LA MAIN-D'ŒUVRE
LXXXIX. — La main-d'œuvre s'enlend du travail dos ouvriers, mais c'est, à vrai dire, l'ensemble des ouvriers effecluanl un même ouvrage. On semble confondre les personnes avec la chose, tellement il est démontré et il s'impose à Tesprit que l'on n'a pas de travail utile, ni de richesse, ni, par conséquent, de bien-être sans l'ouvrier.
La main-d'œuvre est donc l'instrument de la prospérité économique, et c'est pourquoi elle doit être nombreuse, instruite, éduquée, dirigée avec art et habileté.
En France, elle a toujours été rare; aujourd'hui qu'elle a j)ayé à la Patrie une très lourde contribution, ses rangs se sont davantage clairsemés. Il a déjà fallu recourir aux travailleurs italiens^ et plus récemment aux Kabyles et aux annamites. Désormais cet appel sera nécessairement plus frécjuent, et j'imagine que notre industrie songe à bien utiliser tout le contingent français et indigène avant de s'adresser à nos voisins. Toujours est-il ([ue ce recrutement pose un problème très important : celui des aptitudes et des conditions ])hysiologiques de travail d'hommes qui appartiennent à des races variées et à des climats autres que celui de France. \J acclimatement n'a d'ailleurs été l'objet d'aucune étude l>récise; il est livré à l'c^mpirisme, on peut dire, dans le monde entier.
XC. — Main-d'œuvre italienne. — Je ierai de; brèves remarques à l'endroit des ouvriers ilaliens. C.e sont, incon-
leslal)Iement, des travailleurs très près des nôtres par Tesprit et la tendance à contracter des habitudes sœurs. Leur existence a évolué dans le inôme monde d'idées et de sentiments. Par la race, par la force héréditaire d'une culture semblable, ils possèdent des éléments d'affinité qui les cimentent, plus que tout autre peuple, à notre édifice social, sans laisser voir les joints.
Bien mieux, entre eux et nous, des guerres communes, des souvenirs de gloire ont scellé un pacte, pour ainsi dire, indéfini, de cordialité humaine. Et il n'y a jamais eu, il ne peut plus y avoir de ces « haines vigoureuses » qui nous opposent aux races d'évolution anormale.
Toutefois, ritalien, même en Italie et dans les pays méridionaux où il émigré volontiers, manque de puissance ; il travaille intelligemment, mais avec une certaine nonchalance: il n'a pas la continuité d'effort que réclament nos modernes industries; il procède par à-coups, et ménage ses ressources d'énergie bien plus que l'ouvrier français.
Généralement, quand il s'expatrie, il vit modestement; son labeur, qui n'est jamais fiévreux, se prolonge tard dans la soirée et débute de bon matin. Notre système d'organisation du travail, qui voudrait un minimum de présence à C atelier et un maximum de production, lui serait donc d'une application malaisée. C'est, en tout cas, un point important à examiner, sur lequel mon attention s'est portée au cours d'une mission scientifi(|ue dont je fus chargé dans la l^éninsule, en d907.
Et c'est pourquoi je ne partage pas absolument la doctrine de Témincnt sociologue italien, le député Cabrini, écrivant (^) :
« L'Italie est fi^re de collaborer au développement de l'industrie française, en lui fournissant la main-d'œuvre complémentaire qui lui manque, et qui chez nous est en excès. Certes, la victoire de l'Entente éveillera ici une merveilleuse floraison industrielle. Mais, de longtemps encore, bon nombre d'ouvriers continueront à émigrer.
{}) Voir le Journal du l" juin 1916.
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« Nous verrons volonliers nos conipatrioles s(^ diriger vers un pays de langue latine elde lenipéramenl fraternel, vers la France, notre alliée par l'esprit, le cœur et la raison politique. L'émigration en Europe est temporaire, bien plus que celle d'Amérique : pour ces émigrants la patrie est proche.
« Il faut cependant que la France et l'Italie, nations par excellence démocratiques, disciplinent le mouvement. Vous avez intérêt à ne pas accueillir des travailleurs qui pourraient abaisser les salaires. Nous ne voulons pas envoyer des nationaux (|ui puissent jouer ce rôle de « kroumirs ».
