‹ Organisation physiologique du travailChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

XXX VI II. — Pour organiser le travail humain, il faut connaître les lois de Faclivité musculaire et nerveuse, et les nombreux facteurs dont elle dépend.

Déjà, chez les Anciens, des préceptes avaient cours qui recommandaient d'exercer le corps avant gI non pas après les repas, et de pousser ces exercices « jusqu'à ce qu'on se sente une légère lassitude, qu'il survienne une petite sueur, ou au moins qu'il s'exhale une vapeur chaude de l'habitude du corps (*) ». Ces notions rudimcntaires de physiologie et d'hygiène cessaient, d'ailleurs, d'avoir la moindre importance quand il s'agissait de l'armée. La conception militaire, pour les Romains surtout, était celle du plus intense entraînement^ à tel point que le soldat parvenait à effectuer des parcours de 40 kilomètres par jour avec un chargement moyen de 35 kilogrammes. Il faut bien reconnaître que ce genre de vie lui donnait une trempe solide, et que l'organisme s'habitue aux fatigues extrêmes.

Les principes de l'entraînement se perdirent à la longue, et sous Louis XIV les victoires étai(*nt payées cher. En 173i, Montesquieu écrivait avec raison : « Nous remar- (|uons aujourd'hui que nos armées périssent beaucoup par le travail immodéré des soldats ; et cependant, c'était par un travail immense que les Romains se conservaient. La rai-

i}) G.\UE.\, De S:inîtale tuemia, livre 11.

son en est, je crois, que leurs fatigues étaient continuelles ; au lieu que nos soldats passent sans cesse d'un travail extrême à une extrême oisiveté, ce qui est la chose du monde la plus propre à les faire périr... Nous n avons plus une juste idée des exercices du corps (*). »

Il aurait fallu, pour avoir cette juste idée, interroger la Nature, qui, suivant le mot de Newton, « ne fait que de la géométrie », et s'inspirer des principes de cette géométrie.

Galilée (^) fit la constatation que, de tous nos muscles, celui qui travaille sans repos, sans accident, celui qui se montre réellement infatigable, c'est assurément le cœur. Il a une masse déterminée et se contracte au rythme de 72 par minute environ ; et comme « il ne meut que sa propre masse », ce serait là l'explication de son infaligabilité. Les autres muscles, au contraire, doivent mouvoir le squelette, et quelquefois tout le poids du corps ; il en est ainsi des muscles des jambes.

Ces vues spéculatives du grand savant italien sont d'accord avec nos idées modernes sur le travail musculaire. Il y a, en effet, pour chaque appareil locomoteur, un rythme de contraction et une résistance à vaincre parfaitement adaptés à son fonctionnement normal, en apparence indéfini. Et, de plus, il y a des valeurs qui correspondent au rythme et à l'effort économiques par excellence {^)j ceux qui coûtent le moins d'énergie.

Nous ne pouvons que formuler brièvement, à cet égard, les lois admirables établies par les physiologistes, en particulier par Chauveau.

XXX IX. — Lois de Chauveau. — V La dépense d'énergie est proportionnelle à report de contraction des muscles, à

(ï) Montesquieu, Considérations sur les causes de la (jrandeur des Homains et de leur décadence, p. 10 (édition Barckhauseii ; Paris, 1900).

{■*') Gaulée (1564-1642), Opère, t. XI, p. 558 (édition de Milan, 1811).

(3) Si tous nos muscles pouvaient réaliser les conditions d'activité du cœur, ils produiraient en 24 heures près de 3 77iHlions de kilogrammèlres, soit, par exemple, le travail nécessaire pour faire quatre fois l'ascension du mont Blanc !

sa Jurée ei au degré de leur raccourcissement. — Le sens de cette première loi est évident : l'énei^ic dépensée, ou lu fatigue, augmentent si les elTorls sont plus intenses et dui-ent plus longtemps ; mais il faut ajouter que celle fatigue

est, toutes chose s. égal es. double si les muscles se raccourcissent deux fois plus. L'observation de bons ouvriers conlirme cette partie de la loi ; en agissant sur les brancards d'une brouette, ils laissent leurs bras s'éfendrc^ au lieu de les flécliîr, et ils développent ainsi le même efloit de soutien avec le minimum de fatigue {fig. 43).

S'il peut être nécessaire, parfois, de déployer une grande

force, il faut se dire que celle-ci augmente de moins en moins à mesure que le raccourcissement du muscle touche à son terme. Sous peine de gaspillage, on doit éviter d'aller jusqu'au bout de la force de contraction. Les exercices pénibles constituent des conditions anormales d'activité musculaire, aux êiuites irréparables.

