L APPRENTISSAGE
El inatgrù ccUc siluatioii précaire, ii se forma, dans ces ateliers, tlos apprciilis faisant. « cliemiscs de maille et brîgan-
Fifi. fit. — Mélier k faire des bas (v\
lines, que l'on porte de pays étranges; tissuUcrs qui font les
anciens passements, les autres draps d'or et de soye(/î(/. Ci) ; ■espingliers, os<[uilliei-s {fig. 65), boursiers, faiseurs de
cardes à carder et autres inestiers usités en France (*) ».
Mais on y travaillait peu afin de chanler plus souvent les psaumes.
L'inlention n'en élait pas moins louable; et je rappelle cette tentative pour montrer que l'éducation de l'apprenti doit ^\vG purement professionnelle. Si les maisons de charité avaient une excuse pour donner le pas aux exercices religieux, les corporations de jadis, les patrons, commettaient un abus en faisant de Télève un domestique. « L'apprenti était, en effel, suivant le mot de Dubief, la cAo.ve du patron. »
L'école, au contraire, lui donne la liberté, mais une liberté méthodif/tfe. Le ministère du Commerce y a insufflé l'âme universitaire, non pas, comme le redoute justement Bourrey ('*), pour confondre les méthodes de l'Instruction publique et de rindiistrie, ni pour accepter les empiétements d'un office sur un autre, mais à coup sûr pour nourrir davantage l'éducation technique et la réchauffer et Téclairer de tous les feux du savoir humain. Le choix des maîtres est une garantie contre les excès; à eux de doser l'instruction générale, sans laquelle toute instruction spéciale demeure obscure et bornée; il leur appartient de proportionner et d'harmoniser, de sélectionner et d'adapter. Tel doit être l'esprit des programmes.
On compte, actuellement (^), 80 écoles professionnelles de degré primaire, dont 15 de la Ville de Paris. Ecoles privées ou de TEtal, elles assurent l'instruction de 25.000 élèves; elles sont aidées par la Société philotechnique de Paris (7.508 élèves), la Société d*Enseignement professionnel du Rhône, à Lyon (5.632 élèves), les Cours industriels et commerciaux du Nord sortis du labeur admirable de M. Labbé {i.lW élèves), si bien que i^3.000 jeunes gens reçoivent l'enseignement qui leur est utile, et coûtent plus de 7 mil-
(*) M. FossKYKux, Les Maisons iVapprenlissage sous l'ancien rë</i/«<'; Paris, 1913.
(-) G. BoL'RHKY, Le Problème de V apprentissage et renseignement technique ; Paris, 1913.
{^) Je me sers des chiffres de M. Barbe, Li Question de l'apprentissage (Ligue^ française de renseignement; Paris, 1913 .
l'apprentissage 191
lions au budget (année 1907), soit 56 francs par élève. Il reste, cependant, plus de 800.000 élèves possibles, n'ayant pas 18 ans, et qui ne trouvent pas de place à ces foyers d'action et de pensée. Les partisans des écoles professionnelles déclarent, par conséquent, qu'il faut persévérer dans Teffort et consentir de nouveaux sacrifices budgétaires. Mais cprest-ce donc qui caractérise la méthode dont on voudrai! un si grand élargissement? « C'est, d'après M. Barbe, l'introduction de l'atelier à l'école, l'union intime de la théorie et de la pralicjue, et leur collaboration par l'atelier et le bureau commercial, dans le but de rendre nos élèves immédiatement utilisables, dès leur sortie, à l'usine ou au magasin. » (L. cit., p. 16.)
