marcs (2). De 1821 à 1823 la production annuelle du Pérou tomba à 249,092 marcs (3) ; mais en 1 833 cette production remonta encore à 339,430 marcs (4). La production du Chili s'éleva en moyenne de 1790 à

1809 à 1900 marcs (5) d'or et 33,300 d'argent (6); de

1810 à 1829, 4,200 marcs d'or (7) et 31,000 d'argent (8). Pœppig et Meyen estiment pour 1832 environ 7,350 marcs d'or (9) et 130, 000 d'argent (10). La Boh vie, où sont les fameuses mines de Potosi, produisit entre 1624 et 1634 annuellement 615,480 marcs d'argent (11) ; mais la production tomba de 1779 à 1789 à 432,510 marcs (12) par année. De 1790 à 1800 ces mines fournirent 4,000 marcs d'or (13) et 662,800 marcs d'argent (14); de 1810 à 1829, 4,970 d'or (15), et 290,290 d'argent (16). En 1835 la production fut estimée à 5,000 marcs d'or (17) et 300,000 d'argent (18).

Si nous en croyons les rapports qui concernent le Brésil, il y a eu une chute considérable dans la produc-

(1) 69,672kil. — {2)101,7o4kil. — (3) S8,170kil. — (4)79,575 kil.

— (3) 4i-i kil. — (G) 7,787 kil. — (7) 98-2 kil. — (8) 7,249 kil. — (9) 1,713 kil. —(10) 00,400 kil. — (11)145,951 kil.— (12) 101,142 kil.

— (15) 955 kil.— (14) lo4,99o kil. — (1 o) 1 ,162 kil. — (16) 67,884 kil.

— (17) 1,169 kil.— (18) 70,100 kil. E. T.

tion des mines d'or de Minas-Geraes, qui rendaient à certaines époques au dernier siècle 53,330 marcs annuellement (1), et qu'on ne suppose pas maintenant donner plus de 1,500 marcs (2). D'un autre côté, les États-Unis produisent maintenant dans la Caroline du Nord et du Sud, la Géorgie, le Tennessee et l'Alabama, de 6 à 8,000 marcs (3) ; et les mines du Mexique, avec de grandes variations (de 1806 à 1810, 9,383 marcs d'or (4), et|2,155,927 d'argent (5); en 1835, 3,965 marcsd'or (6), et 1,926,940 d'argent (7)), ne sont pas probablement beaucoup moins productives qu'elles ne l'étaient en moyenne dans la dernière moitié du siècle précédent. Les deux districts aurifères américains que je viens de nommer, et les exploitations russes dans l'Oural, s'ajoutent aux contrées qui produisaient de l'or au milieu du dernier siècle, et compensent en quelque sorte la diminution qu'on prétend avoir été subie par le Brésil, en supposant qu'elle soit exacte. La production moyenne des métaux précieux s'est donc accrue progressivement depuis 1640, mais sans occasionner de réduction bien sensible dans leur prix sur le marché.

M. Jacob a donné une estimation de la quantité d'or et d'argent existant en Europe vers l'année 1829. Comme les États de l'Amérique du Sud se révoltèrent entre 1810 et 1829, et que l'exploitation des mines se trouva partiellement interrompue, cet écrivain affirme qu'il y eut une diminution considérable dans la masse des métaux précieux à celle époque. M. Berghaus a continué ce calcul jusqu'en 1835, et a montré que, les mines

(I) 12,4G0 kil. — (2) ô-iO kil. — (3j De 1,403 kil. à 1,870 kil. — (4) 2,194 kil. — (5) o0l,lG3 kil. — (0) 927 kil. - (7) irAOlG kil.

DE l'industrie. 247

étant devenues plus productives depuis qu"on y avait appliqué des capitaux européens, la masse d'or et d'argent était en 1845 à peu près égale au chiffre de 1810.

L'histoire des métaux précieux donne donc les résultats suivants : la plus grande déviation dans la production de deux en deux années pendant les deux derniers siècles s'élève environ à 5 millions de livres st. (1). Par l'accumulation cependant, les sommes que nous possédons en Europe varient de 136,000,0001. st. (2) en 1600a 297,000,0001. st. (3) en 1700, et à 380,000,0001. st. (4) en 1835. C'est un excès de 161,000,000 1. st. (5) pour la première période, et de 83,000,000 1. st. (6) pour la seconde.

Les laveries d'or de Russie ont récemment pris un accroissement considérable. Dans l'année 1846 , la quantité d'or délivrée à la monnaie de Saint-Pétersbourg, tant pour le compte des particuliers que pour celui de la couronne, s'est montée à 1722 pouds, 27 livres 87 solotniks (7), qui, à 3 liv. 17 sh. 10 d. 1/2 (8), font plus de 3,000,000 de livres st. (9). Les laveries se bornaient originairement aux" cercles de Jekaterinoslav\% Berezon, Kolumanovoskresensk et Nertschinsk, et ne produisaient que 34 à 40 pouds par année (1 0) ; en 1819, les dépôts d'or des monts Ourals furent découverts, et les quantités obtenues augmentèrent rapidement jusqu'à la valeur de 3,414, 427 1. st. (11) en 1846. (\mrla table à l'appendice.) Les sommes totales qu'a apportées cette source depuis dix années aux réserves métalliques de

[i] 12S millions defr. — (2) 3,400 millions de fr. — (3) 7,42b millions de fr. — (4) 9,S00 millions de fr. — (3) 4,023 millions de fr. — (6) 2,07o millions de fr. — (7) 28,185 kil. — (8) 97 fr. 3o c. — (9) 7b millions de fr. -(10) bb7, à 656 kil. — (Il) 83,360,675 fr. E.T.

l'Europe, se montent à 18,761,310 liv. st. (1); et pourtant les prix n'ont pas souffert de fluctuation qui puisse être attribuée à cette cause, bien que les proportions que suit la production doivent nous amener une accumulation de quelques centaines de millions à la fin du siècle ; cependant les additions annuelles à notre monnaie, en y joignant même l'usage fort étendu du papier de crédit, n'ont causé aucune perturbation de valeur semblable à celle qu'on remarqua en 1570 (2).

(1) 469,052 ,7o0 fr.

(2) Il sera très-curieux de reproduire les calculs de l'auteur lorsqu'on pourra y introduire les données relatives à la production de la Californie ; malheureusement il n'existe encore aucun document sérieux qui évalue même approximativement les quantités d'or produites par les placeres de ce pays. On ne peut pas douter maintenant que depuis trois ans qu'ils sont exploités, ils n'aient considérablement accru la réserve métallique du monde. Suivant l'eslimation de M. Michel Chevalier, la production californienne pourrait être de 80,000 kil. dor par an; il est au moins probable que, depuis -1849 jusqu'à ce jour, elle a dépassé 400,000 kilog., c'est-à-dire près de dis fois le produit annuel des anciennes mines du Brésil. Cependant, le prix de l'or n'a point baissé, et, je le crois, ne baissera pas de longtemps , malgré les nouvelles exploitations de quartz de la Californie, celles de la Sonora et les placeres découverts en Australie. Cela ne tient pas seulement aux raisons de crédit et d'extension de la circulation que mentionne M. Banfield, mais encore et surtout a l'accroissement de la consommation industrielle de l'or et de l'argent. 11 est remarquable à ce propos que la source californienne se soil ouverte en coïncidence avec l'extension des procédés d'ar"enture et de dorure galvaniques, qui ont mis les métaux précieux à la portée des plus médiocres revenus , et qui ont beaucoup accru la demande de ces métaux. Uneseule maison de Paris, celle deilM. Christophe et compagnie, fait par an pour 3 millions d'affaires, sur lesquels, approximativement 20 p. 100 vont a l'achat du brut, 50 p. 100 aux frais "énéraux, a la main-d'œuvre et aux bénéfices, et 30 p. 100 à l'achat du fin. Ce serait donc, depuis douze ans environ, pour 11 millions de francs d'argent et d'or qu'aurait conso;M;«e cette seule maison. Et lorsque, prochainement, les brevets tomberont dans le domaiue public, les prix pouvant baisser de 33 p. 100, la consommation d'argent et d'or par les procédés galvaniques devra quintupler. E. T.

DE l'industrie. 249

Voici, je crois, la solution du problème ainsi posé : c'est que l'opération du crédit, favorisée par les inventions du papier et de l'imprimerie, ayant été mieux comprise depuis cette époque, les métaux précieux, considérés d'abord, autant que possible, comme l'étalon absolu de la valeur, perdirent graduellement ce caractère, tandis que la meilleure appréciation de la notion de la valeur tendait à calmer les prix en remettant les métaux précieux à leur véritable place, comme des objets de commerce dont le prix s'élève ou sabaisse régulièrement en suivant la règle générale de l'offre, de la demande et de leur réaction réciproque. De ce coup d'œil historique, rapide et imparfait, sur un sujet aussi important à la fois pour l'historien et pour l'économiste , nous pouvons déduire trois conclusions remarquables.

En premier lieu, que la possession d'un objet qui représentait un étalon général de la valeur absolue était d'un secours inestimable pour le commerce dans les temps barbares.

Secondement, qu'en certaines circonstances, les métaux précieux remplirent cet objet pour un temps, mais que leur existence insuffisante proportionnellement à l'accroissement du commerce, amena des malheurs sérieux, quoique assurément ce n'en ait pas été la cause primordiale. L'insuffisance apparente de l'intermédiaire de la circulation n'a souvent pas peu contribué à la démoralisation des sociétés, et en dernier ressort à la chute des empires.

Troisièmement, on fait voir depuis longtemps des expériences nombreuses, dont j'ai cité quelques unes, que la monnaie ne doit essentiellement être douée de valeur vénale que lorsqu'on l'emploie comme intermé-

diaire courant dans le commerce étranger ou manquant de sécurité. Dans les transactions domestiques et assurées, il est cerlain que la valeur de la monnaie est précisément celle de chaque article contre lequel on l'échange, et que par conséquent elle exprime la valeur de Cet ohjet relativement à celle des autres qui sont sur le marché ; dans la circulation ultérieure elle exprime à la fin, la valeurde tous les objets relativement les uns aux autres. Si, par conséquent, une telle monnaie ne coûte à l'origine que peu de chose ou rien, comme la monnaie de fer de Clazoraène, il n'y a pas de perte lorsqu'elle retourne avec sa pleine valeur par la circulation à celui qui l'a émise, quoiqu'il n'en puisse rien faire par la suite ; toute monnaie de ce genre ne saurait avoir qu'une circulation très-limitée, et les monnaies de bronze même se retrouvent toujours dans des districts fort circonscrits autour de leur ancien centre d'émission. Mais il faut qu'un haut degré d'intelligence pénètre la population entière de TÉtat qui adopte cet expédient pour qu'il réussisse, et nous devons supposer que les États dont on nous rapporte les premières tentatives à cet égard n'ont pu s'y livrer que sous l'inspiration, en quelque sorte, de sentiments patriotiques exaltés. C'est ainsi que l'enthousiasme put un moment remplacer les qualités plus élevées de moralité et de jugement qui sont nécessaires pour qu'il soit possible de substituer aux monnaies exprimant la valeur absolue de ce qui est échangé des signes qui ne représentent que des relations de la valeur; modification qui dénote un grand progrès, et qui constitue vraiment la transition du troc au commerce proprement dit (1).

