‹ Organisation du travail (volume 2)Chapitre 22 sur 29 · CHAPITRE 1er · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1er

l'intérêt des capitaux, en principe, n*est pas légitime.

Et d'abord, qu'est-ce que le capital ? Les définitions données par les économistes ne sont pas identiques ; cependant elles rentrent toutes à peu près dans celle-ci, qui est du savant John Stuart-Mill : Le capital est la richesse employée reproductivement, capital is wealth approprîatcd to reproductive employment. Ce qui domine cette définition, c'est, comme on voit, ridée travail. Pendant qu'il travaille, l'homme a besoin de nourriture, de vêtements, d'un gîte ; il lui faut la matière de son travail ; il lui faut des machines, des outils. Yoilà le capital, qui, conscquemment, peut être défini l'ensemble des moyens ou instruments de travail (1).

Maintenant, qu'est-ce que l'intérêt ? C'est le prix que sont obligés de payer, pour l'usage des capitaux, des instruments de travail, ceux qui ne les possèdent pas.

L'intérêt, absolument parlant et en principe, est-il légitime ?

« Celui, dit M. Frédéric Bastiat, qui prête une maison,

> un sac de blé, un rabot, une pièce de monnaie, un na- » vire, en un mot une valeur, pour un temps déterminé, ^ rend un service. Il doit donc recevoir, outre la restitu-

> tion de cette valeur à l'échéance, un service équivalent.,, » quelque chose enfin, et c'est ce quelque chose que j'ap-

> pelle intérêt. »

(1) Par instruments de travail nous voulons Indiquer tout h la fois ce sur quoi et co ai'cc quoi l'on travaille. En ce sens, toiile nialiàc prcniifTO est instiui'.irnl do 'iiavail, et la tciic est rinbUunient de liavail pur excellence fourni à res;)è(e humaine.

Entendons-nous.

Est-il vrai, oui ou non, que tous les hommes apportent en naissant un droit à la vie ?

Est-il vrai, oui ou non, que \ejkouvoir de travailler est le moyen de réalisation du droit de vivre ?

Est-il vrai, oui ou nom, que si quelques-uns parviennent à s'emparer de tous les instruments de travail, à accaparer le pouvoir de travailler, les autres seront condamnés, par cela même, ou à se faire esclaves des premiers, ou à mourir?

Prenez garde ! Si vous dites non, nous pouvons nous arrêter ; vous niez ce qui est le point de départ de toute discussion comme de toute science ; vous niez que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre : je ne discute plus.

Si vous répondez oui, comment, après un tel aveu, osez-vous prétendre qu'en principe l'intérêt est légitime? Oh ! vous n'y songez pas! Cet intérêt, c'est, pour ceux-ci, le bénéfice d'un accaparement des moyens de travail qui devraient appartenir à tous ; c'est, pour ceux-là, le prix auquel il faut qu'ils achètent le pouvoir de réaliser leur droit à la vie! Pour vivre, je labourerais; mais, en venant au monde, j'ai trouvé la terre envahie. Pour vivre, je bâtirais ; mais à d'autres le bois et la pierre. Pour vivre, je ferais des étoffes ; mais tout a été approprié par quelquesuns, depuis le mouton qui porte la laine jusqu'à l'arbuste qui donne le coton. Que faire? M'adresser à ceux qui, en vertu de lois faites avant moi, sans moi, contre moi, possèdent exclusivement ce qui m'est indispensable pour travailler, pour ne pas mourir, et leur dire : « Voulez-vous que je laboure votre champ, que de vos pierres je fasse une maison, que je tisse votre laine? Je vous demande de m'avancer de quoi vivre pendant la durée de mon travail, dans le résultat duquel vous trouverez et la restitution de mon SALAIRE, payé par vous, et l'intérêt de votre capital, fécondé par moi. * L'arrangement agrée aux capitalistes, et je deviens leur salarié.

