HYGIENE GENERALE - MESURES DE DEFENSE SANITAIRE
L'organisation sanitaire des colonies ne consiste pas seulement dans un corps médical. En outre de ses attributions que celui-ci possède et qui, déjà, représentent Faction sanitaire dans sa forme essentielle, secours aux malades et prévisions prophylactiques, — cette organisation se complète par l'existence et le fonctionnement de règlements ou d'institutions hygiéniques. Les règlements, édictés par l'autorité administrative, sont seulement mis en application par le service médical ; mais il a, d'autre part, l'initiative de création et le pouvoir de gestion des institutions d'hygiène.
En ce qui concerne les règlements, l'époque actuelle se caractérise par leur incessante évolution, qui contraste singulièrement avec leur fixité d'autrefois. Ils suivent en effet le mouvement des idées, et subissent l'influence des théories médicales qui se renouvellent de nos jours avec une extrême rapidité. Aussi le caractère de durée et de solidité qu'on attachait, il y a peu d'années encore, aux doctrines scientifiques des règlements sanitaires, a-t-il disparu de ces actes. En sorte que la législation sanitaire des colonies d'il y a dix ans, qui visait des causes mortiiiques bien établies, est aujourd'hui caduque, sans qu'on puisse savoir si celle qui est en train de la remplacer aura une durée même équivalente. Il en résulte donc une difficulté, qui est de donner un tableau exact et actuel d'une législation en pleine évolution, et qui n'a proprement qu'un caractère d'attente.
Il faut distinguer, d'ailleurs, dans cette réglementation, deux ordres d'idées bien distincts l'un de l'autre. L'administration coloniale, quand elle envisage la salubrité publique, n'a et ne peut avoir en vue que la défense des colonies contre les grandes épidémies mobiles et importables, et aussi les endémies locales dues à des causes collectives, comme, par exemple, la malpropreté des agglomérations, la mauvaise qualité des eaux potables, les marécages et les inondations.
Mais elle ne peut procéder par arrêtés de police, par exemple, contre l'état naturel des superficies territoriales, ni prescrire des c 8
mesures contre l'influence du climat, ni modifier les saisons. Elh peut pas davantage réglementer le genre de vie de la population, modifier le régime des Européens, décréter la suppression de coutumes alimentaires nuisibles. Donc son action est limiter, et pour le n elle ne peul que s'effacer devant la propagande scientifique, et tout son rôle se borne alors à favoriser les efforts des hygiéniste
En conséquence le champ de l'administration, dans son œuvre sanitaire, se limite à ta prescription de mesures contre certains
fléaux, et à des ordonnances de police générale concernant la voirie. Elle réglementera donc les communications par mer et par terre temps d'épidémie et contre les importations de maladies transmfssi-
bles t elle assujettira les conditions d existence des agglomérations à certaines règles de salubrité consacrées par la science de l'hygiène.
Tour tout ce qui concerne le côté purement scientifique de l'hygiène publique et privé, nous renvoyons aux traités spéciaux. Nous devons nous borner ici a relater les mesures officielles, à en indiquer les bases et la portée.
Au premier pian, dans cet ordre d'idées, nous trouvons la réglementation de police sanitaire maritime et territoriale dirigée contre les maladies épidéniiqucs. C'est une réglementation déjà fort ancienne, Inde que nous pourri* mis en faire dans le passé n'aurait qu'un Intérêt médiocre! et qui ne servirait qu'à montrer la variation des
idées dans l'histoire de la genèse des maladies contagieuses. A toute
époque, chaque réglementation, aux Antilles et à la Guyane par impie* n'a été que le reflet des systèmes en vogue, avec celte dominante toutefois que de toutes les mesures établies» l'isolement et la désinfection ont été les seules qui aient véritablement fait leurs preuves.
Mais déjà l'isolement et la désinfection ne sont plus entendus nme il y a seulement dix ans. Aujourd'hui même des hygiéniste fondant sur des constatations et des expériences savamment menées, ne les appliquent plus, pour la fièvre jaune tout au moins, aux obj^ matériels. Ou n'isolerait plus que le malade, non le navire, et la desin- Uc lion desh&rdeset marchandises serait totalement abandonnée.Cette révolution dans les idées qu'on avait eues jusqu'ici à l'égard de lu contagion dans la lièvre jaune nVsl peut-être pas adoptée par tout le monde. Mais tOUl fait prévoir que les résistance* qu'elle rencontre, et qui, peut-être, mériteraient d'être écoutées, devront Céder devant le
courant qui emporte l'opinion en général vers la suppression des anciennes mesures de préservation.
