‹ Organisation du travail (volume 2)Chapitre 11 sur 29 · SELON SBS FACULTÉS ET CONSOMMERA SELON SES BESOINS · texte numérisé non relu

SELON SBS FACULTÉS ET CONSOMMERA SELON SES BESOINS

Telle est, telle a toujours été ma foi. Et ceux-là se sont montrés ou bien ignorants, ou bien peu sincères qui, sur cette question, si essentielle, de la justice distributive, ont imprimé que mes opinions avaient varié, que l'égalité absolue des salaires avait été mon principe jusqu'à la Ré-

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voîiîlion do Février, et qu'alors sculemoilt j'avais adopté celui de la proportion des travaux aux facultés et des fruits aux besoins. INon, je n'ai pas varié sur un point de cette importance; non, ma conviction à cet égard n'ert pas nouvelle. Je le dis bien haut, et je le prouve :

Savez-vous ce que j'écrivais, il y aura ianfôt dix ans, dans le livre où jai tracé le tableau du règne de Louis- Plnlippe? Je vais citer textuellement :

c Que l'inégalité, mère de la tyrannie, se produise dans le monde, au nom des succès de l'esprit, ou bien au nom des victoires de la force, qu'importe? Dans l'un et l'autre cas, la charité disparaît, l'égoïsme trion)[)lic, et le principe de la fraternité humaine est foulé aux pieds. Examinez la famille; le père, dans le partage des fruits (ju'il distribue h ses enfants, pi'ond-il en considération la différence des services («u'ils rendent ou colle dos besoins qu'ils éprouvent? Lui-môme, lui qui porte tout le fardeau de Tassocialion domestique, ne retranche-t-il pas volontiers de ses jouissances pour satisfaire les exi|?ences d'un fils malade, pour accroître le bien-elre d'un tUs ignorant ou débile? Voilà la charité en action. Que l'Etat se modèle sur la famille. Hors de là il n'y a que violences et injustice. Rétribuer chacun selon ses capacités? Eh! que faire alors des idiots? Que faire des infirmes? Que faire du vieillard frappé d'une incurable impuissance? Les laisser mourir de faim? Il le faut, si on affirme que la société ne doit à ceux qui la composent qu'en raison de ce qu'elle reçoit d'eux. La logique saint-simonienne était donc homicide?... Non, elle était seulement inconséquente. Car elle admettait des hospices pour les incapables, et Bicôtre pour les fous. Prétendre qu'il est convenable qu'un homme s'adjuge^ en vorîu de sa supériorité intellectuelle, une plus large part des biens terrestres, c'est s'interdire le droit de maudire l'homme fort qui, aux époques de barbarie, assei'vissait les honmies faibles en vertu de la supériorité physique : c'est tout simpleiiient transformer la tyrannie. Les saint-simoniens, il est vrai, posaient en principe qu'il est bon lie stimuler le talent par la récompense, et c'était dans l'utilité sociale qu'ils croyaient puiser la justification de leur formule. Mais est-il nécessaire (lue la récompense soit matérielle, qu'elle s'évalue en richesses? Il est pour l'homme, grâce au ciel, d'autres

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et de plus énergiques mobiles. Avec un morceau de ruban qu'il promettait d'attacher à la boutonnière des plus braves, Napoléon a fait voler au-devant de la mort une armée de millions d'hommes. Le mot gloire, bien ou mal compris, a fait à l'univers ses destinées. Par quelle falalité désastreuse, ce qui a suffi, lorsqu'il s'agissait de détruire, ne suffirait-il pas, quand c'est de produire qu'il s'agit? Est-ce que les grands hommes n'ont pas toujours cherché et trouvé leur principale récompense dans l'existence même de leurs hautes facultés? Si la société eût voulu récompenser dignement Newton, elle y eût été impuissante : il n'y avait pour Newton d'autre récompense équitable et suffisante que la joie qu'il dut ressentir quand son génie eût découvert les lois qui gouvernent les mondes. Il y a deux choses dans l'homme : des besoins et des facultés. Par les besoins, l'homme est passif; par les facultés, il est actif. Par les besoins, il appelle ses semblables à son secours : par les facultés, il se met au service de ses semblables. Les besoins sont l'indication que Dieu donne à la société. Donc, il est dû davantage à celui qui a le plus de besoins, et il est permis d'exiger davantage de celui qui a le plus de facultés. Donc, d'après la loi divine écrite dans l'organisation de chaque homme, une intelligence plus grande suppose une action plus utile, mais non pas une rétribution plus considérable ; et l'inégalité des aptitudes ne saurait légitimement aboutir qu'à l'inégaUté des devoirs. La hiérarchie par capacités est nécessaire et féconde; la rétribution par capacités est plus que funeste, elle est impie. »

Cela, encore une fois, je l'ai écrit il y a déjà plusieurs années et dans le temps même où je m'occupais de la publication de ce livre.

