L'ACTIVITÉ INTELLECTUELLE
LXXIII. — Dans le domaine inlellecluel, qui, de loules paris, environne le domaine des forces physiques et le déborde, nous avons essayé d'introduire la discipline de Tari de travailler, c'est-à-dire les mêmes lois de sélection et de coordination, d'organisation du mouvement. L'applicacalion, aux choses de IVsprit, des lois de la mécanique générale semble, en soi, quelque peu hasardeuse ; elle n'est, en tout cas, rien moins que définitive. Mais, appuyée sur des faits parfailemenl établis quoique en petit nombre, et d'ailleurs contrôlée avec soin, elle ne manque ni d'intérêt ni de vertu sociale^ et, plus spécialement, pédagogique. A ce double titre, elle est digne de l'altention du lecteur.
LXXI\'. — Complexité du travail intellectuel. — Le
problème à résoudre ne suppose jjas nécessairement la connaissance de ce ([uehpie chose qui a fait, tour à tour, l'objet de la méditation des philosophes, des théologiens, des physiologistes, et qui est l'ilme ou l'esprit, dans une
'') Ce chapitre avail été publié en article dans la lievue, du 1" juin 1914, sous le titre : V Art de penser. Je liens à signaler que, sous ce même litre, a paru depuis (1916) un volume dont l'auteur, un certain Clément Goh, a plagié mon article, et l'a, très malheureusement, délayé en 200 pages î
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acception plus étroite : Y intelligence. La méthodologie classique distingue, en effet, l'intelligence de la volonté et de la sensibilité ; elle les constitue en facultés hiérarchisées, de plus en plus spiritualisées à partir de la dernière. Mais, du point de vue expérimental et physiologique, il n'en va pas de môme. Volonté et sensibilité sont, à un degré inégal, toutes deux fonctions de Yactivité nerveuse et en suivent rigoureusement les modalités ; elles en sont l'expression qualitative. Le bien ou le mal que nous faisons, écrivait Diderot, dépendent de Tétat de noire diaphragme. Cette détermination, ou en doctrine : ce drterminisme^ ne retentit pas sur le fonctionnement de la pensée; elle voit, par une sorte de vue intérieure, ce ([ui est bien et ce qui est mal, apprécie, compare et juge, en apparence très librement.
L'intelligence est donc la série d'opérations qui réalisent la représentation et le classement de nos idées. Parce qu'elle fait revivre les images et les ramène sur son plan de vision, elle remplit une fonction de l'ordre affectif, c'est-a-dire subordonnée à la condition du système nerveux; elle ébranle de nmlti|)les neurones, ranime la vibration cellulaire et l'accorde avec les vibrations d'autres cellules ; un circulus de vie unit les éléments de la substance cérébrale. C'est là un pur travail physiologi(jue, et qui a différentes origines. Tantôt il est provoqué par les neurones sensitifs périphériques, la vue, le toucher, l'ouïe ; tantôt par les variations humorales : une mauvaise digestion, comme une émotion, éveillent tout l'essaim des rêves et le dispersent à tous les vents de la fiction. A ces sollicitations, la cellule nerveuse répond par une activité plus grande, et les r/^/7é'j'^5 viennent peindre sur les muscles de la face, en traits plus ou moins accentués, les rides du flot d'émotions qui les a traversées {fig. 63). Les contractions musculaires ont loute la diversité <:les émotions elles-mêmes, et, par leur force et leur durée, olles traduisent la gravité du j)hénomène sensitif ; c'est parfois une contracture^ un spasme douloureux. Ce travail mus- <'ulaire fait affluer le sang dans l'organe de la pensée. Aussi,
dans un exercice intellecluel prolongé ou intense, dans un sommeil agile par les rêves, la température du cerveau subit un léger accroissement ; le pouls est très marqué aux tempes; on éprouve de la chaleur et de la cuisson au visage, mais
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Fie. 63.
les organes périphériques sont sacrifiés; on a froid aux jambes.
^)uand de tels i)hénoménes se renouvellent souvent, quand les repos sont mal combinés aux périodes d'activité de l'esprit, alors se manifeste la fatigue cérébrale: la tôle s'alourdit, les yeux s'injectent, la vue se trouble j)ar dimintition de la convergence du regard et de la convexité du cristallin ;
la respiration est superficielle et sans régularité, le cœur se ralentit.