Pour la peste, il y a plus de circonspection, parce que l'incertitude des hygiénistes professionnels est plus grande. Bien que la propagation de la peste par des intermédiaires animés, — rats — puces — poux — punaises, et peut-être mouches et moustiques — semble généralement s'imposer comme la règle, il y a des doutes en ce qui concerne les marchandises et les effets usagés parce que, en réalité, les uns et les autres peuvent abriter des agents de contagion.
Pour le choléra, l'obscurité est plus grande. Malgré la connaissance aussi parfaite que pour la peste de l'existence d'un microbe spécifique, les voies du contage demeurent mystérieusement attachées aux pas de l'homme. Là où pénétre le cholérique, avec ses effets ou bagages, le choléra suit.
On conçoit donc que la réglementation de la police sanitaire traverse une période de tâtonnements et d'essais, et que les dispositifs qui en prévoient les détails aient à cette heure un caractère précaire et sujet à revision. Mais la législation ne peut varier avec la même rapidité que les doctrines ; elle ne peut être remise en question au gré des expérimentateurs, ni suivre au jour le jour le progrès des découvertes. Il faut nécessairement la consécration du temps, et rétablissement d'un accord général parmi les savants pour imposer à l'administration de nouvelles mesures.
Nous indiquerons donc ici les idées fondamentales sur lesquelles, sauf modifications ultérieures, repose la police sanitaire coloniale, et nous exposerons son objet et son but.
La police sanitaire maritime a pour objet de prévenir l'introduction dans les ports ou dans les établissements à terre des rades ouvertes au commerce et à la navigation, des marchandises quelconques, des effets à usage ainsi que du personnel susceptible de transporter les germes de maladies transmissibles. Ces maladies sont désignées dans une liste annexée aux décrets en vigueur. Chaque colonie a le sien, comportant toutefois, en outre des généralités communes à toutes, les mesures spéciales qu'ont pu suggérer la nature des lieux géographiques, les usages locaux, et surtout le caractère particulier des fléaux épidémiques auxquels chaque partie de nos possessions est plus particulièrement exposée.
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Cest ainsi que nos colonies de l'Extrême-Orient cherchent à se défendre surtout contre le choléra et ta peste, celles «le l'Afrique occidentale et du bassin atlantique contre ta fièvre jaune. Mais ton oui, (railleurs, un intérêt égal à dresser des barrières contre la variole, les fièvres éruptives en général et le typhus, et elles peuvent, en tant que île besoin, prendre des mesures sanitaires contre tonte provenance infectieuse.
L'exercice de ces mesures appartient, dans chaque colonie, au chef du service de santé, sous la haute autorité du Gouverneur. La délégation îles pouvoirs qui lui esi faite par le décret, l'investit par («la même des attributions d'officier de police judiciaire (ail, 122, titre XIII, du décret du 4 janvier 1896) conformément aux dispositions des articles 17 et 18 de la loi organique du tf mars 1822. En outre des droits de réquisition de la force publique pour l'exécution des inesui sanitaires prescrites par les décrets, règlements et arrêtés, le chef du
. ire de santé ou ses délégués assermentés exercent les fonctio d'officiers de Tétat civil, conformément aux articles 19 de la loi «lu 3 mars 1822 et 124 du décret du 4. janvier 1896.
Dans chacun des ports «les colonies, l'agent sanitaire, place sous les ordres du service de santé qui réside au chef-lieu, est chargé de la
reconnaissance et, en cas de besoin, de l'arraisonnement des navires.
Autant que possible, ces fonctions sont remplies par un médecin. Mais il s'en faut que cette condition soit réalisée partout, en raison île l'insuffisance du personnel, et aussi parce qu'il peut arriver qu'un
navire se présente dans une localité du littoral doui l'importance ne
justifie pas, en temps ordinaire, la présence permanente d'un docteur
en médecine. Dans ce cas, les fonctions éventuelles d'agent sanitaire sont confiées a un agent d'un service public, particulièrement à un
ni des douanes, C'est ce qui arrive sur plusieurs points du littoral de nos possessions d'Afrique et dWsîe. S'il se présente un navire qui paraisse suspect d'après sa provenance, l'agent sanitaire, s'il n est p\ médecin, en réfère télégraphiqucinent au Directeur de la santé le plus rapproché. Celui-ci se rend nlors sur les lieux et procède h la visite médicale. Mais dans la pratique, ces difficultés sont rares, car en fait 1rs principaux ports coloniaux se trouvent être en même temps le
p (Vunv administration régulière et lechniqu
Notons, néanmoins, que soit en Indo-Chine, soit à Mudagnse. soit en Afrique occidentale et au Congo, si l;i reconnaissance et au
besoin l'arraisonnement des navires longs-courriers est chose facile pour qu'ils viennent toujours au mouillage dans une rade commerciale et organisée, on ne saurait en dire autant pour les caboteurs indigènes. Ceux-ci, ne quittant pas le littoral, fréquentent d'un village à un autre, pénètrent dans les moindres havres ou criques où se font les échanges ou chargements de marchandises locales et peuvent, par suite, échapper à toute surveillance.