« L'Flat français a des devoirs à l'égard de son prolétariat qui, souffrant d'inouïs sacrifices, reste l'admiration du monde. La route ne saurait être barrée à ceux quj^ reviendront des tranchées. La France ne pourra jamais accepter l'importation d'une main-d'œuvre de mendiants.
« La vieille théorie qui proclamait que l'argent envoyé par les émigrants à la patrie est toujours le bienvenu, quelque humiliation qu'il cache, a vécu. Le gouvernement même la rejette.
« Il importe donc d'établir de part et d'autre des conditions claires. Ce faisant, nous consoliderons en durée et en force l'alliance scellée par les armes. Ainsi s'affirme la nécessité d'un contrat de travail, tel que le proposait Luzzati. Le traité d'émigration devenu contrat de travail peut se résumer en ces points :
« 1° L'ouvrier italien en France doit jouir des mêmes libertés que l'ouvrier français;
« 2" Pour toute question syndicale, il ne pourra être expulsé qu'après jugement rendu par les autorités reconnues ;
« 3"* Tout engagement, par vos industriels, doit se faire d'un commun accord entre le gouvernement et les organisations professionnelles du capital et du travail. »
XCI. — Les salaires. — Quelles que soient les modalités de cette participation étrangère au travail économique de notre pays, il n'en demeure pas moins vrai que la main-
d'œuvrc s'est raréfiée sérieusemenl, et que le inachinismc sera de plus en plus sollicité, dans Tindustrie, le commerc** et ragricullure. Le moteur inanimé emj)iétera sans cesse sur le domaine du moteur animé ; la culture mécanique fera la loi aux paysans; la machine-outil régnera, dans les usines, en souveraine. Et pour diriger, commander toutes ces forces aveugles et infatigables, l'ouvrier devra se spécialiser, accroître son instruction, affiner son intelligence. Si Yapprentissage ne vient pas à son aide pour l'adapter à cette tâche délicate, il emploiera beaucoup de temps à s'y faire, son rendement sera médiocre et son salaire tout petit. Car, à mesure des progrés du machinisme, on exigera de nos travailleurs^ plus de capacités, et la sélection entraînera un déchet important. L'exemple de ce perfectionnement nécessaire de la main-d'œuvre est donné par les professions ellesmêmes : mécaniciens, ouvriers d'art, horlogers, électriciens, sont intelligents, adroits, habiles. -On les élèverait encore d'un échelon dans la société si Ton organisait leur apprentissage comme il a été formulé précédemment.
Tous les travailleurs sont loin de cet état; il en est i\\x\ peinent et gagnent peu. C'est inévitable; on n'empêchera pas l'ignorance d'être une source de misères. Or, plus que jamais, les hommes comprennent leur droit à la vie, à une vie (pii ne soit pas de continuelles privations. La question des salaires, ave(* sa variété, sa complexité très grandes, doit tenir compte de celte revendication et n'avoir pas seulement égard au rendement. Le salaire lyî rétribue pas un organisme dont les besoins se règlent uniquement sur le travail, ce qui serait le cas d'une ma(*hine à vapeur, par exemple. 11 doit assurer largement la vie de l'ouvrier, c'est-à-dire les frais de son alimentation, même quand il ne travaille pas, pendant le repos, les fêtes, le chômage» forcé; de l'entretien de sa santé, par Fhygiène du foyer, le logement, le vêtement;
de l'entretien de la race, par l'hygiène sociale le dis que le
salaire, à l'endroit de tout travailleur digne de ce nom, ne peut pjis s'abaisser au-dessous d'une certaine ra/^?;^/- sans être
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inhumain. El je déclare que toutes les fois qu'un homme ne trouve pas les moyens de vivre, c'est la société seule qui
est coupable.
11 y a dans la division du travail une solution scientifique
pour occuper toute personne à la besogne qui lui convient.
El il y a lanl de développements possibles pour l'activilé
humaine que chacun doit trouver son emploi à bref délai.
Par quelle aberration en arrive-l-on aux grèves, <{uand il
existe des solutions rationnelles des conflits du capital avec
le travail ? Les grèves frappent la production et gênent
également patrons et ouvriers. Elles disparaîtront devant
une organisation qui ne néglige rien des besoins matériels
et moraux des travailleurs, et quand les lois auront cessé
d'être des sabres de carton.
