CHAPITRE III
IL FAUT ÉTABLIR EN FRANCE LE SYSTÈME DE LA GRANDE CUL- TURE, EN LE COMBINANT, NON PAS AVEC LE PRINCIPE DE l'individualisme, mais au contraire AVEC CELUI DE L*AS- SOCUTION ET DE LA PROPRIÉTÉ COLLECTIVE.
Le thème des partisans de la petite culture est bien connu.
Rien ne saurait remplacer, disent-ils, le soin, l'attention, la vigilance que les petits fermiers apportent dans leur exploitation. Jetez les yeux sur une grande ferme, vous y verrez partout des traces de négligence, vous y trouverez çà et là, entièrement perdus pour la production, des espaces de terrain qui, pris dans leur ensemble et cultivés, auraient fourni la nourriture d'une foule de pauvres gens. Dans les petites fermes, quelle différence ! Ici, pas un sentier plus large qu'il ne faut, pas un coin de champ négligé, pas une motte de terre perdue. On parle de l'avantage qui résulte de l'application à la culture de capitaux considérables; mais le capital re recherche volontiers que les parties les plus productives du sol, il se détourne avec eifroi de celles qui ne promettent pas au capitaliste un prompt remboursement de ses avances. Or, ces terres de qualité inférieure qui ne tentent pas le capitaliste, un petit propriétaire, un propriétaire sans capital saura bien en tirer parti. N'ayant pas à leur demander de
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gros bénéfices, mais seulement le moyen de vivre, il leur fera produire, à force de zèle et d'ardeur, tout ce qu'elles peuvent produire ; c'est à force de travail qu'il parviendra à les améliorer; si bien que, dans le cours des générations, leur valeur productive se trouvera singulièrement accrue. Que d'excellentes pratiques depuis longtemps adoptées dans les petites fermes de la Flandre, de la Lombardie, de la Suisse, et qui commmencent à peine à être connues dans les grandes fermes de l'Angleterre ! Que de produits, ceux de bassecour, par exemple, dont les cultivateurs en grand ne sauraient suffisamment prendre souci, et dont les petits cultivateurs savent grossir leur revenu ! Et puis, comment comparer l'ardeur de celui qui travaille moyennant salaire à celle du paysan qui récoltera ce qu'il a semé? Voyez ce qui s'est passé en France, après la division des vastes domaines de l'ancien régime ! Comme la face du sol fut vite changée par ce seul fait de la substitution d'hommes travaillant pour leur propre compte à des hommes qui n'avaient travaillé jusqu'alors que pour le compte d'autrui! D'ailleurs, ces termes grandes, petites cultures, sont des termes purement relatifs. Si par petite culture on entend celle qui nous montre le sol haché, émietté, réduit en poussière, celle qui ne réclame que l'emploi de la bêche, celle qui ne s'applique qu'à des superficies de deux hectares tout au plus, celle qui réduit le cultivateur à être à la fois propriétaire sur son lambeau de champ et salarié sur le domaine d'un autre , nul doute qu'un tel mode d'exploitation n'ait des inconvénients très-graves. Mais là où il y a possibilité d'atteler une charrue, d'en atteler deux, là où le cultivateur ne remue pas un pouce de terre qui ne soit à lui, les résultats de la division du sol sont-ils les mêmes? Et si à des exemples il fallait opposer des exemples, est-ce qu'on n'aurait rien à conclure de la prospérité agricole de maint pays de petite culture, de la Suisse, de la Flandre, de la Norwége, de certaines contrées d'Italie ?
Il y a beaucoup de vrai dans tout cela ; mais le tort est de confondre avec les avantages de la petite culture les effets de Yesprit de propriété.
Le sol doit-il appartenir à qui le cultive? Oui.
Le système des paysans-propriétaires est-il préférable au régime des paysans-journaliers? Oui.