C'est ainsi que les petits bateaux à voile des traitants noirs qui drainent ou transportent des marchandises tout le long des côtes de la Sénégambie, dans les rivières du Sud, en Guinée, dans les lagunes de la côte d'Or, de la côte d'Ivoire ou du Dahomey jusqu'au golfe du Bénin et aux embouchures du Niger, constituent des dangers sanitaires pour les colonies qui s'étendent sur cette partie de l'Afrique.
Certes les autorités administratives de ces colonies ont bien envisagé la nécessité d'une surveillance. Des décrets locaux ont prévu les menaces d'importation d'épidémies qui découlent de cette navigation au petit cabotage, et dès qu'apparaissent des cotres de traitants indigènes, particulièrement dans les temps où la fièvre jaune sévit sur un point de cet immense littoral, ils sont aussitôt visités. Mais faut-il encore, pour cela, qu'ils n'abordent pas en pleine côte, loin des ports ou rades de commerce, clandestinement et à la façon des contrebandiers. En plus d'une épidémie de fièvre jaune, au Sénégal, on a cru pouvoir attribuer l'origine des premiers cas à des importations de cette nature. Les faits du passé autorisent à cet égard toutes les craintes pour l'avenir. Tant que le cabotage indigène, aussi bien sur la côte qu'à l'intérieur des rivières de l'Afrique occidentale, ne pourra pas être étroitement surveillé et soumis à une enquête de tous les jours, l'effet des mesures sanitaires prises aux chefs-lieux des arrondissements sera nécessairement insuffisant.
De même pour Madagascar. Là aussi toutes les mesures ont été prises pour mettre notre grande île à l'abri des importations infectieuses. Le grand administrateur qu'est le général Galliéni, secondé par des chefs du service de santé de première valeur, a tout mis en œuvre pour protéger la colonie contre les fléaux épidémiques. A l'extérieur, c'est le choléra asiatique, c'est la peste qu'il s'agit principalement de combattre. Les navires qui proviennent des pays contaminés, les Indes anglaises et l'Extrême-Orient, sont l'objet d'une surveillance étroite. Comme ils mouillent toujours dans les principales
rades de l'île, la reconnaissance en est toujours faite par les médecins de la santé, et, le cas échéant, les mesures nécessaires sont aussitôt prises. Un laboratoire de bactériologie, à la tète duquel se trouve placé un officier du corps de santé des troupes coloniales, fonctionne au chef-lieu sanitaire, et il a déjà rendu d'éminents services quand des importations de peste se sont produites. Mais la peste peut venir par d'autres voies que les navires du commerce européen. Il y a entre la côte orientale d'Afrique et Madagascar des échanges nombreux. Là encore ce cabotage indigène crée des dangers d'importation. La peste à Mozambique, c'est la menace directe pour toute la côte occidentale de la grande île. La preuve en a été faite pour la variole, maintes fois apportée dans les boutres arabes qui fréquentent le canal et vont d'une île à l'autre, transportant des peaux, des étoffes, des marchandises de toute sorte.
On conçoit que des mesures sanitaires, appliquées avec méthode dans les centres les plus importants, puissent bien avoir pour résultat de diminuer dans une très large proportion les dangers de la contamination maritime. Mais à Madagascar comme en Afrique occidentale, le réseau de la surveillance des côtes et des rivières est trop vaste pour que le petit cabotage ne puisse pas passer par mailles. En fait il existe des fissures nombreuses par où peuvent pénétrer les germes épidémiques.
Le prochain progrès à réaliser doit consister en la création d'une police sanitaire mobile. Ce qu'il y aurait à faire, serait de doter les principaux arrondissements du littoral, tant à Madagascar qu'à la côte occidentale d'Afrique d'un service de surveillance analogue à celui des pèches sur les côtes des pays d'Europe. Dans chaque arrondissement sanitaire ou dans un groupe d'arrondissements, il y aurait un petit navire à vapeur qui, tout à la fois, pourrait faire office de garde-pèche, de guetteur douanier et de surveillant sanitaire, Toute embarcation, tout navire quelconque approchant des côtes loin des ports fréquentés régulièrement, serait ainsi facilement reconnu et, au besoin, visité. On objectera évidemment la dépense de premier établissement et d'entretien que nécessiterait cette création d'un service de surveillance mobile des côtes (1). On dira encore que ce service ne serait pas
1) Ce que nous demandons pour nos colonies vient d'être réalisé parla République Argentine. La Santé de Huenos-Ayres a, tout récemment, fait construire cinq chaloupes à moteur, qui sont dotées, en outre, d'un système de désinfection. On voit donc que ce projet est réalisable.
très utile dans les périodes exemptes d'épidémies. Mais ce serait répondre par une pétition de principes, puisqu'il s'agit précisément de rendre à l'avenir impossible l'invasion des épidémies. On ne se prête pas à un raisonnement de ce genre eh matière de défense militaire et d'armée permanente. On applique là le vieil axiome « si vis pacem, para bellum », et Ton a raison.