Que si, plus heureux et possédant déjà moi-même quelque chose, un champ, par exemple, j'ai besoin, pour le mettre en rapport, d'un instrument de labourage qui me manque, je m'adresserai au propriétaire de cet instrument, et obtenant de lui que, pendant un temps détcr-

miné, il m'en cède l'usage, j'aurai à lui payer cet usage sous le nom d'intérêt, je deviendrai son débiteur.

Ainsi, la condilion du salarié et celle du débiteur tirent toutes deux leur origine de ce fait que les moyens de travail sont exclusivement possédés par quelques-uns, au lieu d'être à la disposition dé tous. Or, en principe, cela est-il juste ? Est-il juste que tous ayant apporté, en naissant, le droit à la vie, le pouvoir de réaliser ce droit soit concentré aux mains de quelques-uns, de telle sorte que l'espèce humaine se trouve divisée en deux classes d'hommes dont les uns vendent la vie, que les autres sont réduits à acheter ? Voilà la question.

Tout service, dites-vous, appelle une rémunération, et qui prête rend un service. Mais le point à éclaircir, ne l'oubliez pas, est celui-ci : Comment les uns ont-ils acquis la faculté de rendre ce service, et pourquoi les autres sont-ils dans l'obligation absolue de le demander?

Le capital, va certainement s'écrier M. Bastiat, n'est que du travail accumulé ; en rémunérant le capital, c'est le travail, au fond, qu'on rémunère. Un instant ! ce n'est pas à une matière inerte qu'on paye l'intérêt, c'est à un êlre vivant; ce n'est pas au capital considéré abstractivement et d'une manière générale, c'est à un capitaliste en chair et en os, c'est à un homme comme vous et moi, que je nomme Pierre ou Paul. Donc, pour décider, quand Pierre se fait prêteur, de la légitimité de l'intérêt, il s'agit de savoir, non pas si le capital est le fruit du travail, mais si en prêtant son capital, Pierre prête le fruit de son travail. Car, admettons qu'en me cédant, temporairement et à des conditions onéreuses, l'usage de ce qui m'est indispensable pour travailler, il ne fît que me céder une partie de ce qui, originairement, m'appartenait en ma seule qualité d'homme, où serait le service? Eh! ce ne serait pas même une restitution.

Je suppose qu'un joueur à la hausse ait gagné, au moyen de quelque criminel mensonge habilement propagé, une somme d'argent représentant un capital, lequel correspondrait au labeur de mille ouvriers employés pendant un an à deux francs par jour. Grâce à l'intérêt qu'on lui payera du capital acquis de la sorte, notre homme vivra sans rien faire, prendra du bon temps et se donnera des indigestions, De plus, ceux qui lui payeront l'intérêt de ses

capitaux lui devront de la reconnaissance, puisqu'ils auront reçu de lui un service; et, en vertu de cet axiome que le capital vient du travail, on trouvera fort équitable que le travail des mille ouvriers qui, en échange de leurs fécondes fatigues, ont reçu seulement un morceau de pain, soit rémunéré dans la personne d'un vil agioteur ! 0 justice des économistes !

Et qu'on n'objecte pas la rareté du cas. Jetez les yeux sur la société actuelle, vous y verrez ; des industriels devenus capitalistes en falsifiant les produits ou en ruinant leurs rivaux par une frauduleuse concurrence; des commerçants devenus capitalistes en volant l'acheteur; des aventuriers devenus capitalistes autour d'un tapis vert; des coupe-jarrets financiers devenus capitalistes par d'illicites combinaisons de Bourse ; la foule enfin des élus du hasard, capitalistes au maillot qui, comme les nobles de Beaumarchais, se sont donné la peine de naître. L'intérêt payé à des capitalistes de cette espèce a-t-il et peut-il avoir le môme caractère de légitimité que l'intérêt au capitaliste mis en scène par M. Bastiat dans le passage suivant : « Voilà un homme qui veut faire des planches. Il » n'en fera pas une dans l'année, car il n'a que ses dix » doigts. Je lui prête une scie et un rabot, deux instru- > ments, ne le perdez pas de vue, qui sont le fruit de » MON TRAVAIL. > Sans doutc il ne faut pas perdre ceci de vue, et c'est à cause de cela justement que, lorsque vous me parlez de la légitimité de l'intérêt, je tiens à savoir si votre capital est le fruit de votre travail. Car ma conscience répugne absolument à déclarer dignes de la même rémunération ce prêteur de la scie, que vous venez de mettre en scène, et l'agioteur que j'y mettais tout à l'heure.