On a dit : « Donnez h. un homme en propriété un roc, il \e changera en jardin ; donnez-Uii un jardin à bail il le changtîra en désort. » Ces mots, sous une forme exagérée, cachent-ils une idée juste? Oui.
Mais le système de la petite culture est-il une conséquence naturelle et forcée de la possession du sol par ceux qui le cultivent? Non.
Eh bien, voilà précisément le nœud du problème.
Quand M. Michelet a voulu rendre raison de ce qu'il nomme si énergiqucment le mariage de l'homme avec la terre; quand ila voulu expliquer pourquoi le paysan aimait en quelque sorte la terre d'amour ; pourquoi il n'en pouvait détacher son àme ; pourquoi, assis sur une borne, le commissionnaire savoyard rêvait au petit champ de seigle,^ au maigre pâturage qu'au retour il achèterait dans sa montagne; et pourquoi, sur le seul espoir d'avoir de la terre dans sept ans, l'Alsacien vendait sa vie, s'en allait mourir en Afrique..., M. Michelet a merveilleusement compris la question en écrivant :
c Tu auras de la terre , cela veut dire : Tu ne seras point un mercenaire qu'on prend et qu'on renvoie demain, tu ne seras point serf pour ta nourriture quotidienne , tu seras libre... Libre! grande parole, qui contient en effet toute dignité humaine; nulle veriu sans la liberté (1). »
Mais pour jouir de ce sentiment de liberté si propre à élever le cœur ; pour se sentir heureux de n'avohc de maître que soi , pour s'attacher à la terre, l'aimer, la cultiver avec le soin et l'ardeur de l'intérêt personnel puissamment excité, est-il nécessaire de s'isoler, de s'emprisonner dans son travail, de s'environner de haies , d'être égoïste et de se ruiner? L'étrange régime dans lequel on ne compte en quelque sorte les propriétaires que par les misérables parcelles qui vont se multipliant à l'infini sur un sol déchiré, ce régime n'eût-il pour effet que de tarir le lait contenu dans les mamelles nourricières de l'Étal , ce serait assez, ce serait trop. Mais ici la vie morale du peuple ne se trouve pas moins intéressée que sa yie matérielle. Qu'importe que le paysan po.-sède quelques arpents, si un absurbe système de morcellement et dc^ culture isolée ôte à cette possession tout ce qui servirait à la lier, dans
;i) Le Peuple, p. 58.
Tesprit du cultivateur, à des idées de sécurité, de bien-être noblement conquis, de dignité, d'indépendance ? Qu'importe qu'il ne soit plus serf d'un seigneur s'il l'est d'un homme d'argent , d'un homme de loi , d'un spéculateur de village, d'un usurier? Ne craignez- vous pas que son cœur ne s'aigrisse, que son humeur ne devienne sauvage, que, retranché comme en une place forte dans celte misérable propriété où il ne récolte que la douleur et sur laquelle s'étendront bientôt des mains avides, ilnes'accoutume à la défiance et à la haine? « Etonnez-vous maintenant si ce Français, ce rieur, ce chanteur d'autrefois, ne rit plus aujourd'hui! Étonnez-vous si, le rencontrant sur cette terre qui le dévore, vous le trouvez si sombre ! Vous passez, vous le saluez cordialement ; il ne veut pas vous voir, il enfonce son chapeau. Ne lui demandez pas le chemin ; il pourrait bien , s'il vous répond , vous faire tourner le dos au lieu où vous allez, »
Quel est donc le problème à résoudre ?
D'une part , il faut , pour tirer du sol la plus grande somme possible de richesses, recourir au système de l'exploitation en grand.
D'autre part, il faut, pour rendre le cultivateur aussi heureux , aussi indépendant et aussi actif que possible , l'intéresser directement au produit de son travail.
Cela revient à dire que la grande culture et le mariage du cultivateur avec la terre présentent des avantages qu'il s'agirait de réunir.
Est-ce possible? Oui, sans nul doute. Gomment? Par Tassociation.