CHAPITRE II
C*EST A l'application DU SYSTÈME DE LA PETITE CULTURE, AU MORCELLEMENT EXCESSIF DU SOL, QUE DOIT ÊTRE AT- TRIBUÉ LE DÉPÉRISSEMENT DE l' AGRICULTURE EN FRANCE.
On a beaucoup dit et répété que la petite propriété était nouvelle en France, qu'elle datait delà Révolution. Cola n'est pas rigoureusement exact. M. Michelet rappelle avec raison que, dès 1785, Arthur Young s'étonnait, s'elfrayait même de voir ici la terre tellement divisée^ et qu'en 1697, Boisguillebert déplorait la nécessité où les petits propriétaires furent placés, sous Louis XIV, de vendre une partie des biens acquis aux seizième et dix-septième siècles (1). M. Michelet aurait pu remonter bien plus haut encore. Les premières atteintes portées au droit de substitution le furent sous les Valois, et le grand panégyriste du régime féodal et monacal, M. Rubichon, ne manque pas de dénoncer comme désastreuses celU's de ces ordonnances qui donnaient aux créanciers des droits dont l'effet menait au partage des fiefs (2).
La petite propriété n'a donc pas été un simple accident de la Révolution. Et toutefois, la Révolution fit certainement plus que consacrer un ancien état de choses, lorsqu'elle mit la main sur les biens du clergé, lorsqu'après avoir brisé tant de vastes domaines, elle en vendit à bas
(1) Le Peuple, 1« partie, ch. I.
(2) J)u Mécanisme de la société en Finance et en Angleterre, cb. II, p, 2Z,
prix les morceaux; lorsque enfin, pour faciliter les achats de terre et précipiter la liquidation de la société féodale, elle créa tout exprès un papier-monnaie.
Vint le Code, qui acheva l'œuvre par quelques-unes de ces lignes écrites qui souvent exercent plus d'influence sur la fortune des peuples que vingt batailles gagnées ou perdues.
< Les libéralités, dit ce Code, soit par acte entre vifs, soit par testament, ne peuvent excéder la moitié des biens du disposant, s'il ne laisse qu'un enfant légitime ; le tiers s'il laisse deux enfants ; le quart, s'il en laisse trois ou un plus grand nombre,
i Un propriétaire ne peut disposer de plus de la moitié de ses terres si, à défaut d'enfants, il UJsse un ou plusieurs ascendants dans chacune des lignes paternelle ou maternelle ; mais il peut disposer des trois quarts s'il ne laisse d'ascendants que dans une seule ligne. *
Telles sont les dispositions législatives qui ont définitivement mis fin dans notre pays à la tenure monarchique et féodale des terres. Ce n'est pas nous, démocrates, qui y trouverons à redire, non certes. Mais du désir de généraliser la propriété pourquoi faire sortir le morcellement des terres ? Est-ce que l'association ne présentait pas un moyen naturel de rendre la démocratie maîtresse du sol sans ébranler les bases mêmes de l'agriculture? Sous l'empire de ce fatal principe d'individualisme que la philosophie du dix-huitième siècle avait inauguré, on ne conçut la multiplication des propriétaires que par la multiplication des parcelles : là fut l'erreur.
Voyons quelles en ont été les suites.
Sur plus de cinq millions de familles attachées en France à l'agriculture, on en compte deux millions six cent mille comprenant environ treize millions de personnes, dont le revenu maximum s'élève à peine à 50 fr. Ce que les Anglais nomment land-tax étant évalué chez nous au dixième du revenu de la terre, il en résulte que chacune de ces familles paye, en maximum, 5 fr. D'un autre côté, la moyenne de la contribution foncière étant de 2 fr. et demi par hectare, on en peut conclure qu'il existe en France deux millions six cent mille familles de paysanspropriétaires, dont chacune possède moins de deux hectares, et nous verrons tout à l'heure que la plupart d'en-
DU TftAVAlt. ' 9$
Ire elles ne possèdent guère qu'un demi-hectare, terme moyen.
Le morcellement du sol devlondra-t-il plus consiilérable encore à niesure que nous avancerons dans la même voie ? Les apologistes du système français, dit M. John Stuart Mill (1), n'ont jamais nié que Te sol de la Fiance ne fût trop divisé en certaines contrées ; ce qu'ils nient, c'est que le mal suive une progression inévitable. Ils pensent que la subdivision des terres a atteint ses dernières limites, et que ce mouvement est aujourd'hui contrebanlancé par un mouvement de recomposition résultant soit d'arrangements entre cohéritiers, soit de ventes, soit de mariages.
