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CHAPITRE III

XVIII. — Évolution et résistance du corps. — L'ensemble des fonctions que nous venons d'examiner évolue assez rapidement avec Vàge, et c'est entre 25 et 40 ans que la résistance du corps humain est maximum.

Notons, en effet, que le squelette achève son ossification et ses principales soudures, il se consolide au voisinage de la 20** année, pas avant. La fo?x€ musculaire progresse suivant une courbe qui s'élève rapidement dès la W année, pour atteindre son sommet entre 20 et 21 ans. Alors, on peut admettre que Tarchitecture du corps est suffisamment robuste pour résister aux efforts ordinaires de la vie telle qu'elle se manifeste chez les jeunes gens de cet âge.

La tailie comme \c poids ont suivi ce développement, et si l'activité ne s'écarte pas des conditions normales, tous les organes, internes et externes, travaillent sans surmenage. De sorte qu'un entraînement physiologique bien compris les met à l'abri des accidents et des germes infectieux. L'évolution de l'organisme se poursuit donc assez vite et en toute sécurité.

A partir de 50 ans, la marche se renverse ; c'est une descente relativement lente jusqu'à la soixantaine, quelquefois à j)eine sensible. Ainsi, de 20 à 60 ans, Thomme développe sa plus grande somme de travail, exerce au mieux toutes ses capacités, pourvu cependant qu'il sache éviter les excès et qu'il ne

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présente aucune tare pi'é disposante (tuberculose, syphilis, hérédité alcoolique). — Mais il semble qu'aux environs de la cinquantaine, il se produise « comme un vieillissement de tout Tôlre... Cette crise, qui donne à l'observateur l'impression d'une crise ddge, débute le plus souvent par des troubles digestifs » (*). Elle se révèle aussi par une lassitude générale, un affaiblissement de la volonté, un ralentissement de la nutrition.

Cet âge critique correspond à une période de quelques mois tout au plus, et ne laisse aucun trouble durable. — Uenfance connaît également une période critique, celle de Yanémie de croissance, entre 5 et 7 ans (-) ; le corps s'allonge et s'amaigrit; le sang est moins riche, les forces diminuent. 11 faut éviter à l'enfant tout excès d'effort, pour permettre aux organes d'évoluer normalement. — \J adolescence , qui débute vers la 16'' année, la jeunesse qui se prolonge jusqu'à 40 ans, forment làge de la puissance, celle du corps et de l'esprit; elles créent les œuvres que l'rf^^ rmV mûrit et fortifie. — La femme termine plus tôt son développement; suivant les climats, elle est pubère entre 13 et 15 ans, et sa taille et sa force sont définitives à 19 ans.

Cette force est moitié inoindre que celle de l'homme, et plus lente dans ses exercices. A 50 ans commence la vieillesse, et c'est la ménopause : la cessation de la fonction menstruelle. On peut donc estimera 40 années pour l'homme, à 30 pour la femme, la période de pleine activité physique.

XIX. — Activité psychique. — L'activité psychique suit à peu près la même évolution, sauf qu'elle survit à l'autre, et résiste parfois aux effets d'un âge très avancé. L'excitabilité nerveuse est plus grande chez l'enfant que chez l'adulte : c'est l'époque des sensations vives et des excès de mouvement; le système nerveux accuse sa prédominance sur les

(ï) Maurice de F'leury, Tribune médicale, p. 65: 1910.

(2) L. Flhst, Das Kind und seine Pflege..., Leipzig, 18T7 (2' édit.}.

autres systèmes ; on en voit les filaments sous la peau ; les sens sont tendus vers Téducation; rcxpérience se forme et le moment est propice pour lui imposer une sélection et une direction. Le tra-vail intellectuel est pour plusieurs années un travail ^absorption. Il se transforme à 25 ans — pour la femme à 21 — en travail de restitution, lequel peut se révéler, entre 40 et 50 ans, par les plus hautes créations de Tesprit.

La capacité créatrice, qui combine et ordonne les sensations, est presque l'apanage de l'homme ; la survivance et le renforcement de ces sensations caractérisent l'autre sexe et le prédisposent à réaliser des œuvres à' imagination, de sentiment, bien plus que de pensée forte et de volonté. De môme s'il s'agit de V attention, qui demande que certaines sensations occupent, de préférence à toutes celles de notre vie, le champ de la conscience, et qui est, par cela seul, tributaire de l'organisation motrice et volontaire du mâle. L'écorce cérébrale, sur laquelle toute la musculature est pour ainsi dire projetée, qui remplit donc, chez l'homme, plus complètement des fonctions motrices, doit donner l'explication de ces différences entre sexes, différences où l'on a voulu voir, à tort, la distance d'un niveau intellectuel supérieur à un niveau inférieur.

Mobius (*) a soutenu énergiquement cette thèse de Xinfériorité féminine, déterminée, à ses yeux, par la faible masse du cerveaKy la vive sensibilité de la femme^ et ses instincts très voisins de ceux de ranimai.

A la vérité, le sexe mâle possède une masse cérébrale plus grande que celle de l'autre sexe. On l'évalue à 400 grammes à la naissance, contre 380 grammes ("2). L'écolier a une plus grosse tète que l'écolière, même vers Tâge de 11 ans où, généralement, les filles sont plus développées que les garçons ('). Chez Tadulte, le cerveau de l'homme

(') MôBius, Uebev den phi/siol. Schwachsinn des \Ve/6es ; Halle, 1912.

{^) E. Handma:«n, Arch. f. Anal. u. Phys^ Anat. Abt.^ p. 1 ; 1906.

(3) BETfBKTHAL, Jahrhri. il. d. SchillarzlUche Tàligkeil an den Hilfskhssen d. Slàdt. Vollischule in Worms, Schuljahr, 1904-1905; — Rose, -*47'c/i. /. Rassen u. Gesel. BioL. t. U, p. 689 ; - t. 111, p. 42 ; 1905-1906.

pèse, en moyenne, 1.370 grammes, celui de la femme 1.223 grammes, et cet écart de 147 grammes subsiste à poids égal du corps (*).

