L'APPRENTISSAGE
LXXX. — Apprentissage et réapprentissage. — L'apprenlissage est le facteur décisif de la fortune des nations. Il consiste dans la formation technique et psycho-physiologique de l'homme. Touleprofession nécessite un apprentissage par lequel elle devient une habitude de Tesprit et du corps, habitude qui laisse plus ou moins de traces dansTorganisme, et crée les dispositions.
Sans aboutir à une sorte d'instinct, comme chez les abeilles Tinstinct de construire une ruche, de telles dispositions héréditaires favorisent la perfection, l'habileté dans un métier. La répétition des infinies actes, des infimes raisonnements, donne au système nerveux une sensibilité particulière qui rend plus aisée l'exécution de ces actes et oriente et guide les pensées dans une voie déterminée. On connaît de nombreux exemples de vocation professionnelle, soit de musiciens, soit de médecins, de littérateurs, de militaires; et dans les siècles écoulés, la vocation du métier avait une très grande force au sein des corporations, et régnait en souveraine sur les familles. Tout cela, depuis 40 à 50 ans, s'est complètement modifié, au détriment de notre prospérité. Nous avons cessé d'aimer la profession pour elle-même ; la jeunesse est fière et ambitieuse... « Ouvrier ne suis, apprenti ne daigne, fonctionnaire suis. » On cherche les situations qui demandent le moindre effort et procurent, cependant, richesse et honneur. A voir l'ignorance et l'incompélenre
gouverner partout la société, on se décourage et on comprend pourquoi tant de personnes clairvoyantes dénoncent la crise de f apprentissage. Car tous, à quelque niveau social (jue nous soyons, nous avons besoin d'apprentissage, c'esl-à-dirc de leçons de choses, leçons de la vie si fécondes en vertus, en idées, en principes de discipline et d'enseignement.
L'âge où ces leçons donnent les meilleurs fruits, c'est, avons-nous vu (§ 19), le jeune âge, entre 13 et 20 ans pour les garçons, 11 et 18 pour les filles. Att point de vue purement industriel, l'armée du travail doit avoir achevé son apprentissage à l'heure de passer sous les drapeaux. Elle est donc éduquée, instruite dans la période de sa croissance physiologique et morale. Maisaujourd'hui, les blessés que la guerre oblige à changer de métier, les impotents graves et les mutilés, entreprennent un nouvel apprentissage à 25 et parfois 30 ans. Ce réapprentissage est évidemment facilité par l'expérience générale et la maturité de l'esprit; ce n'en est pas moins un système d'éducation très délicat, où il faut craindre de se tromper sur Vorientation professionnelle à prendre, et sur les capacités physiques disponibles. Nous en reparlerons en son temps.
L'organisation de l'apprentissage pose donc un double problème, de technique à la fois et de physiologie, de praticjue professionnelle et d'hygiène sociale.
LXXXI. — État actuel de l'apprentissage. — Mais d'abord en quoi consiste la crise dont il est question, quelle en a été l'origine, et quels remèdes lui ont été trouvés? — On se plaint que le milieu où se formait l'apprenti n'existe plus, par cela même que les corps de métiers et corporations ont cessé d'avoir une existence légale [loi Chapelier du n juin 1791), et (ju'ainsi l'atmosphère de travail, le compagnonnage, la direction et le conseil permanents nécessaires à l'élève ont comj)lèlement disparu. La Constituante aurait détruit à tout jamais la véritable école d'éducation technique.
On incrimine encore le progrès inévitable du machinisme^
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car à l'usine ou àTalelier qui travailleiil avec inlensilé, les ouvriers, les manœuvres, les apprentis sont occupés chacun à une besogne élémentaire qui fait partie d'une besogne générale ; ils sont les rouages d'un système mécani(|ue où les fonctions ne sonlguères interchangeables. De telle sorte que l'ouvrier connaît seulement un fragment du métier, un seul élément du travail. Il lui est impossible d'embrasser l'ensemble de la profession ; livré à lui-même, hors de l'usine, il éprouve bientôt sa profonde ignorance : ouvrier horloger, il ne sait pas faire une montre; cordonnier, il est incapable de faire un soulier. — Ce défaut est réel ; il est inhérent à toute organisation fondée sur la division du travait ; il est donc inéluctable.
