Voir plus haut, chapitre I, 2 II
un d’entre eux et les membres des sociétés voisines. On dira pourtant que le Niçois ressemble plus au Gênois qu’au Parisien, bien qu'il soit de la même société que celui-ci, et d'une société autre que celui-là. Mais alors il faudra voir : 4° si le Niçois considéré est de nationalité française; 2° (au cas où il le serait) depuis combien de temps cette nationalité appartient à sa famille. Le plus souvent on trouvera que CCS habitants de la France qui ressemblent tant à des étrangers sont des étrangers eux-mêmes, ou bien des fils ou peits-fils d'étrangers. Et si, en les mettant à part, on constate que les populations des frontières ressemblent plus à leurs voisins étrangers qu'à leurs concitoyens, c'est en tout cas un accident qui s'explique par des circonstances locales, par des singularités dans la formation historique des Etats, qui n’a pas une portée générale, et quine peut prévaloir contre le fait évident que toule société, si elle n’est pas homogène à l’origine, tend à étab'ir en son sein l’homogénéité. Mais cette homogénéité, nous ne l'avons encore envisagée que sous l'aspect où elleest le moins apparente : sous l'aspect corporel. L'homogénéité mentale des membres de l'être social est beaucoup plus frappante encore. Ici les facteurs qui amènent le rapprochement des individus sont nombreux. Citons simplement, sans développer des idées évidentes par elles-mêmes :
4 L'identité de langue, au moins de langue officielle et littéraire ;
9 L'identité de gouvernement et de régime politique ;
3 L'identité de législation civile, commerciale, pénale, etc.;
& L'identité (le plus souvent) de régime économique ;
# L'identité de religion, ou du moins, s’ily a plusieurs reli-. gions pratiquées dans le pays, le fait qu'un certain nombre de notions sont communes à toules ;
Ge La similitude des idées morales;
fo La similitude de culture intellectuelle, ou tout au moins une même façon générale de regarder les choses, de comprendre Punivers:
& La similitude de culture technique, par la diffusion rapide.
des découvertes utiles dans toutes les provinces et dans toutes: les classes d’un même pays;
9° L'identité de la tradition historique nationale, superposée partout aux traditions locales ;
10? Souvent aussi la nécessité d’une lutte commune contre l'étranger, soit incessamment, soit à des intervalles plus ou moins rapprochés ;
11° et 12° Et enfin ces deux grands facteurs, qui amènent bien vite le nivellement des couches en contact : l'éducation, qui s'inspire toujours d’un fond commun dans toule la société ; et limitation, qui propage toute idée ou toute manière de faire nouvelle, si elle a quelque supériorité sur celles qui la précédaient, avec une rapidité parfois verligineuse, d’un bout de la société à l’autre.
Nous nous expliquons très aisément comment, reliés les uns aux autres de toutes ces façons, les esprits des hommes qui appartiennent à uné même sociélé se trouvent présenter une homogénéité réelle, où l'originalité individuelle, où le génie propre à chacun, sont presque étouftés, sauf dans les sociétés les plus élevées, celles qui savent le mieux mettre en valeur la personnalité, tout en la maintenant dans sa juste corrélation avec la collectivité. Mais si les esprits sont ainsi homogènes, peut-on dire encore qu’ils sont discontinus? Non, assurément. La forme la plus haute de la continuité, c’est l'homogénéité. Il importe peu, après tout, que deux êtres se touchent ou non dans l’espace, pourvu que le mouvement puisse passer de l’un à l’autre. pourvu que ce qui se produit d’utile chez le premier soit immédiatement communiqué au second et mis en usage par celui-ci. Le type le plus parfait, le plus merveilleux de la continuité, n'est-il pas cetle mystérieuse télépathie qui établit entre deux cœurs, à travers les espaces, une chaîne infrangible ? Et, pour prendre des faits plus accessibles et d'expérience journalière, lorsque chacun de nous est éloigné des siens par la nécessité d'un voyage, ne se sent-il pas encore plus près de ceux qu'il laisse au foyer que des indifférents dont il traverse la demeure ? En vain deux milieux physiques sont-ils contigus, s'ils sont
hétérogènes : le rayon lumineux qui aura traversé l’un ne pénètrera que brisé dans l’autre. Mais deux hommes qui se comprennent et sympathisent peuvent être séparés par la distance : l'idée du premier ira toujours marquer £a fidèle image dans l’esprit du second.
Ainsi la continuité est réalisée dans la société humaine grâce à la similitude des individus composants. Cette continuité est même bien supérieure à celle des membres de l'organisme. Car séparez ceux-ci, et l'organisme sera détruit. Mais séparez les éléments de la société, et ils tendront à se réunir, à recomposer le corps auquel ils appartenaient. Les parties du corps animé résistent bien à la disjonction ; mais, celle-ci opérée, il sont désunis pour toujours. Les parties du corps social, au contraire, non-seulement résistent à la disjonction, mais, si elles n’ont pu l'empêcher, cherchent sans cesse à rétablir ce qu’elle a détruit, et parfois y parviennent. Ainsi, grâce à l'appui de la France, les sujels de l’ancienne Pologne, démembrée entre trois Etats, reconstituèrent un moment, sous un titre amoindri, leur ancienne souveraineté (1). Ainsi, avec la même aide et plus récemment, les habitants de l'Italie refirent, de leur sol mutilé par quinze siècles de conquête, une unité politique. — Et qu'on ne nous dise pas que l’homogénéité des esprits, et par suite la continuité de la société, s'amoindrissent avec le temps. Sans doute, chez les nations les plus élevées, l'originalité individuelle va croissant. Cela est tout simple : on a reconnu à chaque homme la liberté de penser ; les droits du non-conformisme, c’est-à-dire de la minorité, ont été proclamés — et même parfois misen pratique — en politique, en religion, en morale, en littérature, en art, en science, en industrie ; ilest clair qu’un essor considérable a dû être donné par là à l'initiative, ou, si l’on veut, à la fantaisie individuelle. Mais est-ce que le lien social en a souffert? Est-ce que nous aimons moins la patrie, parce qu’elle ne nous impose plus un credo défini en toutes matières? 11 semble que ce soit l'opposé. Il en est dans Ja société comme dans la famille. La gens autoritaire du droit