2** La dépense d'énergie^ pour produire un travail déterminé j diminue à mesure que la vitesse des contractions augmente. — Mais cela n'est vrai qu'entre certaines limites de vitesse, sans quoi il y aurait épuisement nerveux et des troubles physiologiques profonds. Comme je l'ai dit plus haut, les allures rapides ne sont permises qu'à la condition de ne pas surmener les appareils de la circulation et de la respiration ; et alors elles sont réellement économiques. L'industrie moderne, qui exige des qualités de vitesse et d'habileté, bien plus que de force, doit s'en tenir, précisément, à ces allures économiques, que le système Taylor soupçonne, sans pouvoir les indiquer.

3° // eociste un effort et une vitesse optima pour réaliser le maximum de travail avec la moindre fatigue, — C'est la conséquence de ce qui précède, et c'est l'objet véritable de l'organisation scientifique de l'énergie humaine. ()u'il s'agisse d'un travail délicat ou d'un travail dur, toujours on doit proportionner l'effort et la vitesse en se guidant uniquement sur les données expérimentales.

4° Loi du repos (de Jules Amar). — Le muscle revient d'autant plus vite à son état de repos que son travail a été plus rapide, — Cette loi, formulée en 1910, est tout à fait analogue à celle du refroidissement des corps chauds. En effet, la température d'un corps qui a été chauffé s'abaisse d'autant plus vite qu'on l'a portée plus haut (Newton). De même, la consommation d'oxygène, qui exprime la dépense d'énergie, va décroissant depuis l'arrêt du travail jusqu'au retour à l'état de repos, et cette décroissance s'effectue rapidement, le retour à l'état initial se fait vite quand on a travaillé avec intensité, entre certaines limites évidemment. La

loi de celle décroissance permet donc de délermiiier Vialervaiie de repos nécessaire, chaque fois, ix la rcslauralion des condilions pbysiologicjucs du débul, et de couper le travail en périodes ralionnelles. Ainsi l'on alteint les grands rendements journaliers sans entamer la résistance de l'organisme. Parallèlement, le taux de la ventilation va en décroissant; il doit reprendre la valeur du repos 4 minutes après la fin du travail, quel qu'il soit. Les courbes lonographiques reviennent aussi à leur amplitude initiale {/ig. 44).

Toute la science du travail humain est condensée dans ces quatre lois, et tout Varl de travailler, et toute l'cducafion pliysique, résident dans leur application. Proportionner l'effort et la vitesse, régler les intervalles de repos, c'est le secret d'une activité normale, exempte de surmenage, et, ce qui est mieux, favorable à l'épanouissomenl complet des fonctions de la vie. Toul, dans les exercices physiques ou intellectuels, est 'question de mesure, de discipline, c'est-àdire à'ordrc et à' harmonie .

Mais cet ordre et cette harmonie doivent rayonner au dedans et au dehors, gouverner la machine vivante intérieurement comme aussi dans ses relations avec le monde extérieur, car la vie est sans cesse influencée par de nombreux agents physiologiques et cosmiques. L'activité humaine en est donc tributaire, et nous allons voir par quels liens puissants ils tiennent à elle et la commandent.

XL. — A. Facteurs INTERNES nr travail. — Nos aliments. — Aucun moteur ne peut fonctionner et produire du travail s'il n'est alimenté coiivejiîablement. Dans le moteur vivant, le combustible est appelé alimertt et le phénomène de combustion porte le nom de nutrition : cVsl, nous Tavons dit, une oxydation alTectant les réserves des cellules, « Ce n'est pas ce que Ton mange actuellement i\\x\ fournit l'énergie employée aux travaux physiologiques de l'organisme, écrit Chauveau, mais bien le potentiel fabriqué avec ce que Ton a mangé antérieurement (^). »

Os travaux physiologiques exigent la présence de l'arygène et de Veau et de diverses substances salines : sels de chaux (carbonates et phosphates) et de soude (chlorure de sodium), qui consolident le squelette et prennent part à des opérations digestives ou d'équilibre humoral. Nos rations alimentaires apportent presque toujours les sels nécessaires, et les 2 à 3 litres d'eau qu'il faut à un adulte. Elt dans toutes se mêlent, en proportions variables, trois matières alimentailles : les graisses (lard, beurre), les albuminoïdes (œuf, viande maigre), et les hydrates de carbone (sucreries, féculents). L'expérience a montré que les aliments doivent fournir à notre corps un gramme d^ albuminoïdes par kilogramme de poids, afin de réparer l'usure organique. Elle a surtout enseigné, confirmée par la théorie énergétique, que le travail des muscles, et probablement aussi du système nerveux, consomme à peu près uniquement des hydrates de carbone, La

(^) \\ est impossible de développer ici le probh'me deralimentalion; nous renvoyons à notre ouvrage déjà cité, p. 176-217.