Mais cela ne veut rien dire, car les écarts sont parfois plus accentués entre individus de môme sexe, et sont sans relation aucune avec les capacités intellectuelles. Il peut y avoir des trésors de pensée dans une petite tête, et le cerveau le plus pesant n*empôche pas l'imbécillité.

Aussi, malgré les preuves qu'il s'est efforcé de fournir de rinfériorité de la femme, et le ridicule qu'il répand sur « Teffort contre nature du féminisme », Môbius me paraît avoir été victime d'une confusion d'idées. 11 n'y a pas, entre l'homme et la femme, une différence de degré intellectuel, de puissance cérébrale, de quantité d'énergie psychique ; c'est tout simplement une question de qualilé : les modalités du travail cérébral ne sont pas identiques. Ici, pour la femme, l'ordre sensitif l'emporte; il s'est imposé par l'habiludc et l'hérédité. Là — pour l'homme — c'est, au contraire, l'ordre abstrait de la raison et de la pensée ; en vertu de cette abstraction même, il s'établit une indépendance relative des fonctions motrices à l'égard des actions extérieures, et c'est ce que traduit le mot volonté.

L'évolution de l'esprit s'effectue, par conséquent, sur deux plans très souvent distincts. Et j'accorde, volontiers, que les « féministes » confondent parfois ces deux plans, tout au moins physiologiquement. Mais le « féminisme » trouve sa profonde justification dans les applications sociales, je veux dire dans la vie telle que l'ont faite les usages du monde moderne, les lois et les conditions économiques. — Pour en revenir au cerveau humain, il semble difficile de tirer un enseignement quelconque de son poids, de ses replis, de son architeclonique. L'examen de cet organe n'a permis de rien conclure, non plus, quant à la race ; il a le même poids moyen chez les Australiens, Indiens, Chinois, Japonais et

(1) FéHx Mahcha:«d, Biol. Centralblatt.i. XXll, p. 12; 1902.

Malais, que chez les Européens. Celui des nègres est, loulefois, moins massif et moins dense (*). Mais aucun rapport réel entre la quantité et la qualité, entre les facteurs mécaniques et les facteurs j)sychiques. Les races, comme les individus, comme les deux sexes, ne présentent aucun indice cérébral visible de leur inégalité intellectuelle.

XX. — La vieillesse. — L'évolution des fonctions change d'allure pendant la vieillesse, c'est-à-dire à partir de 50 et 60 ans suivant le sexe. Tous les organes tendent alors à s'atrophier; la force, le poids, la taille diminuent; le corps peu à peu s'amaigrit et s'anémie {anémie sénile), A partir de 70 ans, ces phénomènes s'accélèrent : le squelette devient fragile et moins dense, surtout les os des membres inférieurs [fragilitas vilrea), qui perdent une partie des substances calcaires. Celles-ci vont calcifier les organes vasculaires et les rendent moins élastiques : \ artériosclérose se déclare, avec ses suites redoutables ; il y a une résistance plus grande à la .circulation du sang, déterminant une hypertrophie du cœur, ralentissant les échanges nutritifs. Suivant lemot de Cazalis: « on a l'âge de ses artères « Ç^).

Le jeu des poumons est embarrassé, dépourvu de souplesse, et souvent on constate de l'emphysème. Les respirations ne sont ni fré<|uentes ni profondes; c'est une vie ralentie. Les languettes du poumon, insinuées entre le cœur et la paroi pectorale, perdent leur élasticité, si bien que le cœur devient solidaire de cc^tle paroi. « Sans qu'il y ait d'adhérences, dit Pierre Delbet, la solidarité cardio-thoracique... cause en quchpie sorte une symphyse (soudure) fonctionnelle (•^). » D'où l'essoumement qui accompagne les efforts chez la i)lupart des hommes qui ont dépassé la cinquantaine.

(^) KoHLBuuoGE, Zelt . f. MorphoL u. anihrop.^ t. XI, p. 596;— Verhandl. cl. konike. Ak.v. Weiensch. te Amsterdam^ t. XV, p. 1 ; 1909.

(■-; Consulter : Dexange, Étude sur la vieillesse; Alcan, 1886; — S. Mixot, The Vroblem o/' Afje^ groth and death, London, 1908 : — H. Ribbert, I)er Tod ans aller schwàche, Bonn, 1908; — E. Metschnikoff, Essais oplhnistes^ Paris, 1901.

f ') Pierre Delbet, C. R., t. CLX, p. 402; 29 mars 1915.

Dans Tappareil locomoteur, les muscles sont devenus pales et maigres ; la matière contractile s'est raréfiée, sa structure altérée; elle ne répond plus à sa fonction, surtout que les articulations elles-mêmes sont rigides et douloureuses.

Tout le système nerveux^ h son tour, subit une dépréciation ; la cellule, centre de forces, régulateur d'action, est envahie par un tissu de rebut, sans propriétés énergétiques. Le cerveau s'est atrophié, notamment dans le lobe frontal; c'est ce que llansemann (') a constaté chez l'historien Mommsen (86 ans), le chimiste Bunsen (88), le peintre Menzel (89) ; mais l'atrophie esta peine sensible sur le cervelet {-). 11 en résulte que si Véquilibre du corps est assuré, les mouvements sont cependant plus lents, l'énergie nerveuse entretient mal l'excitation volontaire : de là une sorte de vacillation qui eir>[\e tremblement sénilCj et l'impossibilité de soutenir longtemps un grand effort physique.