XCII. — Main-d'œuvre française. — De la main-d'œuvre française, tout ou à peu près a été dit par nos économistes, et dit excellemment. Elle possède en propre Tespril d'entreprise qui la porte à inventer, à perfectionner, à aimer le progrès; le goût du bon travail, de la précision, c'est sa qualité dominante, appréciée universellement ; elle répugne à la routine dès qu'elle en comprend les défauts. Cette intelligence est moins développée chez les travailleurs de la terre (jui sont, ainsi, plus routiniers.
L'ouvrier français s'assimile facilement les notions nouvelles, d'autant plus vite qu'elles frappent davantage sa curiosité ou lui semblent agréables. Mais il a l'esprit primesautier. Faute d'une longue éducation, et par ignorance de la méthode^ il se plaît à touchera tout sans rien approfondir. Cet inconvénient est compensé par les qualités précédentes; il n'en est pas moins réel. C'est pour toutes ces raisons que nos écoles, à la ville et à la campagne, doivent servira orienter et favoriser l'exercice des vertus nationales dès l'enfance ouvrière; à instruire la jeunesse de tous les éléments du métier, en lui montrant clairement les avantages du travail moderne sur l'ancien, de la science sur l'empirisme. De m^^me que
ORGANISATION PllYSIOLOOiQUB DU ThAVAlL. 1 i
210 OnCANISATION PHYSIOLOGrQUE DU TRAVAIL
l'ouvrier, le paysan iiiérile la collaburatioii, avec ses procédés liabiluels, d'une leelinique ]>lus ])aifaile, Ellle associerait à son activilé, ulileineut, celle de sa femme et de ses enfants. Sous une forme moderne, ce serait la vie rustique d'autrefois {fig- 07), mais productive, féconde.
La proti?ctiou de la race nécessite d'autres mesures : ateliers et chantiers seront coiutîtiounés |)our que Vhijtjiène n'y perde aucun de ses droits. Des afiiclies enseifj;ueront aux hommes les précautions à |)rcmii'e contre les causes possibles de contagion cl d'intoxication, l'immense profit d'une alimentation rationmielle, conforme aux jtrincipes (]ue nous avons exposés.
Il est clair (juc c'est là pUifrtt la mission des iiispecleum dit travail, mission <]ui exijje de lu C(»m])étence et ilu tact, et qui pourrait être simplifiée par l'organisation de conférences du soir sur Vhyijiène du travail, où seul scn-a doniu't un ensei-
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gnement expérimental. Le verbiage doctoral est le pire de tous : il éloigne de la vérité.
Il manque, enfin, à nos ouvriers Yardeur colonisatrice; c'est, probablement, un effet de notre prospérité et de notre « sociabilité ». Chez nous, des habitudes sociales, la jcamaraderie, l'inertie mentale nous retiennent fortement; mais l'homme toujours renfermé échappe à cette attraction ; chez lui ou ailleurs il demt^ure le même. 11 est bon <|ue la vraie main-d'œuvre française se rende un j)eu aux colonies et y contribue à assurer notre con<[uéte économique, par ellemême d'abord, par son exemple vivant, et aussi en formant la main-d'œuvre coloniale, nombreuse et médiocre.
Le travail dans les colonies suppose l'expérience du monde indigène et la connaissance du milieu. Il sera question plus loin de la main-d'œuvre indigène et de sa résistance physiogique. Mais tout ce qui a trait au milieu^ c'est-à-dire à la température^ aux actions solaires^ à V humidité si grande des régions africaines où Hotte notre drapeau, tout ce qui concerne Yalimentation et le genre de vie du colonial, mérite un exposé complet. Je ne puis que renvoyer à mon livre : Le Moteur humain (livre IV) et aux pages très courtes qui précèdent. Au point de vue pratique, il faut insister sur la nécessité de modérer l'activité et la consommation d'énergie qui lui correspond, de travailler à des allures plus faibles que dans nos contrées, de commencer tôt et de finir tard le travail pour bénéficier des heures où la chaleur n'a pas son maximum d'intensité, et somme toute de rattraper sur la durée ce que l'on est obligé de perdre sur là puissance. Il faut réduire dans les repas la quantité de viande, et s'interdire les boissons alcooliques, sous peine d'être la proie de toutes les infections possibles, et de ruiner à jamais la résistance organique. J'attribue à l'excès de travail et aux eaux-de-vie absorbées inconsidérément, la forte mortalité des ouvriers que l'on avait employés à Madagascar pour construire le chemin de fer de Majunga.
