L'ACTIVITÉ PHYSIQUE
LI. — L'activité iiumaine offre des modalités infinies qu'il est nécessaire d'analyser en leurs éléments divers, mécaniques^ physiologiques, psychologiques, alin d'y apporter tous les progrès désirables.
L'œuvre sociale urgente consiste précisément dans la recherche des moyens propres à développer et consacrer à des fins utiles les ressources d'énergie de l'homme. En cela, elle intéresse l'économiste et l'ingénieur, le législateur et le médecin, les parents et les maîtres; car elle est tour à tour Énergétique sociale, Travail professionnel, Education physique.
Le grand nombre de blessés que la guerre a faits dans le monde entier rattache à cette science des mouvements les procédés de la rééducation fonctionnelle, branche importante de réducation physique.
L'activité de Thomme est ?me quant à ses lois essentielles; mais ses formes, ses aspects sont variés comme ses applications ; nous en limiterons l'exposé à ce qui est indispensable pour une étude rapide.
LU. — A. Travail professionneL Exemples de Touvrier limeur et du menuisier ('). — On se fera une juste idée de
(') Jules Amah, Journal de Physiologie, p. 62; 1913.
128 ORt.AMSATION PlIVSIOLOGIQUi: nU TRAVAIL
la inétlintlc ijui nous inspire par I'oximuiiIc suivant concernaiil ie travail II la lime. Ainsi qu'il a »H(' luonlrépltis liaul, l'oulil sn trouve ageiici' «lo manière à tracer direrloineni tous les i,'lî(H"ls (le l'ouvrier, (le cjuî donne, graphiquement, la forme
et lit vitesse des mouveineiils, la notion i)réeisede leur régularité ou de leur inijierrectiou, el la giandeur des forces museulaires dépensées.
D'autre part, l'énergie <|ue l'or^fimisme consacre au travail esl évaluée en calories, 1res exaelement, d'après la mesure el l'analyse des éeluinges nispiralnires. Les appareils employés sont i-(!)>réseiilés sur la figure 4o, où il s'agit d'un
jeune apprenti limeur. On y voit la soupape buccale maintenue par un arc métallique qui s'adapte au sommet de la tète. L'air pur est amené du dehors par une large canalisation, et les gaz expirés vont s'accumuler dans un compteur où, plus tard, on prélèvera un échantillon pour l'analyser. Essayée d'abord et plusieurs fois sur nous-même, cette technique a fait ses preuves de simplicité et de fidélité pendant une dizaine d'années, aussi bien sur les ouvriers parisiens, et les soldats, que sur les indigènes de l'Afrique du Nord, environ un millier de personnes. Elle est donc applicable universellemenl, et, à ce titre, éminemment scientifique. La manœuvre des grosses limes, étudiée conformément
£tai
lE.
FiG. 46. — Attitude économique du limeur.
aux règles précédentes, s'est révélée parmi les plus intéressantes à considérer. Confiée à un bon ouvrier, adroit, entraîné, elle fournit, à l'analyse graphique, des courbes régulières, sans dépense excessive de force; l'action musculaire est égale, disciplinée, et les respirations sont uniformes ; c'est ce que nous a montré le tracé de la figure 25 (p. 59).
En corrigeant les petits défauts d'attitude de l'ouvrier, en rectifiant ses habitudes routinières, d'après les résultats des mesures dynamiques et énergétiques, nous avons pu déterminer la position normale des pieds, la distance du corps par rapport à l'élau, verticalement et horizontalement, les
ORGANISATION PllYSIOLOOIQUE DU TRAVAIL. 9
rapports des mains avec Toutil [fig, 46). Dans ces condilions, la fatigue diminuait sans nuire au rendement journalier.