La vérité est donc que, toujours et invariablement, j'ai placé la vraie solution du problême de la répartition équitable dans la mise en commun des forces pour la production, des produits pour la consommation, en tenant compte des facultés de chacun et de ses besoins.

Quant aux objections, je ne les avais pas attendues. Je n'ignore pas que, l'éducation ayant été jusqu'à ce jour un pur privilège, les facultés de chacun manquent de mesure exacte ; que la civilisation perverse qui nous opprime ne le fait qu'après nous avoir corrompus et aveuglés ; qu'elle

a par conséquont obscurci toutes les lois de la nature ; qu'elle nous a imposé une foule de besoins tticticts, de goûts dépravés, de vains ilésirs; que, sous l'euipirc d'une semblable civilisation, si l'on appliquait prématurément le système de la proportionnalité vraie, on risquerait de voir maint travailleur taire trop peu et exiger trop.

Ainsi donc, montrer le but et entrer dans le chemin qui y conduit, c'est tout ce qui est aujourd'hui possible, eu égard à la mauvaise direction des habitudes et à la fausseté des notions générales. Voilà pourquoi j'ai parlé de partage égal des bénéfices, et même d'égalité des salaires, soit dans les précédentes éditions de ce livre, soit au Luxembourg. Mais* qu'on ne l'oublie pas: ceci n'a jamais été proposé par moi que comme une mesure transitoire. Au Luxembourg, quel a été mon langage? Je vais encore citer textuellement :

c Nul doute que l'inégalité des salaires ne soit le système le plus approprié à notre éducation, à nos habitudes, à nos mœurs, à l'ensemble des idées généralement répandues. Nul doute, par conséquent, que ce système ne fût préférable au point de vue purement pratique... Aussi n'est -il pas vrai que nous ayons condamné le système de l'inégalité des salaires, combinée avec l'égale répartition des bénfices. Ce qui est vrai, c'est qu'à ce système, nous en avons opposé un autre plus en rapport avec nos pressentiments de l'avenir...

» Et avant tout, posons bien en fait que nous n'avons jamais entendu appliquer l'égalité des salaires dans l'industrie privée et dans le régime actuel de concurrence. Il est manifeste que là où les travailleurs ne sont attachés l'un à l'autre par aucun lien, les rétribuer également ce serait offrir une prime à la paresse et détendre le ressort de l'activité individuelle. En effet, dans un atelier oii chaque ouvrier traite isolément^ séparément avec l'entrepreneur, avec celui que jusqu'à la Révolution on avait a])pelé le maître, qui donc a intérêt à ce que son voisin remplisse consciencieusement sa tâche? Qui pourrait s'en inquiéter? Nous travaillons pour le compte d'autrui, au protit d'autrui : si mon camarade se croise les bras, que m'importe?... Aussi ne saurions-nous trop insister sur ce point, que l'égalité des salaires n'a été indiquée par nous qu'en vue d'un régime tout différent de celui d'aujourd'hui,

qu'en vue d'un régime d'association et d'étroite solidarité. Car alors, tout change; c'est alors que chacun est intéressé à stimuler le zèle de ses camarades, à activer un labeur dont chacun recueillera les fruits.

•D A Dieu ne plaise, au surplus, que nous considérions l'égalité des salaires comme réalisant d'une manière complète le principe de la justice ! La vraie formule est celleci : Que chacun produise selon son aptitude et ses forces^ que chacun consomme selon ses besoins.» [Moniteur du 3 avril 1848.)

Mon opinion est donc, et elle est demeurée, je le répète, absolument invariable :

1» Que l'égalité des salaires n'est pas un système applicable au régime actuel d'individualisme et de concurrence;

2° Que ce système n'est applicable, même au régime d'association et de solidarité, que comme procédé transtoire ;

.3° Enfin, que la véritable égalité, celle qui a la fraternité pour sœur immortelle est l'égalité qui proportionne les travaux aux facultés et les fruits aux besoins.