D'ailleurs, nos travailleurs ont pour devoir de guider la
main-d'œuvre indigène, naturellement désignée i)our les Iravaux de fatigue, qui n'entameront pas sa résistance au môme degré que celle des nôtres ; et à apprendre eux-mêmes à se servir des moteurs industriels que leur confient les colons. Il n'y aura bientôt plus d'usine ou d'exploitation agricole sans un bon outillage mécanique. Formons donc le cerveau de nos ouvriers; ils ne négligeront pas leurs muscles.
Le Français qui se rend aux colonies doit abandonner une |)artie de ses coutumes métropolitaines et les remplacer par quelques-unes de celles des indigènes, spécialement quant à l'alimentation, au vêtement et au logement, dont nous parlerons tout à l'heure. Faute de quoi, les variations brusques de la température auront vite raison de sa santé, après avoir diminué sa capacité de travail. Le temps d'acclimatement est de trois à quatre ans si l'on suit um^ vie régulière, exempte de surmenage et d'intempérance. Pour les Européens (|ui se rendent à Sumatra, où la température est en moyenne de 27*" toute Tannée, Glogner admet une période d'acclimatement de 4 ans. Encore faut-il ajouter que l'état antérieur de la personne, son âge, sa condition, modifient cette durée. 11 convient surtout de ménager Vaccoutuinance des cellules dans leur labeur à produire de l'énergie. Les phénomènes physiologiques ne se prêtent pas aux passages brus(|ues; il leur faut une lente transition, un entraînement graduel. Je rappellerai, à ce sujet, que le principal facteur de dépréciation des soldats envoyés aux colonies, c'est le défaut d'entraînément de la vitalité cellulaire. Déjà, le physicien Coulomb avait constaté le faible rendement (pi'ils fournissent dans ce cas : « J'ai fait, dit-il, exécuter par les troupes de grands travaux à la Martinique; le thermomètre y est rarement audessous de 20° (exactement 25°). J'ai fait exécuter en France les mêmes travaux par les lroup(^s, et je puis assurer que sous ce 14" degré de latitude, où les hommes sont presque toujours inondés de leur transpiration, ils ne sont pas capables de la moitié de la quantité de travail journalier qu'ils peuvent fournir dans nos climats. » Je persiste donc
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i\ défendre l'idée que nos travailleurs doivent so contenter de surveiller et d'organiser la main-d'œuvre indigène, (^elle-ci est adaptée au milieu; et les Français ne pourront jamais la suppléer sans péril, à un moment où notre pays réclame toute leur activité pour se relever économiquement.
XCIU. — Main-d'œuvre indigène. — En vue de ce
relèvement, il a été question de renforcer l'armée de nos travailleurs d'un prélèvement effectué sur les indigènes d'Afrique^ et plus particulièrement de Kabyles, Ce sont des sujets français. A ce titre d'abord, pour les services qu'ils peuvent rendre ensuite, ils méritent une attention spéciale. On les a trop souvent vus du dehors^ sous le voile de la littérature (^), dans les récits émerveillés des amateurs de pittoresque, et hier dans les splendeurs de l'héroïsme. Il faut encore les voir du dedans, sous tous les aspects de leur vie matérielle et morale, et le rayonnement de leurs traditions. Les connaître ainsi, c'est, à mon sens, leur faire beaucoup de bien, car ils gagnent à être compris.
L'étude scientifique des Arabes m'a occupé de 1907 à 1909, au cours d'une mission officielle dans le nord de l'Afrique. J'enquêtai sur les conditions de leur travail, sur leur force et leur capacité productive. Mes nombreuses expériences tendaient à faire ressortir l'influence de V alimentation, de la température, de la radiation solaire. Autant que le problème physiologique, je cherchai à préciser le problème social et militaire, car il était alors fortement question de l'intéressant projet de M. Messimy sur la conscription indigène. Je résumerai ici mes observations, éparses dans des Rapports ministériels que la poussière des Archives n'a point souillés, ou encore dans des ouvrages techniques (^j.