Ouant à la cause^ une ou multiple, naturelle ou accidentelle, de la vieillesse, elle a donné naissance à une série de travaux dont la discussion déborderait notre programme (•^). D'un mot nous dirons : la vieillesse est une étape — non le terme — des transformations cellulaires, étape qui dure plus ou moins suivant la quantité des produits toxiques de la vie. Tout ce qui diminue cet empoisonnement, surtout la sobriété alimentaire, doit être tenu pour un facteur de longévité.

XXI. — Aptitudes humaines. — 1° Aptitudes physiques. — La forme générale du corps est, géométriquement, la moins encombrante possible pour être celle d'une machine aussi compliquée. Le tronc renferme les organes capables d'entretenir le mouvement, et d'alimenter les muscles en énergie. 11 est intéressant d'observer, à cet égard, que les tailles moyennes sont les plus robustes. Si l'on compare la

(i)Hansbxaivn, Bibliot. Med., Abhandl. II, Anat., fasc. 5.

(2) A. Léri, Le Cerveau sentie; Lille, 1906; — Anglade et Calmettes, Nouv. Iconogr, de la Salpétrière^ p. 357 ; 1907.

(8) Consulter A. Dastre, La Vie et la Mort, p. 314; Paris, 1907; — Muhlmanx, Dos AU u. d, Physiol, Tod; léna, 1910 ; — Metschmkoff, loc. cit.

iaille assise (buste) à la taille totale, on détermine un coefficient thoracique de 0,54, Ce rapport est légèrement inférieur, soit 0,oS, dans les tailles élevées et chez la plupart des femmes ('). Au-dessous de 0,52, il est Tîndice d'une constitution plutôt faible. L'importance de la taille assise tient au rôle physiologique du thorax, et à la quasi-fixité de ses dimensions. Il renferme Taxe du corps, qui est la colonne vertébrale, à laquelle sont, en quelque sorte, suspendus cœur et poumons. Il est plus développé dans l'homme que dans la femme ; le premier, à raison de sa puissance musculaire, doit avoir une activité respiratoire intense, un grand tirage; la seconde a une prédominance marquée des fonctions végétatives. — L'homme moyen pèse environ 65 kilogrammes pour une taille totale de 165 centimètres. J'appelle coefficient morphologique le rapport de ces deux quantités, soit ici :

—— = 0,394; il ne doit pas descendre au-dessous de 0,360,

sous peine de compromettre la résistance de l'organisme. Les deux coefficients, thoracique et morphologique, se complètent, et leurs indications sont presque toujours concordantes. Le corps humain est élargi à la manière des renfiements des colonnes qui s'observent sur les monuments ; le bassin subit, à ce niveau, un véritable renforcement; la robustesse, selon la sagesse antique, réside dans les « reins ». Mais un développement exagéré des os iliaques gênerait la marche, en produisant des rotations. Aussi, les peuples «marcheurs », nomades, ont-ils un bassin relativement étroit, contrairement aux lourds athlètes dont les hanches sont très écartées et bien musclées.

XXII. — Les actions dynamiques (professions, sports) favorisent la croissance ou raffinement du corps : les « forts des halles », les charretiers, coltineurs, débardeurs, sont souvent massifs ; les danseurs, coureurs, escrimeurs sont sveltes,

(1) Sur ces mesures et leur valeur sociale, voir Le Moteur humain, p. 146.

presque maigres. Le port des fardeaux, ou chez les mutilés, celui des membres artificiels, modifie, à la longue, la forme et la puissance des membres : dans la marche, le pied finit par s'aplatir et s'allonger d'une façon permanente; il en est de môme de la main dans le maniement d'outils pesants (marteau, pioche, pelle, etc.) ; l'épine dorsale s'incurve sous le fardeau, en sens opposé (cas des paysans, portefaix, quelquefois des fantassins); sous une pression continue, elle éprouve un tassement qui réduit légèrement sa longueur, c'est-à-dire la taille. Uéducation physique doit, surtout dans l'enfance, veiller au développement harmonieux de la charpente du corps et en opérer le redressement pour peu qu'elle se déforme. — Le chirurgien orthopédiste aura soin d'ajuster parfaitement l'appareil artificiel et d'éviter les frottements.

Au physique, les proportionsdes membres conditionnent les aptitudes professionnelles; les membres longs ont des mouvements amples mais lents; les membres courts dénotent la vitesse. Ainsi, le bûcheron, le forgeron, le scieur de long développent d'autant plus de force et d'effet que l'outil est à l'extrémité d'un bras plus long. La forme du corps est, souvent, sous ce rapport, un guide pour le choix d'ouvriers propres à tel ou tel travail ; mais ces indications sont loin d'être absolues, car Vadaptatioîi est un facteur de toute importance : l'escrimeur Kirschhofîer fit merveille en dépit de sa petite taille qui le désavantageait et épuisait ses forces.

En général, cependant, les hommes sont organisés et agencés pour travailler A'une certaine façon, parce que c'est ainsi que leur travail est le plus économique. Ils pourraient être classés en types, d'après la fonction physiologique qui se remarque le plus chez eux, et semble gouverner toutes les autres. L'un est du type digestif, mangeant beaucoup travaillant lentement mais longuement; s'il a, en outre, des membres bien proportionnés, il devient apte à la course. Les courriers d'Orient, les « rekkas », parcourent de très grandes distances d'un pas rapide et allongé. Pour transporter cons-

lammeiit de petils fardeaux, de tels sujets sont d'un rendement élevé {fifj. 13).

13. — Type digeslif (daprés Thooris). Fig. li. — Type musculaire.

Un second type esl dit musctt/atre ; il peut mettre en œuvre une puissance considérable, dont la durée n'est jamais bien fjrande ; mni.s il arrive aussi (|ue cette musculature soit développée liaruionieusemeiit .surun corps tout à fait régulier,

PSTCIIO-PHÏSIOLOGIE HUMAINE

cl qu'elle soit d'une expression morplioiogi(|ue parfaite. L'homme est dans ce cas puissant et souple, capable [d'une

Fie. 15. -- Typ« respiratoire. Fio. 16, — Type ncrreui ou Cérébral.

action continue : le maximum d'ëncrgîe dan.s le minimum de masse. L'atlilèle accompli fournit ce modèle {^^. 141.

