Livre II,2 VI
nisme et de la société l'expression de ressemblances réelles et objectives, nous devons tout d’abord essayer de voir si le principe même qu’on nous oppose est véritablement établi.
« L’individu seul existe. » Voilà qui est clair, à condition qu’ on nous dise d’abord ce que c’est que l'individu. Ceux qui partent de cet aphorisme n’hésiteront sans doute pas à répondre : un individu, mais c'est un homme, un quadrupède, un vertébré quelconque, un mollusque ou un crustacé, un ver ou une étoile de mer, un peuplier ou une fougère. Se doutent-ils pourtant qu'à cette question, dont la solution leur paraît si simple, le biologiste, qui passe sa vie à étudier des individus, ne sait, lui, que répondre ? Il y a une chose que les sciences naturelles ont mis en évidence de nos jours, et qui est à la fois la mieux établie et la plus importante de leurs conclusions : c’est ce que tout être vivant « individuel » est en réalité un être composé, formé .de parties innombrables, en chacune desquelles réside déjà la vie. Si bien que lorsque vous dites à un naturaliste tant soit peu philosophe que « l’homme est un individu », il vous répond qu'il n'y a pas moins de raisons pour reconnaître ce caractère d’individualité aux cellules dont est formé le corps de cet homme, aux granulations qui composent ces cellules, aux corpuscules infinitésimaux qu’il devine dans ces granulations. « La vie, a dit le maître de la physiologie moderne, la vie réside partout, dans toutes les molécules de la matière organisée. Les propriétés vitales ne sont en réalilé que dans les cellules vivantes, tout le reste est arrangement et mécanisme (1). » Que devient donc alors l’individualité de l’homme? que devient l’unité de son organisme ? Elle se décompose en uneinfinité de fragments infiniment pelits. « Les éléments anatomiques, écrivait le même physiologiste, sont de véritables organismes élémentaires, et ce sont ces organismes élémentaires qui, par leur réunion et leur groupement, sont ensuite appelés à constituer un organisme total... Notre corps est compos$ par des milliers de milliards
1. Claude Bernard, Définition de la vie, IV CAGE Expérimentale, p. 202-3). °
de petits êtres ou individus vivants et d'espèce différente. Cha que élément a son autonomie (1). »
En présence de ces constatations de la science, force nous est bien de renoncer à nos définitions si arrêtées et si étroites. Force nous est de reconnaître que ce que nous croyions simple est infiniment complexe, que, dans l'être par nous considéré comme un, il existe une infinie multiplicité. Et, devant l'impossibilité de s'arrêter dans ce mouvement de division, de trouver quelque part l’être simple et primordial, l'esprit est naturellement porté à se demander : l’unité ne serait-elle qu'un mot? la nature n’offrirait-elle pas une pluralité irréductible d'éléments ? A cette doctrine, sans doute, il ne faut pas s’arrêter. On doit croire qu’il existe quelque part de l’unité dans la nature ; autrement il serait inexplicable que l'esprit, produit ct reflet de cetLe nature, possédât l’idée d'unité. Mais, ce qu'il faut bien compren dre, c’est que l'unité réelle est inséparable de la multiplicité : c'est qu’il n'existe nulle part dans le monde unité absolue, mais simplement parfois unification d’une pluralité. Le granule protoplasmique, la cellule, sont déjà des êtres composés; et cependant chacun de ces êtres composés est en même temps un être un, parce que les éléments dont il se forme se sont associés en lui pour vivre d’une vie commune. Anatomiquement il est composé; physiologiquement, il est simple, vu le concours de toutes ses parties à l'exercice de ses fonctions vitales. Au point de vue statique, la multiplicité est partout ; l'unité est partout, au point de vué dynamique. C'est ainsi que — comme la cellule, « organisme élémentaire » de Claude Bernard — l’organisme total, plante ou crustacé, quadrupède ou être humain (nous passons les unités intermédiaires, segment, membre ou organe) l’organisme total est un, tout en étant multiple ; simple, tout en étant complexe. [ei encore, l'unification réside dans le consensus des éléments, dans leur union physiologique pour se nourrir, pour durer, pour se reproduire. Mais, puisqu'il en est
1. Claude Bernard, le Curare, III (Science Expérimentale, p. 265-6).
ainsi, puisqu'à tous les étages de la vie organique nous trouvons le multiple Hé indissolublement à l’un, et l’un naissant à chaque pas du multiple, n’y a-t-il pas quelques raisons pour croire que cette loi continue à s'appliquer au-dessus même du monde proprement organique, et que là encore, du concours d’éléments divers en vue de la vie commune, naîlra une unité supérieure ? Cette unité, nous la connaissons déjà. C’est la société, qu'on peut aussi nommer (dans des limites que nous avons fixées) la nation ou le peuple. Elle est multiple anatomiquement, puisqu'elle est formée d’une pluralité d'organismes. Mais elle est une physiologiquement, puisque tous ses éléments composants, nous l'avons vu, ont mis en commun, pour toujours, leur activité tout entière. Pourquoi lui refuserait-on donc le caractère d'unité, d’individualité? Elle le possède physiologiquement, tout comme l’homme lui-même ; elle ne l’a pas sans doute anatomiquement, mais lui ne l’a pas davantage. Elle lui est donc de tous points comparable ; et, s’il est un individu, elle en doit être un également. — Contestez-vous la réalilé de la société comme être collectif, il vous faut aussi contester celle de l’homme, de la cellule vivante, et jusqu’à celle de l'être inorganique et de l'atome lui-même, tous au fond complexes et divisibles. Acceptez-vous celles-ci, il vous faut admettre celle-là.