Serait-ce que le capitaliste ici doit disparaître derrière le capital, votre science s'occupant des choses^ non des personnea, et ayant pour objet l'augmentation des richesses, abstraction faite de la justice distributive? Alors osez l'avouer ; reconnaissez que les socialistes ont raison de reprocher à l'économie politique d'avoir été jusqu'ici sans entrailles, et ne venez plus nous parler de morale, d'équité ; ne venez plus défendre l'intérêt des capitaux par cette considération qu'il est légitime.

Cette légitimité de l'intérêt ne saurait se mesurer qu'à celle do la possession du capital dans tel ou tel cas donné.

Mais une pareille investigation est-elle possible ? Evidemment non. Donc, en affirmant d'une manière générale C[ue l'intérêt est légitime, on affirme une chose qu'il serait impossible de prouver, alors même qu'on ne saurait pas d'avance que, dans une foule de circonstances, elle est fausse. Donc, l'édifice si ingénieusement construit par M. Bastiat, s'écroule faute de base.

C'est peu dès qu'on part.de ce point de vue que l'intérêt des capitaux est légitime parce que le prêteur rend un service^ il faut admettre que ce service est d'autant plus grand que la situation de l'emprunteur est plus désespérée ? Peut- on payer trop cher la vie, peut-on payer trop cher l'honneur ? S'il s'agit de ma vie que l'usurier me prenne, comme intérêt, ma hberté : je lui devrai encore de la reconnaissance ! S'il s'agit de mon honneur, qu'il exige une livre de ma chair : c'est à genoux que fe découvrirai ma poitrine !

ScHYLOK : e Vous avcz parmi vous un grand nombre

> d'esclaves achetés ; vous les employez comme vos ânes,

> vos chiens et vos mulets, à des travaux abjects et ser-

* Yiles, parce que vous les avez achetés. Si je vous disais :

> Donnez leur la liberté; mariez-les à vos fils et à vos » filles. Pourquoi sont-ils courbés sous des fardeaux? Que

* leurs lits soient aussi doux que les vôtres, et leurs pa-

> lais flattés par la saveur des mêmes mets, — vous me

> répondriez : Ces esclaves sont à nous. — Je vous en dis » autant; la livre de chair que je réclame de cet homme,

> je l'ai payée d'un haut prix : elle m'appartient, je veux

* mon dû. >

Divin Shakespeare, pourquoi n'avez-vous pas donné pour dénouement à votre drame immortel l'exécution littérale du contrat signé par Antonio ? Est-ce que Schylok n'invoquait pas avec raison la liberté des transactions commerciales ? Est-ce qu'il n'avait pas rendu à Antonio, en lui prêtant de l'argent, un immense service?.,,. C'était son dû que cette livre de chair taillée dans la poitrine d'un homme!

Mais j'allais oublier... Est-ce que le capital n'est pas la plus bienfaisante des divinités? Est-ce que ce n'est pas de son accouplement fécond avec le travail que résulte la reproduction de la richesse? Est-ce qu'en décomposant le prix d'un produit quelconque , d'une paire de bas de coton, par exemple, la nécessité et les bienfaits du capital

n'éclateront pas dans l'analyse de ce qui revient , et au squatter qui a défriché la terre de la Caroline, et à la voile qui pousse le navire de New-York au Havre , et à la machine qui fait tourner dix mille broches! Est-ce que ce n'est point grâce à l'intervention du capital sous forme de char, de chevaux, de rails, de locomotive, que tel ouvrier peut faire en un jour ce qu'il n'aurait pas fait sans cela en deux mois? Est-ce que ce n'est pas au capital, en un mot, que l'espèce humaine est redevable de la collaboration gratuite de la nature?

