XCIV. — 1° Considérations techniques et sociales
(*) On en peut lire un exoeUent exemple dans l'article de Charles Géniaux, Scènes de la vie kabyle {Revue des Deux Mondes du 15 avril 1916, p. 920).
(*) Jules AsiAR, Le liendement de la machine humaine; Paris, 1910 (épuisé;; — Le Moteur humain f livre VI; Paris, 1914.
Les Kabyles, — Les populations arabes doivent à la religion musulmane qui leur est commune la puissance des traditions qui les gouvernent; elle constitue le lien robuste de races très différenles, celles du moins qui occupent les rivages méditerranéens. L'âme arabe est tout enveloppée et pénétrée de l'atmosphère religieuse. Elle se dérobe dans un passé à la vérité très beau et riche de gloire.
Je parlerai exclusivement de la population kabyle. Elle intéresse davantage le monde du travail. On la rencontre à l'est du déparlement d'Alger, dans celui de Constantine et en divers points de l'Afrique occidentale, surtout au Maroc. Au point de vue ethnique, il est fait mention, dans les Annales égyptiennes, d'un peuple lybien, vivant à l'ouest de TEgypIe, autochtone et à type blond. Un papyrus, datant de 3.000 ans avant Jésus-Christ, l'appelle Tamahou, Je ne sais ce que vaut ce témoignage; mais, lors de la rivalité de Rome et de Carthago, il existait bien un royaume de Numidie, habité par des Berbères, là où vivent aujourd'hui les Kabyles. Ces Berbères seraient-ils les descendants de quelques immigrés phéniciens, conlemporains de la fondation de Cartilage ? Seraient-ils ainsi de souche sémitique? — Leur type les distingue des Arabes, tard venus dans le nord de l'Afrique. Et ils n'ont point acKiellement de parents reconnaissables. Ce sont les images d'un original disparu.
Lorsque Rome eut défait Carihage, elle nomma son propre allié, Massinissa, roi de toute la Numidie, avec Cirla ou Constantine pour capitale. Cependant, l'instinct de la liberté reprit le dessus, le joug romain parut trop lourd au prince Jugurtha, fils de Massinissa. Les fougueux cavaliers numides — Nimndœ infripni cingunt — se révoltèrent. Et Marius dut combattre pour écraser l'armée de Jugurtha. En l'an 106 avant Jésus-Christ, il le défit et traîna au cachoL L'âme berbère, elle, ne fut pas domptée, la pureté de la race ne fut pas alteinte, car nul ne prélend retrouver dans les Kabyles de notre Djurdjura les traits connus des Romains, pas plus au physique qu'au moral.
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Nouveaux assauts et nouvelles révoltes en Numidie quand passe le torrent de l'invasion arabe, vers 646 de notre ère. Une Jeanne d'Arc berbère se dresse contre Fenvahisseur, la Kahina organise la résistance et conquiert, sinon Tindépendance du pays natal, assurément l'admiration de l'histoire et les lauriers de la légende.
Puis vinrent au xvi* siècle les Turcs, dont la domination s'évanouit au jour de notre approche... N'insistons pas sur des événements (jui ne pourraient rien préciser du passé mystérieux de la Kabylie, et plus généralement de la Berbérie. Le qui survit de ce passé, c'est le type humain avec ses caractères propres, c'est le Kabyle avec ses <|ualités intrinsèques que nous voudrions apprécier. Et comme il se retrouve en Tunisie, en Tripolitaine, au Maroc, il est bon de le connaître parfaitement, et de mettre à nu ses sentiments et ses pensées. L'ethnographie devient, à cet égard, un moyen supérieur de civilisation.
Comment s'étonner dès lors que le Gouvernement romain ait institué, pour faciliter la colonisation de la Lybie, une Commission de spécialistes chargée d'analyser tous les éléments psychologiques, physiologiques, ethnographiques dont celte pénétration aura besoin (•)? Je ne sais quelle organisation garantit notre succès au Maroc ; mais nous aurions tout pour réussir. D'accord avec nos voisins de la Péninsule, el joignant nos efforts, nous exercerions en Afrique une action de progrès sans exemple dans l'histoire du monde.
XCV. — La vie kabyle. — Revenons aux Kabyles. Ce sont, presque tous des gens laborieux ; ils sont constamment à leurs afTaires, soit dans le commerce, soit dans Tagriculture. Ils travaillent avec ardeur et intelligence, et sont redoutables dans la concurrence qu'ils font aux autres races africaines. Je les rapprocherais volontiers des Mozahites, peuplade saharienne et d'un esprit également éveillé, très commerçante à coup sûr, et dont ToriiTino elhni([ue n'est
(•) s. Ottolexoiii, Nuova Anioloyia du l" mai 1914.
pas moins éiiigmatique. Os Mozabiles sont disséminés en Algérie et en Tunisie ; partout ils s'assimilent aux habitants et s*iniposent à eux par une rare diligence.