Au reste, il y a de longues années que l’unité et l’individualité de la société sont reconnues, et par certaines catégories de sciences sociales, et par le bon sens populaire. Les jurisconsultes, par exemple, n'ont jamais hésité à regarder l'Etat comme une personne, tant au point de vue de ses droits et obligations envers ses propres membres qu’au point de vue de ses rapports avec les êtres extérieurs et notamment avec les autres Etats. Les moralistes également nous parlent de nos devoirs envers l'Etat, comme de devoirs envers une personnalité d'ordre supérieur: Mais une personne (dans le monde fini) ne se conçoit pas sans un organisme, Séparât-on les attributs moraux des attributs matériels, il faudrait encore dire que l’organisme est le support nécessaire de la personnalité. Or, le lien de l'Etat est peut-être d'ordre purement juridique ou politique; mais il repose sur un
lien économique et psychique des'individus, qui constitue précisément la société. Si donc l'Etat est une personne, la société doit être l'organisme qui-en forme.le support. — Mais, sans chercher si loin, le langage courant ne nous affirme-t-il pas l’individualité de l'Etat ? Qu'est-ce donc, pour chacun de nous, que « la patrie ? » N'est-ce pas un être collectif sans doute, mais un également ; un être ayant sa vie propre, distincte de celle de ses membres quoique résultant de la leur, si distincte et si supérieure qu’elle exige parfois le sacrifice de quelqu’une de ces existences subordonnées et l’obtient alors presque toujours ? Celui qui se dévoue pour son pays ne croit-il pas à Ja réalité de l'être pour lequel il abandonne sa vie propre? Et si son acte, aux yeux de tous, passe pour de l’héroïsme et non pour de la folie, n’est-ce pas parce que tous, inconsciemment ou non, partagent ici sa doctrine ?
Après les faits qui viennent d’être rappelés, nous nous croyons autorisé à penser que la société humaine possède l'unité et l’individualité, au sens relatif où ces propriétés peuvent exister, de la même manière que l’homme en un mot. Mais il nous reste, pour l’établir, à suivre dans le détail l'opinion contraire, à examiner les déductions que ses partisans lirent de leur principe, à discuter les différences d'ordre spécial qu’ils prétendent maintenir entre le type social et le type organique.
Ceux qui opposent, à l’individualité de l'organisme, l’absence d'individualité véritable qu'ils croient trouver dans l’Etat, en donnent le plus ordinairement la preuve suivante. Les éléments. du corps vivant, disent-ils, ne peuvent pas vivre isolément: ils meurent dès qu’on les sépare de l’ensemble dont ils faisaient. partie. Au contraire; les membres du corps social, les hommes, peuvent subsister indépendamment les uns des autres, et survivre à la ruine de la société à laquelle ils appartenaient. Cela démontre, conclut-on, que les cellules ne vivent que par l’orga-
nisme, tandis que la société ne vit que par les hommes qui la forment; qu'en un mot, le tout organique est un être réel, et le. tout social un être factice. k:
Nous avons déjà indiqué plus haut (1) qu'il nous semble inexact de prendre ainsi pour critérium de la distinction entre organisme et société, la cohésion absolue des éléments de l’un, la divisibilité de l’autre. Pour justifier cette opinion, demandons-nous d’abord s’il est exact de dire que les éléments de l'organisme ne peuvent subsister isolés.
A coup sûr, il nous serait facile d’invoquer l'exemple classique des tronçons du ver survivant à sa section. Nous pourrions même plus scientifiquement rappeler le fait curieux qui se produit chez certains siphonophores, Vélelles ou Porpites. Là, comme on sait, l'organisme est composé de plusieurs fragments très distincts, que la langue biologique appelle même des individus. On trouve, dans un seul siphonophore : un nectozoïde ou flotteur; plusieurs filaments pêcheurs; un ou plusieurs gastrozoïdes, ou individus digestifs; un ou plusieurs gonozoïdes, ou individus reproducteurs. Il semble. bien que malgré leur nom de « individus », ce ne soient là que les membres d’un même corps, puisque l’ensemble des fonctions vitales ne peut s'accomplir en lui sans leur concours à tous. Eh bien, pourtant, on a trouvé des gonozoïdes ou éléments reproducteurs vivant isolés. Ce fait assurément remarquable démontre que des fragments d'organisme peuvent exister en dehors de l'organisme entier. — Nous renonçons cependant à l’invoquer, parce qu'il ÿ a une objection préalable qu’on pourrait nous faire à son sujet. Qui vous démontre, nous dirait-on, que dans ce cas l’on a affaire à un simple membre d'un organisme, et non à un organisme total? Pourquoi le siphonophore ne serait-il pas une sociélé, les gonozoïdes, gastrozoïdes, nectozoïdes, etc... étant vraiment des individus? Nous pourrions répondre que l’analogic avec les animaux supérieurs doit faire refuser le nom d'individus à des êtres physiologiquement différenciés en vue d’une fonction particu-