Mais, comme je le disais dans le discours qui vient d'être cité : Le long et douloureux voyage de l'humanité vers le bien nous donne encore quelques étapes à fournir, et l'histoire ne se fait pas en un jour! Je poursuis.

L'atelier social une fois monté d'après les principes qui viennent d'être énoncés, on comprend de reste ce qui en résulterait.

Dans toute industrie capitale, celle des machines, par exemple, ou celle de la soie, ou celle du coton, ou celle de l'imprimerie, il y aurait un atelier social faisant concurrence à l'industrie privée. La lutte serait-elle bien longue? Non, parce que l'atelier social aurait sur tout atelier individuel l'avantage qui résulte des économies de la vie en commun, et d'un mode d'organisation où tous les travailleurs, sans exception, sont intéressés à produire vite et bien. La lutte serait-elle subversive? Non, parce que rÉtat serait toujours à même d'en amortir les effets, en empêchant de descendre à un niveau trop bas les produits sorlis des ateliers sociaux. Aujourd'hui, lorsqu'un individu extrêmement riche entre en lice avec d'autres qui le sont moins, cette lutte inégale ne peut être que désastreuse, attendu qu'un particulier ne cherche que son intérêt personnel; s'il peut vendre deux fois moins cher que se§

concurrents pour les ruiner et rester maître du chan^.pde bataille, il le fait. Mais lorsqu'à la place de ce particulier se trouve le pouvoir lui-même, la question change de face.

Le pouvoir, celui que nous voulons, aura-t-il quelque intérêt à bouleverser l'industrie, à ébranler toutes les existences ? Ne sera-t-il point, par sa nature et sa position, le protecteur né, même de ceux à qui il fera, dans le but de transformer la société, une sainte concurrence? Donc, entre la guerre industrielle qu'un gros capitaliste déclare aujourd'hui à un petit capitaliste, et celle que le pouvoir déclarerait, dans notre système, à l'individu, il n'y a pas de comparaison possible. La première consacre nécessairement la fraude, la violence et tous les malheurs

2ue l'iniquité porte dans ses flancs ; la seconde serait conuite sans brutalité, sans secousses, et de manière seulement à atteindre son but, l'absorption successive et pacifique dos ateliers individuels par les atehers sociaux. Ainsi, au lieu d'être, comme l'est aujourd'hui tout gros capitaliste, le maître et le tyran du marché, l'Etat en serait le régulateur. Il se servirait de l'arme de la concurrence, non pas pour renverser violemment l'industrie particulière, ce qu'il serait intéressé par-dessus tout à éviter, mais pour l'amener insensiblement à composition. Bientôt en effet, dans toute sphère d'industrie où un atelier social aurait été établi, on verrait accourir vers cet atelier, à cause des avantages qu'il présenterait aux sociétaires, travailleurs et capitalistes. Au bout d'un certain temps, on verrait se produire, sans usurpation, sans injustice, sans désastres irréparables, et au profit du principe de l'association, le phénomène qui, aujourd'hui, se produit si déplorablement, et à force de tyrannie, au profit tle l'égoisme individuel. Un industriel très-riche aujourd'hui peut, en frappant un grand coup sur ses rivaux, les laisser morts sur la place et monopohser toute une branche d'industrie. Dans notre système, l'Etat se rendrait maître de l'industrie peu à peu, et, au lieu du monopole, nous aurions pour résultat du succès, la défaite de la concurrence, l'association.

Supposons le but atteint dans une branche particulière d'industrie; supposons les fabricants de machines, par exemple, amenés à se mettre au service de l'État, c'est-

à-dire à se soumettre aux principes du règlement commun. Gomme une même industrie ne s'exerce pas toujours au môme endroit, et quelle a différents foyers, il y aurait lieu d'établir entre tous les ateliers appartenant au même .genre d'industrie, le système d'association établi dans chaque atelier particulier. Car il serait absurde, après avoir tué la concurrence entre individus, de la laisser subsister entre corporations. Il y aurait donc, dans chaque sphère de travail que le gouvernement serait parvenu à dominer, un atelier central duquel relèveraient tous les autres, en qualité d'ateliers supplémentaires. De même que M. Rothschild possède, non-seulement en France, mais dans divers pays du monàe, des maisons qui correspondent avec celle où est fixé le siège principal de ses affaires, de même chaque industrie aurait un siège principal et des succursales. Dès lors, plus de concurrence. Entre les divers centres de production appartenant à la même industrie, l'intérêt serait commun, et l'hostilité ruineuse des efforts serait remplacée par leur convergence.