(1) L'empereur écrivail : Vesprit de propriété n'exige que de

DE l'industrie. 251

Cette modification si importante pour les progrès de la civilisation repose donc sur l'adoption d'un type de

rinstinct, et il se développe de lui-même ; mais l'esprit de communauté veut de la vertu, et elle est rare. Celle nolion, — au poinl de vue philosophique, — me paraîl absolument fausse, el je n'en ci le les termes que parce qu'ils résument une des faces du plus important des problèmes sociaux ; de celui qui se pose en ces termes : Le desideratum de l'état social étant la satisfaction la plus grande de l'intérêt de chacun et de tous , quel est le moyen de pourvoir au bien-être de tous à la fois, c'est-à-dire de bénéficier à la communauté? Les idées répandues à ce sujet sont, qu'entre l'intérêt de chacun et l'inlérêt commun, il y a un antagonisme radical, et que, par conséquent, la t'e?'/^ seule, c'est-àdire le désintéressement, la charité, l'abnégation, peut sauver le bénéfice de la communauté de la rapacité, de l'inlérêt individuel de chacun de ses membres. Ces idées se fondent sur des notions erronées, à savoir qu'un gain d'un côlé suppose nécessairement une perte d'un autre ; qu'on ne peut tirer à soi sans dépouiller les autres ; que la satisfaction de l'intérêt personnel ne s'accorde pas avec l'amour des semblables, avec la vertu. Quelque absurdes que soient ces propositions, elles n'en agissent pas moins sur la pensée du plus grand nombre, et il est très-important de les combattre.

La formation de la société humaine a eu pour effet de multiplier les forces isolées par la réunion des efforts et la division du travail entre les membres de la communauté ; mais au commencement de toute société, les besoins matériels les plus urgents peuvent seuls être satisfaits, et à grande peine, de sorte qu'il ne reste poinl de loisir pour la culture intellectuelle. Or, comme la puissance humaine est tout entière intellectuelle, elle ne peut s'accroître que par l'acquisition de ces loisirs. L'institution de l'esclavage n'a pas eu d'autre but que celui d'accroître la puissance des nations en y permettant a un petit nombre d'individus de s'exonérer de tout travail corporel pour se vouer au progrès intellectuel. ADieu ne plaise que je fasse jamais l'apologie de l'esclavage! mais je dois constater ici que dans toutes les sociétés l'esclavage a été le premier moyen employé pour procurer des loisirs à une petite minorité, afin qu'elle contribuât par la culture intellectuelle au bénéfice de la communauté tout entière, les esclaves y compris ; qu'en un mot, l'esclavage est historiquement le premier pas vers la liberté.

La division des peuples en castes et les privilèges donnés aux premières d'entre elles, le patriciat, les immunités féodales, sont autant de moyens employés dans les premiers âges des sociétés pour parvenir à ce but indispensable de posséder, dans la communauté, un certain nombre d'individus assez libres pour qu'ils puissent se livrer aux travaux intellectuels. Lei couvents ont rempli le même dessein dans les

la valeur relative, que le commerçant substitue à l'étalon de la valeur absolue qui était indispensable à l'opé-

sociélés cliréliennes du moyen âge. Et qu'on ne croie pas que celie espèce de faveur fut seulement ajoutée à Tintérêl de ceux qui en étaient investis, elle proûlail également aux classes les plus déshéritées de la société, condamnée sans cela à languir dans l'égalité de la misère. Ces privilèges aujourd'hui nous paraissent injustes, et le sont en effet, car notre degré de civilisation ne nous en impose plus la nécessité. Cependant nous ne pouvons pas les condamner comme une voie fausse suivie par les hommes, car nous voyons que toutes les sociétés les ont établis et subis à leur origine et pendant des siècles, et nous ne pouvons pas supposer que des institutions analogues se soient produites chez tous les peuples sans que cela ait été en vertu d'un dessein providentiel. D'ailleurs, il était bon que les distinctions et les privilèges, nécessaires en certains âges, malgré tout le bien qu'ils opéraient, devinssent vexaloires pour ceux qui en supportaient les charges, c'est-àdire pour le peuple, afin que, pour s'en débarrasser, il fût provoqué à des efforts intellectuels qui pussent rendre ces privilèges inutiles.

Plus tard, les distinctions arbitraires s'effaçant, un autre genre d'inégalité plus juste en apparence se manifeste parles différences de fortune. La fortune acquise par un homme ou par ses pères, conservée ou accrue par ses efforts intelligents, le place dans la classe de plus en plus nombreuse des hommes de loisir ; et plus cette classe est nombreuse, plus elle peut se dispenser de travaux matériels, plus le peuple entier bénéficie par l'accroissement indubitable de la puissance intellectuelle. Il vaut donc beaucoup mieux, au point de vue philosophique, que la nation soit partagée en riches et en pauvres; car, dans l'état actuel de nos forces productives, un partage plus égal laisserait si peu à chacun, que les loisirs de tous se trouveraient supprimés, et la marche du progrès, et par conséquent le juste espoir du bien-être général, empêché. C'est ainsi que toujours les lois agraires (indépendamment de l'atteinte fatale qu'elles portaient k la sécurité de la propriété) ont vu leur application suivie d'une réduction considérable de la richesse, du bien-être, de la productivité, du progrès enfin du peuple qui les décrétait.

La meilleure méthode de civilisation, le moyen le plus rapide de faire arriver le peuple entier au bien-être en lui rendant toutes les jouissances accessibles, est donc, qu'a son détriment en apparence, mais dans son intérêt en réalité , il y ait en son sein une classe d'hommes de loisirs, classe h laquelle est confiée la lâche de l'accroissement de la puissance productive par la culture intellectuelle, et dont le nombre s'accroisse avec lu civilisation jusqu'U ce qu'a la limite elle parvienne h comprendre la société tout entière. Si l'intérêt du riche est celui du

DE l'industrie. 253

ration du troc. La reconnaissance de cette vérité donne bientôt la solution des différents problèmes qui naissent

pauvre, la réciproque est vraie, car plus le milieu d'action d'un homme esl aisé, plus il lui est facile de s'entourer d'agents éclairés et intelligents, plus ses capitaux sont aptes à se développer. Le riche a donc un immense intérêt, comme l'a la communauté tout entière, à voir l'instruction et le bien-être, suivis de la confiance, de la moralité et de la capacité, pénétrer jusqu'au fond des masses; il doit donc provoquer ces résultats en s'efforrant de substituer le travail des machines à celui de l'homme pour rendre le plus grand nombre possible de ses semblables au labeur intellectuel, et voir s'augmenter la classe des hommes de loisir.

Dans les sociétés primitives, le moyen le plus facile de s'enrichir est la spoliation ; tout en proclamant son injustice, nous avons reconnu l'utilité des résultats qu'elle amène en créant, soit par l'esclavage, soit par la conquête, soit par la confiscation légale ou autrement, des loisirs à un petit nombre d'hommes. Mais à mesure que la civilisation s'avance, la justice et la liberté s'avancent aussi en se donnant la main, et ce n'est plus par la spoliation que peuvent s'établir des fortunes durables. Chaque conquête faite par l'homme dans les réservoirs inépuisables de la nature, chaque substitution de force naturelle mécanique au travail servile, chaque procédé physique ou chimique, chaque introduction d'une culture nouvelle, chaque accroissement de la force productive en un mot, réagit sur la nation entière, sur l'humanité entière, en accroissant la somme des jouissances possibles et des loisirs utiles, en distribuant à tous une certaine quantité de richesse de la manière la plus juste et la plus réellement égale, proportionnellement à la coopération de chacun.

La plus grosse part de cette richesse se distribue entre tous les hommes, au prorata de leur éloignement du centre de production, et par conséquent de leur coopération au progrès; elle ajoute au bien-être (le tous, mais ne fait pas de riches, parce qu'elle se répartit entre tous. Mais une autre portion arrive aux inventeurs d'abord (ou devrait leur arriver, si souvent les circonstances spéciales ne l'empêchaient), puis se répartit entre un petit nombre d'industriels dont elle fait des hommes riches, et un certain nombre d'ouvriers auxquels elle donne des salaires élevés. Eh bien, cette fortune gagnée ne l'a été aux dépens de personne, car, au contraire, nul n'a pu l'acquérir qu'en enrichissan tout le monde.

Il en est ainsi dans l'agriculture, dans le commerce, dans l'exploitation des mines ou des voies de transport. Nul ne peut s'enrichir en important, en détaillant, en cultivant, en transportant, sans faire gagner d'abord a ceux qui l'entourent, puis k son pays, puis au monde entier,

SOUS l'examen de la nature propre d'un intermédiaire de la circulation. L'étalon de la valeur relative est un type abstrait ; mais on le trouve plus facilement que celui de la valeur absolue si longtemps cherché, et qui, semblable au dieu Protée, sous les formes successives des métaux précieux, de la monnaie, du travail, ou de quelque autre encore que les recherches économiques aient essayé de lui donner, échappe toujours à ceux qui croient le serrer de plus près.

Suivons maintenant le cours de ce progrès intellectuel qui s'ignore lui-même, et à la faveur duquel le monde arrive à quelque perception de cette vérité, que le commerce intelligent peut se passer de monnaie.

Partout où le commerce atteint quelque degré de perfection, l'usage de calculer par monnaie de compte s'établit. En Grèce, la monnaie courante était communément le tétradrachme ; cependant les comptes étaient tenus et les calculs faits en drachmes ; les Romains, dont la monnaie était le denarius, comptaient en sesterces.

dix fois, vingt fois, cent fois plus qu'il ne gagne lui-même. Voyez, si les entrepreneurs d'un chemin "de fer gagnent quelques capitaux, quelles immenses richesses ils apportent au monde entier (au prorata de l'éloignement de la voie) par l'économie de la circulai ion !