Celte collaboration n'est pas réalisée de la môme façon dans tous les pays. En Allemagne, où l'on compte plus de 700.000 élèves, qui reviennent chacun à 50 francs, comme à Ilagen, en Prusse (école de construction mécanique : 240 élèves), les écoles d'apprentis, les Fortblldungs-Schulen sont organisées de manière à compléter l'œuvre de l'atelier, mais celle-ci doit précéder et, pour ainsi dire, façonner le jeune travailleur. Les corps de métiers ont une existence effective, et l'apprentissage tout pratique qu'ils donnent est nécessaire pour être autorisé à exercer un métier, et, auparavant, pour pouvoir suivre les leçons de l'école. Le dressage ducorpsavant celui de l'esprit, les besoins économiques avant les besoins intell(»ctuels. Le cerveau allemand est un rouage de l'industrie allemande, commandé par elle, dans le sens et à la vitesse qui lui conviennent. Les écoles sont faites pour les fabriques et croissent en nombre et en spécialités suivant les nécessités régionales {}). Les cours sont gradués et choisis en vue de produire des intelligences d'une orientation déterminée, mais toujours l'instruction pratique l'emporte sur l'autre et retient davantage l'apprenti. Le goi\t de rutile est stimulé officiellement dans l'Allemagne tout entière.
(') GuRT KoHLMANf Fahrikschulen, p. 65-72; Berlin, 19H.
i92 ORGANISATION PHYSIOLOGIQUE DU TRAVAIL
Les deux exemples contraires, de la France et de l'Allemagne, caractérisent Tensemble des idées dont les autres pays, avec des variantes nombreuses, se sont inspirés; ce sont surtout nos méthodes que l'on a a[)pli(iuées, et l'école j)rofessionnelle type français assure iï abord l'instruction technique générale sans perdre le contact de la pratique, et même des usines et ateliers extérieurs.
Voilà quel est, en résumé, l'état présent de l'apprentissage : d'un côté le Gouvernement s'efTor(^ant à une organisation, si l'on peut dire, dont il n'a guère les plans; d'un autre côté, le monde industriel, animé de velléités d'entente et d'action, tantôt 'courant vers les lumières de la science économique, et tantôt s'arrélant au seuil des réformes sociales. Désirs, volontés généreuses ou courroucées, mais chimères qui s'évanouiront au jour des réalités. L'apprentissage veut une méthode scientifique, c'est-à-dire des principes <]ui ne laissent rien à l'imprévu et qui se suffisent à euxmêmes. C'est ce que nous allons ttU*lier à préciser brièvement.
LXXXIII. — Organisation de l'apprentissage. — C'est à l'école professionnelle, et par elle, que doit être entreprise l'œuvre d'organisation de l'apprentissage. Prolongement naturel de l'école primaire, elle prend l'enfant dans les meilleures conditions pour lui enseigner un métier, (^aril aura eu le temps, juscju'à 13 ans, de s'instruire dans les éléments de la langne française, des . mathémati([ues, des sciences physiques et naturelles. Et ces notions indispensables ne peuvent pas avoir déterminé chez lui une vocation quelconque. Il est donc tout préparé pour recevoir une instruction spéciale, un entraînement théorique et pratique en vue du métier choisi.
Je dis que V entraînement théorique est nécessaire : il facilite l'apprentissage en l'expliquant; il projette sa lumière sur tous les détails du travail, et en révèle les défauts et les qualités, sans quoi les progrès seraient lents, les perfectionne-
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menls très pénibles ou impossibles ; il développe surtout l'esprit d'invention, le goût du « fini », et Taniour profond de la profession. Son empreinte ne s'effacera pas du cerveau du travailleur qui, non moins que le savant, se réjouit de voir Texpcrience répondre exactement aux prévisions de la théorie, et la géométrie gouverner Fart véritable.
Dans la société moderne, l'avenir est aux plus instruits ; nul, je Tespère, ne voudra répéter l'hérésie de Voltaire « qu'on n'a besoin que d'une plume pour deux ou trois cents bras ». La plume de Voltaire, certainement. Mais la plume de l'ouvrier, il la faut innombrable. Et quand les leçons de sciences sont conçues de telle façon qu'elles donnent à l'apprenti une connaissance raisonnée de son métier, étendent son horizon, affinent son intelligence, ce serait folie d'en discuter l'utilité primordiale. Il n'y a pas d'exemple d'ouvrier qui ait regretté ces leçons ; et il y en a beaucoup du contraire. Taylor, de simple homme d'équipe, devint ingénieur à force de s'instruire, en payant des maîtres très doctes. Je gage qu'il eût aimé mieux perdre son immense fortune que son savoir théorique.
