DES AIDES-MEDECINS INDIGENES
Voici maintenant sur quelles bases pourrait, à mon avis, être organisé le corps auxiliaire des aides-médecins indigènes :
article premier. — Il est créé en Algérie un corps d'aides-médecins indigènes, spécialement et uniquement chargé, sous la direction, la surveillance et la responsabilité des médecins de colonisation, de l'assistance publique aux indigènes dans les douars.
Art. 2. — Les études médicales des aspirants à l'emploi d'aide-médecin indigène se font à Alger, à l'Ecole de Médecine ; leur durée est de deux années.
Après la première année a lieu un examen éliminatoire. A la fin de la deuxième année, les aspirants subissent un examen définitif à Alger, devant une Commission nommée, à cet efTet, par le Gouverneur et présidée par le Directeur du service médical de colonisation.
Art. 3 — Les aspirants reçus à cet examen sont commissionnés par le Gouverneur général est mis à la disposition du Directeur du service médical de colonisation, qui les repartit suivant les besoins du service, dans les diverses circonscriptions médicales.
Art 4. — Le nombre des élèves admis chaque année à suivre les cours
cn vue de l'obtention d'une commission d aides-médecins indigènes est fixé par le Gouverneur général sur les besoins signalés par le Directeur du service.
Art. 5. — Pour être admis à concourir à suivre les cours à l'Ecole de Médecine, il faut :
1° Etre indigène musulman algérien, naturalisé ou non naturalisé ;
2<> Etre âgé de 19 ans au moins et de 25 ans au plus ;
3° Jouir d'une bonne constitution, constatée par un certificat médical ;
4» Déposer un certificat de bonne conduite et moralité, émanant du maire ou de l'administrateur ;
5° Posséder le certificat d'études primaires supérieur, au titre français, ou le certificat d'études des médersas, ou le brevet élémentaire, ou le certificat de fin d'études du premier cycle, dans un lycée ou collège. (Telle autre garantie qu'un examen plus complet de la question permettrait d'ajouter, pourrait être jointe à la liste).
Art. 6. — La Commission d'aides-médecins indigènes, délivré par le Gouverneur général, est valable pour une période de six années. Au bout de ce laps de temps, elle peut être renouvelée, à la condition que l'aidemédecin indigène satisfasse à un examen passé à Alger, dont les formes restent à déterminer et montrant que le candidat possède toujours les connaissances professionnelles nécessaires.
En cas d'insuffisance, il est autorisé à se faire mettre en disponibilité, à suivre les cours, pendant un an, des aspirants aides-médecins de deuxième année, et est réintégré, après examen particulier au bout de cette année s'il y a lieu.
Art. 7. — La Commission d'aides-médecins indigènes n'est valable que dans la circonscription pour laquelle elle a été délivrée par le directeur du service.
Sauf cas de force majeure ou remplacement d'un confrère, toute infraction à cet article entraîne le déplacement avec blâme, et, en cas de récidive, le retrait absolu et définitif de la Commission.
Art. 8. — Le médecin auxiliaire est placé sous les ordres directs du médecin de colonisation de sa section ; il en reçoit ou lui adresse directement toute communication, avis ou rapport, sauf recours au directeur du service.
Art. 9. — Dans chaque circonscription, la marche du service est établie par le directeur, après avis du médecin de colonisation, de concert avec le sous-préfet.
Art. 10. — L'aide-médecin indigène est chargé des vaccinations dans les douars ; de fréquentes tournées en vue de consultations gratuites, et de la délivrance des médicaments. Il visite également les malades indigènes non'indigents qui le font appeler.
Art. 11. — Le lieu de sa résidence est t\\è par le directeur du service, de concert avec le sous-préfet de l'arrondissement, après avis de l'administrateur.
Art. 12. — Pour la délivrance des médicaments gratuils, il lui est délivré à époques fixes un stock de médicaments urgents dont la liste est établie par le directeur du service, après avis du médecin de colonisation.
Il les prend en charge, en a la responsabilité pécuniaire et en tient la comptabilité.
Le médecin de colonisation a sur ce point, comme sur toute la marche du service, la surveillance et le contrôle. L'aide-médecin délivre les médicaments aux indigents à titre gratuit.
Par exception, et en cas d'extrême urgence, il peut délivrer des médicaments aux non indigents, mais à titre immédiatement remboursable.