Le cadre borné de ces noies ne peut me permettre de développer ces vérités comme elles le mériteraient, mais je crois que dès h présent il m'est permis de conclure : que la satisfaction de l'intérêt particulier est la plus grande dans la satisfaclion de Tintérôt général, et réciproquement.

Que, parconséqucnt, le développement de Tesprit decoramunaulé est étroitement lié à l'accroissement de l'esprit de propriété, et surtout k la propagation des connaissances, qui prouvent matériellement aux hommes que leurs intérêts sont solidaires.

L'esprit de communauté qui ne repose que sur la vertu est artificiel et éphémère; il est admirable sans doute, mais il lui manque la légitimité du possible ; lundis que l'cspril decommunaulé qui se fonde sur la s;une uppréciatiou du lien des intérêts est vivace, fécond et indes-

Il n'est pas douteux que les premiers commerçants de l'Europe moderne ne fussent familiers avec cette manière de compter, car elle devient indispensable partout où l'on doit se servir de monnaies de différentes sortes. La transition de l'usage servile des monnaies aux calculs par comptes est un signe de grand progrès; c'est le second pas du progrès intellectuel dans l'usage des monnaies.

Dans les temps plus modernes, le monde mercantile s'est constamment servi d'une unité de valeur différente des monnaies d'usage courant, et comme les compagnies commerciales que j'ai déjà nommées, les villes dont le système de circulation permet aux négociants de se dispenser des monnaies sont les plus grands marchés du commerce. Hambourg, Lubeck, Brème, ont toutes des monnaies courantes et des monnaies de banque. A Francfort et à Augsbourg on emploie dans le change une circulation de banque qui diffère de l'unité courante. La livre sterling en Angleterre fut évidemment une monnaie de compte tant que la guinée resta mon-

Iruclible. Maintenant, la vertu est-elle utile à l'esprit de communauté sans lui être indispensable? Oui, sans doute; mais il y a deux manières d'entendre la vertu, ou, pour mieux dire, le sacrifice. Il est d'un bel exemple de se dépouiller pour sîs frères, de n'agir que par charité chrétienne ou que par patriotisme, mais cela est d'un exemple malheureusement stérile, car la majorité des hommes compte d'abord et doit compter avec ses intérêts propres. Mais s'enrichir soi-même pour enrichir les autres, se priver du luxe pour créer des capitaux, et divulguer ainsi le bien-être par Taccroissement de la puissance productive ; donner le crédit qui élève et vivifie, au lieu de l'aumône qui humilie et démoralise ceux qu'elle atteint; garder ses intérêts en vue de ceux de l'humanité; aider par-dessus tout à la diffusion des connaissances; employer enfin ses loisirs à l'accroissement de la puissance intellectuelle, voilà cette vertu saine et modeste dont l'exemple a le plus d'efficacité, et qui contribue le plus aux progrès de la liberté, de la justice, du bien-être et de la moralité de la race humaine. E. T.

naie légale ; et le hasard qui fit que la monnaie d'or (le Souverain) qui succéda à la guinée ne fut pas nommée livre sterling (quoiqu'en ayant la valeur) nous a épargné bon nombre de difficultés qui auraient pu se suivre dans l'interprétation des contrats, de l'identité de l'unité de compte avec l'unité de circulation. Les moyens par lesquels on a jusqu'ici évité ces inconvénients nous seront faciles à apprécier lorsque nous nous serons avancés un peu plus loin dans notre enquête.

Une grande partie du commerce du monde s'opère au moyen de symboles de la valeur, qui n'ont que peu ou pas de prix vénal, mais qui constituent, chacun dans des localités particulières, des signes fort utiles. Parmi ces symboles, je citerai les coquilles ou cories employées dans les archipels des Indes, et les pattes de martinets usitées dans certaines contrées. Le thé en briques, instrument de circulation employé dans toute l'Asie centrale , et qui consiste en pains composés de feuilles de thé et de graisse comprimés sous forme cubique , possède le caractère d'un symbole de ce genre, encore bien qu'il y soit attaché une valeur vénale comme objet de consommation (1). Mais le moyen le plus perfectionné de se livrer à l'échange commercial consiste dans l'emploi des lettres de change , auquel je ne pense pas que qui que ce soit puisse attribuer une valeur vénale.

La naissance de la civilisation au milieu des ténèbres

(i) Dans les provinces centrales de l'Amérique du Sud, on emploie delà mC-memanitTC les fèves du cacao au lieu de la petite monnaie, qui, comme je Tai dit dans une note précédente, est fort rare; on reçoit pour une gourde un nombre de fèves déterminé par le cours du cacao en argent, ces fèves étant d'un poids assez égal entre elles. E. T.

DE l'industrie. 257

des âges barbares, fut marquée par des phénomènes frappants dans l'histoire du commerce et de la circulation. Depuis l'organisation d u système secret de crédit fondé par les Juifs, dont Tassociation, quoiqu'elle fût resserrée par un lien religieux,mit cependant leursplus cruels ennemis à même de se livrer à quelque commerce, nous pouvons suivre la chaîne du progrès jusqu'à ce point où les gouvernements s'emparèrent de la direction du négoce. Venise, Gènes et Pise fondèrent des colonies d'où elles tiraient le produit des terres à blé qu'elles échangeaient dans le Levant pour les productions de l'Asie et de l'Afrique. Le pavillon du gouvernement seul assurait à ces colons aventureux la sécurité essentielle à leur succès, tandis que les ressources de l'État et la position dépendante des colons permettaient au commerce de s'effectuer avec peu d'espèces. Un semblable arrangement fut adopté, quoiqu'en ignorance de cause, par les grands établissements commerciaux des villes hanséatiques, pour économiser le numéraire. Leurs établissements à Lisbonne, à Londres, à Bergen et à Novogorod correspondaiententre eux, et leurs livres faisaient l'office de comptes de crédit. Le succès de ces divers essais inspira le respect du commerce, et l'extension de ce sentiment permit enfin aux individus de se livrer aux mêmes spéculations (jue lescommunautés. Dans l'ordre chronologique nous trouvons ensuite les grandes maisons commerciales de la tin du moyen âge, lesMédicisde Florence, les Fuggeret les Welser d'Augsbourg, sir Thomas Gresham, et d'autres noms familiers à l'historien (1). Cette émancipation des efforts individuels forme la transition réelle à l'his-

(1) En France, Ango de Dieppe et Jacques Cœur. E. T.

toire moderne, dans laquelle l'intelligence affranchie a eu à montrer la supériorité de sa puissance sur les grossières attributions de caste, de privilège ou d'ordre gourvernemental, et à prouver ainsi au monde que la seule forme d'union ferme et durable résidait en cette association qui permet la plus grande extension possible à la liberté individuelle. Ce n'est assurément pas en se soumettant à la dépendance servile de quelque système molaire que ce bienfait a pu nous être acquis, et nous ne pourrions nous le conserver si nous renouvelions quelque sujétion indue à l'argent ou à toute autre idole métallique.

Comme nous l'avons vu, le calcul conduisit à l'abandon graduel de tout objet tiers intervenant comme étalon de la valeur absolue entre deux choses qu'on voulait échanger ; le mode de confier à l'acheteur une facilité, lorsqu'il en a besoin, à la condition qu'il fournira au vendeur, lorsqu'il les réclamera, les moyens de s'en procurer une autre avec laquelle il puisse payer, est une invention des temps modernes ; de tels marchés sont appelés transactions de crédit.

Dans une vente à crédit, les marchandises qui en font l'objet sont estimées suivant leur valeur relative à celle d'autres objets exprimée en monnaie décompte ; l'acheteur promet de trouver quelque part, à une époque déterminée, un crédit qui, comme des espèces, pourra permellre au vendeur de se procurer quelque chose dont il ait besoin, (^etle transaction ne peut s'opérer sur une grande échelle que quand le marché est assez général pour présenter toutes sortes de commodités; car, si le crédit ofl'ert n'est pas de nalure à permettre au vendeur de l'employer comme valeur d'achat, il doit être rem-

DE l'industrie. 259

placé par des espèces, ou par quelque autre chose également facile à transférer.

L'expérience a montré cependant que le commerce s'arrange graduellement lui-même de manière à fournir des crédits qui s'annuUent mutuellement les uns les autres. Je vais montrer comment cela se fait.

Le crédit devient susceptible de servir d'intermédiaire à l'échange sous trois formes différentes : les mandats, les billets à ordre et les traites ou lettres de change.

Lesmandats (checques) sont des ordres payables à vue, tirés sur un banquier par des personnes qui ont un crédit dans sa banque par suite d'un dépôt d'espèces, ou de toute autre manière. Les comptes de dépôts sont depuis longtemps tenus à Londres francs de dépenses pour les parties par les banquiers. L'usage de l'argent déposé ou du crédit obtenu forme le profit du banquier, et le dépositaire a l'avantage de tenir ses valeurs en lieu sûr, et de délivrer des mandats au lieu de payer chaque somme en espèces. Les mandats étant des pièces écrites, servent de reçus, et donnent un moyen utile de retrouver les erreurs. Un moyen d'assurer les mandats qui sont payables au porteur a été adopté à Londres; ce moyen consiste à écrire le nom du banquier de la partie prenante au milieu et en travers du mandat. Dans ce cas, le banquier sur lequel on tire ne paye qu'entre les mains de celui dont le nom croise le mandat {crossed checqué), dont le payement peut alors être facilement arrêté s'il a été détourné ou égaré. Les banques provinciales et étrangères allouent ordinairement un intérêt sur les dépôts, et reçoivent une commission sur les transactions qu'elles opèrent (1).