On peut vérifier, sur la figure 25, la grande régularité du travail, Faction bien horizontale de la lime se traduisant par des courbes égales, et les retours à vide comme il convient : le limeur travaille, en outre, à une cadence normale, le coup de lime développant toute la longueur utile de l'instrument. Après huit mois de recherches, nous avons réussi à dégager les lois du maximum de production pour la moindre fatigue, le métal étant du laiton, et la lime, une demi-douce de 0",35:
« Le corps du sujet doit être vertical, sans raideur, distant de 0",20 de Tétau, et ce dernier au niveau de Tombilic; la position des j)ieds telle que leur angle d'ouverture soit de 68° et la distance entre les talons de 0'",25; le bras gauche en complète extension et appuyant sur l'outil un peu plus que le bras droit : 8*'*^,500 et 7*^,500 pour leurs efforts respectifs. Les retours de la lime doivent consister en un simple glissement sans appui des bras. Enfin, le rythme des mouvements est de 70 par minute.
« Toutes ces conditions étant remplies, on fera suivre un travail de 5 minutes d'une minute de repos complet , les bras tombant le long du corps.
« Respirations et battements du cœur ne subissent alors qu'un accroissement moyen de 25 et 20 0/0, comparativement à l'étal de repos. La fatigue locale de l'avanl-bras droit est supportable, et la fatigue générale se laisse voir à peine. Le travail maximum est au moins double du travail ordinaire de la grande majorité des ouvriers. »
Ce sera, dans notre cas, 600 grammes de limaille de laiton par journée de 7 heures de travail effectif.
LUI. — Cas des apprentis. — A côté de ce rendement idéal, on trouve un rendement moyen, celui que fournissent la plupart des ouvriers qui savent un métier et sont constitués normalement. 11 varie peu, et correspond à des tracés d'efforts analogues et réguliers. On remarque, en effet, que
l'aut de travailler 131
l'action inu^culain- s'exerce el se décompose de la môme façon, ou presque, pour tous ces hommes, quand ils ont à manœuvrer le même outil. Elle ne varie qu'en valeur absolue, surtout si l'ouvrier manque d'iiabilclé, à plus forte raison si
Fiii. il. — Graphique du travnil d'iia npprenli limeur.
c'est un débtitaiU . Mais dans le casd'ujie atrophie desmu.icle.'-, d'une impotence fonctionnelle i\y\\ diminue la force el l'amplitude des membres, les Iract's deviennent irréguliers, l'action musculaire est inégale el francliemenl anormale.
132 ORGANISATION PHYSIOLOCrQUE DU TRAVAIL
Chez le débulanl ijui manœuvre une grosse lime, les efforts sont considérables, inégaux, mal dirigés, trop bruscjues. Au bout de de^ix minutes, le jeune homme est essoufflé, ses res[)iralions sont accidentées et procèdent par saccades {fig. 57); rien de plus intéressant que de les comparer à celles d'un bon ouvrier. Un arrêt s'impose, qui n'est pas le repos voulu et réparateur; le gas[)iirage d'énergie atteint 06 0/0 sur le meilleur rendement.
L'apprenti s(»mble se précipiter sur l'étau, il penche le buste en avant et le redresse au retour de la lime ; ces oscillations du corps l'épuisent, d'autant plus que pour se donner un élan dans l'aller de l'outil, il place mal ses pieds, manque de stabilité, et stérilise, en un mot, une partie de son activité. Oscillations et maladresses sont frappantes ({uand on vient à cinnnatographier le jeune homme devant l'établi, (iénéralemenl, les prétendus instructeurs, pour corriger les débutants, leur conseillent de se tenir droits et raides. Or, cette absence de souplesse crée des contractions fatigantes dans les muscles du tronc; c'est, d'ailleurs, le défaut habituel qui s'appelle « gaucherie »... Il y a du gribouille dans l'apiuTntissage classi([ue (voir p. 197).
Nous avons, à titre de démonstration, formé un apprenti^ jeune homme de 15 ans, en le guidant d'après la méthode graphique. 11 lisait lui-même, dans l'irrégularité du tracé, l'effet de son inexpérience, et se rectifiait à propos; il s'assurait, par J
le poids de la limaille enlevée d'heure en heure, de la vérité des principes scientifiques de travail, et, à côte des renseignements individuels, il recevait une véritable leçon de choses de l'ouvrier qui, dressé intelligejnment, fait plus de besogne utile et prodigue moins ses forces. Les courbes dynamographiques et les valeurs de la consommation d'oxygène en témoignent.