Cette explication, M. Mill l'adopte volontiers, il cherche à l'appuyer sur des preuves, et à l'expression de nos alarmes il répond que, de 1815 à 1842, la population française ne s'est accrue que de 18 p. cent, surcroît de population qui a pu être, d'ailleurs, absorbé en grande partie par les villes, témoin Paris qui, en 1832, n'avait que 930,000 habitants, et qui en a aujourd'hui près de 1,400,000(2).
Quant à ce fait que, de 1826 à 1835, le chiffre des cotes foncières présente une augmentation de 600,000, l'économiste anglais observe d'abord que 600,000 cotes foncières correspondent à 300,000 propriétaires seulement et ensuite qu'il a été vendu, de 1826 à 1835, pour une valeur de 134,000,000 de fr. en domaines de l'Etat, d'où cette conséquence que l'accroissement signalé ne vient pas, au moins d'une manière absolue, des progrès du morcellement.
La vérité est que ces progrès sont moins rapides que ne le prétendent certains auteurs, M. Rubichon, par exemple ; mais rien de plus arbitraire que l'affirmation qui nous donne la division du sol en France comme ayant atteint sa limite extrême. Le nombre des familles propriétaires du sol est aujourd'hui de plus de 5,000,000. D'après le tableau cadastral qui se rapporte à Tannée 1814, le nombre des familles propriétaires du sol n'était, à cette époque, que de 3,805,000, et, sur ce nombre, le
(1) Principles ofPolitical economy, vol. I, Appendix,
(2) UOisuprà,
i)6 OftGANISÀTIÔN
chiffre des familles qui ne possédaient qu'un demi-hectare, s'élevait déjà à 1,101,421. Un tel rapprochement dit tout.
Mais là n'est pas le plus grand m.al. Outre que la terre se trouve divisée en un très-grand nombre de petites propriétés, chaque propriété se trouve divisée à son tour en un très-grand nombre de petites parcelles. C'est au point que, de l'avis de M. Mill lui-même (1), on compte dix fois plus de parcelles que de cotes foncières, et comme il y a deux cotes par propriétaires, la conclusion est que chaque propriété so compose de vingt fragments situés en vingt endroits différents. Que de temps et que d'engrais perdus ! Que de haies et de sentiers prenant la place du sol cultivable! Que de procès en délimitation ! Que de ravages résultant pour chacun de la nécessité de fouler les terres de ses voisins pour aller d'un lambeau de sa propriété à l'autre !
Un auteur qui connaît la campagne et qui l'aime a finement critiqué cet état de choses dans une page vive et charmante, petit coin d'un grand tableau :
€ Ce qu'il y a de joli dans cette propriété de Morand, dit Joseph, c'est que c'est tout rassemblé, tout sous la main : votre château est planté là ; d'un côté les bois, de l'autre la terre labourable ; pas un voisin entre deux, pas un petit propriétaire incommode fourré entre vos pièces de blé, pas une chèvre de paysan dans vos haies, pas un troupeau d'oies à travers vos avoines; c'est un avantage cela! — Oui, répondit M. Morand; mais, vois-tu, si j'étais obligé, par hasard, de faire une séparation entre mon bien etcelui qui m'est venu de ma femmn, les choses iraient tout autrement. Figtire-toi que le bien de Louise se trouvait enchevêtré dans le mien. Quand je l'épousai, je savais bien ce que je f^iisais. Sa dot n'était pas grosse, mais cela m'allait comme une bngue au doigt. Pour faucher ses prés, il n'y avait qu'un fossé à sauter; pour serrer ses moissons, il n'y avait pas de chemin de traverse, pas de charrette cassée, pas de bœuf estropié dans les ornières; on allait et venait de mon grenier à son champ, comme de ma chambre à ma cuisine. C'est pourquoi je la pris pour femme, quoique, du reste, son caractère ne me convînt pas et qu'elle
(1) Ubi supj'à,
m'ait donné un fils malingre et boudeur, qui est tout son portrait (1). »
Ce serait chose assurément bien extraordinaire que, sous l'empire d'un pareil système, la condition des paysans fut heureuse. Mais, hélas ! le fait ici ne donne que trop raison à la théorie ! Ces propriétaires, dont certains économistes à courte vue ne citent qu'avec une orgueilleuse complaisance le nombre toujours croissant, ces propriétaires ne sont en réalité, pour la plupart, que des serfs de l'usure. Et, si l'on en doute, qu'on médite les chiffres tragiques qui expriment le passif de la propriété foncière en France. On a calculé que plus du tiers de son revenu total est absorbé par les intérêts de la dette, inscrite ou non inscrite, qui pèse sur elle (2). La dette hypothécaire, portant intérêt, n'est pas de moins de 12 milHards et demi, et il va sans dire que c'est principalement aux plus petites propriétés qu'est imposé cet écrasant fardeau.