Je n'insisterai pas sur la simpUcité de cre mécanisme : elle est évidente. Remarquez, en effet, que chaque atelier, après la première année, se suffisant à lui-même, le rôle de l'Etat se bornerait à surveiller le maintien des rapports de tous les centres de production du même genre, et à empêcher la violation des principes du règlement commun. R n'est pas aujourd'hui de service public qui ne présente cent fois plus de complications.

Transportez-vous pour un instant dans un état de choses où il aurait été loisible à chacun de se charger du port des lettres, et figurez vous le gouvernement venant dire tout à coup : € A moi, à moi seul le service des postes ! > Que d'objections! Comment l'État s'y prendra-t-il pour faire parvenir exactement, à fheure dite, tout ce que 34 millions d'hommes peuvent écrire, chaque jour, à chaque minute du jour, à 34 millions d'hommes? Et cependant, à part quelques infidélités qui tiennent moins à la nature du mécanisme qu'à la mauvaise constitution des pouvoirs que nous avons eus jusqu'ici, on sait avec quelle merveilleuse précision se fait le service des postes. Je ne parle pas de notre ordre administratif et de l'engrenage de tous les ressorts qu'il exige. Voyez pourtant quelle est la régularité du mouvement de cette immense machine ! C'est

qu en effet le mode des divisions et des subdivisions fait, comme on dit, marcher tout seul le mécanisme en apparence le plus compliqué. Eh quoi ! faire apfir avec ensemble les travailleurs serait déclaré impossible dans un pays où l'on voyait, il y a quelque vingt années, un homme animer de sa volonté, faire vivre de sa vie, faire marcher à son pas un million d'hommes! Il est vrai qu'il s'agissait de détruire. Mais est-il dans la natitt-e des choses, dans la volonté de Dieu, dans le desiin providentiel des sociétés, que produire avec ensemble soit impossible, lorsqu'il est si aisé de détruire avec ensemble? Au reste, les objections tirées des difficultés de l'application ne seraient pas ici sérieuses, je le répète. On demande à l'État de faire, avec les ressources immenses et de tout genre qu'il possède, ce (jue nous voyons faire aujourd'hui à de simples particuliers.

De la solidarité de tous les travailleurs dans un même atelier, nous avons conclu à la solidarité des atehers dans une même industrie. Pour compléter le système, il faudrait consacrer la solidarité des industries diverses. C'est pour cela que nous avons déduit de la quotité des bénéfices réalisés par chaque industrie une somme au moyen de laquelle l'Etat pourrait venir en aide à toute industrie que des circonstances imprévues et extraordinaires mettraient en souffrance.

Au surplus, dans le système que nous proposons, les crises seraient bien plus rares. D'où naissent-elles aujourd'hui en grande partie? Du combat vraiment atroce que se livrent tous les intérêts, combat qui ne peut faire des vainqueurs sans faire des vaincus, et qui, comme tous les combats, attèle des esclaves au char des triomphateurs. En tuant la concurrence, on étoufferait les maux qu'elle enfante. Plus de victoires ; donc, plus de défaites. Les crises, dès lors, ne pourraient plus venir que du dehors. C'est à celles-là seulement qu'il deviendrait nécessaire de parer. Les traités de paix et d'alliance ne suffiraient pas pour cela sans doute ; cependant, que de désastres conjurés, si, à cette diplomatie honteuse, lutte d'hypocrisie, de mensonges, de bassesses, ayant pour but le partage des peuples entre quelques brigands heureux, on substituait un système d'alliance fondé sur les nécessités de l'industrie et les convenances réciproques des travailleurs

dans toutes les parties du monde ! Mais notons que ce nouveau genre de diplonnatie sera impraticable aussi longtemps que durera l'anarchie industrielle qui nous dévore. 11 n'y a que trop paru dans les enquêtes ouvertes depuis quelques années. A quel désolant spectacle n'avons-nous pas assisté? Ces enquêtes ne nous ont-elles pas montré les colons s' armant contre les fabricants de sucre de betterave, les mécaniciens contre les maîtres de forges, les ports contre les fabriques intérieures, Bordeaux contre Paris, le Midi contre le Nord, tous ceux qui produisent contre tous ceux qui consomment? Au sein de ce monstrueux désordre, que peut faire un gouvernement? Ce que les uns réclament avec instance, les autres le repoussent avec fureur : ce qui rendrait la vie à ceux-ci donne la mort à ceux-là.