En matière de défense sanitaire, dans des régions à tout instant menacées par des fléaux dévastateurs, il en va de même. Il faut être toujours sous les armes. Si l'on s'en fiait aux périodes exemptes d'épidémies, point ne serait besoin d'avoir des lazarets et d'entretenir un personnel sanitaire. Et pourtant, on estime avec raison qu'il faut les uns et les autres, et il n'est pas de colonie qui n'en soit dotée. Les lazarets sont inoccupés, mais ils sont là, prêts à s'ouvrir à la première menace d'épidémie. Complétons donc notre système défensif par la création d'un service mobile sanitaire. Le jour où tout le littoral de nos colonies, y compris les embouchures de rivières, sera surveillé par des gardes-côtes sanitaires, on est endroit d'espérer qu'il ne sera plus possible aux navires infectés, qui craignent la quarantaine et les mesures sanitaires des ports gardés, de communiquer avec la terre en des localités dépourvues jusqu'ici de toute surveillance.
D'ailleurs, même en l'état actuel, le service de santé des ports et rades de nos colonies est loin d'être outillé comme l'exigent ses besoins; Il y a là plusieurs observations à faire.
Au point de vue des textes, les décrets sanitaires coloniaux, calqués en notable partie sur le décret métropolitain du 4 janvier 1896, sont, croyons-nous, ce qu'il y a de mieux, de plus précis et de plus largement prévu dans l'organisation du service. Toutes les éventualités y sont envisagées avec soin, et aucune place à la surprise n'y a été laissée par les rédacteurs.
A côté des maladies qui préoccupent à plus juste titre, suivant les régions géographiques, chacune de nos colonies, on a pris soin de ranger comme susceptibles de mesures de défense toutes celles qui, sans être expressément nommées, constitueraient, à un moment donné, un danger pour la santé publique. Ainsi, non seulement le choléra, la peste, la fièvre jaune, le typhus, la variole, expressément visées dans les règlements sanitaires, sont d'ores et déjà l'objet de mesures édictées par eux, mais il est loisible, en outre, aux autorités sanitaires, avec l'approbation du Gouverneur, de prendre des mesures
préventives contre toute provenance infectieuse reconnue sur les frontières de terre et de mer.
Mais l'application de ces textes n'est pas toujours facile. Du côté de la mer, nous l'avons déjà dit, la surveillance n'est vraiment bien faite que dans les localités du littoral où réside un médecin de la santé. Partout ailleurs, la reconnaissance et l'arraisonnement se trouvant confiés à des agents non médecins, c'est un hasard heureux quand une maladie infectieuse peut être dépistée à bord d'un navire. Là on est contraint de s'en remettre à la bonne foi du capitaine, et c'est un gage bien insuflisant,puisqiul y a incompétence. La conclusion est donc, qu'il faudrait établir un médecin sanitaire dans tous les postes fréquentés par la navigation, ou bien, ainsi que nous l'avons dit plus haut, créer un service maritime mobile.
Mais, du côté des frontières de terre, cette difficulté de mise en œuvre des règlements sanitaires est encore plus grande. Au Tonkin, par exemple, la peste et le choléra ont pénétré plusieurs fois depuis 1885 par la frontière de Chine. Pour prévenir ce danger, qui est permanent, il faudrait pouvoir canaliser étroitement la circulation des personnes et des marchandises. Sans doute, les postes- frontières, sur les voies routières ou fluviales, sont déjà des garanties sérieuses contre toute importation suspecte. Mais il n'est que trop évident qu'entre ces postes, à travers la brousse, il se fait des passages et des échanges, et que c'est par là que des germes peuvent être apportés jusqu'au cœur de notre colonie. En fait, les invasions de peste dont le Tonkin a subi à plusieurs reprises les atteintes, ont surtout suivi la voie de terre, venant de la Chine méridionale.
11 est juste cependant de reconnaître que le gouvernement général de l'Indo-Chine s'est depuis longtemps préoccupé de ces éventualités renaissantes. Le service de santé a pris dans tous les postes-frontières et dans les principaux centres du delta, les mesures les plus propres à prévenir les épidémies, et à les éteindre dès leurs premières manifestations.