Chapitre Lr, IL
lière, et le faire réserver à l'être total en qui s’accomplit l’ensemble des fonctions. Mais, nous l'avons déjà dit, la délimita-
tion des termes « individu » et « société » présente, chez nombre d'animaux inférieurs, des difficultés telles que la science n'ose pas encore franchement les aborder (elle se contente, jusqu'ici,
des dénominations traditionnelles, sans en avoir fait la critique).
Nous ne prétendons pas aller plus vite qu'elle, et nous aban-
donnons cet argument sur la valeur duquel elle ne s’est pas
suffisamment prononcée, pour nous appuyer seulement sur des
faits dont elle a donné une interprétation certaine.
Le premier de ces faits, c’est l'expérience bien connue de la « greffe animale ». Paul Bert, ayant coupé la queue d’un rat, put lafaire vivre en la greffant sur un autre animal de même espèce, et cela en l’insérant à une place du corps toute différente de celle qu'occupe normalement cet appendice. La réussite de cette expérience — dont l’auteur tira d’ailleurs diverses autres conséquences remarquables, notamment en ce qui concerne l'indifférence fonctionnelle des nerfs moteurs et sensilifs — vint apporter une éclatante confirmation du principe, posé par Claude Bernard, de l'indépendance des éléments anatomiques. Du moment, en effet, qu’un membre d’un animal peut être transporté sur un autre, et y vivre (1), c'est qu’il n’y a point de lien nécessaire entre l'organisme primitif et cette partie de luimême; c’est que les éléments dont est formée cette dernière peuvent vivre partout où les conditions de leur nutrition se trouvent remplies; c’est, en un mot, que les fragments d’un organisme sont parfaitement séparables les uns des autres:
Un point pourtant doit être ici remarqué. La queue greffée est bien détachée de l’organisme avec lequel elle faisait corps primitivement, mais c’est pour être transplantée sur un autre organisme, dont elle fera désormais partie intégrante. Elle n’a
1. Cette expérience est souvent répétée, en petit, dans l'opération de la greffe épidermique, par laquelle on adapté à un individu (en le prenant sur autrui) les lambeaux d’'épiderme qui lui manquent naturellement ou qu’un accident lui a enlevés.
donc pas cessé d’appartenir à un tout vivant, quoiqu'elle ait appartenu à divers êtres successivement. On pourrait en inférer qu'il est nécessaire à une cellule, pour vivre, d'être englobée dans la vie d’un organisme. — Mais cetle opinion vient se heurter contre le second fait que nous avons annoncé. Ce fait est la survie des éléments cellulaires d’un organisme frappé par la mort. On connaît les remarquables expériences faites sur les suppliciés. On sait que la vie locale persiste dans leurs membres après la fin de l'être total. On sait que la tête même garde quelque temps sa sensibilité, et on pense qu’en y injectant du sang, c'est-à-dire en nourrissant ses cellules, on arriverait à lui conserver une partie de ses facultés. Il est donc clair que la vie cellulaire ne s’éleint pas avec la vie générale. Si elle cesse un certain temps après celle-ci, c’est faute d’aliments: la suppression du mécanisme digestif en est sans doute la raison, et en ce sens on peut dire que la mort générale est cause des morts locales ; mais c’est une cause qui n’opère pas immédiatement, c'est une cause lointaine. Nourrissez artificiellement les cellules, ou simplement placez-les dans un milieu où elles puissent trouver à se nourrir, et elles vivront : donc l'effet extinctif de la mort générale n'est pas lui-même un effet nécessaire. Si la mort locale suit la mort générale, c’est seulement parce que l’alimentalion des cellules se trouve interrompue dans son mode ordinaire, et qu'elle ne se rétablit point immédiatement par une autre voie. Mais ces deux morts sont parfaitement distinctes pourtant. Et qui pius est, les diverses cellules de l'organisme ne périssent pas en même temps. Sur des animaux curarisés, Claude Bernard a suivi les effets progressifs d’une mort locale qui, ici, précédait la mort générale. Ne sait-on pas d’ailleurs que l'effet de certaines maladies et de certains poisons est, chez l’homme même, d’atteindre les extrémités et d’y arrèter la vie locale avant de frapper les centres les plus élevés? — Ce qui ressort de là, évidemment, c’est qu'il ÿ a séparation, distinction des parlies d’un même organisme aussi bien dans la mort que dans la vie. Dès lors il n’est plus téméraire de prétendre les comparer aux parties du corps social.