11 est clair que cette absence de toute solidarité entre les intérêts rend, de la part de l'État, la prévoyance impossible, et l'enchaîne dans tous ses rapports avec les puissances étrangères. Des soldats au dehors, des gendarmes au dedans, l'État aujourd'hui ne saurait avoir d'autre moyen d'action, et son utilité se réduit nécessairement à empêcher la destruction d'un côté en détruisant de l'autre. Que l'État se mette résolument à la tête de l'industrie ; qu'il fasse converger tous les efforts ; qu'il rallie autour (l'un même principe tous les intérêts aujourd'hui en lutte : combien son action à l'extérieur ne serait-elle pas plus nette, plus féconde, plus heureusement décisive ! Ce ne seraient donc pas seulement les crises qui éclatent au niilieu de nous que préviendrait la réorganisation du travail, mais en grande partie celles que nous apporte le vent qui enfle les voiles de nos vaisseaux.

Ai-je besoin de continuer l'énumération des avantages que produirait ce nouveau système ? Dans le monde industriel où nous vivons, toute découverte de la science est une calamité, a'abord parce que les machines suppriment les ouvriers qui ont besoin de travailler pour vivre, ensuite parce qu'elles sont autant d'armes meurtrières fournies à l'industriel qui a le droit et la faculté de les employer, contre tous ceux qui n'ont pas cette faculté ou ce droit. Qui dit machine nouvelle^ dans le système de concurrence, dit monopole j nous l'avons démontré. Or, dans le système d'association et de solidarité, plus de brevets

d'invention , plus d'exploitation exclusive. L'inventeur serait récompensé par l'État, et sa découverte mise à l'instant même au service de tous. Ainsi, ce qui est aujourd'hui un moyen d'extermination deviendrait l'instrument du progrès universel ; ce qui réduit l'ouvrier à la faim, au désespoir, et le pousse à la révolte, ne servirait plus qu'à rendre s^ tache moins lourde, et à lui procurer assez de loisir pour exercer son intelligence ; en un mot, ce qui permet la tyrannie aiderait au triomphe de la fraternité.

Dans l'inconcevable confusion où nous sommes aujourd'hui plongés, le commerce ne dépend pas et ne peut pas dépendre de la production. Tout se réduisant pour la production à trouvep des consommateurs que tous les producteurs sont occupés à s'arracher, comment se passer des courtiers et des sous-courtiers, des commerçants et des sous-commerçants? Le commerce devient de la sorte le ver rongeur de la production. Placé entre celui qui travaille et celui qui consomme, le commerce les domine l'un et l'autre, l'un par l'autre. Fourier, qui a si vigoureusement attaqué l'ordre social actuel, et, après lui, M.Victor Considérant, son disciple, ont mis à nu, avec une logique irrésistible, cette grande plaie de la société qu'on appelle le commerce. Le commerçant doit être un agent de la production, admis à ses bénéfices et associé à toutes ses chances. Voilà ce que dit la raison et ce qu'exige impérieusement l'utilité de tous. Dans le système que nous proposons, rien n'est plus facile à réaliser. Tout antagonisme cessant entre les divers centres de production dans une industrie donnée, elle aurait, comme en ont aujourd'hui les maisons de commerce considérables, partout où Texigent les besoins de la consommation, des magasins et des dépôts.

Que doit être le crédit ? Un moyen de fournir des instruments de travail aux travailleurs. Aujourd'hui, nous l'avons montré ailleurs, le crédit est tout autre chose. Les banques ne prêtent qu'au riche. Voulussent-elles prêter au pauvre, elles ne le pourraient pas sans se ruiner. Les banques constituées au point de vue inividuel ne sauraient donc être, quoiqu'on fasse, qu'un procédé admirablement imaginé pour rendre les riches plus riches et les puissants plus puissants. Toujours le monopole sous les dehors de la

liberté, toujours la tyrannie sous les apparences du progrès! L'organisation proposée couperait court à tant d'iniquités. Cette portion de bénéfices, spécialement et invariablement consacrée à l'agrandissement de l'atelier social par le recrutement des travailleurs, voilà le crédit.

L'excès de la population ser ait-il à craindre lorsque, assuré d'un revenu, tout travailleur aurait acquis nécessairement des idées d'ordre et des habitudes de prévoyance? Pourquoi la misère aujourd'hui est-elle plus prolifique que l'opulence? Nous l'avons dit.