(1) n serait fort avantageux que le syslème des mandais anglais

Les lettres de change ou traites à acceptation sont des ordres de payer après un certain laps de temps. Les plus courtes sont tirées à trois, sept ou dix jours de vue, c'està-dire après Tacceptation à présentation. Les billets à ordre sont à un, deux ou trois mois de date ou de vue. En Angleterre, on accorde trois jours de grâce outre le terme spécifié dans le billet. Dans les autres pays, le nombre des jours de grâce varie. En certains pays on en accorde jusqu'à dix ; en d'autres pas un seul. La partie sur laquelle on tire accepte la traite en écrivant son nom en travers du recto, ce qui tient lieu de reconnaissance qu'elle est redevable au tireur de la somme spécifiée. Si le tireur passe l'effet à un tiers, il doit le souscrire au nom de cette partie ; chaque nouveau preneur ensuite doit écrire son nom au verso du billet, ce qui s'appelle endosser, et il est de coutume pour ceux qui prennent et passent une lettre de change de l'endosser. Celui qui a accepté un billet ne peut refuser de le payer, s'il est présenté en temps convenable par un endosseur, sous le prétexte qu'il ne devrait rien au tireur; mais si le billet est encore dans les mains du tireur, il peut arguer de ce prétexte et refuser le payement. Le porteur

'cliecqijos) s'inlroduisîl eu France, <ar il simplitic corisidérablemenl la coraplabililc des négocia nls, en siipprimanl loiite tenue de caisse. Le néfTOcianl anglais ne p;iye jamais en espèces des sommes mémo forl minimes. Son livre de r/najucs, fjiii ne le quille point, remplace sa caisse et souvent sa bourse. Ainsi, les baïujuiets de la cité sont des espèces de «-aissiers généraux pour lonl le commerce de I,ondres, Il s'ensuit nue imporlanle économie de numéraire, car les comptes des négociants entre eux, saut" de légères dilTérences, se balancent cbez les ban(iMiers par les cliecques délivrés, qui fort souvent ne sonl point Joucbés, mais se reportent du débit d';m compte au crédit de Pautre. Il en est df niéme ponr b s comptes des banquiers «'titre cu\. qui se balrin^'ent ib* mêmepirlenrslrailes réciproqncsà la banque d'Anglei^^rre.

DE l'industrie. 261

d'un billet dont le payement est refusé à présentation utile peut exiger le remboursement de chacun des endosseurs, et il pcjt poursuivre l'un d'entre eux, ou tous ensemble, jusqu'à son remboursement (1). L'origine habituelle d'une lettre de change est le transfert de quelque marchandise; cet effet est par conséquent une sorte de témoignage de l'existence de la propriété transférée. En transmettant la propriété pour laquelle il a accepté un effet, le possesseur peut tirer sur le nouvel acheteur, bien que le premier billet (son acceptation) ne soit pas encore payé. Les mêmes marchandises peuvent donner lieu à vingt acceptations dans une semaine, en supposant seulement que chaque effet représente un nouveau transfert des marchandises. Un billet dont l'émission n'a pas pour origine un transfert de marchandises ou celui d'une propriété de quelque nature que ce soit s'appelle un kite (cerf-volant), et ne représente aucune valeur réelle. Le nombre des billets en circulation se proportionne, jusqu'à un certain point, au nombre des transactions commerciales effectuées; mais il n'a pas de relation avec

(1) Le mécanisme fr.inçais des billets à ordre, des protêts ei des poursuites, est trop connu posir que je le compare ici à celui d« TAngleterre. Je dois ce|iendanl faire remarquer (jue cluz nous Taccepieur d'un effet doit le payer dans les vingt-quatre heures, sr)us peine de protêt, et que, faute du protêt dans les vini;i-quatre lieurt-s, le détenteur perd son recours contre tous les endosseurs, et ne le garde que contre l'accepteur primitif. Au rtste, la législation difforme qui régit encore nos recouvrements commerciaux est un des obstacles les plus grands à la se-* curité dfs transactions, et devrait être considérablement modifiée, en ce sens qu'au moins les frais ne pussenl jamais dépasser 5 ou 10 p. 100 delà valeur de ren'et,au lieu d'abouiir à en former quelquefois le double ou le triple, comme il en arrive aujourd'hui. Il sérail urgent aussi que les poursuites relatives aux effets impayés pussent ne durer que peu de jours, au lieu de se traîner comme elles le font pendant des mois entiers*

la valeur des marchandises transférées, et c'est là que se trouve la source réelle du danger dans l'usage du crédit. Pour rendre cela plus clair, supposons que cent quarlers de blé aient été vendus à un marchand de grains, à raison de 60 sh. le quarter; naturellement le vendeur tire pour 300 I. st., à la date convenue, à trois mois, par exemple. S'il y a beaucoup de spéculations en train, cette partie de grains peut être revendue à chaque jour de marché durant cet intervalle, et 39 billets, ou plus, peuvent lui devoir leur origine avant que le premier vienne à terme; ces 39 billets sont une création de crédit, qui dépasse de 39 fois la valeur de l'engagement réel; chaque nouveau billet n'annuUe en dernier lieu que l'acceptation de son tireur; chaque billet épargne une avance à chaque acheteur successif; car si son acceptation ne passait pas sur le marché, il aurait dû nécessairement payer en espèces les objets achetés; comme le dit M. Senier, son crédit lui tient lieu d'argent.

On ne peut imposer aucune limitation directe à la puissance que peut exercer un homme au moyen du crédit qu'il possède, sans détruire la source utile des richesses nationales que forme le crédit; mais deux correctifs indirects en accompagnent l'usage, et suffisent, comme l'expérience le montre, à prévenir les abus de ce pouvoir. Quoique, comme dans le cas extrême que j'ai supposéci-dessus, toutle blé ou tout le sucre, ou autres marchandises du pays, puissent être revendues chaque jour de marché, plus souvent même, et que chaque nouveau transfert donne lieu à un effet de commerce, cependant l'homme qui tient à son crédit prend soin de ne pas s'exposer à le perdre. D'un autre côté, l'homme qui prend un billet et donne une valeur en échange est

DE l'industrie. 263

également interressé à savoir que cet effet est bien le résultat d'une transaction réelle et que vraisemblablement il sera payé. Il devient donc en quelque sorte associé à cette transaction- tant que court l'échéance, puisqu'il encourt la responsabilité d'avoir à réparer toute perte que pourrait occasionner la friponnerie ou la folie du tireur, ou celle des accepteurs.

Des preuves historiques établissent que ces deux correctifs indirects sont suffisants.

Les marchandises livrées au commerce ne sont pas vendues ordinairement dans le seul but d'émettre contre elles une série de billets successifs; en pratique, les grands approvisionnements de marchandises sont entre les mains d'hommes trop sages pour entrer en de telles opérations, et ces approvisionnements ne restent pas au pouvoir de ceux qui auraient assez d'improbité ou de sottise pour en faire un aussi mauvais usage. Nul homme ne peut vraiment jouir du crédit commercial que s'il a la réputation d'en connaître trop bien les conséquences pour s'aventurer à en abuser. Sa simple signature, lorsqu'il jouit de ce caractère, est prise comme un certificat de l'existence d'une valeur en quelque lieu, et de la possibilité de sa réalisation par des moyens licites.

Le crédit est donc parmi les négociants une attribution personnelle reposant sur le caractère de la personne qui en jouit, non moins que sur la conviction actuelle qu'il possède des biens en vertu desquels il tire ou il accepte ses billets ; mais la connaissance du caractère dun homme est nécessairement bornée au cercle de ses relations, et le crédit ne peut pas exister sûrement entre des parties séparées par une distance lointaine ; c'est

pour cela qu'il est utile que chaque communauté commerçante possède une banque locale dont le crédit serve à garantir celui de ses commettants. Sur tous les marchés éloignés, les banques indépendantes servent mieux à assurer le crédit que les succursales d'une banque centrale, parce qu'on doit attendre plus de soin de la part d'un principal intéressé qui lient entre ses mains la responsabilité de sa propre fortune que de celle d'un mandataire payé qui n'est pas si fortement intéressé à l'exactitude des recommandations qu'il donne.

On peut trouver dans cette loi de la valeur que j'ai exposée dans mon premier chapitre un moyen de contrôle extérieur sur le crédit personnel. La plus grande fortune peut être entièrement dilapidée si le commerçant n'étudie el ne suit les causes qui influent sur les prix des marchés ; et le succès du banquier ne peut reposer avec sécurité que sur les bonnes affaires que font ses clients.

Cependant, lorsqu'on jouit du crédit, on est souvent conduit sans intention et par les circonstances à abuser de ce privilège à cause de la fluctuation des prix, en certaines occasions qui rendent les calculs particulièrement difficiles. Les moyens déplacer les épargnes d'une manière productive n'ont pas été étudiés avec tout le soin que mérite une matière aussi importante, et presque toujours on se trouve dans un grand embarras lorsqu'il s'agit de disposer de quelque capital accumulé. Les emprunts du gouvernement sont un des moyens les plus simples de placement, et le désir de s'épargner la peine de trouver quelque manière productive d'employer un capital ou des épargnes favorise souvent des emprunts et des dépenses pou judicieuses au compte pu-

DE l'industrie. 265

blic. L'étendue du dommage ainsi causé se dissimule à la vue des préteurs par la manière indirecte dont s'effectuent ordinairement de semblables transactions ; les prêteurs sont en outre protégés contre toute perte immédiate ainsi encourue, parce que le contrat est passé avec la nation entière. Ce serait une épreuve sévère et souvent excellente à laquelle on pourrait soumettre toute opération financière proposée, que de donner une attribution spéciale à chaque emprunt, dont le cours dépendrait alors du jugement avec lequel l'opération y relative serait établie, et de l'habileté avec laquelle elle serait poursuivie (1).