Ainsi parle M. Bastiat , ainsi parlent les économistes. Mais plaisante serait leur erreur s'ils croyaient par là nous apprendre quelque chose de bien nouveau. Quand ils auront aftinné qu'on obtient de plus grands résultats avec une charrue que sans charrue, avec une scie que sans scie, avec une route que sans route , avec des approvisionnements que sans approvisionnements, etc., ils peuvent tenir pour certain que nous n'aurons garde d'y contredire, ou, plutôt, c'est de ces incontestables vérités que nous nous armerons contre eux. Oui, le capital est fécond, oui, le capital est nécessaire. Pourquoi donc préférer à un régime qui le mettrait à la disposition de tous un régime qui le met à la merci de quelques-uns? Dans son fameux livre sur la Législation et le Commerce des grains , Necker suppose quelques hommes trouvant moyen de s'approprier i'air comme d'autres se sont approprié le sol ; puis il les représente imaginant des tubes, inventant des pompes pneumatiques, qui leur permettraient de raréfier l'air ici, de le condenser ailleurs... A merveille! Les voilà disposant de la respiration du genre humain. Or, que penser de leur logique, si, pour prouver la légitimité de l'intérêt perçu par eux sur chaque portion d'air respirable. ils faisaient observer que l'air est au suprême degré bienfaisant et nécessaire , que sans l'air on ne respirerait pas et que sans respiration l'on ne vivrait pas , que par conséquent on ne saurait trop leur payer l'usage de cette faculté précieuse: respirer, vivre?

On voit en quoi consiste le sophisme qui sert de base à tous les raisonnements de M. Bastiat. Ce soi)hisme consiste à confondre perpétuellement l'utilité du capital avec ce que j'appellerai le capitalisme, c'est-à-dire l'appropriation du capital par les uns, à l'exclusion des autres.

Comme si l'utilité d'une chose résultait de son accaparement et non de sa nature !

Voici une route qui est la propriété d'une compagnie de spéculateurs, d'où cette conséquence qu'il faut payer pour s'en servir: est-ce à cause du tarif qu'elle est utile? Loin de là. Le tarif, barrière élevée devant quiconque ne peut payer, restreint l'usage de la route, et son usage restreint rend son utilité d'autant moindre. Voici une machine qui, nouvellement découverte, devient, par un brevet, la propriété exclusive d'un fabricant : est-ce à cause du brevet qu'elle est utile? Tout au contraire. Universalisée en son application , elle produirait immédiatement des résultats merveilleux, tandis qu'aux mains du propriétaire exclusif , elle va devenir peut-être une arme de guerre, une massue avec laquelle il écrasera ses rivaux et cassera les bras à des milliers de pauvres travailleurs. Quoi donc! ignorez-vous qu'au service de l'association, le capital se multiplie ; que son utilité est en raison inverse de sa division ; que ses bienfaits sont en raison inverse de sa cherté? C'est justement parce que le capital est utile, c'est parce qu'il est nécessaire, que l'intérêt, qui en resserre si fort l'usage et en ralentit la circulation, n'est pas légitime. Criez donc : Vive le capital ! Nous applaudirons, et nous en attaquerons avec d'autant plus de vivacité le capitalisme , son ennemi mortel. Vive la poul^ aux œufs d'or, et défendons-la contre qui l'éventre!