Dans un système où chaque sphère de travail rassemblerait un certain nombre d'hommes animés du même esprit, agissant d'après la môme impulsion, ayant de communes espérances et un intérêt commun, quelle place resterait, je le demande, pour ces falsifications de produits, ces lâches détours, ces mensonges quotidiens, ces fraudes obscures qu'impose aujourd'hui à chaque producteur, à chaque commerçant, la nécessité d'enlever, coiite cjue coûte, au voisin sa clientèle et sa fcîï'tune? La réforme industrielle, ici, serait donc en réalité une profonde révolution morale, et ferait plus de conversions en un jour que n'en ont fait dans un siècle toutes les homélies des prédicateurs et toutes les recommandations des morahstes.

On a vu pourqsuoi, dans le système actuel, l'éducation des enfants du peuple était impossible. Elle serait tellement possible dans notre système, qu'il faudrait la rendre obligatoire en même temps que gratuite. La vie de chaque travailleur étant assurée et son salaire suffisant, de quel droit rrfuserait-il ses enfants à l'école? Beaucoup d'esprits sérieux pensent qu'il serait dangereux aujourd'hui de répandre l'instruction dans les rangs du peuple, et ils ont raison^ Mais comment ne s'aperçoivent-ils pas que ce danger àê l'éducation est une preuve accablante de l'absurdité de notre ordre social? Dans cet ordre social, tout est faux : le travail n'y est pas en honneur; les professions les plus utiles y sont dédaignées; un laboureur y est tout au plus un objet de compassion, et on n'a pas as* sez de couronnes pour une danseuse. Yoilà, voilà pourquoi l'éducation du peuple est un danger! Voilà pourquoi nos collèges et nos écoles ne jettent dans la société que des ambitieux, des mécontents et des brouillons. Mais gu'on apprenne à lire au peuple dans de bons livres :

qu'on lui enseigne que ce qui est le plus utile à tous est le plus honorable ; qu'il n'y a que des arts dans la société, qu'il n'y a pas de métiers; que rien n'est digne de mépris que ce qui est de nature à corrompre les âmes, à leur verser le poison de l'orgueil, à les éloigner de la pratique de la fraternité, à leur inoculer l'égoïsme. Puis, qu'on montre à ces enfants que la société est régie par les principes qu'on leur enseigne : l'éducation serait-elle dangereuse alors? On fait de l'instruction un marche-pied apparent pour toutes les sottes vanités, pour toutes les prétentions stériles, et on crie anathème à l'instruction! On écrit de mauvais livres, appuyés par de mauvais exemples, et l'on se croit suffisamment autorisé à proscrire la lecture! Quelle pitié!

Résumons- nous. Une révolution sociale doit être tentée:

10 Parce que l'ordre social actuel est trop rempli d'iniquités, de misères, de turpitudes, pour pouvoir subsister longtemps ;

20 Parce qu'il n'est personne qui n'ait intérêt, quels que soient sa position, son rang, sa fortune, à l'inauguration d'un nouvel ordi-e social ;

30 Enfin, parce que cette révolution, si nécessaire, il est possible, facile même de l'accomplir pacifiquement.

Dans le monde nouveau où elle nous ferait entrer, il y aurait encore quelque chose à faire' pour la réalisation complète du principe de fraternité. Mais tout, du moins, serait préparé pour cette réalisation, qui serait l'œuvre de l'enseigHoment. L'humanité a été trop éloignée de son but pour qu'il nous soit donné d'atteindre ce but en un jour. La civilisation corruptrice dont nous subissons encore le joug a troublé tous les intérêts, mais elle a en même temps troublé tous les esprits et empoigné les sources de l'intelligence humaine. L'iniquité est devenue justice ; le mensonge est devenu vérité ; et les hommes se sont entre-déchirés au sein des ténèbres.

Beaucoup d'idées fausses sont à détruire : elles disparaîtront, gardons-nous d'en douter. Ainsi, par exemple, le jour viendra 011 il sera reconnu que celui-là doit plus h ses semblables qui a reçu do Dieu plus de force ou plus d'intelligence. Alors, il appartiendra au génie, et cela est digne de lui, de constater son légitime empire, non par

l'importance du tribut qu'il lèvera sur la société, mais par la grandeur des services qu'il lui rendra. Car ce n'est pas à l'inégalité des droits que l'inégalité des aptitudes doit aboutir, c'est à l'inégalité des devoirs.

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