(1) Il est à regretter que M. Banfield n'ait pas cru devoir d velopper plus amplement l'excellente proposition qu'il vient d'énoncer ainsi ; il est vrai qu'en Angleterre l'esprit d'association des capitaux permet aux plus grandes opérations, el même aux travaux publics les plus importants, de se fonder sur le crédit privé, de sorte que l'urgence de la destination précisée des fonds publics n'est pas aussi grande que chez nous. Mais en France, malheureusement, les noms célèbres par leur crédit s'associent rarement pour tenter de grandes entreprises, el peu de compagnies présentent assez de sécurité au public pour que leurs souscriptions, faute de confiance, soient remplies direclemenl et sans le secours onéreux des banquiers ou des agioteurs d'argent. I.a seule garantie de l'Éiat paraît alors présenter assez de solidité , et l'on tombe dans l'excès contraire en s'abandonnant aveuglément à l'action gouvernementale. Il est \rai que depuis quelques année-;, la construction des chemins de fer. ou leur exploitation par des compagnies, a donné un peu plus de ressort au jeu de l'associalion des épargnes et du crédit, mais ce ressort est encore bien faible. Cr, rien ne t ois empêcherait, pour provoquer le développement de cet esprit d'association du crédit et des capitaux, si désirable à tant d'égards, de recourir à un système mixte, admettant k la fois: la connaissance des opérations auxquelles un emprunt spécial est afféré, la garantie d'un minimum d'intérêt par l'Élal, le partage des prêteurs dans les dividendes, la constitution et la direction des compagnies basées sur l'emprunt par l'action gouvernementale, la surveillance des opérations par un comité élu par les prêteurs. Je ne sais si je m'abuse, mais je verrais dans ritilrodiictmn d'un tel système un aclieniinemenl rapide au développement de l'esprit d'association. Ainsi, l'Étal consacrerait toutes les

Cependant, lorsquel'aménagementfinancierchoisi par le gouvernement est parfaitement judicieux, la dette na-

recetles ordinaires du budget à ses dépenses ordinaires et administratives, et ne pourrnit plus recourir aux emprunts pour subvenir à ce genre d'emploi ; tandis que tous les grands travaux ou toutes les entreprises d'utilité publique, voies de communication, cheminsde fer et canaux, lignes de bateaux à vapeur, entrepôts, fondations d'éducation professionnelle, etc., s'opéreraient par le système mixte. Le travail de l'Assemblée législative serait beaucoup simplilié, car elle n'aurait plus qu'à examiner si chaque projet présenté par le gouvernement réunit à un poiut suffisant le caractère d'utilité publique et les chances de succès pour qu'il doive recevoir l'autorisât ion de sa réalisai ion par voie d'emprunt. Prenons un exemple, et supposons l'établissement des grandes lignes de bateaux a vapeur transatlantiques entre Marseille, Bordeaux, Nantes et le Havre, et New-Yorck, New-Orleans, Chagres, les Antilles, la Guyane, Bahia, Bio-Janeiro et Buenos-Ayres. J'ai autrefois calculé, pour l'administraiion de la marine, que ce système complet de navigation, se reliant de manière à rendre les lignes correspondantes et solidaires, coûterait environ bO millions de francs. Le projet étant étudié matériellement aux frais de l'administration ou par voie de concours, sous toutes ses faces de prix de revient, de frais, de revenus el d'influence nationale, le mode financierà suivre serait à peu près celui-ci : l'État garantirait aux souscripteurs de l'emprunt de 50 millions un intérêt minimum de 4 p. 100, pi us le partage par moitié dans les dividendes, sur lesquels serait d'abord prélevé l'amortissement de l'emprunt. Cet emprunt serait opéré par coupons de 50, dOO, 200, 500 et 1 ,000 francs, pour le rendre accessible aux plus petites économies; les coupons seraient au porteur et négociables a volonté, comme ceux des fonds publics. Dans les soumissions des consirucleurs el des f Jiirnisseurs, on choisirait de préférence celles qui accepteraient le plus de coupons de l'emprunt en payement. L'émission ne pourrait sous aucun prétexte avoir lieu autrement qu'au pair, et ainsi l'on écarterait l'agiotage par des banquiers spéculateurs. Au.ssitôt la constitution de l'opération faite par la souscription d'un chilTre sufOsaol (de la moitié de l'emprunt, par exemple), un conseil de surveillance serait choisi en assemblée générale par les souscripteurs à un certain taux, ou par leurs mandataires. Ce conseil aurait pour fonctions d'examiner toutes tes opérations administratives auxquelles il pourrait prpndre part dans une certaine mesure , de choisir les employés supérieurs sur une liste présentée par le gouvernement, et d'en poursuivre la révocation en cas de mauvaise gestion ; d'agir sur l'administration par voie de représentation, et sur le public par voie de rapports. Ce conseil, renouvelable k des époques périodiques, serait largement rétribué par un intérêt dans l'opération. Il devrait d'abord

DE l'industrie. 267

tionaleestd'unegrande utilité; comme l'atmosphère qui absorbe et neutralise toutes les émanationsterrestres, elle sert de réceptacle et de réservoir pour le flux et le reflux des épargnes et des payements, qui, sans l'intervention d'un mode de placement d'une telle élasticité, occasionneraient constamment les plus grands troubles dans le monde commerçant. Quelle que soit la masse de notre dette, elle est cependant susceptible d'influences variées lorsque la balance du capital flottant et du capital engagé est en quoi que ce soit troublée. Lorsque le capital est abondant sur le marché sans qu'il y corresponde une extension suffisante des moyens d'emploi , les fonds montent avec une grande rapidité. D'un autre côté, lorsqu'on relire de l'argent des fonds publics dans le but de l'engager dans des opérations différentes, les prix en tombent aussi rapidement. Les personnes qui détiennent un capital exposé à ces fluctuations sont souvent tentées de se croire riches un moment, lorsque leur fortune supposée peut s'évanouir le moment d'après. Nous avons eu récemment des exemples frappants de cette susceptibilité dans les fonds anglais.

En 1842, les consolidés étaient à 90 : les deux années

prendre pari avec les commissaires du gouverneraenl à Forganisalion première de l'opération. Ces bases élanl admises par rassemblée, elle n'aurait purement et simplement qu'à voler sur Topporlunilé de l'emprunt. Toutes les conditions de l'emprunt et de l'opération seraient alors portées a la connaissance du public, et la souscription ouverte. Et j'ai la conviction que de semblables emprunts seraieut très-rapidement couverts par les petits souscripteurs, qui auraient toute sécurité dans le placement, des chances de revenus plus considérables, la connaissance entière de l'emploi de l'argent, la garantie, en un mol, de l'immixtion du prêteur dans l'usage de l'emprunt. Et, d'un autre côté, la nation serait préservée du mauvais emploi des fonds de l'emprunt public. Je livre aux hommes compélenls ces rapides considérations pour le peu qu'elles valent. E. T.

1 844 et 1 845 furent peut-être les plus prospères qu'aient jamais connues les manufactures anglaises; le prix des matières premières était bas et celui des objets manufacturés éie\é , en conséquence les profits et les salaires étaient également bons; la nécessité de placer des épargnes éleva le prix des consolidés au-dessus de 100 au mois de décembre 1845 ; il n'y eut pas alors de fortes tentations pour les capitalistes de se livrer à des entreprises de spéculation. L'intérêt qu'on recevait sur les fonds publics était bas, tandis que le capital, qui semblait être à la disposition des délenteurs, s'était enflé énormément; à 90 la valeur capitale des 3 p. 100 était de 450,000,000 liv. (1) ; elle était devenue à 100 de 500,000,000 liv. (2). Il semblait donc que 50 millions de livres (3) eussent été ajoutés à la richesse nationale sous cette forme de placement ; et, de fait, c'est beaucoup s'il avait été employé dans l'achat des fonds une somme additionnelle de 50,000,000 hv. (4) entre 1844 et 1840; mais cette addition avait eu pour effet de faire monter la rente à 100. Ceci nousdonne la véritable cause des spéculations inutiles, qui de temps en temps excitent, puis alarment notre marché. L'excès apparent du capital semble assuré; mais quand il vient à être réalisé, il se contracte jusqu'à sa masse originaire. Le placement de 1 00 millions de livres (5) dans les chemins de fer réduisit de nouveau le prix des consolidés à 87 au mois de mars 1847.Parsuitedecette fluctuation, nombre de personnes qui ne savaient pas quel pouvait être sur les fonds publics l'effet du retrait de si grosses sommes se

(1) i d ,250,000,000 fr. — (->) 12,500,000,000 fr. — (5) 1 ,250,000,000 fr. — (ij 1,250,000,000 fr.— (5) 2,500,000,000 fr.

DE l'industrie. 269

tromèrent en perte, et comme beaucoup avaient spéculé sur la foi de la propriété imaginaire créée par la hausse, ceux-là se trouvèrent sérieusement atteints. Il s'ensuivit une perte générale de confiance qui fut augmentée encore par l'exportation d'espèces qui résulta du manque de la récolte des pommes de terre en 1845 et 46. Ce phénomène appartient à une autre méthode d'user du crédit, que je dois expliquer immédiatement.

Tl faut que les personnes qui demandent le crédit dans des occasions comme celles-là sachent qu'elles sont intéressées à étudier les influences qui déterminent les fluctuations de la valeur; on le voit bien par ce fait que celui qui n'a pas réalisé en temps utile, et qui, par conséquent, se trouve hors d'état de remplir ses engagements, perd son crédit et ne trouve plus de confiance. Cependant il est fort extraordinaire devoir l'indifférence avec laquelle les hommes d'affaires négligent les études qui expliquent seules les voies de ces fluctuations et le moyen d'y parer. J'ai désigné sous le nom d'abus non intentionné du crédit, les erreurs commises sous l'effet de l'ignorance qui provient de la négligence de ces études ; mais, en général, le monde n'établit pas de distinction pratique entre les pertes occasionnées par l'ignorance et celles qui sont le résultat de l'imprudence. Le crédit se perd aussi complètement dans l'un de ces cas que dans l'autre. La nature des affaires faites dans une localité donne donc la mesure du crédit d'une banque provinciale ou coloniale à l'égard de la direction d'une banque centrale; de même qu'en premier lieu elle a donné aussi la preuve du crédit d'un manufacturier ou d'un négociant à l'égard de la banque locale. Des tableaux de prix courants exacts et sincères

montrent la fluctuation des marchés, dont il n'est pas difficile de suivre les causes en se reportant à la loi que nous avons donnée de la valeur. On peut déduire de lensemble de ces tableaux un type général du crédit à l'usage de tous lesbanquiers, type qu'ils doivent modifier suivant la confiance personnelle qu'ils accordent aux connaissances et au jugement de leurs clients. Il est clair que, bien que les lois puissent limiter ou détruire le crédit, rien autre chose ne peut l'établir ni Taugraenter que la confiance qui repose sur le caractère des personnes auxquelles on se fie. En fait, le nombre de personnes qui ont assez de crédit pour que leurs billets se placent rapidement est très-limité. Il s'ensuit que les négociants font de fréquents efforts pour s'associer afin d'affermir leur crédit ; le mode le plus usuel de cette association implicite est pour le tireur d'un billet de le passer à son banquier, qui, à son tour, l'escompte, muni de son endos. Nombre d'escompteurs, spécialement à Londres, agissent ainsi comme banquiers, et font du papier à la banque d'Angleterre, ou ailleurs, sur leur propre crédit.