Un troisième type, (|ualilié àe respiratoire, présenle l'avan-

Ollli*:(ISAT1UX PHYSIOLOGIQUE DU TRAVAIL. 4

tage de pouvoir soutenir longtemps un effort relativement élevé; la cage thoracique est ici prépondérante, avec un grand développement des épaules [fig, 15).

Enfin, il existe certainement un type nerveux qui, par la vitesse de démarrage de ses muscles, travaille avec économie, est puissant grâce à cette vitesse même et résiste, du fait de sa complexion, aux élancements de la fatigue.

Sigaud, qui a distingué des types humains, spécialement au point de vue de révolution morbide (^), s'est attaché au développement de l'appareil nerveux encéphalique; il fait donc ressortir le type cérébral {fig, 16), où nous voyons, plutôt, le nerveux à prédominance psychique. Dans les figures 13 et 16, Thooris a groupé les modèles des quatre classes d'hommes qui viennent d'être décrites. Ils sont très expressifs ; encore faut-il ajouter qu'ils sont cAowi^, que, dans la réalité, la moyenne se rapproche de Tun ou des autres, sans caractères bien tranchés, et qu'il convient, pour tout dire, de ne pas négliger les admirables ressources à* équilibre et d'entraînement dont dispose l'organisme. « L'exercice peut tout», enseignait, il y a vingt-cinq siècles, le philosophe grec Périandre. — Il n'en est pas moins vrai que la distinction des quatre types est physiologiquement très intéressante, car elle indique la fonction organique prédominante et ce'qu'elle réclame pour son exercice normal. Donner, par exemple, au nerveux^ le régime de travail et d'alimentation du digestif, ce serait un contre-sens ; l'homme ne produirait pas tout son etTet utile, et sa santé pourrait en souffrir. Les modalités à observer, au point de vue de la culture physique, seront également différentes, et appropriées à chacun de ces états fonctionnels, énergétiques.

XXIII. — Aptitudes psychiques. — Considérons, d'autre part, les qualités psychiques des individus ; elles sont le reflet de leur état physiologique; on a même simplifié la question

(i) G. SiGAOD, Traité de la di(jestion\i. n/Paris,'1908 ; — La Forme humaine, i.]^ p. 32; 1914.

en les attribuant à des structures spéciales du cerveau. Mais il ne reste plus grand'chose de ces spéculations qui ont substitué Técorce cérébrale aux hosses crâniennes du fameux phrénologiste Gall (1758-1828). Aujourd'hui, la surface sensitivo-motrice du cerveau a été suffisamment analysée par Texpérimentation physiologique pour que nous puissions tirer de celle-ci quelques enseignements. D'abord celui qui a été formulé déjà (§XVII), à savoir que les cellules de la couche grise corticale appartiennent à des neurones sensitifs ou moteurs, ou à des neurones d'association ; certains rempliraient un rôle d'inhibition^ et il en est qui, excités du dehors et dans des conditions spéciales — par un son, un choc, une lumière, — renforcent la réaction motrice et favorisent les exercices (*). Puis on a vu que Texcitation de Técorce produit des mouvements avant un caractère d'ordre et de coordination, tandis que la suppression dune zone de cette écorce rend impossibles certains de ces mouvements et diverses sensations. Par exemple, un chien, qui est ainsi opéré, pourra marcher et sauter, il ne saura plus tenir un os et le ronger (2).

Cette méthode d'examen a permis de distinguer des territoires corticaux et de faire de véritables « localisations cérébrales » p) : celle du tact, la plus étendue, couvrant les circonvolutions rolandique, frontale et pariétale ascendante; de V audition, située dans la zone temporale ; de la vision, au lobe occipital ; du langage articulé ou centre de Broca {iS6l) , contesté trop absolument par Marie, admis par Marinesco, e'i qui occuperait la troisième circonvolution frontale gauche ('•).

L'ablation de Vécorce pariétale sur un chien lui retire la faculté de gravir un escalier ou de le descendre, comme aussi

(1) C'est le phénomène de la Baknung ou de V accélération nerveuse^ des auteurs allemands (Voir Le Moteur humain, p. 343).

(5) Fbrrier, Les Fonctions du ceroeau, Paris, 1878 ; — Rosexfeld, Die Physiologie d. GrosshirnSy Leipzig, 11)13.

(•) J. Dbmoor, Les Centres sensitioo-m)teurs ; BruxeUes, 1899; — Von Moxakow, Neue Gesichtsp. in d. Frage nach d. Lokal. in Grossgehirn, Wiesba-len, 1911.

(*) Marie, Semaine mhl., mai 190J ; — Mvrixesco, Reo. Gén. Sc.^ p. 826; 1910.

de « donner la patte ». 11 y avait là une fonction d'association et de coordination des actes élémentaires de l'intelligence. — Toutefois, le lobe frontal, qui représente à lui seul le tiers de la surface cérébrale, et se limite aux scissures de Rolando et de Sylvius, a plus d'imporlance. Sa lésion, chez le singe (') ou l'homme, rend le caractère impulsif et violent ; son rôle modéraleur est évident ; avec lui disparaissent les rouages de direction et de contrôle des réflexes ; moins de neurones sont en jeu, et la conscience s'affaiblit; la durée des réflexes diminue d'environ le quart de sa valeur, faute de ce travail intérieur qui les harmonise ('). Brodmann a d'ailloiM'6 constaté sur le cerveau humain un développement exagéré de la partie inférieure du lobe frontal. On est donc très enclin à y \oq^^\<>^v\ activité psychique (•^). « Ami, frappe ton front, c'-esl là qu'est le génie », disait le poète. Mais, en vérité, on ne saurait admettre rien de plus qu'une action supérieure de contrôle et de modération de la part des neurones de la région frontale, action qui se développe par rhabitude, créant la force de volonté, le sang-froid, l'apparente insensibilité morale.