Dans Forganisme s'accumulent des déxhets toxigiies^ qui s'éliminent ensuite par les urines. Mais leur effet sur la pinssance des imiscles se remarque déjà par un décroissement rapide des courbes chirographiques, et sur la sensibilité par des valeurs esthésiomélriques élevées. Les échanges respiratoires augmentent d'intensité, d'environ 7 à H 0/0, et la consommation d'oxygène mesure la grandeur de cette activité complexe que V attention aggrave, que l'habitude et l'entraînement diminuent (*). Les sécrétions digestives sont, au contraire, modifiées, partiellement inhibées (-). La vie végétative chôme, pour laisser tout son essor à la vie des centres nerveux supérieurs. Alors, disions-nous, les images revivent^ et rintelligence a accompli un travail dénature physiologique. Seuls, le choix et l'ordre des idées apparaissent en elle comme d'une essence différente, un pouvoir réellemeni transcendant.
C'est précisément ce que nous voulions établir, à savoir ([ue l'exercice de l'esprit confond des opérations qui sont de véritables réactions nerveuses, des réflexes, des élals affectifs, et aussi d'autres opérations éminentes qui dominent la sphcrc de la sensibilité. Mais nous entendons bien dire que cellesci et celles-là résultent de l'activité physiologique et souffrent de tous les troubles et remous de la vie ; elles prélèvent un tribut sur les ressources de l'organisme; elles lui coûtent; elles entraînent une certaine dépense d'énergie qui produit la fatigue, car dans la nature rien n'est gratuit.
Et nous voici au cœur même du problème posé au début : si, dans le monde vivant aussi bien que dans l'autre, les énergies ne font que se transformer; si, par exemple, l'énergie musculaire a sa source dans l'énergie chimique des aliments absorbés, à quelle origine rapporter Vénergie intellec-
(M JoiiAXâsoiiN, Sknnd, Arch., l. XVlll, p. 8"»; 18)S ; — Rëckrh et Olsen, ift., t. XXXI p. 81 ; 19! S; — Die Umscliau.n" 19; 1912. (■-; I3ku.n\cc[ et Dr Sanctis, Archirio diFisioL^ t. XII, p. 4U ; 1914.
tuelle? D'où jaillit-elle? Et comment Tuliliser sans perte?
LXXV. — Origine de l'énergie intellectuelle, — Deux savants américains, Benedict et Carpenter, après de laborieuses expériences, réussirent à démontrer que ïexercice de la pensée occasionne, â lui seul, très peu de frais ; il figure pour une très faible part au budget alimentaire. Telle personne, qui dépense 2.400 calories pour son entretien énergétique au repos et en 2t heures, en utilise à peine 9 à 10 de plus quand elle se livre à de longues méditations, résout des équations dlflîciles, effectue de savants calculs, pense 8 heures par jour.
On enfermait la personne dans la chambre calorimétrique décrite plus haut {fig, 3), et on lui confiait un gros traité allemand de Physique mathématiqui». L'énergie, rayonnée sous forme de chaleur, était mesurée du dehors et à son insu.
J'ai vérifié, d'autre part, que la consommation d'oxygène se modifiait /or/ joew quand des étudiants, parfaitement au repos se livraient à des opérations mentales compliquées ('). Il
est clair que, dans ces différents cas, il s'agissait d'évaluer y accroissement de la dépense it énergie intellectuelle, attendu que la pensée ne se repose pas absolument. Mais me faire dire que l'énergie passe, au moment où l'intelligence travaille, de zéro à une valeur .positive, et relever dans mon raisonnement une véritable « contradiclio in terminis » ('-), qui ne voit que c'est pure injustice, même dans une revue hollandaise ?
« La grande [difficulté, répéterons-nous après Voltaire, est donc de comprendre comment un être quel qu'il soit a des pensées. »
Effectivement, la difticulté est là toute entière. Pour ce qui regarde les opérations nerveuses qui fixent les images, les conservent et les représentent, il est aisé de concevoir qn'elles ne s'arrêtent jamais, qu'elles sont le propre de] la vie
(') J'ai décrit ces expériencss dans /.» Moleiu' hwïviin, p. 278. (-) Weilenschappelijke UlaUen, t. IV, p. 1; 1912.