De l'entremise du banquier pour affermir le crédit du manufacturier et du négociant provient la troisième forme sous laquelle le crédit fournit un moyen de remplacer l'argent. Lorsqu'un manufacturier ou un négociant escompte un billet chez son banquier, la somme qui en provient forme à son crédit un dépôt sur lequel il tire au moyen de mandats [chccques) . Ces mandats n'étant pas acceptés, ne passent qu'à la faveur du crédit du tireur; le banquier n'est pas ostensiblement engagé à > faire honneur; la circulation en est par conséquent très-limitée. Un papier nneux adapté à la circulation

DE l'industrie. 271

générale y est donc souvent substitué par le banquier lui-même, en son propre billet de promesse de payer à vue une somme fixée en monnaie courante de l'État. Ce billet n'est autre qu'un mandat du banquier sur luimême ; c'est la forme de papier-monnaie la plus commode et par conséquent la plus utile. Elle a une limite semblable à celle qui restreint le crédit du marchand, puisqu'elle dépend de l'opinion du public sur le caractère du banquier et sur la nature des affaires faites par ses clients. Comme les étrangers ne peuvent rien savoir de l'un ni de l'autre, les billets des banques privées ne peuvent circuler au delà de leur voisinage immédiat. Si les transactions commerciales qui occasionnent une émission de billets sont renfermées dans ce voisinage, comme la vente d'objets manufacturés contre des espèces ou de bons billets au voisinage de la fabrique, les billets de banque qui servent à payer les salaires coïncident et s'annullent par les payements reçus pour les marchandises vendues. Mais une partie des payements du manufacturier peut avoir à se faire aux importateurs de coton à Liverpool, de fer à Hull, ou de matières tinctoriales à Londres; une partie des ventes des marchandises terminées étanttoujours faite àdes maisons plus ou moins éloignées, les billets de ces dernières couvrent et annullent les demandes des premiers. Les différences qui résultent de ces transactions croisées, qui s'opèrent par l'intermédiaire des agents de banque, se bornent aux intérêts respectifs, aux comptes de commission et à ceux des profits et pertes accédant aux manufacturiers.

Les opérations de l'industrie manufacturière, comme toutes celles où un certain nombre d'hommes ont à recevoir des petits payements de la part des entrepreneurs,

exigent le secours de petits billets ou de quelque autre moyeu de substitution aux espèces lorsque l'argent est cher ou rare. Le payement des salaires quotidiens forme la plus grande partie des transactions locales ; car les sommes ainsi payées excèdent ordinairement de beaucoup la valeur des matières premières mises en œuvre. Il s'ensuit que le montant le plus convenable de ces billets est celui qui se conforme à la dépense quotidienne ou hebdomadaire en argent de l'ouvrier et de sa famille, etnoustrouvons ce principe mis en pratique dans nombre de pays. Une petite circulation de papier assure ainsi la liberté des individus qui s'associent avec des hommes plus riches pour exploiter une usine, un navire ou une ferme. Il est facile de concevoir un état de choses où les crédits de banque puissent être employés parles ouvriers ; mais avant qu'il se puisse réaliser, il faut que l'éducation fasse de grands progrès. Comme je Tai dit, la plus grande partie du peuple, chez toutes les nations, ne jouit pas du crédit. Mais la véritable manière de faire comprendre la valeur du crédit aux masses qui ne le possèdent point jusqu'ici, est de le familiariser parmi elles dans son origine et dans son usage à l'aide de petits billets. Il importerait que sur ce point il fût donné à toutes les classes une instruction méthodique. Si les intérêts manufacturiers avaient été représentés dans le parlement aussi cnergiquement que les intérêts territoriaux et mercantiles, nous n'aurions pas vu abolir les billets d'une livre st. L'argument employé pour faire paraître les billets d'une livre dangereux auv yeux des banquiers nous otîre un curieux exemple de l'esprit de la législation moderne qui hésite rarement <i satisfaire le bien public, pourvu qu'il coïncide avec les

DE l'industrie. 273

intérêts ou même avec les inclinations d'un corps influent. On prétendit que les émissions de si petites sommes étaient redoutables parce qu'aux époques de méfiance et de trouble, ces billets seraient aux mains des pauvres gens, qui les présenteraient certainement au remboursement et accroîtraient ainsi la chance d'une panique métallique (1). Cette raison me parait des

(l)Des motifs semblables ont en P"rance,en 18i6, prévenu l'émission des billets de banque de 100 fr., et restreint celle des billets de 200 fr. O»", celte émission ayant eu forcément lieu en 18i8, par suite delà panique des espèces, IVlfet contraire aux craintes exprimées a été démontré par l'expérience. L'émission des petits billets a notoirement contribué îi rélablir la circulation des espèces métalliques. Le décret du 15 mars 4848 dispensait la banque de Tobligation de rembourser ses billets; l'effet de la circulation des coupons de 100 fr. fut si rapide, que dès le mois de juin -1848 (et certes la sécurité publique n'y était pour rien, la date l'indique) la banque reprenait de fait ses payements en espèces; mais le mouvement ascensionnel des encaisses s'éleva tellement que, pour rester dans les limites attribuées à sa circulatiou (4S2 millions), elle dut, à plusieurs reprises, se refuser k payer autrement qu'en espèces, et rembourser en numéraire tous les mandats des succursales sur Paris ou de Paris sur les succursales. Tandis que la moyenne de la circulation des billets ne s'élevait qu'à 357 millions en 1847 (y compris celle des banques départementales), il atteignait 431 millions (y compris les succursales) au commencement de 1849 ; t-t enfin, dé.>espérant de réduire son encaisse, la banque sollicitait et obtenait, par la loi du 22 décembre 1849, l'autorisation d'accroître ses éunssionsde billets de 48 millions encore , et de les porter k 523 millions. En somme , la moyenne de la circulation des billets avait augmenté, de 1847 h 1849, de 94 millions ; c'est 'a peu près exi:ctemenl le chiffre de l'émission des petites coupures en •18i8. Pour appuyer ces chiffres, on peut remarquer qu'en avril 1848, le chanj-e de 1,000 fr. en billets coûtait jusqu'à 25 fr. en argent et 150 fr. eu or, tandis qu'au commencement de J8i9, on n.- po'ivail obtenir de billets contre des espèces que moyennant un prix élevé, qui était parfois de 8 à 10 fr. pour les coupures. Encore aujoiini'hui (l8ol) les pe'iles cniipures sont chères et rare<, quoique leur émission (prè-; d" 100 millions) ail été bien plus considér.dile que celle qu'en 18'tG <m jugeait dangereuse. 11 n>>t dnnc pas douteux que des billets plus faibles encore ne devinssent très-profitables ii la circulation, si on voulait en émettre. E. T.

moins satisfaisantes; l'abolition de ces billets fut recommandée comme un moyen d'affranchir le banquier de la peine et de la responsabilité de maintenir son propre crédit à l'état normal, et de prendre sur lui même l'embarras d'étudier les besoins de son voisinage. Un billet de banque d'une livre ne nécessite pas plus qu'un souverain que l'individu qui l'a entre les mains ait besoin de crédit. L'un passe comme bon sur le crédit du chef de l'État ou des directeurs de ses monnaies, et l'autre sur le crédit du banquier qui l'a émis. Nos ouvriers ne sont pas dans la position de jouir du crédit sous la forme des mandats (checques), car pour de petites sommes les traites sont un intermédiaire trop onéreux. Le billet de banque est le mandat du banquier sur lui-même, et celui qui l'a émis ne peut pas échapper à la charge de se mettre en état de le payer ; car, pas plus qu'aucun de ses clients, il ne peut tirer un mandat autrement que contre un dépôt. C'est ainsi que l'abolition de ces émissions mit une entrave aux moyens de payer les salaires. Parce que quelques-uns y trouvaient des inconvénients, le parlement décréta que la nation entière s'en passerait. Si l'on n'avait point posé délimites aux émissions provinciales, et si en tous temps il avait été licite de les opérer en billets d'une livre, il est évident qu'il y aurait eu plus de facilité à payer les salaires qu'il n'en existe aujourd'hui, et que les résultats de cette liberté eussent été féconds. On peut encore nier que jusqu'à un certain point cette facililation du payement des salaires eùtagi comme encouragement à placer des épargnes dans les spéculations manufacturières, et que, par conséquent, elle eût retenu jusqu'au même point dans le pays les capitaux qui ont été placés souvent sans profit dans les pays

DE l'industrie. 275

étrangers ; mais on doit affirmer qu'il aurait été bon de conserver ainsi une communauté d'intérêts entre le travailleur et le banquier; cbacun d'eux aurait eu dès lors la meilleure occasion d'étudier sa position réelle, et n'aurait pas manqué de découvrir rapidement le moyen d'améliorer les conditions de l'inlérét commun. L'intelligence de l'ouvrier, évdilée par cet appel à son bon sens, lui aurait bientôt fait comprendre qu'il était appelé à concourir au maintien de la valeur des petits billets; il aurait recherché des occupations salutaires et d'un caractère élevé. En rompant cette al liance naturelle entre les banquiers et les plus pauvres de leurs concitoyens, on a recreusé le gouffre qui partout sépare trop le riche du pauvre à leur commun détriment, et qui laisse ce dernier en proie à la dégradation morale et physique.

Dans les précédents chapitres j'ai montré que l'émancipation de l'individu accompagne la perfection atteinte dans les instruments du travail; qu'à mesure que l'humanité avance et substitue au travail manuel celui des machines, à la force du corps la puissance intellectuelle, le pauvre devient libre et indépendant, tandis que le riche s'enrichit encore plus. L'indépendance de la position de l'ouvrier tient beaucoup au mode suivant lequel on lui paye son salaire. Lorsque les circonstances l'obligent à le recevoir en aliments, comme cela est encore le cas dans beaucoup de pays, il ne peut jamais conquérir ou maintenir sa liberté; les payements en nature, quels qu'ils soient, tendent à devenir oppressifs, et à suspendre l'usage du jugement et de beaucoup de facultés d'une grande valeur chez l'homme. Dans tous les pays réellement libres, les salaires doivent être

payés en argent. Cette nécessité n'entraîne pas l'obligation de se départir du principe de substitution du crédit aux espèces monnayées. L'usage des billets de J)anque permet cette substitution, même lorsque le crédit est limité. Il n'y a vraiment pas de besoin plus urgent des billets de banque que pour l'objet de payer des salaires: on ne saurait en craindre l'émission exagérée si l'on suivait cette règle de ne leur donner naissance qu'en suite d'une transaction commerciale réelle. Un prêt de billets de banque doit être considéré par le prêteur comme équivalent exactement à un prêt d'argent. Celui qui les émet partage en tout cependant le risque couru par Temprunteur, et, comme nous l'avons déjà dit, les billets émis par un banquier négligent ne sont pas appelés à avoir une grande circulation. Un billet payable à vue est pour le public la forme la plus sûre sous laquelle le crédit puisse être rais en œuvre.

Ceci nous amène à une importante question : en quelle matière doivent être acquittés les billets émis payables à vue?