Certains auteurs attachent une importance non moins grande aux circonvolutions pariétales parce qu'elles sont développées chez des hommes supérieurs (Kant et Gauss notamment) ' '•), et {)arce qu'elles sont réduites chez les hommes peu instruits, les gens très arriérés, les nègres.

Or, cela n'est pas très décisif, attendu (jue le cerveau de Gauss, par exemple, est à lobe fiontal prédominant; on y a trouvé de fins et abondants replis, dont on voudrait faire les indices du génie mathématique.

Jusqu'ici nous devons déclarer qu'aucun signe certain des

(M BiAXCHi, fîm/w, t. XVIII, p. 497 ; 1895.

(2) Fako et LiBEMTi.si, Arch. îtaL Biol., t. XXIV, p. 438 ; — Oddi, Ih., t. XXIV, p. 360; 1895.

(•*) K. Bhodmasn, Vergl. Lokalisafions lehre d. Grossh.^ Leipzig, 1909; — Verhandl. </. Anal, iiesellsch., avril 1912.

(<) Le premier, philosophe; le second, mathémaUcien aUemands.

PSYCHO-PHYSIOLOGIE HtlUAINE 53

dispositions psychiques ne résulte de l'examen du cerveau, encore moins de celui du crflne.

Sur la figure 17 nous avons schématisé, d'après les récentes notions, les localisations cérébrales. Si l'on lient compte du

Fio. n. — Schéma tles localiBations cérébrales.

fait que les fibres nerveuses de ia moelle s'enlre-croisiiil au niveau du bulbe, on aura la raison de la correspondance de l'iiémisphcre cérébral f^auclic avec la partie droite du corps, et réciproquement.

XXIV. — Équation personnelle. — En définitive, c'est dans ses propriétés ])hysiologiques, dans les opérations nerveu.ses elles-mêmes, que le cerveau doit être étudié.

On sait, à cet égard, que les réflej-es n'ont pas la même rapidité pour tous tes individus humains. Les plus lirels durent 4îi 5 centièmes de seconde; l'âge modifie, d'ailleurs, cette durée : longue cliez le nouveau-né, elle diminue beaucoup chez l'adulle, et à mesure de l'exercice. Au coiilraire, elle augmente dans certaines lésions des centres nerveux,

54 OHGANISATION PHYSIOI.tKilUUK DO TRAVAIL

principalement de IVcorce côrébrale. On a appelé équation personnelle le temps qui sf^pare l'inslanl où nous percevons une sensation tactile, visuelle, auditive, et l'instant où nous réagissons par un mouvement. Bieu des pliénoméncfi s'intercalent entre ces deux moments, qu'il ne nous est pas possible d'analyser en ce court aperçu de la dynamique nerveuse. Disons simplement que l'adulte normal possède une équation personnelle qui a les valeurs suivantes :

Réaction tactile 14 centièmes d« seconde

— auditive 15 —

— visuelle 19 —

Fn>. i8. — Dispositif pour la mesure de l'équation personnelle.

Pour la mesurer, il convient de se servir de l'excitant lumineux : un courant électrique illumine une ampoule, tantOt rouge, tantôt bleue, et déelancbe en mi^me temps un Signal de Desprez {/ig. 18). Le sujet perçoit cette sensation, et réagit en appuyant un doigt sur la louche rouge ou bleue qui commande un tambour à transmission. Le temps est inscrit en centièmes de seconde.

L'écart des tracés du signal et du tambour donne la durée de la réaction, comprenant ici un élément de plus : le choix entre les deux touches (').

('■, Voir, pour d'autres diKpositifB : Toulouse et Piéron, Technique de Psychologie eipévimenlale, t. 11, 2' fdit-, Pari» 1911.

L'observation a clairement enseigné qu'il y a des sujets à équation longue, et d'autres à équation courte, c'est-à-dire qu'ils se distinguent en sujets lents et vîtes. C'est là un classement qualificatif important, intrinsèque aux individus, fondé sur leur état réactionnel propre où se confondent les effets de l'hérédité et de l'éducation. L'homme qui a des réactions lentes, des sensations obtuses, ne convient pas aux travaux d'adresse et d'attention ; il ferait, par exemple, un mauvais wattman. Nous verrons plus loin que l'équation personnelle peut se déterminer très simplement (voir § LXVI). Les mouvements volontaires^ ordonnés par le cerveau directement, sans sollicitation extérieure, sont évidemment plus brefs, leur durée peut s'abaisser à 7 centièmes de seconde.

Quant aux qualités purement intellectuelles, elles naissent d'un entraînement cérébral discipliné et méthodique, de l'instruction, s'ajoutant aux influences héréditaires. Elles se révèlent spécialement dans la droiture d'esprit et le jugement, dans Yattention, qui relèvent bien plus de la volonté que de la sensibilité. La pratique des hommes permet d'apprécier, sans grande erreur, le degré d'intelligence et l'équilibre des forces psychiques. Mais il serait à désirer que, dès l'école ou l'atelier, on s'en rendît compte, on constituât une soric de fiche ps?/chométrirjue sincère et précise. Elle donnerait, plus tard, des renseignements utiles,, que l'on compléterait au moyen d'enquêtes discrètes et adroites auprès des amis et des parents eux-mêmes. Car vouloir s'en tenir, dans le choix des personnes, à l'impression qu'on a d'elles en les voyant, en les faisant parler, c'est s'exposer à des erreurs grossières. Très souvent, leur « tête » ne dit rien, et l'objet de la conversation, et les circonstances, sont défavorables à leur mise en relief. En matière de savoir et de conduite, de capacité intellectuelle et physique, l'expérience, longue et méthodique, doit être le seul guide (').