Mais, objecte M. Bastiat, « pour que le capital abonde, « il faut qu'on soit intéressé à le former, et pour qu'on « soit intéressé à le former, il faut être soutenu par l'est poir d'une rémunération. L'intérêt , c'est cette rému- < nération du capital. >

Est-ce rémunération du capital ou rémunération du capitaliste que vous voulez dire? Il faudrait ici parler exactement : rien de plus essentiel. Je comprendrais qu'on dit rénumération du travail dans le sens de rémunération du travailleur, à cause du rapport intime qui lie ces deux termes. Mais entre capital et capHalibte le rapport est-il le même? Que le travailleur vienne à mourir, son travail cesse : que le capitaliste meure, son capital lui survit. Sans travailleur, pas de travail: le capital, au contraire, se peut fort bien concevoir sans capitalistes. La richesse ne perd point son caractère de richesse pour être possédée et fé-

condée collectivement. La grand' route, qui appartient à tous, sert-elle moins aux transports parce qu'elle n'est pas la propriété de quelques-uns? M. Bastiat, dans le passage cité plus haut , a donc confondu ce qu'il importait précisément de distinguer, et l'on va voir ce qui en résulte. Quand le moment arrive de toucher cette rémunération due, selon M. Bastiat, au capital, est-ce le capital qui se présente, est-ce telle maison, telle usine, tel champ, telle locomotive? Point. C'est un capitaliste, c'est Pierre, Paul, François. Or, si Pierre a gagné son capital à la Bourse, ce que nous rémunérerons dans sa personne, au moyen de l'intérêt, ce sera... l'agiotage. Si Paul est un spéculateur habile à moissonner sur le champ des dupes, ce que nous rémunérerons dans sa personne , au moyen de l'intérêt, ce sera... le dol. Si François est né millionnaire et a trouvé bon de vivre en conséquence , ce que nous rémunérerons dans sa personne, au moyen de l'intérêt, ce sera... la peine de naître et le droit de rester oisif. Quant au capitaliste devenu tel grâce à son industrie, le seul dont on puisse dire qu'il a formé son capital , le récompenser, l'encourager, c'est justice. Mais ce qui est à récompenser, à encourager en lui, c'est le travailleur et non le capitaliste. Il faut donc trouver un autre mode de rémunération que l'intérêt du capital, puisque c'est là un moyen de récompenser et d'encourager aveuglément, indistinctement , sans acception de personnes , l'honnête homme qui a réussi, et l'aventurie^, l'homme industrieux et l'élu du hasard , celui qui a tout tiré de son propre travail et celui qui a tout tiré du travail d' autrui. Encore doit-on ajouter qu'il existe, dans le régime actuel, une immense foule de malheureux qui, forcés de vendre leurs bras au rabais, de s'échanger corps et âme contre un morceau de pain, passeront leur vie entière à former le capital, sans y être intéressés autrement que par l'excès de leur misère. Quelque grabat à l'hôpital pour y mourir, un héritage de douleurs laissé à des enfants par qui ce sinistre héritage sera encore agrandi, voilà leur perspective, à ceux-là! Et leur rémunération, où est-elle?

Non, absolument parlant et en principe, l'intérêt des capitaux n'est pas légitime.

Mais , dans le régime d'individualisme et de concurrence, la suppression de l'intérêt est-elle possible ?

CHAPITUE II.

DANS LE RÉGIME d'inDIVIDUALISME ET DE CONCURRENCE, SUPPRIMER l'intérêt DES CAPITAUX EST IMPOSSIBLE ET LA GRATUITÉ DU CRÉDIT POUR TOUS OU ORGANISATION DÉMOCRATIQUE DU CRÉDIT n'eST RÉALISABLE QUE PAR

l'association.

Qu'est-ce que le crédit? Au point de vue du régime d'individualisme , c'est la confiance qui porte un capitaliste à céder à un travailleur , moyennant certaines conditions convenues, et pour un temps déterminé, l'usage de l'instrument de travail dont celui-ci a besoin pour tirer parti de son industrie.

Cette cession aura lieu si le capitaliste trouve un avantage à y consentir et si, en outre, il est assuré de ne point perdre la valeur dont il se dessaisit momentanément. Sinon, non.

