CHAPITRE I
IL N EST DE SALUT POUR LES CAMPAGNES QUE DANS L A- DOPTION DU .8YSTÈME DE LA GRANDE CULTURE.
Le domaine que l'homme, par le travail , doit conquérir et féconder, se divise en trois règnes , dont chacun se subdivise en trois ordres principaux de richesses :
Le règne animal, qui renferme le bœuf , le mouton et le cheval;
Le règne végétal, qui comprend les légumes, les fruits et le grain ;
Le règne minéral enfin , qui comprend la pierre , la houille et les métaux.
De quelle manière convient-il que ce domaine soit exploité? A quelles conditions fournira-t-il de quoi satisfaire le plus largement possible à ces quatre besoins de l'homme : la nourriture, le vêtement, le gîte, le combustible ?
Il est d'abord manifeste que le règne animal est le plus important de tous.
La chair du bœuf et celle du mouton constituent la partie la plus substantielle, la plus saine de notre nourriture, les grains, les légumes et les fruits ne suffisant que dans les cUmats brûlants , que là où l'excès de la chaleur interdit le travail. C'est avec la laine, le cuir, la peau, les graisses, en un mot, les dépouilles du mouton et du bœuf que, par l'intermédiaire de l'industrie et du commerce , nous parvenons à nous vêtir, à nous meubler , à nou^
éclairer. De sorte qu'à lui seul le règne animal pourvoit à une partie notable de nos besoins.
Tel est» en outre, l'enchaînement des lois de la nature, que c'est de la prospérité du règne animal que dépend la prospérité des deux autres. Pour que l'homme obtienne des légumes, des fruits, des grains en quantités croissantes, ne faut-il pas qu'il nourrisse la terre de ce précieux engrais des bestiaux qui dontient le principe générateur de la végétation? Pour qu'il tire des carrières et des mines les trésors qui s'y cachent , pour qu'il en profite , ne faut-il pas qu'il ait des chevaux qui s'emploient à transporter la matière de son travail , des bœufs et des moutons dont la chair serve à sa subsistance, des bœufs et des moutons dont l'enveloppe serve à ses vêtements?
On peut donc poser en principe que le meilleur système de culture est celui qui favorise le plus le développement du règne animal.
Maintenant, si l'on considère :
Que l'éducation des bestiaux exige une étendue de terrain déterminée ;
Que, sans avances , sans capitaux , on ne peut ni les acheter, ni les entretenir, ni les renouveler;
Que , faute d'avances , on est conduit à les exténuer de travail et à les mal nourrir ; Que dire petite propriété, c'est dire absence de capital ; Que le système de la division des propriétés tend ainsi, par sa nature même , à paralyser le développement du règne animal , c'est-à-dire à tarir la vraie source des richesses agricoles;
Que les conséquences fatales d'un tel système sont de substituer les champs aux prairies , la culture du grain , qui épuise le sol, à l'éducation des troupeaux, dont l'engrais le vivifie ;
Que le partage des propriétés suivant son cours , les champs eux-mêmes arrivent à être rompus , réduits en poussière, jusqu'à ce que la charrue , qui économise les forces humaines, ait fait place à la bêche, qui les use et les détruit...
On saura ce que vaut la petite culture pour le bonheur du peuple et la prospérité des empires.
Supposons deux pays dont l'un aurait , sur 100 hectares, 50 hectares en terres labourables et 10 hectares seu-
lement en prairies ou pâturages, tandis que l'autre aurait, au contraire, 10 hectares en terres labourables et 50 hectares en prairies; les ÏO liectares en terres labourables du second de ces deux pays , recevant l'entrais des bestiaux qui peuvent être nourris sur une étendue de 50 hectares en prairies , produiront beaucoup plus de grains et de légumes que les 50 hectares de terres labourables qui seraient fécondés par l'engrais de 10 hectares de prairies seulement. Le second des deux pays comparés aura donc sur le premier l'avantage d'un surcroît de bénéfice considérable, non-seulement en viande, en peaux, en laines et en cuirs, mais même en légume? et en grains.
Les partisans du système de la petite culture sentent bien ce qu'une pareille objection a de décisif. Aussi, n'est-ce qu'à leur corps défendant qu'ils avouent l'intluence funeste de la petite culture sur le développement du règne animal. Dans un4ivrè dont les économistes de la vieille école ont fait bruit, M. Passy reconnaît qu'il n'est pas donné aux petites fermes de posséder de nombreux troupeaux de moutons ; mais, quant aux bêtes bovines, selon lui, c'est autre chose. En vain lui ferait-on remarquer que c'est l'Angleterre, pays de grande culture, qui, à superficie égale, nourrit le plus d'animaux, M. Passy s'écrie : < Est-ce là un résultat des formes de l'exploita- « tion , et des circonstances de climat, de situation locale, t ne concourent-elles pas à le produire? C'est, à notre « avis, ce qui ne saurait être contesté (1). > Etrange manière d'écarter de la discussion un fait embarrassant, étrange surtout de la part d'un écrivain auquel deux ou trois exemples particuliers, qu'il s'abstient d'analyser, suffisent pour transformer' en axiome ce paradoxe que le système des petites fermes s'oppose seulement à l'entretien des moutons!
Mais par quel inexplicable renversement des lois de la raison la petite culture se pourrait-elle concilier avec une bonne application de la science agronomique? Quel que soit l'aspect sous lequel on se plaise à envisager le problème, on arrivera toujours à la conclusion que voici : En fait d' agriculture j division c'est destruction.
(1) Des systèmes de cutture et de leur influence sur l'ccouomie sociale, n.