On dit enfin que les rapports entre apprentis et patrons, que leurs droits et devoirs sont mal définis, faute de lois bien élaborées et d'arbitrages adéquats. « L'intérêt bien compris, écrit Beignet, est dans le rapprochement des deux entités sociales : les milieux ouvriers et les milieux patronaux, au moyen de groupements professionnels (*). » Mais cela ne résout rien, et l'arbitrage ou l'entente, qui sont toujours utiles, ne modifient pas les conditions de l'apprentissage.
La loi du 22 février 1851 sur le contrat d'apprentissage a certainement fait beaucoup en cette matière; elle oblige le maître à enseigner à l'apprenti tout son métier, et à ne pas l'occuper à des besognes sans profit pour son instruction, ni supérieures à ses forces physicpies, ni insalubres (article 8). « Un jugement du tribunal de Limoges, du 30 janvier 1906, s'appuyanl sur la loi de 1851 et sur les articles 1134 et 1137 du (^ode civil, consacre le droit des parents de rompre un contrat et d'obtenir des dommages-intérêts pour le temps perdu, quand un patron ne fait faire à un apprenti qu'une partie du^ travail de la profession, qui n'augmente en rien son instruction personnelle. C'est là, déclare Dubief, une garantie sérieuse, une protection véritablement efficace (^). »
(•) A. BEir.NRT, ÏM Décadence de t'appi'en tissa f/e en France ^ p. IS; Angers, 1911. {'^j F. Dl'bief, LApprenlissaye et renseignement technique^ p. 15 ; Paris, 1910.
188 ORGANISATION PHYSIOLOGIQUE Dl TR.VVAIL
La loi do 1851 est, néanmoins, insuffisanle: si elle combat les abus possibles, elle nY*difîe pas un système d'éducation contrôlée ; elle ne vise pas à améliorer l'instruction des apprentis, et n'apporle. aucun élément d'ai)précialion sur la renaissance des corps de métiers, et la défense du métier intégral contre sa fragmentation par le machinisme. Légiférer n'est pas organiser.
LXXXII. — Écoles professionnelles. — Ce qui a été une œuvre maîtresse d'organisation à la fois cl de contrôle sérieux, c'est la création des écoles professionnelles, dont rol:>jet essentiel est d'instruire et d'é(lu([uer, de former l'esprit et la main, d'apprendre tous leséléments, théoriques et pratiques^ du métier. « S'il est exact, disait Millerand, qu'en quelques semaines, un manœuvre puisse apprendre à conduire une machine, il n'en est pas moins vrai, d'une vérité profonde, que l'intérêt de la production nationale, comme du producteur lui-même, l'intérêt du pays qui a besoin d'une race intelligente et instruite, exigent impérieusement des ouvriers connaissant l'ensemble de leur profession, possédant des notions scientifiques suffisantes pour comprendre le fonctionnement d'une machine, la réparer, lui trouver au besoin des améliorations. » |(>ité par Dubief : /. cit,^ p. 41.)
Les écoles d'apprentissage, il y en eut déjà en France, sous l'ancien régime, même au xvi" siècle ; il y eut \di Maison de tahbé Etienne de Barheré, fondée en 1640 au faubourg Saint-Antoine; et la Maison de la Trinité, encore plus vieille^ dans le quartier Saint-Denis, en faveur de laquelle un édit royal de 1531 autorisa les patrons k prendre deux apprentis au lieu d'un, comme c'était la règle.
Ces établissements recrutaient surtout les orphelins ; c'étaient des ateliers où le travail, la charité, la religion se mêlaient en des proportions curieuses. Des ecclésiastiques dirigeaient, des patrons, retirés en ces milieux de piété, enseignaient. On se disputait, avec les patrons libres et en boutique, les faveurs du roi et la protection de la police.