(ï) Constxtler sur cette question : M"« Gilbreth, The Psychology of management; New- York, 1914 (Editeurs Sturgis et Walton).

On n'oubliera pas, non plus, que les qualités psychiques sont, en majeure partie, héréditaires, et se transmettent, comme les troubles physiologi(jues et la faiblesse mentale, à plusieurs générations. Il en est de même des habitudes intellectuelles acquises par le travail. Humphry Davy faisait observer que ce fut la raison pour laquelle Moïse interdit autrefois aux Hébreux les mariages avec les idolâtres (M. C'est une raison qui n'a rien perdu de sa force, appliquée aux choses de la civilisation et de la culture.

Et tous ces éléments, physiologiques et psychologiques, considérés par groupe isolé, on doit les situer dans la réalité en considérant leurs relations mutuelles, qui sont intimes et profondes et non pas seulement parallèles. Les rapports psycho'physiqties intéressent le maître, le chef d'usine, le médecin, le législateur.

XXV. — Rapports psycho-physiques. — Le plaisir. — Nous avons dit que toute impression extérieure est l'origine d'une sensation. Cette sensation peut demeurer latente, neutralisée par d'autres, et plus tard déclancher un réflexe; il n'en est pas moins vrai que l'énergie nerveuse est diminuée ou augmentée au point qui a été affecté.

La sensation peut aussi, ce qui est fréquent, déterminer Aqs actes émotifs apparents, Aq joie on Aq douleur (-). On a vu des émotions réfrénées, et un homme tomber raide mort de chagrin alors que rien ne trahissait sa douleur grandissante. La neutralisation des émotions est du pouvoir de l'écorce cérébrale agissant par l'intermédiaire des couches optiques ou du bulbe (voir fig, 12) ; mais elle dépend du bon état des organes digestifs et du cœur, qui sont innervés par ces centres {^). Et surtout, il ne faut pas douter que les émotions contenues puissent modifier, en plus ou en moins, l'qnergie

(') H. Davy, Les Derniers jours d'un philosophe^ traduction C. Flammarion; Paris, 4869.

(2) Voir Bechtekew, Psychologie objective ; Paris. Alcan, 1914.

(•"*) Bri8"4auo, Leçons à la Salpétrière, t. 1, Paris, 1893; — DECiiTErtEW et Mis- LAwsKY, Soc. neiirol. et Psych.. Kazan, 1893. '■

ncvro-muscuiairc. En tout cas, elles révèlent une volonté éduquée.

Mais Tabsence de signes visibles, de réflexes,* est parfois liée à un état de déchéance intellectuelle. Il est nécessaire de bien reconnaître, par une analyse prudente, si l'émotivité est intacte. Mieux vaut, à cet égard, le plus que le moins, car on doit se rappeler que rintelligence a sa source directe dans la sensibilité.

L'homme qui éprouve une émotion se comporte diversement, suivant qu'elle est gaie ou triste.

Les émotions de plaisir et de joie élèvent la tonicité des muscles volontaires et les disposent au travail; elles ont une influence d'arrêt sur les sensations douloureuses et font, dans une certaine mesure, oublier la fatigue. Observation connue de toute l'antiquité :

Molliter austerum studio fallente /aiorem (Horace).

La respiration devient plus vive et entretient les forces; le cœur augmente l'amplitude de ses battements et la circulation du sang s'anime à la surface : il y a vaso-dilatation cutanée. Tout ce qui peut contribuer à ces phénomènes de tonicité nerveuse et cardiaque doit être recherché: les récompenses, les prix, les concours, les décorations, les avantages moraux ; ils ne répugnent à aucun ège ; c'est affaire de proportion, et nous sommes naturellement portés à la montre. Les jeux et les distractions constituent de véritables tonifiants quand on les emploie sans excès ; il en faut à l'atelier comme à l'école ; une salle ou une cour de récréalions est un instrument de bon travail dont le prix est à négliger devant son utilité.

Ce n'est pas seulement la gradation des plaisirs qui mérite l'attention; c'est aussi leur sélection et appropriation, eu égard à TAge, au sexe, aux coutumes, au degré d'intelligence.

Les sensations joyeuses font mieux que stimuler l'acti-

vite ; elles favorisent les opérations de la vie : on digère plus facilement ses aliments, les sucs digestifs sont plus abondants et plus efficaces. Et dans le cycle de réparation des organes, on voit la rénovation cellulaire s'effectuer plus vite. Les soldats qui ont fait quelque action d'éclat se rétablissent rapidement de leurs blessures. « Les joyeulx, disait Paré ('), guarissent toujours. »

XXVL — La douleur. — Les phénomènes, dus à la tristesse et à la douleur^ sont absolument contraires des précédents. Ils se caractérisent par un trouble de Finnervation musculaire, une inhibition qui « cou{)e les bras et les jambes ». La respiration est gênée, dyspnéique; le cœur a des mouvements de faible amplitude, et la circulation cutanée est rare ; il y a vaso-constriction périphérique.

Les manifestations cardiaques sont très marquées et souvent graves, notamment dans la colère et la peur. Le chirurgien Desault, sous la Révolution, avait remarqué que les maladies du cœur et les anévrysmes de l'aorte s'étaient multipliés à cette terrible époque. Le nombre des vieillards, morts au cours de la guerre de 1914, a été très élevé. Il doit, en partie, s'expli(iuer par le récit des horreurs commises, et l'usage inouï des nouvelles armes : aéroplanes et dirigeables, bombes incendiaires, sous-marins, gaz asphyxiants, etc.

La violence de l'émotion excite fortement le bulbe et détermine, soit des palpitations, soit une syncope avec toutes ses conséquences. Vaxt au bulbe prend naissance un des nerfs les plus importants de l'économie : le nerf vague ou pneimio-gastrique, dont les rameaux se distribuent à la tête, au cou, au thorax, à l'abdomen. II arrête le cœur, tout rempli de sang, dans \^ phase diastoliqiie. Par lui, le cerveau est aussitôt frappé dans sa vitalité, la conscience s'évanouit, les organes deviennent insensibles et les muscles se relâchent.

