AU SOUVERAIN A LE DONNER, NON A LE RECEVOIR
Ces derniers mots renferment une révolution sociale immense. Il n'appartenait qu'à un homme de génie de les
prononcer an commencement du dix-huitième siècle. Malheureusement, je le répète, Law ne fut pas maître de rexécution de son plan, et, suivant une expreî-sion pittoresque, il fut forcé d'élever sept étages sur des fondements qu'il ri avait posés que pour trois.
Toujours est-il que c'est ce financier, si horriblement et si injustement décrié, qui a posé, en matière de crédit, les véritables principes. Oui, c'est au pouvoir à donner le crédit, non à le recevoir. En d'autres termes, la société se doit de commanditer le travail de chacun de ses membres.
Et, de fait, si le crédit est un puissant moyen de travail, une source abondante de richesses, pourquoi ne confierait-on pas le soin d'en dispenser les bienfaits au pouvoir social, qui seul a mission de pourvoir à l'intérêt public considéré dans toute son étendue, et qui seul peut faire participer à la jouissance du crédit tous les citoyens, grands et petits, riches et pauvres? Si l'opération de l'escompte a pour résultat, tout en facilitant les relations commerciales et en fécondant l'industrie, d'assurer à ceux qui s'y livrent d'immenses bénéfices, pourquoi ces bénéfices n'iraient-il pas grossir le trésor public, au lieu de s'entasser dans les caisvses de quelques financiers ? L'État, banquier, a sur les particuliers qui font la banque cet incalculable avantage qu'il peut attendre, tandis que les particuliers ne le peuvent pas ; qu'il peut avoir en vue les intérêts de l'avenir, tandis que les particuliers ne peuvent avoir en vue que ceux du présent ; qu'il aura intérêt trèssouvent à baisser le taux de l'escompte, parce qu'il stipule au nom et pour le profit de la société, tandis que les particuliers auront très-souvent intérêt à l'élever, parce qu'ils stipulent en leur nom et pour leur propre profit ; qu'il pourra élargir le cercle de Tescompte en temps de crise, ce qui est juste et nécessaire, tandis que les particuliers, comme on l'a vu, sont forcés alors de le resserrer, ce qui est absurde.
Au reste, quelque hardie que cette théorie puisse paraître, il ne faut pas croire que son application ne puisse s'appuyer sur aucun antécédent. On fonda, en Pologne, dans Tannée 1828, une banque dont l'institution réalisait en partie les principes que nous venons d'émettre. Le capital de cette banque, fixé à 30 millions de florins de Pologne (18 millions de France), fut fourni par l'État, et
c'est a CEtùt que durent appartenir tous les bénéfices^ bénéfices très-considérables, parce qu'elle avait été créée sur une vaste échelle. Ainsi, ses opérations, outre les services (le la dette publique, embrassaient toutes les avances de fonds au commerce et à l'industrie, l'escompte des lettres de change, et même les entreprises d'utilité publique. Elle faisait en outre l'office de caisse de dépôts et consignations; elle était chargée, à intérêts, des capitaux des établissements publics, et recevait les dépôts volontaires.
Dirigée jusqu'à la dernière révolution de Pologne par un homme extrêmement éclairé, M. Jelsik, cette banque a rendu au pays où elle a été établie d'immenses services, qui n'ont point été achetés, comme ailleurs, par des perturbations mortelles. Fonctionnant pour le compte de l'État et puisant ses garanties dans le revenu public , elle a pu émettre, jusqu'à concurrence du montant de son capital, des billets qui, au moment même de leur émission, ont obtenu une confiance illimitée, chose remarquable dans un pays que venaient de bouleverser de grandes révolutions financières !
Ajoutons que cette banque a été chargée d'assurer le service d'une société territoriale qui a fondé, en Pologne, sur de fortes et larges bases la puissance du crédit foncier.
La propriété foncière en Pologne était obérée. C'est pour l'affranchir de ses charges que la société territoriale fut créée. Le mécanisme en était aussi simple qu'ingénieux. Il consistait dans une association de propriétaires émettant des lettres de gaffe qui portent 4 pour cent d'intérêt et 2 pour cent d'amortissement; de telle sorte que, pour s'acquitter envers la société, les propriétaires, ses débiteurs, n'avaient qu'à payer 6 pour cent pendant vingt-huit années. D'un autre côté, au moyen de ces lettres de gage, les propriétaires payaient leurs créanciers, à qui la législature avait imposé l'obligation de prendre les titres nouveaux en échange de leurs créances.
Mais, grâce à l'intervention sagement organisée de l'État, ces titres circulaient avec la plus grande facilité ; et tel fut le succès de ce système, que 270 millions de florins de Pologne, émis en lettres de gage, ont concouru à la liquidation de 800 miUions de créances hypothéquées (1).
(l) Voir le Journal des DUats du 1" avril 1839,
mi TRAVAIL. i8i
Qno l'on compare maintenant celte largo ci vigoureuse organisation du crédit à ce qui se praticjue en France. Où est noire manque nationai.i<;, en fait de commerce et d'industrie? Où sont nos établissements de crédit, en fait d'agriculture?
Aussi, dans quelle misérable sphère ne voyons-nous pas s'agiter la petite industrie et le petit commerce, fatalement privés de tout appui ? Et pour ce qui est de nos cultivateurs, qui ne sait qu'ils meurent tous lentement, rongés par l'affreuse lèpre de l'usure ?
Qu'on médite le tableau suivant :