Le paysan emprunte, il faut qu'il emprunte : veut-on savoir à quelles conditions ?
Un emprunt hypothécaire de 500 fr. exige en frais
d'actes une dépense de 14 p. 100
Commission à l'intermédiaire 1 p. 100
Intérêt légal 5 p. 100
Quinze jours de perte d'intérêt pendant le temps requis pour l'accomplissement des formalités, environ 1/4 p. 100
Total ~20Ï/4 p. 100
C'est-à-dire que l'emprunteur contracte une obligation de 500 fr., ne touche que 400 fr., et est forcé néanmoins de payer annuellement 25 fr. d'intérêts, un peu plus de 6 p. 100 de la somme de 400 fr., réellement reçue au lieu de 500 (3).
A la vue d'un semblable tableau, on s'écriera peutêtre : Pourquoi les paysans empruntent-ils ? Pourquoi ? Mais, en premier lieu, parce qu'ils sont pauvres, et, en second lieu, parce que le principe du chacun pour soi, cha' cun chez soi, a imprimé à l'esprit de propriéié la plus fausse
(1) André XVII.
' (2) Raudot (de l'Yonne). De la Décadence de ta France, p. 100.
(3) J'eniprunie ces chiffres à un projet de banque hypothécaire, pnr Isidore Pebrie, qui lui-mCme cite Championnièrc.
direction et la plus dangereuse. On a beau être misérable, on a beau s'épuiser à cultiver un lambeau de terre qui, faute de ressources suffisantes, ne rapportera jamais en bien-être ce qu'il coûte en mortelles fatigues ; on brtlle de s'étendre, de s'arrondir; on le veut à tout prix. A qui s'adresser pour cela ? A quelque honnête prêteur, de la classe de ceux qui ne font pas profession de prendre dans la chair saignante et palpitante du pauvre l'intérêt de leur argent ! Mais les prêteurs de cette catégorie ne courent guère que pour des amis les aventures du prêt. Ils n'ignorent pas les vices de notre régime hypothécaire et les inconvénients de l'expropriation. Que fera donc le paysan malade de la passion de s'arrondir? Il ira trouver le Schylock du village voisin : — A combien telle somme ? — A neuf, à dix. — Vainement le malheureux saitil de reste que, si la terre que cet homicide argent va acheter lui rapportait 3 p. 100, il devrait s'estimer fort heureux; vainement l'abîme est- il là, devant lui, impossible à éviter et béant... Est-ce que le joueur calcule? Advienne donc que pourra ! Le marché se conclut. Voilà l'usurier maître de la propriété et.... du propriétaire.
J'ai eu occasion de visiter et d'étudier deux provinces de France, et ce que je dis ici, des investigations personnelles m'ont mis à même de le vérifier.
Etonnez-vous, apès cela, que ceux qui produisent le blé soient réduits à manger du pain noir, et que la vigne n'ait pas de vin à promettre à ceux qui la cultivent!
Encore n'est-il question, dans ce qui précède, que des paysans propriétaires ou censés t^ls. Or, il importe de ne pas oublier qu'il y a en France quatre cent mille familles de journaliers campagnards, comprenant deux millions de personnes. Ceux-là ne sont pas toujours sûrs même d'être mal nourris. Il est vrai qu'ils font partie des quatre-vingttrois individus sur cent qui, dans ce meilleur des mondes possibles, vivent au jour le jour, et, comme le neveu de Kameau, < mangent quand l'occasion s'en présente! »
Il est devenu de fort bon goût, parmi nos modernes Lucullus, de professer le plus profond dédain pour les études qui portent sur la subsistance du peuple. Prendre souci de la faim, s'inquiéter de la misère, fi donc !