véritable source d'énergie utilisable est dans ces aliments sucrés, qui dérivent du glycogène accumulé dans le foie. En passant de celui-ci aux muscles, ils se transforment en énergie utile, mécanique, presque sans déchet : 100 calories des dits aliments fournissent bien 100 calories de travail disponible, soit dans les cellules musculaires, soit dans les cellules nerveuses. Tout au contraire, les albuminoïdes et les graisses sont des combustibles de gaspillage, moins digestibles que les précédents (*), moins purs, les premiers surtout, puisqu'ils donnent naissance à des dérivés toxiques qui liAtent la fatigue. Ils perdent, en se transformant, respectivement 45 et 15 0/0 de leur énergie utilisable, perte qui se retrouve dans une simple production de chaleur, forme dégradée de l'énergie.

Ainsi, plus notre genre de vie est actif, plus nous ferons usage d'aliments liydrocarbonés ; et en principe, il y a pour le corps un minimum dalhuminoïdes relativement bas, — et un minimum plus élevé d'hydrates de carbone. Ici rexcès est un avantage, là un inconvénient, parfois un danger.

Ajoutons (|uo l'aliment provoque mieux les sécrétions digestives quand il est assaisonné légèrement ; (|u'il est plus digestible sous tel étal que sous tel autre ; nous donnerons plus loin quelques indications sur ces faits. La manière dont un mets se trouve préparé agit, d'après Pawlof, pst/chiquement, sur l'intensité de la digestion (voir îij 10); les traditions culinaires doivent donc être respectées ; il suffit d'améliorer la qualité des aliments et de les donner en quantité suffisante.

XLI. — Faim, inanition. — La mauvaise alimentation ou son insuffisance dépriment les forces et produisent l'anémie. Dans V inanition y il se manifeste même des troubles nerveux, encore que le cerveau soit, de tous les organes, celui qui résiste le plus à l'épuisement matériel. Mais les

(') Best, Die l'mschau, n» 40; 19H.

muscles perdent beaucoup ; par conséquent, c'est l'ouvrier qui souffre le plus de lu faim. Il en est de même de Venfant, à raison des besoins de la croissance ; l'enfant qui a été mal nourri subit une dépréciation que le meilleur des régimes ne compensera plus. J'ai trouvé que, pour cette réparation, il est avantageux de ne pas dépasser un taux d'albuminoïdes de 2 grammes par kilogramme, et de recourir aux hydrocarbonés ; en un mot, il faut réparer progressivement, lentement. — J'en dirais autant de la jeunesse qui s'adonne ardemment aux sports, et pratique des exercices dont une bonne alimentation peut seule compenser les effets et les rendre utiles.

La faim est une sensation défensive, qui débute par un tiraillement au niveau de l'estomac, et de fortes contractions. Au moyen de ballonnets minces introduits dans cet organe, on a enregistré ces contractions et constaté leur intensité, leur rythme et leur synchronisme avec celles de l'œsophage inférieur ('). La douleur de la faim se répercute ensuite sur le pharynx, les tempes, et produit des maux de tête — de la céphalée. Elle est plus vive dans les exercices de fatigue, surtout en hiver.

On connaît enfin le cas des boulimiques qui, pour satisfaire ieur faim dévorante, sont obligés de manger sans cesse. Mais, hors cet état anormal, on doit éviter r excès cT aliments et la cuisine raffinée. Nous mangeons malheureusement trop et nous varions beaucoup trop nos aliments. Il en résulte un surcroît de travail digestif nécessitant une dépense supplémentaire d'énergie (^) ; l'estomac se dilate, la respiration est gênée; il y a souvent des vertiges, de l'insomnie, une accélération cardiaque ; on devient impropre au bon travail phy sique et la pensée elle-même s'obscurcit. L'influence toxique de ces repas copieux est absolument incontestable.

Et, d'autre part, la richesse des excitations alimentaires fatigue l'appareil nerveux digestif. « La plupart des mets

(') Cahlson et LuKiiARDT, Amer. Journ. ofPhysiol., t. XXXIII, p. 126; 1914. (•-) Laulanik, Comptes Rendus Biologie, p. 548 ; 1904.

raffinés... irritent les organes de la digestion et de la sécrétion d'une façon défavorable(*). » Tout cela se complique de désordres plus graves, tels que rhumatisme, goutte, albuminurie — ou encore obésité, suivant que Talimentation est en majeure partie albuminoïde ou grasse. L'abondance de nourriture est le défaut éclatant de la société bourgeoise.