Ayant fixé les idées par cet exem])le du travail à la lime, nous n'avons j)as besoin de détailler les éléments du travail à la varlope de menuisier [fig. 48). (r<*st encore une action périodique, un va-et-vient supjiosant un rythme et un efTort déter-
LAItT DE TRAVAILLER
minés. Noire dispositif pcrmel.comnieila été dit, de discipliner les mouvements et de les orienter convenablement. On
discipline (.'galenieiii les cfToHs : un circuit électrique, fenué sur une sonnerie par le style inscripieur et un conlacl, pernirl de réglera 5, 10, 113 kilogrammes la pression de la main, cor la
131 Olir.AMSATION PIlYSlOLOflIQUE Dl' TRAVAIL
sonnorie sr rail orileiulre d^s «|uc la voleur choisie se trouve dépassée. De soHe que l'apprenti peut se renfler el mOine ac- <|iiérir, eu peu de temps, le s^ns de Vtfjori, la not ioii du /raroj'/ régulier. Vient-on à lui changer le bois de la planche qu'il
FK'. 49. — Travail d'un npprenli
■rabote, il s'aper(;oJt delà vaiialion que sou effort eu éprouve, et il se Tail une expérience rapide de la valeur de ses outils. La pression totale sur le maiiclie, dans le cas d'une varlope bien conditionnée, olteint 25 kilogrammes en moyenne; la pression sur le bois 12 kilogrammes; il en résulte une résistance opposée au fer de l'outil égale sensiblement h
l'art de travailler 135
22 kilogrammes. Les muscles d'un apprenti ou d'un blessé peuvent être surmenés par un exercice prolongé de ce genre. Mais il est clair que de nombreux facteurs modifient la force nécessaire pour ce travail (nature du bois, épaisseur des copeaux, elc), surtout Tinslruction technique [fig, 49).
LIV. — Cas des incapacités de travail. — Toutes différentes sont les conditions d'activité des sujets atteints, à un degré quelconque, d'une incapacité fonctionnelle^ ou d'une mutilation. Il s'agit des accidentés du travail et des nombreux blessés de la guerre, La question a été réservée. Mais nous ferons de suite ressortir le rôle pédagogique de la méthode précédente pour rééduquer et réadapter tous ces blessés, déceler l'importance de la diminution physique qu'ils ont subie, et guider le choix des métiers.
h' apprentissage ^ à quelque personne qu'il s'adresse, exige une réforme conçue d'après les données de cette expérimentation.
LV. — Transport des fardealx. — En 1907, nous eûmes l'occasion d'étudier le transport des fardeaux conformément aux règles qui viennent d'être exposées (*). Des centaines d'ouvriers et de soldats furent mis à notre disposition pendant plusieurs mois. Indiquons seulement les résultats obtenus :
1® Marche en palier, — Sur un terrain bien horizontal, la vitesse de marche la plus économique est de i^'^.SOO à l'heure. Elle permet de faire, à vide, 45 à 50 kilomètres par jour, avec des repos de 2 minutes à chaque kilomètre.
Quand on est chargé, l'allure économique, celle qui coûte le moins à l'organisme, est celle de -/""', !?^(^, le fardeau étant de SO à SS kilogrammes. Mais pour réaliser le maximum de rendepient journalier, il faut : Charge de 45 kilogrammes. Vitesse horaire de 4^'^^800^ Durée du travail : 7 heures et
(*) Jules Amar, Le rendemeni de la machine humaine, Thèse ; Paris, 1909 (épuisé).