Les cours que l'enfant a rédigés sur le banc de l'école se gravent dans sa mémoire et le dirigent toute sa vie ; il y reviendra, il consultera ses cahiers pour redresser son jugement et guider ses actes, car cet enseignement, il l'a pratiqué, il l'a éprouvé, et il y a confiance. Combien d'entre nous se replongent parfois dans la lecture des vieilles leçons pieusement conservées, et sont heureux que le papier jauni leur parle encore le langage incomparable de leurs maîtres!
De l'école primaire à l'école professionnelle il doit y avoir continuité par les voies de la spécialisation et de la gradation. La nature du métier fixe le choix des matières à enseigner et les proportions à y observer; l'apprenti horloger, ou mécanicien de précision, veut plus de dessin, de sciences exactes, de métrologie; notre école de C/2/5e6* réalise admirablement ce mode d'instruction. Mais on imagine qu'il faut, par exemple, plus de sciences naturelles, de notions agri-
ORGAMSATION PHYSIOLOGIQUE DO TRAYAIL. 13
coles, de chimie — et toutes appliquées aux besoins régionaux — dans les écoles qui préparent les futurs ouvriers de la terre, de cette terre de France si riche, que délaissent trop souvent, par un calcul malheureux, les bras de nos travailleurs. Ce nest pas mon objel d'en dire davantage, et je laisse aux maîtres qualifiés d'en débattre avec les préjugés, et de faire aimer les champs et la moisson autrement que dans les Géorgigttes.
L'école professionnelle, a-t-on dit, produit des théoriciens et arrête l'essor de la conscience personnelle. — Plaisante prétention ! Théoriciens, ils voudraient tous Tétre ceux qui en médisent; ça leur a manqué Assavoir si jeunes; et dans un mouvement de dépit, ils protestent contre les routes royales : « Peinez comme nous, attendez tout de la longue et douloureuse expérience de la vie », semblent-ils dire à ces apprentis de 13 à 14 ans. Ce sont là généralement des reproches d'ouvriers. J'en sais qui ne pensent pas comme eux. Et combien s'efforcent à rattraper, aux cours du soir, quelques rudiments de théorie, malgré les fatigues du jour! Ceux-ci répondent à ceux-là et les condamnent sans appel.
Quant à la conscience et à l'initiative personnelles, elles sont mal accusées à l'âge dont nous parlons ; mais après l'école elles s'épanouiront normalement, claires et régulières; la vie, en très peu de temps, achèvera leur développement. J'ai déjà expliqué à quelle impossibilité physiologique et psychologique on se heurte, en essayant de transformer la ;9mW^ (F absorption de l'esjïrit humain en une période de restitution et de création; il .est môme imprudent de vouloir trop hâter celle-ci, comme Ostwald l'a tant de fois préconisé. Car la nature évolue par transitions lentes; si l'on brusque son mouvement, il en résulte une perte de forces vives, plus grave dans l'organisme vivant que dans les machines.
Et je prétends aussi que l'école professionnelle a sur l'atelier, — dont les défenseurs sont encore nombreux, — sur Talelier exclusif s'entend, une double supériorité : supériorité scientifique, cela est évident. I/ouvrier, à supposer qu'il enseigne
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tout son métier à l'apprenti, ne fait lui-ménic aucun progrès. D'ouvrier à ouvrier la chaîne se prolonge et se ferme sans (jue le moindre chaînon de science s'y soit ajouté. C'est un cercle vicieux. L'horizon se limite à Télabli — tandis qu'au dehors, des (lots radieux inondent le firmament. Au contraire, les maîtres sont plus doctes de génération en génération ; ils participent à tout moment de l'universel progrès, et leurs élèves en profitent. L'industrie moderne exige ce développement constant de l'instruction des ouvriers.