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el se déroulent avec elle. Il n'y a point de repos qui les interrompe définitivement, et à partir duquel on puisse mesurer la dépense qu'entraîne leur exercice profond et invisible. A cet égard, le principe de la conservation de l'énergie qui gouverne l'univers ne reçoit aucun démenti. Mais la pensée garde son mystère; elle demeure lointaine, en dehors du cycle des énergies, el cela est tout à fait déconcertant.
A moins de recourir à une solution dernière, inspirée par les phénomènes dits de radioactivité. Certaines substances, en effet, se désagrègent, se dissocient spontanément avec une lenteur séculaire, et produisent de la lumière, de la chaleur, de l'électricité. L'exemple du radium indique cette transformation de la matière qui s'épuise, s'évanouit après avoir libéré toutes ses réserves d'énergie.
Est-ce que la pensée sérail, elle aussi, une manifestation radioactive? Se dégagerait-elle de la substance cérébrale évanouissante par un procédé encore inexpliqué?
S'il en était ainsi, les différences entre les pouvoirs radioactifs ou de dissociation de la matière cérébrale rendraient compte des différences de vigueur et de vivacité intellectuelles. Ce serait comme la caractéristique des sources de lumière, leur intensité ou leur pouvoir éclairant. Toutefois, Torigine radioactive de la pensée n'est pas démontrée. Si l'on a remarqué que les tissus nerveux, et notamment le cerveau, sont très radioactifs (*), on a aussi reconnu que celle propriété résulte de Tabsorption des traces Radioactives contenues dans les aliments solides et liquides, el dans toutes les eaux minérales.
Tout ce que Ton pourrait hasarder, c'est que la désagrégation des cellules du cerveau libère directement ^i uniquement de l'énergie intellectuelle, sans les intermédiaires habituels, sans chaleur, sans émissions électriques. Car nos cellules sont à coup sûr le théâtre d'une évolution matérielle qui atteint jusqu'à la molécule, la brise en fragments infimes et
{}) A. Caan, Silzungsb. d. Heid. d. Akad, rf. Wissemch.^ mémoire V;1911.
en délruil spécialement les éléments el noyaux phosphatés. O sonl les composés riches en phosphore, la portion colorable de la cellule nerveuse, c'est-à-dire la chromatiney (pii, mis dans un étal moléculaire instable par les bases oi^aniques, semblent voués à cette destruction lente, el s'épuisent dans le travail de Técorce cérébrale ; le corps même de la cellule se réduit;/). Et, comme dans l'activité musculaire, l'évolution oi^anique qui s'accomplit dans ces substances nucléaires produit des toxines, et rend acide le milieu chimique qui, normalement el au repos, est alcalin; cc>{ une désagrégation réelle qui s'aggrave par les excitations extérieures, telles que les impressions lumineuses ['- , mais surtout par la fatigue. Alors les réactions nerveuses s'affaiblissent, el la pensée s'arrête, inhibée, empoisonnée: on a même vu que les filaments des neurones se crispent, se tvtractent, et les connexions multiples qu'ils assurent dans |c cerveau deviennent moins lîdéles -^ .
Le repos, le sommeil, l'rt/iiw^/i/. c'est-à-dire surtout le san*/^ répareront ce trouble momentané.
Kn attendant des précisions sur l'œuvre délicat et admirable qui épuise graduellement la substance nerveuse au profit dune énergie du rang le plus élevé, occupons-nou*^ du travail propre de Cesprit, El déclarons f|u'il est possible d'orf/aniser ce traraiL de mieux l'employer si Ton recourt à de-^ mélhoiles rationnelles, el dV réaliser d'importantes économies. i'.ar, sous rinlinie variété de ses formes, il néce****ilo lies opérations de même nalurt*. et rien ne dislingue, quant à l'économie «le l'effort, l'exercice de l'esprit de l'exercice ties musch*s.