La Pologne avait bu quand Auguste était ivre.
Eh bien ! n'en déplaise h Auguste tombé dans l'ivresse, nous pensons, nous, qu'il y a lieu de s'occuper de la Pologne mourant de soif; et à ces spiritualisles effarouchés qui, au sortir de quelque somptueux festin, accusent de matérialisme l'économie sociale, nous rappellerons ces paroles d'un auteur peu suspect de fimatisme démocratique: « Quand l'autorité divine a dit que l'homme ne vit pas seulement de pain, il est permis d'en conclure qu'il vit d'abord de pain, et la Providence a voulu qu'à dater du moment de sa naissance , chaque individu vécût de la vie matérielle pendant plusieurs années avant de participer à la vie intellectuelle (1). > Osons. donc braver les anathèmes des heureux du monde, indignés et repus, et poursuivons.
De l'aveu de M. Mill, la moyenne de la consommation en viande, à Paris, était évaluée, en 1789, à 68 kilogrammes, tandis qu'elle n'est aujourd'hui que de 55. D'où vient cette décroissance si menaçante?
Avant la Révolution, dit M. Mill, Paris était une ville, non de production, mais de consommation. Sa population se composait de grands seigneurs, d'hommes de cour, de hauts fonctionnaires payés par l'État, de banquiers, de financiers, avec ce qu'il fallait de marchands et de commerçants pour le service de ces riches consommateurs. Or, si l'on remarque, d'une part, que la consommation de la viande est comparativement, très- considérable en France dans les classes supérieure et moyenne, et, d'autre part, que la Révolution, en faisant de Paris une ville industrielle et manufacturière, a changé les termes de la proportion établie jusqu'alors entre les riches et les pauvres, entre les consommateurs et les producteurs, on s'expliquera par des raisons naturelles et rassurantes la décroissance constatée (2).
L'explication est ingénieuse assurément , mais elle tombe devant ce fait, que ce n'est pas à Paris seulement, mais dans toute la France, que la consommation de la viande a diminué d'une manière effrayante. A s'en tenir aux calculs d'un écrivain dont les conclusions sont bien éloignées des nôtres, mais auquel on ne saurait refuser ni
(1) Rubichon. Du mécanisme de la société, ch. m, p. 15,
(2) Frinciplcs of politicat economy, appendix,
beaucoup d'esprit ni beaucoup de science, la France verrait, tous les dix ans, le nombre de ses consommateurs s'augmenter de 6 pour cent , et la somme des objets de consommation diminuer de 8 pour cent. Et ce rapprochement terrible, M. Rubichon l'appuie sur des données arithmétiques, sur des chiffres précis (1). Ce qui est certain, c'est que, d'après la statistique générale du royaume, publiée par le ministre en 1837, et citée par M. Raudot (de l'Yonne (2), la moyenne de la consommation annuelle de la viande de boucherie est, pour chaque habitant, non pas même 55 kilogrammes, mais seulement de il kilogrammes 35, ce qui revient à 1 once par jour!
€ Certes, ce serait bien peu, ajoute l'auteur; mais lorsqu'on voit dans le travail cité quatre-vingt-cinq villes, chefs-lieux de département, dont la population totale était de 2,990,358, absorber à elles seules 2,284,456 animaux de la race bovine et de la race ovine, sur 9,503,904 que l'on tue dans la France entière, il est bien évident que la grande majorité des Français ne peut manger de la viande de boucherie que par hasard (3). *
Dans le Précis de la Géographie Universelle^ par Malte- Brun, le nombre des paysans qui sont privés de viande, excepté dans certains jours de fête, n'est pas évalué à moins de 20 millions Ù), L'auteur constate, en outre, que, dans l'intervalle de aix ans, l'espèce bovine a dégénéré au point de produire un cinquième de moins en viande et en suif. Le nombre insuffisant des bœufs oblige à abattre des vaches, et quelquefois même des vaches pleines. Autrefois on abattait annuellement 4 à 500 vaches à Paris; maintenant on en abat 19 à 20,000 (5).
On détruit l'espèce dans la source même de la reproduction.