Et il y a, en outre, une supériorité morale dans l'apprentissage par l'école, d'autant plus appréciable qu'il s'agit d'enfants, et que sur eux le mauvais exemple, les actes et les paroles inconsidérés ont une infiuence plus pernicieuse. On ne saurait mieux dire à cet égard que Liébaut, dans un rapport plus que trentcnaire fait à la Chambre syndicale des mécaniciens : « Chacun connaît, disait-il, les tristes fruits de l'apprentissage à l'atelier : au point de vue de l'éducation, il produit trop souvent la paresse, la haine irréfléchie et presque toujours injuste du patron, du contremaître et de tout ce qui commande et a droit à l'obéissance, les funestes habitudes de l'ivrognerie et de la débauche; — au point de vue de l'instruction professionnelle, l'apprentissage manque complètement de méthode, et ne procède que par esprit de servile imitation et de routine. »
LXXXIN'. — Technique de l'apprentissage. — Pour que l'école donne intégralement cette instruction professionnelle, ce n'est pas assez des avantages de l'enseignement théorique et du milieu qu'elle procure à l'apprenti; elle doit assurer l'enseignement, V entraînement pratique, celui-là môme qu'ofTre l'atelier.
La pratique du métier est un art, incontestablement, mais l'art est toujours l'expression d'un effort méthodique, discipliné, c'est-à-dire d'une science qui a des lois propres. Les arts et métiers sont des sciences appliquées dont l'éternelle beauté enchanta l'imagination, aux temps reculés, à tel point
196 OnGAMSATION PIlYSlOI.OfiigUE DU IRAVAIL
qu'elle en fil des [divinités olympiennes. L'ouvrier qui possède à fond un métier est l'égal du savant.
Les principes qui doivent guider Tapprenlissage pratique sont d'ordre physiologique et mécanique. D'abord, le maître examinera avec soin l'aptitude de son élève ; il ne laissera pas larmoyer sur le tovr celui qui se trouvera bien de manier la charrue ; il éloignera des métiers de force les sujets débiles; tous les facteurs, en un mot, que nous avons définis plus haut, seront considérés pour que les futurs ouvriers soient bien armés dès leur entrée dans la profession. C'est ici que l'action de rinsliluteur sera des plus utiles, pour conseiller les familles et renseigner le directeur de l'école professionnelle. 11 conviendrait que ces renseignements fussent inscrits sur le carnet scolaire de l'élève, et servissent i\ éclairer la conscience des jïarents et des maîtres. Mais j'ai dit aussi coml)ien ces indications demandent d'attention, et quelle restriction on doit toujours y apporter. Leur inq^ortance n'en est pas moins sérieuse.
On montrera aux apprentis les précautions d'hygiène qui garantiront leur santé, suivant le genre de travail qu'ils auront à faire, et les accidents du travail ix redouter. Ils seront ainsi des hommes avertis.
On Jeur fournira des ouvrages élémtîntaires qui soient de nature à stimuler l'amour du métier, sa fierté, sa noblesse ; il faut substituer aux traditions de corps et de corporations l'îimbition féconde d'être des ouvriers modèles, instruits, suivant et même pressant la marche du progrès. En créant cet état d'esprit, on aura résolu tout le problème psychologique de l'apprentissage, (pii complète si heureusement le problème physiologique.
LXXXV. — Education des mouvements. — Mais c'est à la méthode graphique, en ses applications innombrables, et telle que je l'ai expli<juée j)ar l'exemple de l'apprenti limeur (§ 58), qu'il faut demander les leçons expérimentales qui instruiront et disciplineront la jeunesse, (pii rempliront,
Apprenti ILmeur Jans la bonne [4 gauche) et la mauvaise atliluJe (ii droite).
mieux que la parole ou récrit, Toffice de corriger les défauts du débutant, de redresser ses erreurs, de solliciter son attention. Les tracés dynamographiques, aisés à recueillir en s'ingéniani un peu, devront être mis conslammenl sous les yeux des élèves, afin qu'ils jugent par eux-mêmes de ï irrégularité des uns si c'est un débutant, de la régularité et de luniformité des autres si c'est un habile ouvrier. Quelques expériences intéresseront infiniment les élèves, éveillant leur curiosité toujours vive, et leur apprenant toute la valeur des faits. A mesure qu'ils seront dressés à la vraie technique, ils éprouveront que leurs mouvements sont mieux éduqués, et adaptés au travail.