LXX VI. — Organisation dn traTail intellectaeL — Mais le travail intellectuel est donhle. D'une part, il con-*i-*te à
' U-G\RO. Arvh, titi. H."l. t. XXIV. p. à'."*: \<**y: — r.cFRRiM. ih. '\, i. XXXH. p. tii: IS99: — M^rwk-io, En^j^ftA. A'fh. f. /'A.,*i../...,i>. p. S9: !>!*:•.
- 3iiLLuet OrT. /•fu;. i/cA-.l LlILp. i'Ji; lAu: — Ln.iT.el M: ti. I -i, »/. '*^faim. L X. p. 2»4 et 3iT: «»«J.
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trouver en soi-même ou à chercher des icldes. En second lieu, il s'emploie à les organiser, el par là il faut entendre Tutilisation de ces idées dans un ordre el sur un pla?i qui les fassent valoir supérieurement.
Il semble (|ue la première entreprise, relativ(»ment commode, ait moins besoin que la seconde d'être améliorée cl fortitiée. Les réserves d'idées que l'on ])Osséde dans son cerveau s'enrichissent par la lecture, la conversation el Texpérience de chaque jour. Or, cela aussi veut une certaine discipline. Lire ou entendre lire ne servirait à rien d'essentiellement utile si l'allenlion ne s'appli([uait à dégager les idées neuves et à en meubler l'esprit, si elle n'éloignait de celui-ci, par un travail d'élimination rationnelle, toutes les réflexions incidentes et les chevilles littéraires qui, généralement, bourrent le discours san.<> le nourrir.
Il appartient à la pensée, douée précisément du pouvoir de choisir, de l'exercer avec rigueur et en y dépensant le moins d'énergie possible.
On doit élever Venfant dans ces principes, en lui apprenant à ne s'attacher ([u'aux idées maîtresses d'un propos, au lieu de courir à toutes celles qui brillent et dont l'éclat souvent mascjuc la fragilité. Le maître ou le conférencier doivent lui montrer comment l'art de parler, de bien parler, sert à donner un relief saisissant aux choses de l'esprit qui en sont dignes et les impose à l'intention. Je refuserai toujours ma confiance universitaire au professeur qui parle mal, el, loin d'ex])oser comme en vitrine les perles du savoir, les enfouit dans le fumier de son obscur verbiage. En outre, l'éloquence n'est véritable que si elle est ordonnée. Les meilleurs orateurs ont le cerveau parfaitement organisé; ils ne l'ont pas nécessairement très chargé. L'érudition en toutes sortes de matières leur serait presque une gêne, tandis qu'en s'exerçant dans les mêmes sillons de la pensi'^e, elle les dispose à disserter aisément et comme sans effort, elle les entraîne et les adapte à un mode d'activité intellectuelle spécialisée.
Celle spécialisalion, nous ne voulons pas qu'elle soit exclusive d'une culture générale solide ; elle y trouverait, au coniraire, son cadre naturel qui s'harmoniserait le mieux avec elle. Mais il faut bien moins redouter la division du travail, ([ui limite lechampVle Tesprit, que le dérèglement de ce dernier sous l'empire d'un travail surabondant et divers. On ne s'«*gare point dans une allée, tandis que la fonH est traîtresse.
De même que la parole, l'écrit veut de l'ordre et de la méthode pour faciliter chez le lecteur l'assimilation des idées nommantes, les seules qui comptent, et pour ne pas disperser l'attention. \Jart d'écrire revient donc à être simple, droit, précis, c'est-à-dire clair, et à bien concevoir pour « énoncer clairement! ». En définitive, l'écrivain est toujours compris quand il sait profondément et méthodiquemeift. Il pourra, suivant le mot de Montaigne, enseigner « sans larmes » le grec elle latin, et avant tout les sciences, dont Tobjet essentiel est Y économie de la pensée \\^r Ae^ démonstrations et des lois générales. (^)ue de temps et d'efforts seraient épargnés aux étudiants de tout âge, s'ils n'étaient trop souvent obligés de relire plusieurs fois un auteur avant de le comprendre ! Mais combien d'auteurs seraient épargnés si l'obscurité cessait de régner dans les centres d'enseignement! \otre temps répugnerait à une police qui ne laisserait plus circuler les écrits désordonnés, qui interdirait sur les routes delà littérature le vagabondage des idées. Tout de même, c'est une question qui mériterait examen. On n'écrit pas pour soi; on s'adresse aux lecteurs, jeunes ou vieux, et on prétend les instruire. 11 s'agit de décider que cet enseignement soit élaboré de telle manière qu'il coûte à qui le recjoit le minimum, d'effort^ et lui procure la joie et le profit de forger sa conscience.