Cette comparaison est d’autant plus licite que les’ parties du corps social elles-mêmes sont beaucoup moins aisément séparables qu'il lé semble à première vue. Croit-on vraiment que l'homme pourrait vivre isolé? Onen cite des exemples. Mais d'abord ils sont infiniment rares. Puis, lorsque des hommes ont pu subsister dans ces conditions, c'était (comme Selkirk) grâce aux connaissances qu'ils avaient acquises dans l’état social et avec l'esprit constamment tendu vers les moyens de retrouver leurs semblables. Pour les « hommes sauvages » qu'on prétend parfois trouver au fond des forêts, on n’a sur eux aucune donnée certaine qui permette d'en parler. D’ailleurs on les présente toujours comme ayant à peine le caractère humain, comme presque semblables à des bêtes féroces : ce qui prouve: rait précisément que l'homme ne peut rester homme en dehors de la société. Il ne semble donc pas que ces faits-là établissent suffisamment l’aptilude de l’homme à vivre séparé de ses semblables. Il en est, il est vrai, qui prouveraient davantage; qui permettraient du moins de penser, non pas que l'homme peut vivre isolé, mais enfin qu’il peut se séparer de la société dont il élait membre, que cette société n'est pas un tout indivisible. Ce sont les faits d’émigration. Nous n’y joignons pas les faits de colonisation, car le colon ne rompt pas le lien qui l’attache à la mère-palrie. Ce lien n’est brisé que dans un cas, le cas d’émigration avec changement de nationalité. Mais justement ce cas est l’analogue du fait biologique signalé tout-à-l’heure dans la greffe animale, et rien dé plus’: c’est la transplantation d’une unité sociale dans une société autre que celle dont elle faisait d’abord partie, ce n’est pas le fait, pour cette unité, de devenir absolument étrangère à tout groupement social. —- Un autre phénomène a encore été indiqué pour établir la possibilité d’une vie séparée des éléments sociaux. C’est la survie des individus formant une nationalité, quand, par suite de circonstances politiques, celle nationalité se trouve détruite. Ainsi la fin de la société romaine n’a pas fait périr immédiatement tous les Romains. — Mais qu’est-il arrivé en réalité ? C’est qu’ils se sont rattachés à des sociétés nouvelles, fondées en Italie, en Gaule
ou en Espagne, par lé mélange des Barbares avec les premiers occupants. S'il en était autrement d'ailleurs, si certains individualités avaient refusé de se laisser absorber par le vainqueur, elles auraient pu sans doute prolonger quelque temps leur vie isolée, mais elles n'auraient pas tardé à périr. Il serait arrivé pour elles exactement ce qui arrive pour les cellules vivantes après la mort de l'organisme : la vie locale se maintient d’abord, puis diminue, se raréfie et s'éleint. Le parallélisme’est complet, dans ce cas comme dans le précédent, entre les faits biologiques et les faits sociaux.
Que conclure de cette discussion ? C'est, d’une part, que les éléments du corps vivant sont, dans une mesure assez large, séparables les uns des autres. C’est, d'autre part, que les éléments du corps social sont, d’une manière très nette, liés à leurs congénères. D’un côté comme de l’autre, les distinctions tranchées s’effacent. L'individualité absolue n’est plus le caractère propre de la société. Bien plus, les cas de divisibilité vraiment constatés dans la société se retrouvent exactement dans l'organisme. Où l’on croyait trouver une différence, l'examen nous montre une analogie de plus.