Pour que ce genre de transaction qu'on nomme le prêt se puisse accomplir, deux conditions sont nécessairement requises, et la stipulation de l'intérêt en est une. M. Bastiat a mille fois raison conire les docteurs de l'individualisme osant parler gratuité du crédit, lorsqu'il s'écrie : « Suffira-t-ii , quand vous me les aurez prêtés, que je vous restitue intégralement, mais uniquement, vosécus, votre machine, votre blé, votre maison? Prenez garde, s'il en doit être ainsi , je vous av( rlis que le rcMe que je me réserverai toujours sera celui d'emprunteur. Ce rôle est commode, il est tout profit; il me met à môme d'être logé et

pourvu toute ma vie aux dépens d'autrui — à condition toutefois de trouver un prêteur, ce qui ne sera pas facile , car qui bàth'a des maisons pour les louer gratis? > Le fait est que les mots crédit individuel et gratuité du crédit impliquent contradiction.

Et vainement espérerait-on arriver à la gratuité du crédit par le cours naturel des circonstances qui font baisser de plus en plus l'intérêt des capitaux, ici encore, M. Bastiat a parfaitement raison contre les docteurs de l'individualisme, partisans de la gratuité du crédit. Il est très-vrai que, quand l'intérêt baisse de 5 à 4 , de 4 à 3 , de 3 à 2 , cela signitie que le capital s'est accru de 100 à 200, de 200 à 400, de 400 à 800, et que le capitaliste louche successivement pour un revenu de 5, 8 et 12. 11 est très-vrai que, si l'intérêt baisse relativement à chaque 100 fr., c'est parce que le nombre des 100 fr. augmente, ce qui empêchera toujours le produit de se réduire à zéro et ce qui prouve l'absurdité de ce raisonnement : « L'intérêt baisse, donc, il doit cesser. » Tout cela, je le reconnais, etM. Bastiat ne se trompe point en disant : e A mesure que le capital s'accroît, l'intérêt baisse, mais de telle sorte que le revenu total du capitaliste augmente. » Seulement, M. Bastiat a grand tort d'ajouter que l'augmentation des capitaux augmente la part du travail. Qu'importe, en effet, que le travail ait à sa disposition 200 fr. au lieu de 100, si, le taux de l'intérêt étant réduit de moitié, par exemple , la force représentée par 200 fr. n'est pas supérieure à celle que 100 fr. représentaient avant la baisse? Quand les capitaux se multiplient , l'ensemble des capitalistes gagne sur la quantité ce qui est perdu sur la valeur, mais cette circonstance n'allège en rien , pour le travailleur non capitaliste , le fardeau de sa servitude. Et c'est ce qui explique comment il peut se faire que, dans un pays, l'abîme de la misère se creuse do plus en plus à côté de la masse des richesses de plus en plus croissante. Est-il une contrée au monde où les capitaux se soient plus multipliés qu'en Angleterre ? En est-il une où le nombre des affamés se soit accru dans de plus lamentables proportions?

Dans ce qui est avancé par M. Bastiat, il n'y a donc de vrai que ceci : on n'arrivera pas à la gratuité du crédit en laissant aller et en laissant faire.

Aussi bien , la gratuité du crédit elle-même n'est qu'une

des faces du problème à résoudre. Pour qu'on me prête , il ne suffit pas que je m'engage à payer un intérêt , il faut encore que le prêteur soit assuré de la restitution intégrale du capital dont il me cède temporairement l'usage , il faut que j'aie une garantie matérielle à lui donner, il faut cfue je lui fournisse un gage , il faut que déjà je possède. Qu'importe donc qu'on dise à celui qui n'a rien , au prolétaire : Donnez-moi une garantie réelle, et je vous prêterai sans intérêt? Ce langage est une véritable dérision.