Les faits qui instruisent sont les faits importants, parce qu'ils fixent l'attention et sont représentatifs : ce sont de vrais symboles, La science emploie de tels symboles pour nous éviter le détail ; elle recherche des relations numériques, puis, ne retenant que le caractère général de ces rela-
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lions, elle néglige les nombres. L'algèbre à cet égard conduil à une épargne intellectuelle par ses notations ; de même la physique, et toute science qui a un caractère mathématique.
Le caractère logique de la liaison des faits doit être établr avec un égal souci. C'est, par exemple, le lien de causalité. Il est bon qu'une chose en entraîne une autre comme sa conséquence. Quelle merveilleuse découverte que celle d'un enchaînement universel et logique des conquêtes du savoir \
Les lois les plus belles ont le domaine le plus étendu ; telle est la loi de la graritation universelle de Newton ou do la réfraction de Descartes. Et c'est parce qu'elles exigent une moindre fatigue intellectuelle.
D'autres idées se forment, enfin, de l'expérience de la vie, vécue dans sa plénitude, telle qu'elle est, toute accidentée comme une mer où abondent les récifs. N'arrachons jamais, entièrement l'adolescent à ces difficultés de Texistence, encore moins à celles qui naissent des hommes que des choses. L'égoïsme et les défauts d'ordre moral qui se peuvent rencontrer chez nos semblables lui donneront d'inoubliables, lecjons. Mais il faut veiller ù ce qu'il se tire des mauvais- |)as, et soutienne les batailles sociales par une conduite droite et honnête. La vertu, comme la vérité, sont des armes terribles, qui triomphent de tout. On doit apprendre à les manier^ et c'est un apprentissage d'action.
V'oilà comment on entretient et règle le travail de l'esprit^ considéré au point de vue de son ravitaillement, de son alimentation régulière. Pas d'aliments inutilisables ou de mauvaise qualité, pas de gaspillage d'énergie cérébrale,
liXXVIL — Le second point de vue, remarquions-nous, embrasse le travail de la pensée utilisant les matériaux accumulés. Elle procède ainsi : voulons-nous réfléchir à un sujet,, résoudre un problème scientificjue ou philosophique? Peu à peu nos idé<\s s'éveillent, se pressent, s'agitent. Généralement, elles apparaissent Aixxx^iV ordre naturel^ c'est-à-dire iso-
lées, sans lien, déterminées chacune par une sorte de réaction ou de réflexe.
L'ordre naturel, c'est, par comparaison, celui d'une troupe en marche quand on a fait rompre le pas. Les hommes vont en tous sens, attirés diversement, livrés ait hasard. Pour qui les voit de loin, la troupe marche avec ensemble, malgré la confusion des rangs et des grades. Mais elle progresse moins vite, elle présente moins de cohésion et de solidité, et aussi moins d'élégance qu'une troii{)e qui observe le pas, serre les rangs derrière ses chefs et se plie à leurs directions.
La même discipline doit s'applicpier aux idées qui cheminent en foule sur toute l'étendue de l'esprit. Dans les débuts, en faisant notre apprentissage, nous les laisserons se succéder spontanément sous notre plume, et quand il n'en restera plus une qui vaille la peine d'être notée par écrit, nous les soumettrons à un examen sévère. Telle idée sera la première qui, dans l'ordre naturel, s'était trouvée troisième ou quatrième, et ainsi des autres. Toutes seront classées,, hiérarchisées, pour que l'accessoire ne l'emporte point sur le principal, et qu'une succession réglée intérieurement leur conserve à la fois et leur vertu propre, et cette vertu seconde qui résulte des relations logiques établies entre elles.