{}) Ambroise Paré, grand chirurgien français, né à Laval (1517-1590 .

La syncope cardiaque se complique ainsi d'une anémie cérébrale et d'une dépression physique.

Etant donné l'importance de la circulation sanguine à travers les tissus, on conçoit que toutes causes qui Tentravent compromettent la vie et l'énergie de l'homme. Du cœur au cerveau la relation est nettement établie, et c'est la plus active, la plus essentielle de l'organisme. Elle intervient dans la colère comme dans le découragement et la peur, pour engendrer les troubles de la locomotion, le désordre des mouvements, et, suivant les cas, une véritable paralysie musculaire des membres; elle retentit par inhibition sur les sécrétions glandulaires et digestives, mais favorise celle des larmes, et accroît le périslaltisme intestinal comme aussi les contractions de la vessie. L'expérimentation a démontré que de telles émotions excitent certainement la zone rolandique de l'écorce cérébrale (^).

On doit faire rentrer Vennui dans la catégorie des sensations pénibles; il diminue la tonicité dos muscles, qui se contractent alors moins vivement et sans ampleur, et développent moins de force ('^). Il anémie légèrement le cerveau, le rend incapable d'un travail régulier et de bonne qualité, dilate enfin les vaisseaux en produisant une stase sanguine : ce qui se traduit par la tendance au bâillement. Une émotion agréable dissipera aussitôt ces fâcheux phénomènes.

Quant à la douleur, elle n'a d'effet sur le cerveau que par sa relation au cœur, car l'organe de la pensée est indolore par lui-même : on peut toucher le cerveau, on peut presser le cœur, en découvrant ces organes, il n'y aura perception d'aucune douleur. C'est, encore une fois, tant i>is pour la poésie.

Ce qui peut devenir douloureux, ce sont les membranes cérébrales enveloppantes, surtout la dure-mère ; les sensations désagréables n'atteignent qu'elle et produisent les

(ï) Bechterew et Mislawskt, Arch, f. Anat, u. Physiol. Suppl., p. 243; 1S89; p. 380; 1891; — Bochefontaine, Arch. de Physiol., p. 140 à 172; 18*6 ; — Bechterew, Die funclionen d. Nervencentra ;\énGL^ 1908-1911.

(2) W.-C. Lombard, Journ. of Physiol., t. XIII, p. 1 ; 1892; — Jules Amab, Le Moteur humain, p. 294.

60 ORGANISATION PHYSlOLOGigUE DU TRAVAIL

maux de tête (*). Mais la douleur psychique pure est œuvre de rimaginalion, elle s'avive au foyer de la mémoire et réveille tous les échos du passé. On peut presque dire, avec Richei, qu'elle est « fonction de l'inlelligence » p), car elle s'atténue chez les gens simples et ne persiste pas, « ne veille pas » ; elle est à peu près nulle chez les idiots, les déments, les imbéciles.

Physique ou psychique, la douleur est proportionnelle à notre sensibilité, à la délicatesse de nos sens, à Tintensité de l'excitation ; Yaccoiitimiance en atténue les effets. L'enfant, habitué à être roué de coups, l'apprenti ou l'élève qui cssuyent constamment grossièretés et injures, n'en éprouvent ])Ius qu'une douleur indifférente. L'élément nerveux, dont l'énergie a été ainsi épuisée, reprend difficilement sa puissance de réaction et d'irritabilité, d'autant plus qu'il aura été surmené par de très fortes excitations dolorifiques.

Le champ de la douleur est le plus étendu de tous parce qu'il embrasse toute Y aire tactile. Et il est non moins étendu dans le temps, car la douleur se survit dans la conscience par une sorte de vibration lente à s'amortir, et la première occasion en augmente de nouveau l'amplitude. Cette survivance fait d'elle un guide vigilant pour fuir le mal sous tous ses aspects, pour enseigner et discipliner. « Les émotions douloureuses, écrit Ch. Richet [loc, cit., p. 191), nous émeuvent profondément, restent fixées dans le souvenir, et alors elles dirigent notre conduite. Tout le développement intellectuel, moral et social de l'humanité, est la conséquence de cotte émotion douloureuse à laquelle il faut échapper. La connaissance des choses ne nous intéresse que j)arce que c'est un moyen de mieux combattre la douleur. La froide science n'émeut pas; elle ne dirige pas, elle n'est pas un mobile d'action, tandis que la douleur est le grand mobile de la vie des êtres. »

(1) Lenn\nder, MiHeUungen aus ci. Greuzgeb. d. Med. u. C/t/r., t. X, p. 38 à 104 et 164 à 202; t. XIII, p. 303 à 372 ; 1902 et 1904.

(2) Ch. UiCHKT, art. Douleur, du Dictiouji. de Physiul.. t. V, p. 173.

11 est clair, cependant, que pour être ainsi salutaire, « pour être le premier ressort de nos actions » (Voltaire), la douleur doit respecter Tordre et Tintégritc de l'économie, ne produire aucun trouble profond, menacer sans nuire irrémédiablement. C'est par là seulement qu'elle est un facteur d'énergie.

XXVII. — Loi psycho-physique. — Mais ce qui, dans la sensation, quelle qu'elle soit, tactile, sonore, visuelle, domine notre faculté de perception, c'est la mesure même de cette sensation, autrement dit le rapport que notre conscience'doit établir entre elle et l'excitation qui l'a déterminée.

L'expérience vulgaire nous apprend que telle personne apprécie mieux que telle autre une minime différence de poids; mais cette même différence peut passer inaperçue quand la valeur des poids augmente.