XLII. — Rations alimentaires. — Toujours est-il que, pour suffire à la dépense que nous faisons tant au repos qu'au travail, pour couvrir les frais d'entretien du corps, la ration alimentaire doit se régler sur la masse de ce corps et la grandeur du travail musculaire. Pour être une véritable ration dentretien, il faut qu'elle puisse réparer l'usure organique et maintenir le poids du sujet, La constance de ce poids chez l'adulte est donc un témoin de l'intégrité des fonctions et de la bonne composition de la ration. En s'abstenant d'aliments albuminoïdes, on use l'organisme, et son poids s'abaisse de 1 0/0 par jour environ ('-). Il faut donc, avec les calories nécessaires, une alimentation parfaitement appropriée aux besoins physiologiques les mieux définis. On doit y trouver le minimum d' albuminoïdes ou protéiques, que nous avons fixé à 1 gramme par kilogramme du corps, et un minimum dhydrates de carbone dont le taux s'élèvera avec l'intensité de notre travail. Les graisses, faiblement représentées dans ces rations, seront, au contraire, en plus grande proportion par un temps froid.

Et toujours ces aliments seront préparés de façon à stimuler Vappétit, ce réflexe compliqué par lequel l'âme et le corps traduisent leur vie intérieure, et qu'il est bon de consulter. Toujours les aliments seront bien mâchés et lentement ingérés dans le tube digestif. 11 paraît qu'il y avait, autrefois, à Rome, des personnes chargées d'enseigner à mâcher. Et, plus récemment, les Flelchériens ont fait de cet exercice un devoir de haute hygiène. Le fictchérianisme

{}) E. MiTscHniKOFF, Éludes sur la nalure humaine, p. 379 ; Paris, 1908. (2) s. Hataï, Amer. Journ. of Physiol., t. XU, p. 116; 1904.

iiiérile mieux qu'une simple mention. En 1890, un riche Américain, Horace Fletcher, à peine Agé de 40 ans, résolut de se débarrasser d'un mal dont il souffrait beaucoup : Yohésilé.

« 11 était devenu incai)able de s'occuper de ses affaires, de fré((uenter les cercles, de vivre la bataille de la vie sociale... ; il se trouvait dans un tel désordre physique <|ue les (^lompagnies refusèrent de Tassurer... Alors il s'avisa que h* désordre de sa machine dépendait spécialement du tropmanger^ et il chercha lui-même le inoyen de se soigner : ce lui par une alimentation économique. » Il avait composé ses rations d'une forte proportion d'hydrates de carbone et d'une quantité d'albuminoïdes correspondant à 0^',()0 par kilogramme. Le tout ne comprenait ((ue légumes, céréales, sucre, lait, et valait 1.600 à 1.010 calories pour un homme de 72 kilogrammes ; valeur insuffisante, mais ((ui convenait à un sujet devant consommer la surcharge graisseuse de son obésité. Remarquons, en effet, ((u'un homme à jeun, et au repos complet, fait une dépense minimum de 1 calorie par kilogramme-henre ^ d'ajïrès un ensemble d'observations concordantes (*). Ce (jui donnerait pour Fletcher :

le X 72 X 2fr — 1 .734 calories.

Par ce moyen, F'ielcher se refit une admirable santé physicjue et morale. Durant toute Tannée 1903, il consentit môme à se laisser expérimenter par le physiologiste C^iiittenden, et ce fut l'origine de très belles études sur cette alimentation hygiénicjue et économique, le point de départ aussi du fletchérianisme , car cet homme curieux trouva de nombreux et zélés partisans. Ceux-ci disciplinèrent leur goût, triomphèrent peu à peu de la tyrannie du palais en l'habituant à savourer longtemps des aliments mâchés avec patience et qui, plusieurs fois retournés dans la bouche, stimulent les sécrétions digestives, et finissent par plaire. Le

(') R. TiEGEHSTEDT, Avc\u iU fisioL, t. vil, p. 426; 1909.

raflinemeiil de la cuisine fui, à bon droit, combattu rigoureusement. Il ne s'agissait que de s'entraîner. D'aucuns estimeront excessive une telle gymnastique, cadencée, calculée, pour l'acte élémentaire de la inastication. C'est un peu vrai, mais je voudrais (ju'elle nous corrigeât de l'excès contraire, de la tachyphagie dont nous sommes, à table, les victimes souvent inconscientes.

Concluons donc en indiquant le mode iV évaluation ^i (ï appropriation de nos aliments, c'est-à-dire les rations qui conviennent à chacun suivant son Age et son genre de travail. Dans ce livre, à la fois simple et pratique, je m'interdirai toujours de donner des conseils impossibles à suivre. Les meilleurs sont ceux-là qui respectent la vérité scientifique et lui gagnent des suffrages. X'im|)Osons pas trop les chaînes du laboratoire à cette chose mouvante qu'est ïéducation.

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