demie, avec repos de 2 minutes lous les 600 mètres. Un
adulte de 25 à 40 ans pourra transporter les 45 kilogrammes
sur une distance moyenne de W kilomètres par jour. Mais si
la vitesse est augmentée jusqu'à 5''", 500, le parcours se
réduira presque à la moitié, quelque combinaison que Ton
adopte pour les înlervalles de repos. Multipliant la distance
en mètres par le poids en kilogrammes de Thomme chargé,
nous aurons au plus trois millions de mètres-kilogrammes
comme production journalière, la moyenne étant de 2.500.000
mètres-kilogrammes. L'expérience a donné - calorie pour
prix de 1 .000 mètres-kilogrammes,
11 convient de noter que dans le transport des gueuses de fonte, pesant chacune 42 kilogrammes, Taylor (1912) obtint des résultats analogues, soit 2.500.000 mètres-kilogrammes; toutefois Tallure et les repos ne concordent pas tout à fait avec les nôtres, et les méthodes elles-mêmes sont différentes. Mais cela n'en est que plus intéressant. A Tégard du fantassin, il est avantageux de constituer un chargement total de 30 kilogrammes, Tallure normale ne dépassant j)as 5 kilomètres à l'heure.
Au point de vue de la marche des trou[)es, il y a lieu d'insister sur une pratique assez mal comprise, qui consiste à reposer les hommes par quelques minutes de piétinement. Or le piétinement est dispendieux; le pas piétiné coûte, en énergie, le tiers et parfois la moitié du pas marché. Nous avons mesuré cette déj)ense d'énergie et trouvé qu'elle augmente en proportion de la cadence et de la hauteur à laquelle les pieds sont levés. Il faut donc modérer le j)iétinement quant aux deux facteurs qui le constituent, pour le réduire à un simple massage qui « dégourdisse les jambes ».
LVI. — 2° Déplacement sur escalier. — Dans le transj)ort des fardeaux sur escalier, les conditions du rendement maximum sont : Charge de 40 kilogrammes. Vitesse horaire de 430 mètres. Durée totale de 7 heures, en prenant des
l'art de travailler 137
ropos (le 2 minutes à chaque voyafife de 8 mèlres de liauleur.
Alors on dcpensf 8 calories par 1.000 kiloyrammèlres, c'csl-à-dire que l'unilé appelée kilograiiiinèirc (') équivaut, au sens énei^éliriue du mot, à 16 fois Tunilé tonveulionnelle appelée méli-e-kilogramme. lîn d'autres termes, on éprouve la même falîf^ue à parcourir IG mètres en palier qu'à s'élever à i mèlre de hauteur dans le même temps.
Quand on descend un escalier, la coniraclion des muscles est moindre que dans l'ascension ; elle s'emploie surloul i\ réfréner la chute el travaille d'autant moins que la descente est plus rapide. On peut évaluera 50 OjO l'économie d'énergie ainsi faite par les muscles, de sorle iju'on dépense à peine 4 calories par 1 .000 kilogrammèlres de descente.
L\'ll, — 3° Marche sur terrains tncHiiéx. — Le problème de la inarclie sur terrain en pente mérilail une étude s])éciale.
t'ic.: 30. — Éluile de la marche sur un |>lan jnclinf [fntitassiri),
qui exige'.'une inslallalion expérimeidale coûteuse. Je me hornerai ici aux quel(|ues résultats <|ue m'oni jiermis d'ob-
(') On seil que le kiloiiraiii mètre est l'imit£ de Irin-ail; c'est le travail que l'ctn produit enporlantiin poids de 1 kil-f/rninme ii lu liiuileurde 1 mèlie, «u bien en exerçunl un elTori de i kilogniniine le Inng iliin clieniiii O^iaï â 1 mutre.
tenir des moyens de fortune [fig, 50), et auxquels n'a guère ajouté la récente contribution des laboratoires Carnegie (^).
La pente de mon plan incliné variait de 8 à 13 centimètres par mètre. Appelons i cette inclinaison (en centiriiètres). Le parcours L', sur un sol en pente, se déduit du parcours L sur terrain plat, grAce aux relations suivantes :
A la montée :
A la descente :