Pour répondre à cette proposition, nous devons suivre l'histoire des lettres de change, car elles sont véritablement l'origine des émissions de billets. Il y a dans chaque pays un marché central du crédit, où les dettes se compensent dans les comptes les unes des autres (t). C'est là la clef du commerce moderne, et les villes qui possèdent des citoyens capables de conduire des affaires aussi importantes sontordinaircment très-riches. Ce centre pour l'Angleterre est Londres, qui par cette raison est le siège d'une banque nationale. Lorsque le crédit n'est pas

({) Voy. J.-B. Say, Traité d^ Économie politique. Banques de dépôts. ET.

DE l'industrie.' 277

embarrassé dans les provinces, des billets tirés sur Londres remplacent les billets de banque avancés en escomptp par le banquier de province ; au moyen du crédit qu'il obtient à Londres par les effets qu'il y escompte, ce banquier se procure des billets de toutes les espèces, avec lesquels il peut faire honneur à la présentation de ses propres billets. Dans les temps ordinaires la supériorité des fabriques anglaises nous laisse un approvisionnement d'or suffisant pour nous permettre de changer en souverains les billets de la banque d'Angleterre ; mais il y a des occasions où il nous est nécessaire d'exporter de grandes quantités d'or, soit à cause du mauvais état du crédit à l'étranger, soit parce que nous manquons nous-méme de crédit au dehors. A ces époques le banquier de province peut trouver difficile de se procurer de l'or; mais tant qu'il a de bon papier, il peut l'escompter pour des billets de banque, et il y aurait sans douteende tels cas un avantage à ce que les billets delà banque centrale eussent un cours légal. Les billets de la banque centrale sont payables en or et en argent à présentation, tandis que ceux des banques de province peuvent 1 être en espèces ou en billets de la banque centrale. Cette nécessité donne de fortes raisons pour désirer que la banque centrale soit un établissement particulier, et non pas une affaire gouvernementale, parce que la nation n'a pas de garantie plus efficace qu'on n'abusera pas de sa confiance que la crainte de la ruine où seraient personnellement entraînés les directeurs de la banque par suite de fortes pertes.

L'expérience montre que l'accroissement et le décroissement de l'intermédiaire de la circulation d'un pays, soit qu'il consiste en espèces ou en billets, suit des

lois complètement différentes de celles qui gouvernent le progrès du crédit avec lusjige des lettres de change. Le montant du crédit qui peut être créé par des etîets de commerce, ou par un phénomène tel que celui d'une augmentation de \aleur de la propriété foncière, est déterminé par le bon ou le mauvais état du commerce et par la demande de transferts qui en résulte. La demande des moyens de circulation varie, au contraire, dans le sens inverse de l'état du crédit et l'on a besoin de plus de valeurs courantes quand le commerce se ralentit et que le crédit s'abaisse que quand le crédit est bon et le commerce vif.

Lorsque le crédit souffre, les billets des banquiers sont pris à contre-cœur, et l'on recherche les espèces comme valeurs courantes (1). Mais lorsqu'on discontinue de se servir des billets, il en résulte toujours une mutilation du commerce, parce que l'approvisionnement d'espèces ne peut suffire à répondre à l'amplitude de la demande. La plus grande utilité d'une circulation de petits billets

[i) Ceci a élé pour la première fois indiqué par M. Tuoke (/7/.^^ q/ prîce, 1848, p. 130) : « 1) esl in-porirtiil d'<il>ser\tr qiif loisijUf \v prix « des lingols élail le plus élevé, It-s depuis inél..llii]>i»s de la hiiique « (seciirilees) étaient à pi-iiie angiiienlés, si méiiie ils I élaieiii. Le 31 • août '813, les dépôts se rimnlaieDl à 40,I0j,00U I., el le prix d- l'or « était alors 5 1. 10 s. A la fin de 1810. lorsque l'or élaii à 4 I. 4 s. « l'once, les sûretés étaient de 40,975,ron; el eu anùl 1814, où « le prix de Tor paraît avoir élé le niôuie , eil<s élaieiil de 4S.54o,000 c 1, st. Les mouvements opposés de ces deux pliénnnièiies peiiveiit raic sonnablemenl faire naître quelque dunle s' r ia re;iliié de l'i ypollièse c qui les considère comme iiiuiu» lleuieiil dépeodanis. »

La plupart des écrivains, lorsqu'ils piirleui de la dépréciation qui s'elleciua dans la valeur des lnllels de la haiique d'Aiijilelrrre pendant la guerre, ne distingiieul pas enire les tiïeis d'une éniisM(»n exagérée et ceux de ratleii.le que le crédit nalioiial soutire pemlaiil la guerre même lorsqu elle est faile avec le plus de suriès.(/ (>ye:i aussi le rapport de la Cfiambre des lords, 1819, cilé par M. Touke ,) T. C. B.

DE l'industrie. 279

est de faciliter la transition des ralentissements du commerce à sa période d'activité ; lorsque le commerce se ravive après une crise, la réaction commence avec une grande émission de billets; mais lorsque la confiance est rétablie, une moindre quantité d'émissions suftît à garder le niveau (1). Une circulation d'espèces, ne possédant pas l'élasticité des billets, présente beaucoup plus d'inconvénients. Comme elle est, en outre, infiniment plus dispendieuse, elle ne peut être augmentée et diminuée à volonté. Il résulte de la tendance divergente des deux formes du crédit, qu'il est inutile évidemment de contrôler les émissions de billets pour mettre obstacle à la circulation.

Les règles qui s'appliquent à l'accroissement et à l'usage du crédit privé sont également vraies pour celui de l'État. L'individu jouit du crédit à la condition de posséder des choses douées de valeur et d'en faire un usage judicieux; le crédit des gouvernements est en proportion de leurs revenus, de l'usage qu'ils savent en faire, et de leur sollicitude à l'égard des sources d'où ils le tirent. Il est notoire que nombre d'États qui possèdent de grandes ressources naturelles sont entièrement dépourvus de crédit. Ilsont la réputation de joueurs et de prodigues, qui font leur tout sur leur premier caprice, ou qui gaspillent leurs ressources en jouissances improductives. Les États qui n'ont pas fait une attention suffisante à l'entretien de leur crédit sont obligés, comme beaucoup de négociants etde marchands, de pactiser avec des banquiers de haute volée, afin d'obtenir pour leurs

(I) C'est la préciséraenl ce que nous avons vu à l'occasion de la crise de 1848. E. T.

certificats d'emprunts le cours qui leur permet de les substituer aux espèces. Beaucoup d'emprunts n'ont de faveur dans le monde commercial que parce qu'ils ont été réalisés sous la sanction des noms de Rotschild, de Baring, de Hope ou d'autres maisons qui se recommandent au respect public par l'habileté et la prudence avec lesquelles elles mènent leurs affaires. Mais il n'y a pas d'État qui puisse opérer d'emprunt dont l'mtérét excède son revenu net, c'est-à-dire son revenu brut moins les dépenses nécessaires pour subvenir à son administration. L'État peut, jusqu'à concurrence des revenus courants de l'année, oupeut-être plus exactementduquartieréchéant, émettre des billets ou des bons portant promesse (bons du Trésor), pourvu qu'il les prenne en payement des contributions; mais toute irrégularité à leur acquit ou toute atteinte à leur pleine et entière valeur les expose à la même dépréciation que celle que subit le papier des particuliers dans les mêmes circonstances.

Presque tous les pays de l'Europe émettent de ces billets de l'Échiquier, bons du Trésor, ou payements anticipés, et ces émissions, ajoutant aux valeurs courantes, se substituent aux espèces dans de nombreuses circonstances. Plusieurs États continentaux cherchent à épargner l'intérêt qu'en Angleterre le gouvernement paye sur les excheqtter's bills. Ils émettent de petits billets qui ont un cours facile parce que les émissions des banques privées sont supprimées; mais (ous les États ont éprouvé chacun à leur tour qu'il y a une limite au delà de laquelle ni l'influence du gouvernement ni la convenance des négociants ne peut exagérer cette circulation; et cette limite est encore de beaucoup en deçà de celles des demandes du commerce. Après trente années de paix,

DE l'industrie. 281

le gouvernement prussien trouva impossible d'étendre l'émission de ses petits billets de l'État au delà de la somme de 30,000,000 dedollars, soit 4,500,000 1. st. (1). Sans le secours d'une banque indépendante, l'Autriche, avec un territoire bien plus riche et un nombre double d'habitanls, ne fait peut-être pas, parl'agence delà banque de Vienne, qui est une banque d'escompte, pour plus de 30,000,000 1. sterl. (2) d'émissions de petits billets; par conséquent, un quart de moins que le montant de la circulation en papier des banques mercantiles de la Grande-Bretagne avec toutes leurs restrictions actuelles. La Russie a poussé l'émission de ses billets d'un rouble jusqu'à 395,776,310 roubles. L'ensemble en devrait représenter une somme de 45,000,000 livres (3); mais comme cette somme excédaitle crédit du gouvernement, ces billets furent dépréciés de très-bonne heure, et ont été rachetés pour la valeur de 15,000,000 livres (4). Les émissions récentes du gouvernement russe se sont faites contre rachat d'espèces.

Les billets des gouvernements n'ont de circulation comme les émissions particulières que dans la sphère où le gouvernement rencontre le crédit. Jusqu'à présent, les commerçants de nulle contrée en Europe n'ont accordé de circulation générale aux billets étrangers.