La prospérité du règne végétal dépendant de celle du règne animal, et la production en grains devant naturellement diminuer là où l'engrais manque, il y aurait à s'étonner vraiment si ceux qui ne mangent pas de viande avaient beaucoup de pain h manger. Aussi n'en est-il rien. La dernière statistique générale qui ait été officiellement
(1) Du mécanisme de la société, p. 83.
(2) De la décadence de la France, p. 93.
(3) Ibid.
{U) Description de la France, t. U, p. 111. (5) Ibid.
DU TRAVAIL. !0l
publiée prouve que chaque Français n'a, en moyenne, que 18 onces de pain. Que deviendrions-nous, grand Dieu ! si les pommes de terre n'existaient pas?
Et ce qu'il y a de pire, c'est qu'on est menacé de voir cotte ration si faible diminuer encore de jour en jour, si l'on prend racine dans le système actuel, attendu que la population ne s'arrête pas et que la production des céréales s'est depuis longtemps arrêtée. En 1788, lorsque sa population n'était que de 25 millions d'habitants, la France récoltait, terme moyen, autant de milliards de livres de grains qu'à l'époque où sa population était arrivée à 32 millions (1). Ceci vaut bien qu'on y prenne garde!...
Dira-t-on que ce n'est pas la faute de la petite culture? Nous répondrons par un rapprochement qui tranche la question. Sur le tableau de la division du sol de la FRANCE, les terres labourables figurent pour 25,559,151 hectares, et les prés pour 4,834,621 hectares seulement. L'engrais fourni par moins de 5 millions d'hectares pour féconder une étendue de plus de 25 millions d'hectares !
Eh ! comment nier le vice de notre économie rurale, lorsqu'il est certain que nous n'avons presque pas de grains à exporter, nous les habitants de cette Gaule qui approvisionnait autrefois la capitale du monde? Comment nous faire illusion sur la détresse de notre agriculture, lorsque nous sommes condamnés à l'humiliation d'importer, année commune, environ 23,000 chevaux, 900 ânes, 800 mulets, 40,000 bêtes à cornes, 167,500 moutons espagnols métis ou communs, 4,700 chèvres, 148,800 porcs, 5,800,000 peaux brutes de cheval, de bœuf et de vache, 6,900,000 kilogrammes de laines communes et fines (2)?
Comparerons-nous la France à l'Angleterre?
On compte dans la Grande-Bretagne (Angleterre proprement dite et Ecosse) 4 millions de familles, comprenant environ 20 millions d'âmes (3).
Sur ce nombre, la population agricole est évaluée à 1
(1) Malte-Brun, revu et augmenté par Huot, 18/»0, t. If, p. 104.
(2) Malte-Brun, revu et augmenté par Huot, 1840, t. U, p. 111.
(3) On sait que l'Irlande diffère en tout point de l'Angleterre.
La misère de l'Irlande, oh le sol est morcelé à l'excès, serait un formidable argument contre le système de la petite culture, si la détresst! de cet infortuné p.iyi ne tenait à beaucoup d'autres causes indépendantes du mode de culture et dont l'analvse ne rentre pas directement dans mon sujet.
million 250 mille familles, qui se répartissent comme suit :
Familles de propriétaires . ayant chacun environ six fermiers 30,000
Familles de fermiers occupant chacun à peu près cinq laboureurs 180,000
Familles cultivant pour leur propre compte des champs, des jardins, de petites fermes. . 140,000
Familles de journaliers travaillant pour le compte d'autrui 900,000
Total (1) 1,250,000
Chacune des 30,000 propriétés étant, en moyenne, d'environ 600 hectares d'un seul tenant, il en résulte que ce n'est pas à plus de 30,000 familles qu'appartient la presque totalité du sol de l'Angleterre,
Quant aux fermiers , ce sont toujours des capitalistes plus ou moins considérables, possédant en bétail, en instruments aratoires, dix livres sterling ou 250 fr. par acre, réalisant de plus grands profits que le maître du sol, menant un train que pourraient envier nos riches propriétaires, et pesant d'un poids énorme sur la masse des journaliers.
Le droit de primogéniture, le droit de substitution, telle est la base sur laquelle repose tout cet échafaudage. Et ceci s'applique non seulement au fonds, qui appartient à la noblesse, mais encore aux bestiaux, aux instruments aratoires, aux baux, dont se compose la propriété mobilière du fermier. Car, si ce dernier peut, à la rigueur, deshériter son fils aîné, diviser sa fortune, en faire l'usage qui lui convient, il est très-rare qu'il use de ce droit. Comme ses supérieurs, il veut perpétuer son nom, se survivre dans un héritier. C'est une aristocratie do seconde main.