Lorsqu'il a voulu prouver combien avantageuse avait été à l'espèce humaine, considérée dans son ensemble, l'appropriation des terres, M. de Sismondi n'a pas manqué de lier au sentimeiit de la perpétuité les heureux effets de cette appropriation. Il a montré (1) que, sans la garantie de la perpétuité, jamais l'homme n'aurait entrepris de donner aux marécages un écoulement, d'élever des digues contre les inondations, de fixer sur les collines la terre qui s'en échappait, de répartir par des canaux d'arrosement des eaux fertilisantes sur les champs que ces mêmes eaux condamnaient à la stérilité; il a montré que, pour perfectionner par la culture les plantes, les arbustes et les arbres qui pouvaient lui être utiles, que pour en changer en quelque sorte l'essence, que pour amener certains fruits à leur perfection, que pour renouveler le sol, couvrir la face entière de la campagne d'une végétation abondante et augmenter dans d'énormes proportions la force productive de la nature, il avait fallu des travaux faits en vue de l'avenir. Mais ces travaux précieux, est-il possible qu'on les continue, est-il possible qu'on en conserve les fruits, là où la petite culture interdit tout ensemble dans les efforts, là où le partage des successions ôte à l'exploitation du sol tout caractère de fixité et remplace les vues d'avenir par l'ardente préoccupation du présent? Quels grands projets d'amélioration, quels savants efforts attendre d'un propriétaii'e qui sait qu'après lui sa propriété sera partagée entre ses trois, ses quatre, ses cinq enfants, c'est-à-dire mise en lambeaux? Emploiera- t-il beaucoup de soins et d'argent à former des prairies? Lui mort, elles seraient rompues. Prendra-t-il la peine de construire un bâtiment au centre de ses possessions? Lui mort, le bâtiment disparaîtrait. S'étudiera-t-il à distribuer les cultures suivant la qualité des terrains et l'exposition des lieux? Lui mort, voilà sa carte agronomique en pièces.
Encore s'il était permis de s'arrêter à temps et quand on veut, sur cette désastreuse pente que le partage des successions, combiné avec le principe de la propriété exclusive, fait descendre à l'agriculture! Mais non. Il faut que le sol se divise de plus en plus, il faut que le nombre
(1) Etude sur l'Economie politique, t. Il, V^ section, 3<= essai.
des cultivateurs sans capitaux aille toujours croissant, il faut que de plus en plus on soit conduit à véritier par une lamentable expérience la vérité de cet adage : Pauvre agricuUeur^ pauvre agriculture. Peu à peu le sol se couvre de haies qui en dévorent une partie ; les bornes de séparation, en se multipliant, nmltiplient les débats ruineux et les procès; ne pouvant vivre au milieu de propriétés qui n'ont pas même la contenance nécessaire pour un bâtiment, les cultivateurs sont forcés de se relégu<^T dans des villiges d'où ils ne sauraient se rendre chaque jour sur le théâtre de leur travail sans ftitigue et sans perte de temps; ne leur parlez pas de méthodes nouvelles : le loisir du corps est indispensable pour les étudier, la science pour les comprendre, un certain capital pour les appliquer, et où tout cela manque, il n'y a de dominant que la routine. Est-il besoin d'ajouter que, dans ce sj^stènie, les économies de travail humain sont impossibles? Vous demandez pourquoi un homme, tout un homme est employé à garder... une vache? Eh! c'est parce que, dans le régime de la petite culture, une vache compte comme un troupeau! Que si l'on tient à connaître le côté pittoresque de la (question, on n'a qu'à regarder le tableau suivant, tracé par 1 auteur de V Essai sur C amélioration des terres.
c Les terres de quantités de villages et de paroisses que j'ai eu occasion de voir par moi-même sont distribuées d'une manière si désavantageuse pour leur culture, qu'on n'aurait pu faire pis, si on l'avait fait exprès. Naturellement on se serait attendu à trouver les terres de chaque propriétaire rassemblées en un même lieu ; mais loin de là, si un héritage est de cent arpents, il faut aller les chercher en trente ou quarante places différentes, quelquefois à une grande distance, où ils sont mêlés avec d'autres par morceaux d'un petit nombre d'arpents. C'est un extrême inconvénient pour tous; car il faut que réciproquement chacun passe sur les terres de son voisin pour labourer, semer, moissonner les siennes ; les labeurs se croisent en différents sens, forment de tous côtés des pointes .et des haches qui augmentent le travail et mangent toujours du terrain. Quelques morceaux même sont si petits, qu'ils ne valent pas la peine d'y transporter les charrues aussi souvent qu'il serait nécessaire. »
Comment les progrès do l'agriculture pourraient-ils
se faire jour à travers tant d'anarchie et tant de confusion ?
Mais quoi! cette puissante ardeur que, par l'esprit de propriété, la petite culture éveille et encourage, la devons-nous compter pour rien? Le déclarerons-nous insensé ou coupable cet élan du paysan vers la terre, cet élan passionné qui a fait dire à M. Michelet : « Promenons-nous le dimanche dans la campagne, suivons le paysan. Le voilà qui s'en va là-bas devant nous. Il est deux heures ; sa femme est à vf^pres ; il est endimanché ; je réponds qu'il va voir sa maîtresse. Quelle maîtresse? Sa terre (1). > Et puis, qu'est-ce à dire? Sacrifierons-nous à la science théorique de l'agriculture l'indépendance, la dignité morale de l'agriculteur? Envierons-nous pour la France le sort de ces pays de grande culture qui ne se divisent qu'entre un petit nombre d'opulents propriétaires, et que cultivent, sous un petit nombre d'opulents fermiers, une foule de malheureux salariés, esclaves à peau blanche, instruments aratoires à face hun)aine?
Un moment de patience, lecteur, et veuillez me suivre jusqu'au bout.
(1) Le Peuple, 1" partie, ch. I.