Edouard Weber avait remanjué que, pour être nettement perceptible^ la différence entre les deux poids devait en représenter une fraction constante, égale à 1/17 de chacun d'eux ('). Or cela n'est pas exact, la dilTérence n'a pas besoin de croître aussi vite que les poids, autrement dit Yintensité de la sensation progresse moins rapidement que rintensité de [excitation; la courbe de l'une est toujours au-dessous de celle de l'autre. Ce genre de progression est dit logarithmique ; il fut reconnu par Jaccpies Bernoulli, mieux défini par Laplace (-), à i)ropos du bien moral que l'on éprouve lorsque les biens matériels viennent à s'augmenter.

Et divers auteurs ont trouvé que c'est, généralement, la relation qui existe entre les sensations et les excitants. Par exemple, d'après Nicati (•*), les sensations lumineuses sont dans un rapport logarithmique avec les intensités des sources offertes à la vue.

(1) E. Webkr, Wagner's Handwôrt., t. III, 2- part., p. 481 ; 1846. (') Jacques Bernoulli, Ars Conjectandi, trad. franc, de Vastel, p. 61 ; Paris, 1801; — Laplacb, Œuvres (éd. officielle), t. VU, p. 441*; 1820. (S) Nicati, la Psychologie nalurelle, p. 165, 225; Paris, 1898.

Mais, à la vérité, la loi psycho-physique n'est exacte que dans des limites très étroites de l'intensité des excitations, et c'est à tort — un double tort — que Fechner Tappelle « formule de la mesure psychologique » et Tait laissé appeler : loi de Fechner {*) ; car elle est dépourvue de valeur théorique et pratique. « Elle restera, suivant l'appréciation de James, comme un fossile dans l'histoire de la psychologie {^), »

Et cependant, il y a, il doit y avoir une loi de ce genre, mais plus complexe, et dans laquelle figurera le temps, vu que la sensation dépend à la fois de l'intensité et de la durée de l'excitation. Par cela même, elle est perfectible j de sorte que dans l'expression de cette loi psycho-physique il faut introduire une constante individuelle. Nous n'approfondirons pas, dans ce livre élémentaire, un problème de nature mathématique, et particulièrement difficile.

XXVIII. — Conclusion. — Et nous concluons que, d'une manière générale, l'âme et le corps ont une évolution qui obéit, pour une part, à des influences héréditaires inévitables ; c'est le « naturel qui, chassé, revient au galop »; mais pour une autre part, elle est tributaire du milieu, soit physique, soit social, j'entends par là cet ensemble d'idées, de sentiments, d'aspirations plus ou moins confuses, qui travaillent l'humanité. Notre évolution peut ainsi subir des améliorations et tendre à la perfection. \'oilà précisément où se trouve la place de Védnca/ion, une éducation méthodique qui adapte ses effets à l'âge et à la constitution de l'individu, qui ne chôme pas, mais qui ne brusque pas, dont les principes soient ceux d'une saine culture et non point du forçage. Quoi de plus coupable que de former des doctes et des érudits de 15 ans ! Et quoi de plus criminel que de confier, à des enfants qui n'ont pas iS an^i accomplis, des travaux pénibles et de longue haleine !

(•) FEcimEn, Elemenle der Psf/chophysik^ Leipzig, 1860,

(2) W. Jambs, Précis de Psyefiolor/ie, trad. fran»;aise ; Paris, 1909; — et Pi'inciples of Psycholorjy^ t. l, p. 549 ; 1901.

La science s'inscrit en faux contre tout ce dérèglement et ces abus qui nous prépareraient, si le législateur n'y prenait sérieusement garde, des races mal conformées, chétives, une humanité rabougrie.

Réalise-t-on, au contraire, par des mesures efficaces, le développement normal de la personne humaine, toutes les aptitudes se manifestent et s'épanouissent, complètement, sainement. Alors, chacun révèle ses capacités spéciales, pour la science spéculative ou pour Tart. L'industrie, qui doit approprier l'homme à la tâche qui lui convient, dans laquelle il fera valoir tous ses mérites, aura vite fait de sélectionner. Et ainsi dans toutes les professions, dans les carrières aujourd'hui si nombreuses, un examen judicieux, une enquête loyale et sûre, permettront de répartir le travail social, l'œuvre du progrès éternel, à des compétences reconnues : The right man in the right place. Leur classement n'est pas leur subordination ; tout homme qui sait un métier et le fait avec conscience doit en être fier; le travail du manœuvre est solidaire du travail de l'ingénieur. J'irai même jusqu'à prétendre, avec Voltaire, que « celui qui imagina \dinavette l'emporte furieusement sur celui qui imagina les idées innées ».

Et ce serait, enfin, justice d'avoir égard à la valeur morale ; elle est un des leviers de la prospérité; c'est, de toutes façons, le meilleur préservatif contre les tentations où peut sombrer l'intelligence. L'idée de devoir et de responsabilité s'acquiert aisément quand elle est enseignée dès le jeune âge, et représentée par l'exemple domestique. Elle est donc, surtout, un attribut familial et, à la longue, une vertu héréditaire.

La moralité me paraît plus développée dans les couches inférieures de la société ; elle le serait davantage si l'on pouvait diminuer la misère. L'homme du peuple possède, plus que l'homme instruit et raffiné, la franchise et la sincérité, car il ignore l'art de déguiser sa pensée ; il parle et agit naturellement, et la nature ne trompe jamais.

\J égalité morale des deux sexes ne semble pas douteuse au médecin allemand Mobius, donl on a vu plus baut la thèse sur la supériorifc intelleeluelle du mâle [loc, cil,, p. 60). Je crois avoir combattu fortement cette dernière prétention, mais sur l'autre je dirai, comme le philosophe ancien : « Craignons d'agiter ce problème, ce serait offenser la divinité ».

Veillons seulement à ne pas étouffer, sous les abus et les passe-droits, la fleur de la moralité française. Encourageons de notre mieux ceux qui, à un jugement solide, joignent une honnêteté sans défaillance : ils gardent le trésor delà Civilisation.

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