Dieu me garde d'admirer un système qui consacre un semblable accaparement de la terre, commun trésor, instrument de travail par excellence confié à l'espèce humaine !
Les travaux agricoles sont variés, pleins d'intérêt, favorables à la santé du corps et à celle de l'âme ; ils permettent au cultivateur de respirer un air pur, ils l'entretiennent à chaque instant des merveilles de la nature, dont
(1) Ces chiffres nous ont été fournis par des autorités compétentes; nous pouvons en garantir l'exactitude.
il a continuellement sous les yeux le fçrand spectacle ; et je ne saurais m'extasief devant un régime qui, sur 20 millions d'hommes, en condamne 15 millions à s'entasser l'un sur l'autre dans la pourriture des villes, à s'ensevelir vivants dans des manufactures empestées, à mourir de mort lente au fond d'humides souterrains, à se dessécher la peau, à se brûler les yeux, à respirer un air de feu autour d'une fournaise ardente.
Le travail agricole, donnant des produits dont une notable partie peut être consommée sur place, ne livre pas l'existence du travailleur à U merci de toutes les bourrasques de la concurrence ; et je ne saurais applaudir à un régime qui, sur 20 millions d'hommes, en met 15 millions à la loterie.
Mais il y a des faits dont il faut savoir faire l'aveu et tirer un enseignement. Or, s'il est une chose qu'il ne soit pas permis de révoquer en doute, c'est que l'agriculture en Angleterre produit infiniment plus qu'en France. En veuton la preuve par chiffres?
La Grande-Bretagne, beaucoup moins peuplée que la France, produit annuellement 170,000 chevaux.
La France, annuellement, n'en produit que 40,000
La Grande-Bretagne produit annuellement 10,200,000 moutons.
La France, annuellement, n'en produit que 5,500,000
La Grande-Bretagne produit annuellement 1,250,000 bœufs.
La France, annuellement, n'en produit que 800,000 (1)
En fait de céréales, la production est au moins deux fois plus considérable en Angleterre qu'en France, eu égard au nombre d'hectares en culture dans l'un et l'autre pays.
D'où vient cette différence, si poignante, en faveur de l'Angleterre ? De ce que la propriété du sol y est constituée féodalement? Non, non ; car, pour que la terre soit cultivée d'une manière convenable, il n'est pas du tout nécessaire, nous le verrons, qu'elle appartienne à une poi-
(1) Du mécanisme de la société en France et en Angleterre, p. 102..
i04 ORGANISATION
gnée de privilégiés. D*où vient donc cette différence ? Uniquement du système de la grande culture. Prenez au hasard parmi les comtés d'Angleterre :
Dans le comté de Sommerset. 105,270 h. en culture.
correspondent à 236,700 h. en prairies
et pâturages. Dans le comté de Gloucester. . 121,500 h. en culture
correspondent à
Dans le comté de Sussex.
correspondent à
Dans le comté de Surrey.
correspondent à
Dans le comté d'Essex. .
correspondent à
263,000 h. en pâtur.
114,000 h. en culture 140,000 h. en pâtur.
32,000 h. en culture 121,000 h. en pâtur.
154,000 h. en culture 332,000 h. enpât.etc.
Là est tout le mystère. Abondance de pâturages, donc surcroît de bestiaux. Surcroît de bestiaux, donc surcroît d'engrais. Surcroît d'engrais, donc surcroît de grains.
Revenez maintenant à la France, regardez !
Cependant, s'il est un pays que la nature ait favorisé, c'est la France. Située sous le 45^ degré, à une distance égale de la zone torride et du pôle, n'ayant à redouter ni l'excès du froid ni l'excès de la chaleur , pouvant réunir les productions du nord et celles du midi, jouissant d'une végétation assez active pour fournir annuellement deux récoltes ; baignée par de grands fleuves, vivifiée par un beau soleil, la France possède d'innombrables éléments de force et de bonheur. Mais elle a, malheureusement, contre elle la violence des partis qui la déchirent, les préjugés de ses économistes, l'incurie de ses administrateurs, la criminelle incapacité de ses gouvernants ; elle a pour elle tout ce qui vient de Dieu, et contre elle tout ce qui vient des hommes !