Les Kabyles vivent généralement groupés; ils ont conservé des mœurs pour ainsi dire bibliques^ en ce sens que leur constitution rappelle l'époque où Moïse réparlissait en tribus un peuple informe, et donnait à ces tribus une constitution patriarcale. On n'a pas oublié ces groupements par dix, cent et mille habitants, ayant des conseils et des juges, de sorte que les autorités supérieures synthétisaient les autorités inférieures, et (jue le moindre hameau se reflétait dans la commune, et celle-ci dans la ville. Je retrouvai ces fédérations, ces assemblées étagées, ces (Conseils d'Anciens, cette puissance familiale d'une antiquité reculée, dans l'organisation des Berbères. Et cela aussi pourrait me confirmer dans riiypothèse — je ne dis point la certitude — que les Kabyles sont d'origine phénicienne.
Jusqu'à la dhne sur les grains et le centième sur les troupeaux ; jusqu'à l'affirmation des rapports de maître à esclave entre l'homme et la femme, mais d'un doux et courtois esclavage ; jusqu'à l'hospitalité vis-à-vis du pauvre et de l'étranger, et le respect de la parole jurée, et le vif sentiment de l'honneur, — tout ici reproduit ce que l'histoire sacrée nous raconte avec détails.
Voilà qui expliquerait même l'existence sédentaire, l'amour du pays natal et du foyer chez les Kabyles, à condition qu'ils trouvent auprès de leurs demeures les moyens de travailler pour vivre. Sinon, ils quittent leurs chaumières, ils descendent de leurs plateaux, ils désertent une terre ingrate et des champs désolés ; et ils s'en vont vers les cités où leur travail sera estimé à haut prix ; ils s'y emploienl, ouvriers à la tûche ou à la journée, mais ouvriers économes, dévoués, loyaux.
Dépensant peu, ils se créent bientôt une relative indépendance, deviennent de petits commerçants el réussissent dans la plupart des métiers.
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Ce ne sont pas des cuUivaleurs que rien n'attache hormis le sillon. Au contraire, ils aiment les arts el y montrent une certaine adresse. A ces gens industrieux, les machines à tisser et à broder ne conviennent pas moins que la charrue. L'enseignement professionnel ferait d'eux des artisans modèles, comme il ne s'en observe pas parmi leurs coreligionnaires arabes. Car ils se distinguent de ceux-ci par l'horreur de la paresse et de la misère ([u'elle engendre, et ce ne sont pas des fatalistes absolus ou des superstitieux; ils ont, surtout, un sentiment plus fier de leur dignité et de leur liberté.
On éprouve qu'ils sont les vrais indigènes, les autochtones perdus dans la forêt humaine qui a poussé autour d'eux. Leur patriotisme, il ne faudrait pas le confondre avec le fanatisme religieux. On m'a souvent affirmé, et j'ai pu me convaincre que la foi ne soulève pas les montagnes kabyles.
En résumé, hommes de travail, unis et mus par l'intérêt et Thonneur, — ce qui n'est pas contradictoire, — dominés par la ferveur familiale, prêts au sacrifice et à l'entreprise proche ou lointaine, possédant pour tout dire les capacités des bons travailleurs, tels me semblent les Berbères en général. Et quand ils ont épargné quelque argent, ils s'en retournent à leur parys, renouent les traditions interrompues et poursuivent, à côté d'un foyer renaissant et sous des cieux amis, le labeur diligent du boutiquier ou de l'agriculteur.
Le Kabyle a donc conservé les mœurs des ancêtres, qui, aux temps fameux de la République romaine, firent la prospérité économique des territoires numides et carthaginois. C'est de quoi, pour leur propre compte, les Italiens espèrent tirer parti en s'installant dans la région lybienne. En matière de colonisation, le passé gouverne et enseigne l'avenir.
XCVL — 1° Considérations anthropologiques. — Le
Kabyle possède une taille légèrement supérieure à la niovenne. Sur 800 Berbères adultes, les mensurations m'ont donné une taille de l^yGS, celle du Français atteignant à
peine 1",05; le busie est pariiculièremenl développé, et It^ coefficient thoracique, dont on a vu plus haut Fimporlance, s'élève à 0,54, comme chez tous les sujets robustes et bien proportionnés.