Art. 13. — Pour les prescriptions de médicaments aux non indigents ou qu'il ne possède pas dans son stock, il fait des ordonnances.
Mais ces ordonnances ne peuvent, en aucun cas, être exécutées par un pharmacien, qu'après avoir été visées par le médecin de colonisation ou un docteur en médecine français.
Art. 14. — Les émoluments des aides-médecins indigènes sont uniformément fixés à 900 francs par an. Ils sont augmentés de 150 francs par an au bout de la sixième année.
Cette somme est moitié à la charge du budget spécial, moitié à la charge de la commune.
Pour les visites faites aux non indigents, c'est-à-dire aux indigènes payant une somme d'impôt dépassant le chiffre de (à fixer), il lui est dû par le malade visité : quand il est sur place, fr. 50 par visite ; en outre, quand il est appelé et doit se déplacer, fr. 25 par kilomètre parcouru.
Ce tarif, ainsi que les dates de ces tournées sont publiés et affichés dans les villages de son ressort.
Art. 15. — La vente de médicaments à son profit est absolument interdite à Fai de-médecin indigène, sous peine de retrait de sa commission.
Telles sont les grandes lignes d'après lesquelles pouvait être organisé ce nouveau corps.
Ces pages étaient écrites depuis longtemps (mars 1904) et avaient été adressées, sous forme de rapport, par la voie hiérarchique, à M. le Gouverneur général, sous les yeux duquel, j'ignore d'ailleurs, si elles sont pournues, lorsque dans les journaux d'Alger parurent des avis de concours pour auxiliaires médicaux indigènes.
D'après quelques lignes explicatives parues depuis, il m'a semblé qu'il s'agissait au fond, plutôt d'infirmiers que de médecins.
Dans ces conditions, la réforme est insuffisante : on s'en rendra vite compte.
II faut, entre l'indigène et le médecin français, un intermédiaire intelligent, instruit, d'un certain rang social, qui ait sur ses coreligionnaires une influence morale personnelle. On ne trouvera cet intermédiaire qu'en créant un corps de véritables médecins.
Tôt ou tard, il faudra y venir. Pourquoi donc hésiter dans cette Voie. Dans la crainte de voir refluer vers les villes ces médecins indigènes ? La crainte me paraît vaine, il y a une question d'organisation que je crois avoir à peu près résolue et qui me permet de parer à ce danger.
Mais de quel qualificatif que vous les dénommiez, si au fond vous ne voulez que des infirmiers, vous n'aurez que des infirmiers dont le recrutement deviendra, dès que l'indigène saura à quoi s'en tenir, de plus en plus défectueux, de plus en plus mauvais, de plus en plus inférieur.
Je ne sais pas ce que la mesure a pu donner en Tunisie, peut-être les conditions ne sont-elles pas les mêmes ; en Algérie, il me semble qu'elle est insuffisante et manquera probablement le but.
Il vaut mieux, à tous les points de vue, à mon sens, aller jusqu'au bout de la réforme, créer un corps d'aides-médecins indigènes, sans avoir peur du mot « médecin » appliqué à des indigènes. Ce ne sont pas les sujets et les bons sujets qui manqueront. Nous avons appelé à la vie intellectuelle, par nos écoles, des centaines d'indigènes. Dans l'élite de cette masse nous trouverons d'excellents éléments, nous élèverons encore le niveau intellectuel et nous aurons des agents de propagande actifs et dévoués. Ne vaut-il pas mieux créer franchement des médecins indigènes, comme il y a des médecins hovas, plutôt que d'appeler à des emplois mal définis, des indigènes desquels vous exigez trop pour des infirmiers, et pas assez pour des médecins.
Il me semble d'ailleurs, à un point de vue plus général, que l'heure sonne en Algérie de tenter d'appeler à la vie publique et de dégager de la grande masse des indigènes, une aristocratie d'instruction, d'intelligence et d'éducation, destinée à être le trait d'union entre nous et la foule de leurs coreligionnaires.
C'est à une élite que nous devons d'abord nous adresser, pour que, par elle et par son aide, nous puissions atteindre la mentalité de la foule et la modifier.
La création de médecins indigènes serait un grand pas dans cette voie ; il me semble que c'est un des premiers à faire.