Vn pareil enchaînement exclut les longueurs, interdit les digressions et les inutiles propos. L'économie de mots, c'est l'économie de temps par des moyens qui accroissent singulièrement la vigueur du raisonnement, et le dévelo|)pent dans une lumière concentrée.
Il appartient h Yhabitude^ régulièrement entretenue, d'imposer à la penséeVette manière de travailler, quel que soit le fond d'idées livré à son labeur. Ainsi elle parvient à rendre aisée, presque automatique, le classement des idées, pourvu que \ attention rectifie, à tout moment, les écarts de cette discipline. On conçoit que celle-ci s'accommode mal des excitations vives et nombreuses qui, du dehors, ébranlent ses cadres, et pourquoi la réflexion, la méditation sont plus efficaces quand on réussit à s'abstraire de son entourage. Viii
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cerveau richemenl garni élaborera, dans cette tour d'ivoire, des pensées cohérentes et ordonnées. Un savant, un directeur d'usines, un ingénieur, pourront confronter plus utilement et sûrement les faits de leur expérience acquise. Ne suivons jamais le « premier mouvement »; c'est le plus irréfléchi, c'est un réflexe déterminé par une action extérieure ; au contraire de l'adage populaire, il n'est pas le « bon mouvement ». Instruisons-nous et prenons le temps de discuter avec nous-mêmes. Habituons nos voies cérébrales (f inhibition et \es neurones de contrôle au travail d'élimination nécessaire. L'homme qui, un peu par hérédité, beaucoup par éducation, offre ce type d'organisation nerveuse, doit l'emporter en toute circonstance sur les autres hommes ; car il aura de la fermeté^ du jugement y de la méthode. Il sera compris et obéi sans effort.
On peut élre également assuré qu'une des préoccupations les plus hautes de Y orateur, c'est de faire saisir sans fatigue, et dans un ordre parfait, les divers éléments de son discours. Sa mémoire est-elle peu sûre, il a recours à un plan tracé d'avance. Les ornements qu'il emploie ont pour raison de capter l'attention pour la préparer à suivre l'exposé, et de là soutenir tout du long. Ils favorisent la mise en train du travail intellectuel que l'on réclame d'autrui, et en rompent la continuité. Car l'activité de l'esprit est rythmique ^i intermittente comme l'activité des muscles. La vie psychique se dérobe par intervalles au courant des idées et se réfugie, de préférence, sur des berges fleuries.
Il semble ([ue la rhétorique soit née de ce double besoin d'ordre et de méthode. Il faut donc de la rhétorique, mais pas trop n'en faut. Ce serait aller contre les principes scientifiques expliqués en ces lignes que de réduire le domaine des idées au profit de celui des mots, fussent-ils des plus heureux et des plus somptueux. La parure du discours est un moyen, et non pas une fin. Quand je parcours plusieurs pages d'un livre fardé de belles phrases, sans pouvoir y relever de belles idées, au moins quelques-unes, bien vite je l'abandonne.
Heureux Fauteur qui peut donner à ])enser! Il n'aura jamais de sols lecteurs.
LXXVllI. — Applications. — Le mouvement, dans la nature, est donc gaspillé^ parce qu'il ne trouve pas les conditions qui favorisent sa parfaite utilisation, pas plus dans Tordre physique que dans Tordre intellectuel. La mécanique s'efforce vers cette perfection pour les moteurs inanimés et les moteurs vivants; elle ne Talteindra qu'à la longue, malgré les sérieux progrès de ces dernières années.
En ce qui concerne la pensée, elle ne peut guère fournir cjue des indications, de simples règles pratiques, qui j)ermetlent de réduire la fatigue et de bien orienter l'exercice <le l'esprit. Cet exercice, écrivions-nous, u est susceptible de discipline et de méthode. Une grande puissance intellectuelle peut se manifester dans le désordre et le débordement. Un pareil gaspillage est la suite d'une éducation anti-scientifique et d'habitudes ce raisonnement déréglées. Les mécanismes délierais du cerveau ne doivent être ni faussés, ni excédés (*). »
11 faut, par conséquent, raisonner ses actes, approprier et disposer clairement ses idées, en les habillant, si l'on veut, à la mode du jour. Autrement, on [s'exposerait à rebuter ou îi n'être pas compris. Dans l'élude, il faut prêter toute son attention, peser chacjue mot, délibérer de chaque dessein. Si le travail est d'une importance secondaire et si, [)ar nécessité proftîssionnelle, son ejcvcution doit être rapide^ il convient de sacrifier à cette vitesse un peu de l'intelligence qu'on meta l'ouvrage, à moins (|u'il ne soit possible de les concilier loutes deux. Uefforl psychique se mesure par ratlention, et ■la vitesse de la pensée par le nombre de faits différents qu'elle 4.Mnbrasse dans un temps donné. La fatigue cérébrale est la résultante de ces deux facteurs.