L'architecture du corps est assez grossière, muscles gros s'insérant par de fortes attaches sur un s({uelette massif; poitrine large, membres grands et vigoureux; tête irrégulière, à cheveux blonds ou châtains, et parfois d'une vilaine couleur maïs. Le visage n'a point la finesse de celui de l'Arabe ; mais il est expressif, énergicpie ; les yeux sont vifs, le regard pénétrant.
Tout cet ensemble est quelipie peu sévère, et inspire, non de la sympathie, mais de Tintérél ; il reflète la volonté et la décision. Un autre Irail physique spécial du Kabyle, c'est la coloration de sa peau, toujours moins foncée que celle des autres Berbères. L'hérédité, qui accroil l'action immédiate de la radiation solaire et renforce la pigmentation, est ici très faible; nous avons affaire, visiblement, à une peuplade méditerranéenne, implantée en Afri(|ue à une épocjue assez rap- [)rochée. A cet égard, Kabyles et Arabes ont une parenté étroite qui en fait un groupement distinct de celui des nègres.
Chez les nègres, l'inlluence héréditaire est puissante et a marqué de son cachet le type anthropologicpie du noir ; la transformation est profonde dans le sens d'un amoindrissement de l'énergie nerveuse et des capacités intellectuelles, tandis ([u'une sorte d'induction pholochimifjue se révèle dans tous les éléments é|)idermiques : peau, cheveux, barbe.
Mais, parmi les Arabes, la pigmentation est légère. J'ai même cité le cas des bonnetiers ([ui, de père en (ils, travaillent dans des quartiers couverts appelés souks; ils ne voient pres(pie jamais le soleil, et n'en subissent pas le luile. Aussi, leur teint est-il plutôt blanc, (*t parfois sont-ils un peu étiolés (^).
(1; Jules Amar, Journal de Physiologie^ p. 235, 1908.
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Je pourrais signaler liieii tratitres caractères pour différencier les races (jue j'ai observées; leur aspect esl par luimême assez insiruclif {(ig. 68). [I faul ajoulor que les Kabyles parlent français el arabe, encore (|u'ils s'exprimeni
AmbrH ilu eiid. Ki-ini. Kaliyle.
Fio. 68. — Types d'arabes africains.
<le préférence en berbère, H m'est impossible d'indiquer ce que cette laiif^ue révèle sur leur bisfoire nu tenqis m\ celle-ci ne se confondail avec Tiulle aulre. L'accent, <jui esl brusque, n'a nullein<-nt l'Iiarnionie du parler aiahe. De ipielles voix éteintes est-il jiaiini nous t'échu lointain ? Aux épiifrapiiisles de nous l'apprcTidre.
220 OnGANISATION PHYSIOLOGIQUE DU TRAVAIL
XCVII. — Considérations physiologiques. — L'énergie des Arabes. — I-e problème physiologique concernant Vénergie arabe a nécessité de miniilicuses expériences, que j'ai pu étendre à près d(* 250 personnes recrutées dans tout le nord de l'Afrique, de façon à comparer régions et races différentes.
La force indigène varie d'une ville à une autre suivant les conditions économiques. Dans certains villages d'Algérie, l'homme est physiquement déprimé, il est émacié faute de nourriture.
Mais alors même que son alimentation est régulière, le travailleur de la cité est presque toujours plus fort que celui de la campagne, l'ouvrier plus que le paysan. Au dxjnamomètre, ce sont les débardeurs qui ont fourni le maximum de force, puis les coltineurs et les cultivateurs, en dernier lieu les boutiquiers à vie sédentaire. Les premiers sont capables d'un effort à peu près double, et plus soutenu. Cet avantage subsiste quand on les compare à nos paysans de France, et disparaît vis-à-vis de la force de nos ouvriers parisiens que j'ai étudiés longuement.
La considération du travail est plus intéressante que celle de la force. Je fis donc transporter des fardeaux^ variant de 30 à 60 kilogrammes, à des allures réglées, en marchant à plat ou en s'élevant sur escalier. Je fis aussi un emploi méthodi(|uc de mon cycle à frein pour mesurer le travail des jambes et analyser la double influence de l'effort et de la vitesse.
11 faut immédiatement déclarer que Marocains et Kabyles remportent sur tous les Arabes par la quantité de travail journalier, et la rapidité de leur allure. Plus nerveux, ils recherchent instinctivement l'exercice de vitesse, et l'on a du mal à modérer leurs mouvements. Au contraire, les indigènes de Tunisie, adoptant des allures lentes, travaillent avec nonchalance, et il n'est guère facile d'accélérer leurs mouvements. Ce sont là des caractéristiques frappantes.
Dans l'industrie, dans l'armée, la vitesse est un facteur