II. — Nécessité d'admettre l'obligation
La preuve, à notre avis, est faite que le système de la liberté subsidiée a complètement échoué. Sa conséquence logique est facile à tirer : c’est le statu quo. On en est toujours à la formule un peu vieillotte de l’individualisme : laissez faire. L’ouvrier gardera sa liberté et il aura pour consolation, selon l'expression de M. Bismarck, le droit de mourir de faim. Aussi, malgré l'affirmation de M. Cheysson, à la sincérité duquel tout le monde rend hommage, qu'il ne faut pas accuser « les adversaires de l'obligation d'aboutir à une négation pure et simple », nous sommes tentés de croire, qu’en général, ceux qui défendent la liberté de l'assurance, ne sont pas en réalité partisans des retraites ouvrières. La question des retraites ne se pose donc pas entre ceux qui sont partisans de la liberté et ceux qui veulent introduire le principe de l'obligation, mais ceux qui désirent voir créer des retraites et ceux qui
n’en veulent pas. Comme le dit très bien M. Raoul Jay :
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« L'assurance ouvrière sera obligatoire ou ne sera pas (1). »
En effet, avec le système de la liberté subsidiée — les chiffres que nous avons fournis plus haut sont probants — seuls les ouvriers à hauts salaires et les petits patrons ou
artisans effectuent des versements aux caisses subsidées : « en dehors d'une élite privilégiée, il reste des couches
profondes absolument réfractaires à la prévoyance qu’elles n'ont pas voulu, su, ou pu exercer ».
Or, c’est précisément à cause de cette couche profonde d’imprévoyants et pour elle qu'on doit faire les retraites ouvrières et non pour ceux qui peuvent être eux-mêmes les artisans de leurs retraites. Il nous faut donc nous résigner à l'obligation, car elle est le seul moyen efficace d’instituer une véritable assurance des travailleurs. Elle permettra le relèvement moral de l’ouvrier en l'empêchant de tomber à l’assistance et elle améliorera la situation du vieillard dans sa famille. Jusqu'ici, en effet, le vieil ouvrier est une charge souvent très lourde pour les siens; lorsqu'il meurt, sa mémoire reste chère, mais on regrette peu son départ, car les petits se partagent volontiers la part laissée libre par l’aïeul. Au contraire, quand le vieillard aura une retraite, loin d’être un impédimenta, il constituera souvent une aide pour sa famille et on se dévouera pour le soigner quand il sera malade. À ceux qui voudraient encore soutenir que l'obligation est incompatible
(1) Raoul Jay. — L'assurance ouvrière et la baisse nationale des retraites pour la vieillesse. (Revue politique et parlementaire avril1905.
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avec un régime de liberté, nous répondrons que l’obligation est de l'essence même de la loi et nous les prierons de réfléchir sur ce beau passage d'un discours prononcé à la Chambre des Députés par M. Lemire, et dans lequel, l'honorable abbé fait une distinction très ingénieuse, en même temps que très juste, entre les lois qui interdisent et celles qui ordonnent :
QIl y a, dit-il, deux sortes de lois : d’abord celles qui édictent une interdiction; celles-là, il ne faut les faire que lorsqu'elles sont strictement nécessaires ; car elles risquent de diminuer la valeur humaine, la dignité de l'être humain.
« Mais à côté de ces lois qui interdisent, il y a les lois qui ordonnent. Celles-ci pourraient être en avance sur les mœurs qu’elles modifient en les améliorant. La société a le droit de faire des lois de progrès et cette loi des retraites ouvrières en est une; elle va orienter les mœurs vers la prévoyance, elle va peser sur la prévoyance, sur la volonté des individus, afin de les amener au bien par le sacrifice. C'est pourquoi, si je reste libéral dans les lois qui restreignent, je veux être social dans celles qui ainéliorent (1) ».
(1) Séance de la Chambre des députés du 27 juin 1901, Journal Officiel du 22, p. 1589, 1*° colonne.