L'éducation des mouvements est nécessaire pour les rendre efficaces, et augmenter le rendement en diminuant la fatigue. Le nombre et la vitesse de ces mouvements, Teffort même ((u'ils développent, changent suivant les individus et le genre de travail. Il conviendra de les déterminer sur des sujets modèles, 1res habiles dans leur art, et de commenter aux élèves les graphiques du travail iiormaL Les mouvemenis désordonnés et inutiles, qui donnent lieu fatalement à une fatigue précoce, seront reproduits au cinématographe, en les exagérant au besoin. Des films, où apparaît ainsi la maladresse des débutants, des impotents, et sj)écialement des amputés munis de bras artificiels, auront une valeur considérable pour Tapprenlissage et le réapprentissage. On conservera dans les écoles, en vue de cet enseignement par Texemple, quelques films caractéristiques relatifs aux principaux métiers [fig. 60).
11 s'agira, ensuite, de conditionner l'apprentissage afin de porterie rendement peu à peu à sa limite maximum, et d'organiser l'atelier pour réduire au minimum les pertes de temps et les causes de fatigue. Mais entendons-nous bien. \u économie de temps n'a pas seulement pour but d'accroître la production ; elle vise avant tout à donner des habitudes d ordre, et à fortifier l'idée que nous serrions plus utiles, aux autres comme à nous-mêmes, si nous éj)argnions tout acte
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musculaire sans but, si nous veillions à bien dépenser noire énergie physiologique.
Il résulte évidemment, de ces conditions de travail méthodique, une efficacité plus grande et une production plus intense.
C'est alors que des règles sur le repos et la fatigue^ les périodes de distraction et d'instruction, la durée continue des leçons pratiques, serviront à protéger la santé.
Quels que soient les métiers, le devoir s'impose à l'apprentissage moderne de leur donner une organisation scientifique, de sélectionner et former les apprentis d'après leurs
aptitudes, et d'assurer l'exercice normal de l'activité humaine.
LXXXVI. — Dispositions mécaniques. — Au point de vue mécanique, il existe, avons-nous dit, un effort et une vitesse de travail conduisant au plus grand rendement. C'est encore la méthode grapliique qui les fait connaître, enseignant par là quelles manœuvres doivent être interdites à l'apprenti si son âge ou ses forces les condamnent. L'adresse des mouvements en diminue certainement la fatigue ; mais cela ne suffit pas, et il y a, dans les opérations élémentaires du travail, de quoi occuper chacun utilement, sans excéder l'ensemble de ses capacités.
Il y a autre chose encore : le choix des outils peut être approprié non seulement à l'ouvrage, mais à fâge de l'ouvrier, pour arriver à constituer finalement un outillage optimum dont le travailleur accompli sera doté à l'usine. Au terme de son apprentissage, le jeune homme devra s'être exercé à manier cet outillage en vue duquel sa pensée comme son corps ont été disciplinés ; il aura fortement gravé dans sa mémoire chaque détail de la pratique, organe de machine ou opération élémentaire. On ne lui fera pas étudier une partie du métier avant que la précédente ait dVk parfaitement apprise et exécutée. Se hûter, en matière d'instruction, c'est perdre son temps. Les bons ouvriers emploient pour leur
préparation plusieurs années, copient plusieurs maîtres, clierchent la faveur des circonstances et s'opiniûlrent à leur tache. Le rôle de la science consiste à diminuer la durée que nécessite la pratique exclusive des ateliers.
Il n'est pas jiossible que l'apprenti connaisse toutes les opérations de Tatelier. Le travail moderne n'exige pas un tel effort de Tesprit, qui serait d'ailleurs quasiimpossible.