- Si les parties du corps vivant peuvent dans certains cas être séparées, du moins se présentent-elles à nous, normalement, comme contiguës les unes aux. autres. Chaque cellule, semble-til, touche immédiatement les cellules voisines. Il y a, dans l’étre organisé, continuité de la substance vivante. Mais, au contraire, si nous examinons la société humaine, nous la voyons formée d'individus, qui, tout en menant peut-être une commune existence, se trouvent séparés les uns des autres, qui changent à chaque instant leurs positions respectives en se déplaçant dans le milieu extérieur qui les englobe tous. N’y a-til pas là une distinction bien profonde entre l'organisme et la
société, le premier composé d'éléments continus, la seconde formée de parties discrètes (1)? | Examinons d'un peu près cette opposition. Voyons si l’être social est aussi discontinu qu'il le paraît. D'éminents écrivains, Spencer et, Schæffle entre autres, ont essayé de combler la distance qu'ils apercevaient ici entre le corps vivant et le corps humain, par une ingénieuse comparaison. Le corps vivant, disent-ils, ne se compose pas uniquement de cellules, mais aussi d’une substance inter-cellulaire, celle-ci beaucoup moins vivante que le protoplasme des cellules, on pourrait même dire à peine vivante. Mais, d'autre part, dans la sociélé, les hommes se trouvent -plongés (comme les cellules dans la substance intercellulaire) en un milieu moins vivant, ou vivant d'une vie moins haute qu'eux-mêmes. Ce milieu est formé par les animaux et les plantes que l’homme entretient pour ses divers besoins, par la terre sur laquelle il se meut, l’eau qu'il sillonne, Vair qu'il respire. Il y a là des êtres dont les uns sont animés, tout en étant d'une espèce inférieure à l'espèce humaine, et dont les autres sont purement inorganiques ; de même qu’il y à dans le corps humain des parties moins vivantes que le protoplasma cellulaire, telles que le tissu conjonctif, telles qu'une portion du squelette quand il a achevé sa formation. Cela étant, il est légitime de dire que ces êtres moins vivants ou inanimés assurent la continuilé du corps social, tout comme il est légitime de dire que le tissu conjonctif ct le squelette assurent la continuité du corps animé, dont les cellules seraient discrètes en leur absence. — Cette réponse a assurément le mérite de l'ingéniosité. Mais nous ne croyons pas, pour notre part, pouvoir l’adopter. Nous démontrerons, en effet, dans une autre partie de ce travail, qu’on ne saurait considérer comme de vrais membres de la sociélé, ni le territoire sur lequel elle vit, ni même les plantes et les ani-,. maux qu’elle utilise (2). Au contraire, le tissu conjonctif et le Lissu osseux sont très certainement des parties de l’organisme :
4. Herbert Spencer, Principes de sociologie, Il: partie, 2 220. ‘2: Chapitre IV, 8 Il.
nul ne conteste ce point. Ce qui fait la différence entre ces deux : catégories, c’est que, bien que réduites à une vie inférieure, les formations conjonctives et osseuses n’en sont pas moins d’origine cellulaire : elles ont, au début de leur existence, vécu de la : même vie que leurs congénères des autres tissus ; mais, dans le monde social, à l'inverse, les animaux et les plantes, et à : plus forte raison le sol, l’atmosphère et l’eau, n’ont jamais joui des mêmes propriétés que les hommes, n’ont point eu la même genèse que ceux-ci. Ainsi l’assimilation qu’on veut établir entre la substance intercellulaire organique et la substance interceliulaire sociale ne nous paraît pas bien fondée. C’est ailleurs qu’il faut chercher le principe de la continuité sociale.
Du reste ce principe n’est pas fort difficile à trouver. Ce qui fait la continuité de la société, c’est à la fois l’interdépendance économique que crée entre ses membres la division du travail, et la similitude de nature qui existe entre eux. Celle-ci elle-même se présente sous un double aspect : similitude de nature corporelle, similitude de nature mentale. Corporellement, tout d’abord, les individus appartenant à une société sont unis de plus d’une manière. Au point de vue anatomique, leur conformation présente généralement des ressemblances frappantes, soit qu’ils appartiennent originairement à une même race, soit que la vie sociale elle-même ait amené la fusion de plusieurs races distinctes et engendré un type nouveau (1). Au point de vue physiologique, surtout, leurs besoins sont à peu de choses près les mêmes, en fait d’abri, de vêtement, de nourrilure, d’exercice, de distraction. On objectera qu’il n’en est plus ainsi dans les pays fort étendus. Mais nous répondrons: d'abord, qu'il y a des pays fort étendus, dont les habitants présentent une véritable homogénéité anatomico-physiologique (telle la Chine proprement dite) ; et ensuite que, même là où cette homogénéité est moindre, les différences entre membres d’une même société sont d’ordinaire moins considérables que les différences présentées par cha-