Que si le prolétaire offre en garantie ses bras, sa bonne volonté, son activité, son intelligence, une garantie personne lie enfin, nul doute qu'on ne lui réponde : Cela ne suffit pas ! vous pouvez être intelligent, industrieux, plein d'ardeur, honnête ; mais ne pouvez-vous pas être surpris par la mort, arrêté dans votre travail par une crise commerciale, écrasé par une concurrence frauduleuse et imprévue ? Dans une société livrée aux hasards d'un antagonisme universel, au sein de cette loterie terrible qu'on appelle aujourd'hui l'industrie, malheur à qui prêterait ainsi ! 11 hypothéquerait son avoir sur des nuages !

La gratuité du crédit, en la supposant réalisée, ne supprimerait donc, dans le régime actuel, qu'une des deux conditions qui ferment au pauvre l'accès du crédit, et la condition la moins dure. Car il y a quelque chose de plus important que d'obtenir le crédit gratuitement quand on l'obtient : c'est de commencer par l'obtenir. Tel ouvrier s'estimerait fort heureux de trouver à emprunter, même à 5 pour cent, un capital dont il serait assuré de tirer 10 pour cent par son industrie. Mais il ne possède rien, il n'a pas de garantie réelle à offrir, et, conséquemment, gratuit ou non, tout crédit lui est refusé. Là est son malheur, là sa servitude. Et quel remède à cette calamité, si on ne touche pas à ce qui sert de base à tout l'édifice de la société actuelle, si on s'obstine à vouloir la concurrence, si on s'en va prônant l'individualisme, si on repousse l'association ?

Il a été fait dernièrement une expérience qui montre combien il est puéril et insensé de prétendre combiner avec la doctrine de l'individualisme, de la concurrence illimitée, du laissez-faire, celle de la gratuité du crédit pour tous. Une banque a été créée, qu'on a pompeusement appelée : Banque bu Peuple. La grande nouveauté consistait

en ce qu*à la différence des billets ordinaires de banque à ordre et payables en espèces, le papier de la Banque du Peuple était un ordre de livraison, payable à vue par tout sociétaire ou adhérent en produits ou services de son industrie. Quant à la gratuité du crédit, la Banque la promettait. En attendant, elle prenait un intérêt de 2 pour cent, et ce qu'il y a de plaisant, c'est que les ouvriers et travailleurs salariés étaient invités à verser chaque semaine dans les coffres de la Banque tout ou partie de leur salaire, sans qu'on s'engageât, bien entendu, à leur en servir l'intéiêt : de sorte que la combinaison revenait, pour le Peuple, à prêter à zéro et à emprunter à 2 pour cent, en attendant mieux ! Il y avait gratuité du crédit... au profit de la Banque ! Ce n'est pas que ce mécanisme n'eût pu, par la baisse de l'intérêt, rendre quelques services aux adhérents, propriétaires, si, comme il serait facile de le prouver, sa nature même ne l'eût condamné fatalement à périr ; mais pour des prolétaires isolés, ne possédant rien, n'ayant à offrir qu'une espérance incertaine contre une valeur positive, que signifiait l'utilité d'une pareille banque ? Elle n'aurait pu prêter sans gage qu'en se ruinant à coup sûr, et en suivant la marche contraire, elle rendait dérisoire, en ce qui concernait le Peuple, la gratuité même du crédit.

Comment donc la réaliser, cette gratuité du crédit pour tous ? J'ai déjà eu plus d'une fois l'occasion de le dire : par l'association. Imaginez un vaste système d'associations solidaires possédant un capital collectif dont tout nouveau venu serait admis à protiter ; et qu'au lieu d'être fermées à la manière des anciennes corporations connues sous le nom de jurandes et maîtrises, les associations fraternelles soient ouvertes... le problème est résolu, car, dans ce cas, pour avoir l'instrument de travail, il n'est besoin ni de payer un intérêt ni d'avoir à fournir une garantie réelle : Être de la profession et en justifier suffit. Oui, la gratuité du crédit pour tous, c'est l'association. C'est donc là le système à faire triompher et à universaliser.

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