La loi de la division du travail, qui régit les organismes vivants, commande les organismes industriels, en sorte que chacun, dans la mesure de ses capacités, y remplit une fonction déterminée, et n'a pas besoin d'en savoir une autre. Je voudrais, cependant, que l'enseignement général donnât une me d'ensemble de la profession, de l'agencement des organes de transmission qui se succèdent depuis la direction jusqu'à l'exécution, et que les ouvriers ne fussent pas lancés dans la vie d'action qu'est la leur sans gouverne et sans boussole. II est clair (|u'un patron, n'ayant qu'une spécialité, sera incapable de donner cette instruction complète. L'école professionnelle est donc la grande organisatrice de la prospérité économique, à condition (ju'elle procède à la fois parla théorie et la pratique, celle-ci après celle-là.
Il semble utile de rappeler (|ue les mathématiques et la géométrie, indispensables au mécanicien, présentent des lacunes que l'expérience seule est à même de combler. Par exemple, la théorie sur les frottements, sur le mouvement des corps, est toujours loin de cadrer avec les données de la l)rati([ue, cela en raison de la complexité des facteurs qu'il faut embrasser dans une science plus précise, et des propriétés physiques des corps. Très simplement, on expli([uera aux élèves l'induence des facteurs physiques, tels que trempe^ composition chimique du métal, résistance, forme, etc., en s'inspirant de l'expérimentation qui se poursuit dans nos écoles sui)érieures et instituts industriels. Les faits, beaucoup de faits, éclairés par un minimum de science.
L'heureuse disposition des usines, la division du travail feront que l'apprenti s'attachera à répéter le même détail
l'apprentissage 201
avec une habilelc croissanle, une [)lus grande économie de lemps et de faligue; il cherchera, s'il est ingénieux, à mieux s'adapler aux conditions de travail dont on lui a montré la liauleimporlance. J'irai jusqu'à dire que Topéralion coûtera de moins en moins à son effort d'attention, et deviendra presque automatique. L'ouvrier à qui l'exécution d'un ouvrage est ainsi rendue facile, grî^ce à Tliahilude, pourra consacrer toute son intelligence au « fini », aux soins délicats qui ont fait, indiscutablement, la réputation de la fabrication française.
Qualité et quantité, il nous les faut toutes deux, malgré la rareté de notn» main-d'œuvre et l'incohérence des techniques. L'organisation de l'apprentissage et des usines, sur des bases scientifiques, nous est donc imposée par le souci de notre avenir et l'éclat de notre renom.
LXXXML — Durée de l'apprentissage. — Ateliers, — La durée de l'apprentissage est, évidemment, une difficulté et une source de mécomptes. Autrefois, le sens du bien-être manquait au |)euple; la misère permanente, l'ignorance, l'absence de liberté, l'avaient atrophié. Et le travail était mal payé. Aussi, la plupart des marchands faisaient euxmêmes ra[)prentissage de leurs enfants, <|ui leur succédaient dans le métier. Une ordonnance de i61S avait disposé qu'à 17 ans accom|)lis l'apprentissage était, dans ces conditions, réputé fait. Le travail du {)cre s'aidait par consécpient de celui des enfants.
Mais quand il fallait entrer chez un patron, tout secours cessait pour les familles; elles ne devaient rien attendre des enfants, et supportaient leur gène jus(ju'à la fin de l'apprentissage, le<|uel durait de 3 à S ans.
D'après les statuts, on accomplissait :
Trois ans chez les drapiers-chaussetiers, les épiciers, droguistes, confiseurs, merciers, joailliers;
Quatre ans chez les apothicaires, pelletiers, cordiers, fourreurs ;
Cinq ans chez les bonnetiers, «aumussiers, gantiers;
Huit ans chez les orfèvres-joailliers.
Les mélhodes modernes ont réduit le temps d'apprentissage à 3 ou 4 ans. Avec une organisation scientifique, cette durée suffira à former de très bons ouvriers.
Or, Tapprenti est hanté, aujourd'hui, j)ar Tidée de gagner de l'argent tant pour soi que pour ses parents. Il ne conçoit plus la nécessité du sacrifice qu'impose Fétude d'un métier; il est trop jeune pour le comprendre et la famille trop pauvre pour le supporter. On le voit alors quitter un [)atron du jour au lendemain parce qu'il ne le paie ]>as assez, ou ne le juge pas en état de gagner. Cet apprentissage à cheval prépare des déclassés, dégrade la profession.