Pour diminuer la fatigue, on coupera le travail intellectuel
(}) Le Moteur humain, p. 590.
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en périodes d'une à deux heures suivant sa nature, et on les fera alterner avec des périodes de repos relatifs c'est-à-dire que ces intervalles de temps seront consacrés à un exercice physique modéré : promenades, jeux, conversation.
Un effort psychique de plusieurs heures affaiblit les réactions cellulaires, intoxique les neurones, et par là il nuit à la qualité comme à Tordre des idées : Técrivain hésite, l'ouvrier se trompe ; Tun et l'autre ont subi une dépréciation momentanée ; il faut éviter qu'elle s'aggrave.
Consacrer deux heures de classes aux sciences exactes, sans une interruption de quelques minutes, c'est commettre une faute de pédagogie; car à la fin de la première heure la capacité d'attention, et Taptitude à comprendre sont déjà déprimées ('); elles le sont davantage l'après-midi [que le matin. Mais le fond d'énergie nerveuse peut se reconstituer par une alimentation convenable et quelques mouvements au grand air, par les spectacles gais, les distractions de la vue et de l'ouïe. Il faut rompre la monotonie du travail quel ({u'il soit, en se conformant à la loi du rythme qui gouverne l'organisme et qui est inscrite particulièrement dans les centres du cerveau. Elle seule permet à l'activité humaine de demeurer intacte, régulière, efficace.
Voilà pourquoi on doit profiter de ces saines doctrines et chercher à approprier les efforts de l'esprit au résultat à obtenir, à les coordonner, à n'en rien dissiper en pure perte. A mesure des progrès de cette discipline, on s'aperçoit que la fatigue, pour la même durée et le même mode d'exercice de la pensée, diminue graduellement.
LXXIX. — Tels sont les principes nouveaux que je m'étais proposé d'expliquer, et dont on aperçoit les nombreuses applications, soit industrielles, soit sociales. Il en est une, cependant, qui touche au développement intellectuel de l'enfant : c'est Vart d'apprendre, sur lequel M. Marcel Prévost a disserté
(ï) Bellei, Hiv. sp. freniat. e med. leg.^ t, XXX, p. 17; 1904.
184 ORGANISATION PHY^IOLOGigUE DU TRAVAIL
avec force dans quelques maîtresses pages (ï). L'éminent écrivain a montré tout ce que l'organisation scientifique de l'enseignement aurait de vertu éducative, et toutes les vérités profondes qu'elle contient. Ni Taylor, ni moi, qui avions considéré le problème dans toute sa généralité, et formulé des lois en quelque sorte universelles, n'aurions pu aborder aussi utilement une matière spéciale comme l'art d'apprendre. Et tandis qu'on voit un élève de Taylor condamner jusqu'à l'abus des on^ements calligraphiques Ç^), que la comptabilité commerciale et administrative affirme, au moins en apparence, des velléités de progrès dans la réduction des paperasses y il me plaît de rappeler ce passage très curieux de Montaigne : « Les lettres de ce temps, écrivait-il, sont plus en bordures et préfaces qu'en matière. (!lomme j'ayme mieux composer deux lettres que d'en clore et plier une, et résigne toujours cette commission à quelque autre, de même, quand la matière est aclievée, je donnerais volontiers à quelqu'un la charge d'y adjouter ces longues harangues, offres et prières que nous logeons sur la lin, et désire que quel<[ue nouvel usage nous en descharge. »
(') Voir Annales politiques et littéraires du 21 décembre 1913 au 29 mars 1914. (-) GiLBRETii, Motion Sludy^ p. 100.