L'intermédiaire de l'échange en lequel les billets des banques centrales doivent pouvoir être convertis dépend naturellement en théorie de la nature des choses qui sont de la circulation la plus facile. Pratiquement, l'or et l'argent sont les matières préférées dans tous les pays; jusqu'à présent, le choix entre l'or et l'argent

(1) 112,000,(00 fr. — (2) 730,000,000 fr. — (."; J, 123,000,000 fr. — (ij 573,000,000 fr. ' E. T.

dépend de la convenance que présente l'un ou l'autre; l'or, nous i'avonsvu, a été choisi en tous temps pour les transports éloignés et dispendieux, tandis que l'argent accompagnait les transactions maritimes où le fret est insignifiant. L'extension des chemins de fer a maintenant rendu plus aisé le transport de l'argent parterre. On doit esjiérer de ce changement le résultat qu'il s'établira une proportion plus constante que dans les temps passés entre la valeur de ces deux métaux et une diminution de la préférence qui d'abord était accordée au premier (l). On ne peut nier qu'à présent il y ait de fortes raisons pour que les billets de la banque centrale soient payés en espèces. On peut trouver ces raisons dans l'état du crédit en Angleterre et dans le monde commerçant en entier. Dans tous les pays une grande partie de la population ignore la nature du crédit, ses avantages

(I) Uneaiiire raison vienl encore depuis peu de temps militer en faveur de l'argt'nl coiutne t.vpe monélaire. Les lîiiues d'argent sont nombreuses sur la siirlate du globe, et les fiais d'extraction et de fabricttitm de cemélalsonl toujours comparative ment assez élevés, parce qu'il est très-rare de rencontrer de l'argent iialil' eu masses iiiiporlanles. Le taux du prix de l'argeul, tléjà assez bas, a dnnc de grandes chances p'Uir r- strr slationnaire , ou Idut au uioiGS pmir ne décroître que graducllemeiil el leiiii im ni. Il n'en est pas de même de lOr, qui se renci'n:re toujours à réial iialif i^auf l'or contenu dans les |iyriles, qui y est probablement à l'étal desuHure, mais n'e^t que difliciUment expl(Mt.il)le) ; la seule dé< ouverte d"iin gisement de pépites ou de (piartz aurifère Irès-nclie, vu la rarHé de l'or, |iourrait snflire pour eu abaisser sensiblement el briisquernenl le prix. Nous le voyons par Texploitation californienne, qui a déjà donné In-ii aux principaux gouvernements d'examinerséneiisemei.l la (|iic^li"n de déinonélisalion de l'or, queslioQ qui pourrait bien, dans qm Ipies années, être résolue afliruiativement, surtout si l'emploi indi.Niml de Wtr en ^ccroîi beaiitoiip la deiu.inde. Il y a donc sujet do croire que dans peu «le leinfis l'étalon d'argent sera universellemtMit adopté, et <ine, dans ce cas, on arrivera, comme le conseillait J. B. S.iy, à désigner les pièces par leur poids el leur litre, au lieu de leur conserver une dénomination coiivenliunntlle. E. T.

DE l'industrie. 283

et ses obligations ; une proportion encore plus considérable des citoyens est privée de l'usage du crédit par sa propre faute ou par sa position. Ceux qui ne savent pas compter exigent un type de la valeur absolue; mais il est évident (|ue la communauté souffre et de cette ignorance et de cette privation. Avec l'accroissement des connaissances qui font naître le crédit, nous entrevoyons pour l'avenir une diminution constante de la nécessité des monnaies et même des billets, mais sans qu'il résulte de ce changement le moindre trouble dans les prix.

Si nous analysons les éléments variables de l'industrie, nous trouvons que partout ils consistent dans la combinaison du travail et des matières premières, effectuée en vue d'obtenir des produits manufacturés. Ces produits doivent rembourser les éléments mêmes qui se sont associés ainsi ; et les salaires étant presque entièrement consommés dans le cours de la production, il ne peut rester entre le producteur et le consommateur qu'une somme minime de valeur qui ne soit pas balancée, celle qui forme l'épargne des producteurs. Si les producteur.». ac(juièrent le logement, la nourriture et l'hai)illement, il doit leur èire indifférent que ce soit par I intermédiaire d'un billet ou d'une pièce d'or. Mais il doit en être autrement à l'égard des épargnes, et chacun a le droit iiidubilable de choisir la forme sous laquelle il veut les accumuler. Cependant la personne même la plus ignorante, lorsqu'elle a pu ètreatnenéeà raisonner aussi profondémentsur la nature du numéraire et des gains, reconnaîtra iacilement que l'or n'est pas une forme avantageuse de reserve pour les épargnes. Il ne peut même être gardé par un banquier que moyennant une perle annuelle pour le prix de sa conservation,

à moins que le détenteur ne soit autorisé à s'en servir comme d'un fonds de garantie pour émettre des billets. Cette série d'arguments montre la raison pour laquelle les caisses d'épargne ne peuvent point payer d'intérêt si les dépôts qui leur sont confiés doivent être conservés en réserves métalliques. L'ouvrier, si on l'instruisait de toutes ces choses, comprendrait par quelle voie il devient l'associé réel d'un grand accord industriel dont tous sont les membres ; il est vrai qu'il occupe déjà cette position en ce qui concerne ses salaires, comme je l'ai démontré ; mais cette vérité s'approprie à lui plus clairement lorsqu'il a à s'occuper de tirer profit de ses épargnes.

Le fonds sur lequel se prennent les profits aussi bien que les salaires a plus de grandeur, plus de valeur et plus de beauté que la mine d'or la plus riche. Il dérive des efforts couronnés de succès dans l'agricullure, les manufactures et le commerce; et pour que l'ouvrier retire sa part de ce fonds, il doit, comme tous les autres associés, courir ses risques. Il doit contribuer de tous ses efforts à maintenir la paix et à agrandir l'intelligence, hors desquelles il n'y aurait pas de fonds à partager (i).

Les personnes qui se sont confiées à l'établissement

(1) Comme le Icchuraura déjà pu le remarquer dans diverses parties de ce livre, M. H.iiilicld s'est siirioul allacliéà faire ressortir de ses déinonslralioiis une vérité trop iié'>ii','ée par les éc(Miomisles : la solidarilé naturelle qui (lans la soeiélé relie tous les actes humains. De raôrae que noire re^'n tlable F. Basiial, dans son dernier et remarquable ouvrage, a moniré des harmonies [larloul où d'aulres économistes et des ^ocialisles croyaient voir des anlaiiunismes, M. Hanfield a prouvé qu'il existait des liens indestruclddes entre les éléments matériels, moraux el intellectuels de la prospérité qui résulte pour Thomme de sa force productive. Les Harmonies écununiiques el \' Organisation de l'industrie sont, à ce titre, deux ouvrajies très-utiles à méditer el h coinpacar ils se conipièlent muliiellemenl , el éial/lissenl de la manière la plus heureuse notre loi dans un avenir prochain de bien îilre et de liberté pour tous les hommes. E. T.

DE l'industrie. 285

des caisses d'épargne, en s'accordant sur les résultats possibles de ces institutions au point de vue où je viens d'en parler, ne trouveront rien d'extraordinaire à l'assertion irréfutable qu'au bout de peu d'années d'efforts heureux les épargnes des classes laborieuses, pour ne rien dire des autres, pourront s'élever à une somme telle, qu'il deviendrait impossible de la conserver sous la forme métallique; elles s'apercevront comment, en achetant des fonds publics avec leurs économies, elles prêtent réellement de l'argent à des spéculateurs, mais sous la garantie de la nation entière j dont le crédit est attaché à les préserver de toute perte. Par conséquent, il ne leur paraîtra pas moins absurde qu'à ceux qui ont fait une étude spéciale de la matière qu'on exige le payement en or des placements de cette nature à une époque de crise, puisque, par cette exigence, on détruirait infailliblement la seule garantie qui couvre leurs épargnes, le crédit national. Je le répète, on doit s'efforcer de convaincre tout homme qui désire tirer un revenu de son capital qu'il ne peut seulement l'obtenir qu'en contribuant par lui-même à soutenir le crédit national, ce qui veut dire la prospérité de l'agriculture, des manufactures et du commerce. Dans les pays qui n'ont pas la ressource de placements semblables, l'achat de la terre est le moyen usuel d'employer les épargnes; mais ainsi le prix de la terre est porté à un chiffre énorme, et si l'on estime convenablement les difficultés que présente sa culture par des tenanciers honnêtes, ce capital ne laisse que peu ou pas de piofit au possesseur. Tel est maintenant le cas dans la plupart des pays continentaux de l'Europe (1).

(1) J'ai déjk appliqué dans une noie précédente (p. ili) celle asser-

C'est lorsque les épargnes peuvent être employées comme capital circulant dans l'agriculture, les manufactures et le commerce, que les revenus fonciers, l'intérêt de l'argent et les salaires sont le plus élevés; c'est dans cette position que se trouvent l'Angleterre, la Hollande elles États-Unis d'Amérique.

Nous ne trouvons donc rien d'exceptionnel dans la position de l'ouvrier, qui puisse l'exclure et de l'usage du crédit dont jouit le capitaliste, et des connaissances qui y sont relatives. Lorsque ces connaissances sont répandues comme elles doivent l'être, elles amènent, sui-

lion aux faits qui se passent dans nos contrées manufacturières, et j'ai montré comment, vialgi'é l'existence des cai.>ses d'épargne en Normandie, par exemple, et les nombreux dépôts qui s'y forment, nos tarifs protecteurs éloignent d'une part les capitaux de l'exploitation du sol, tandis que de l'autre ils apporltnl sur le marché du sol lui-même une affluence désastreuse. Les dépôts des caisses d'épargne n'ont en ce sens qu'un effet nuisiLle, car les petits dépôts s'y accumulent pour former des capitaux partiels, et ces capitaux, quand ils s'élèvent à une certaine somme, ne peuvent plus être accrus ni parle calcul des intérêts ni par l'adjonction de nouveaux dépôts. Ces petits capitaux, de 2 à 3,Û0U fr. alors, n'ont plus a choisir pour leur engagement qu'entre l'achat des rentes publiques ou celui de parcelles du sol, et ils préfèrent presque toujours ce dernier mode d'emploi. Le meilleur remède à cet état de choses serait d'abord, sans contredit, la révision des tarifs dédouanes; mais une seconde me;>ure me paraîtrait des plus favorables, et je voudrais y appeler spécialement l'alteiilion.

Une remarque singulière, s'il en est, c'est que le législateur français n'a eu d'autre préoccupation, depuis la fondation des caisses d'épargne, que celle de chercher à en restreindre le jeu et le développement. Les caisses d'épargne fondées en France en 1818 avaient accru leur action avec une telle rapidité, que, pour la seule ville de Paris, la somme due aux déposants en 18i5 s'éh'vait à {tins de 1 12 millions. La crainte d'un trop grand succès de ces établissements, ou, pour mieux dire, le danger, en cas de crise pour le gouvernement, d'avoir à rembourser brusquement des sommes qui pouvaient s'élever jusqu'à 400 millions, fit baisser, par la loi du 22 juin 184.1, le maximum des dépôts de 3,000 fr. à 2,000 fr. Quoi qu'il en soit de la nature deceltccraiiile, que j'aurai k apprécier tout k l'heure, les eiïets de la loi furent sensibles,

DE l'industrie. 287

vant toute probabilité, à la méthode déplacer les épargnes dans les banques mutuelles (joints stock) communes

comme le montrera l'examen des chiffres relatifs à quelques années avatjl et depuis 1845 pour la caisse de Paris.

Page 1