Tant (pie l'école ne pourra pas s'ouvrir à toute notre jeunesse, les patrons feraient de bons apprentis si l'on contrôlait davantage l'œuvre des petits ateliers, en précisant les devoirs réciproques et, au besoin, en usant d'encouragements, matériels et honorifiques. Mais qu'il s'agisse de l'école ou de l'atelier, l'Ktat doit s'efforcer d'aider les parents, d'accord avec les communes, et d'agir sur eux moralement par les instituteurs. Il fera un large apj)el à l'expérience et au dévouement des industriels, que je voudrais voir dans tous les conseils d'écoles professionnelles. Et au terme des études, lorsque l'apprenti sera jugé digne d'être ouvrier, il conviendra de le soumettre à un stage d'un an, de le rassujettir dans un atelier, (^'est à quoi servira grandement la collaboration des chefs d'industrie. Les rasstijettis feront d'excellents ouvriers; à l'usine surtout, ils apprendront l'inéluctable besoin de production du monde économique, et les exigences de la société; ils sauront, comme dit Taylor, « qu'on ne vend pas de bonnes paroles ».
LXXXVIM. — Science sociale et industrie. — Cette leçon de la vie économique d'un pays, la science sociale, la connaissance psycho-physiologique de l'homme, manquent aux élèves de nos grandes écoles comme aux ouvriers
l'apprentissage 203
instruits des écoles professionnelles. Les uns et les autres doivent donc faire un stage à l'usine et se rassujettir. « En travaillant coude à coude avec un manœuvre couvert de graisse, déclare Taylor, avec un ouvrier ignorant les règles de la grammaire et étranger à toutes les formes de la politesse, il leur faudra bien reconnaître la pénétration inlellectuelle de ces hommes ... Dans nos écoles, la majeure partie des études est consacrée aux propriétés des matériaux inanimés... En revanche, la matière vivante... est entièrement laissée de côté ; on ne lui consacre pas même une heure d'étude. Les contrôleurs, les directeurs, les présidents de nos grandes sociétés ont une seule matière à travailler : les ouvriers. Les élèves de nos écoles auront toute leur existence consacrée à Télaboration de cette matière première si précieuse, et ils finissent leurs éludes à 22 ans, sans en avoir entendu parler (*). »
En France, après un sommeil d'un demi-siècle, on revient à la science de Thomme, et sous l'impulsion du ministère du Travail, de Léon Bourgeois principalement, rien de ce qui touche à l'ouvrier ne nous est plus étranger. Mais tandis que se poursuit cette analyse des travailleurs dans leurs besoins de travail et d'hygiène, et que progresse leur bienêtre, il est devenu d'une extrême urgence ([ue le ministère du Commerce y associe son effort, en organisant scientifiquement l'apprentissage, et en l'organisant à l'école. L'œuvre de l'usine sera complémentaire. Le Conservatoire des Arts et Métiers serait le centre tout indiqué pour coordonner et guider l'entreprise indispensable qui s'impose à notre pays. Il réunit l'autorité scientifique et la puissance industrielle, dont la marche isolée serait un désastre national.
Et, autour de lui, recevant son rayonnement, de nombreuses écoles devraient s'ajouter à celles qui existent. En Allemagne, dans la seule ville de Munich, qui compte 520.000 habitants, il y a 60 établissements dont iS enseignent
(»} F.-W. Taylor, Revue de mèlallurgie, vol. II, p. 648; 1910.
le commerce el 12 les arts iiiduslriels. delà seul dicte son <levoir à Tliltal français.
Il y a vraiment beaucou}) à faire, dont ces modestes pages ne sauraient donner l'idée. Si je ne craignais de décourager les bonnes volontés, je souscrirais à ce jugement de l'Américain Gilbreth :
« Le système d'apprentissage actuel est pitoyable et criminel, considéré au point de vue de l'apprenti; il est ridicule au point de vue moderne, et il n'y a pas de mots pour en décrire la vanité au point de vue économique (*). »
(') V. Gilbreth, Motion Sludt/, p. 41 ; 1911.
CIIAPITHE IX