‹ Organisme et SociétéChapitre 14 sur 68 · Grand-duché de Varsovie · texte numérisé non relu

Grand-duché de Varsovie

romain a fait place à la famille française moderne, où parents et enfants sont presque des égaux, où les auteurs se reconnaissent autant de devoirs que de droits par rapport à leur progéniture. Qu’en est-il résulté ? Les enfants respectent leurs parents tout autant que jadis ; ils les redoutent moins peut-être, mais ils les aiment davantage. Le même phénomène se retrouve dans la société. La cité antique était pour le citoyen une sorte de tyran bienfaisant : elle le défendait contre tout ce qu’il pouvait craindre, l'ennemi (par son armée), la famine (par ses repas communs ou ses congiaria), les dieux (par les cérémonies pro- . pitiatoires de sa religion officielle). Mais en revanche elle lus -imposait une façon de vivre et de penser réglée jusque dans ses détails. La nation moderne enveloppe l'individu de liens moins étroits : elle abandonne plus à son activité propre, faisant peutêtre moins pour lui, mais aussi lui demandant moins. A la différence de la société antique, elle laisse s'établir entre ses propres membres la concurrence vitale, permettant l’écrasement pour les uns, réservant le triomphe pour les autres. La vie de chacun n’est plus tracée dès sa naissance, c’est à lui de creuser son sillon. Qu'il se fasse sa position et aussi sa culture, sa croyance et sa règle de vie : la société le laisse libre, responsable de ses erreurs, bénéficiaire de ses mérites. Eh bien, c'est justement cette liberté qui nous est chère et qui nous attache au corps social qui nous l’assure. Ce qui le prouve, c'est le développement, on pourrait presque dire la naissance, dans les temps les plus récents, du sentiment proprement patriotique. L’Oriental combat pour sa foi; le Grec - pour son foyer; le Romain pour sa caste (1); le bourgeois du moyen-âge, pour sa corporation; l’homme moderne seul pour sa patrie. C’est bien toujours le même sentiment, dira-t-on, la patrie n'étant, après tout, qu’une fusion de classes et de cités. Sans doute, mais en s’élargissant cet amour n’a pas diminué ; il s’est fortifié au contraire par cela même qu'il s’est étendu : tenant

4. Les dévouements dont l’histoire romaine nous donne l'exemple émanent presque tous de patriciens.

à une société plus ouverte, nous ÿ tenons d'un esprit moins étroit et d’un cœur plus haut. L’amour obligatoire n’est point réel, il n’y a d'amour vrai que par la spontanéité et la liberté de Pattachement. Loin done que le lien social ténde à s’affaibliret à disparaître, il est plus ferme aujourd’hui que jamais. A ceux qui craignent de voir disparaître, avec l'homogénéité des consciences, l'unité et la continuité de l'être social, nous répondrons qu’un certain degré d’hétérogénéité est nécessaire — Spencer l'a démontré — pour rendre possible la coordination ; que d’ailleurs l’hétérogénéité grandissante des individus doit rendre à chacun d’eux plus chère cette patrie qui leur permet de se différencier à leur guise ; et que par suite, si une certaine unité a toujours appartenu à l'être social, le principe de cette unité va sans cesse sélevant et se renforçant.

[1 nous semble donc établi qu’il existe, et qu'il existe chaque jour davantage, dans l'être social, une continuité véritable. Sans doute, cette continuité n'est pas du même ordre que celle de l'organisme. Elle est fondée sur la coordination d'êtres semblables en des licux distincts de l’espace, plutôt que sur le voisinage immédiat des parties dissemblables.— Mais même, à dire le vrai, ce voisinage immédiat existe-t-il dans l'organisme? Nullement. Entre les. cellules du corps vivant, comme entre les granulations de la cellule, il existe des intervalles. L'œil ne les voit pas, parce qu'ils sont trop petits; pourtant il est certain qu'ils existent : autrement les corpuscules voisins ne feraient pas deux êtres, mais un seul. Et il est même des cas où ces intervalles sont parfaitement perceptibles : tels sont ceux qui séparent les cellules nerveuses étoilées et les cellules osseuses. Bien plus, les ingervalles des cellules, tout en étant très petits, sont, par rapport aux dimensions des cellules elles-mêmes, aussi grands que les espaces séparant les hommes par rapport à la taille de ces derniers. Les intervalles inter-cellulaires sont parfaitement comparables aux intervalles inter-hominaux. Il n’est donc point inexact de parler de « corps social. » Car, d’une part, si les corps des êtres humains, qui sont les cellules de cat ensemble, sont séparés les uns des autres dans l’espace, les cellules du

corps vivant ne le sont pas moins. Et d’autre part nous venons de voir qu'il existe, entre les éléments sociaux, une très grande cohésion. En un mot, il n’y a guère moins de continuité matérielle, et il y a bien plus de continuité psychique, dans l'être social que dans l'être vivant. Si l’on voulait à tout prix trouver l’un plus continu que l’autre, n’est-il pas vraisemb'able que l'avantage resterait à la société ?

Les adversaires du rapprochement entre l'organisme et la société tiennent en réserve, il est vrai, un argument plus redoutable. La société humaine, nous diront-ils, se compose d’individus conscients et libres. Ni la conscience, ni la liberté n'existe chez les cellules formant le corps vivant. On ne peut donc assimiler les uns aux autres ces éléments, ni par suite les ensembles qu'ils constituent.

- Cette remarque est, dans son principe, fort juste. Mais il faut bien se garder d’en exagérer la portée. Oui, au point de vue de la conscience et à celui de la liberté, il faut faire une distinction entre l’homme, élément du corps social, et la cellule, élément du corps vivant. La différence qui les sépare est, à ces points de vue, très considérable. Elle n’est pourtant pas, même ici, absolue. C’est ce que nous allons nous efforcer de démontrer.

L'homme est un être conscient, cela est de toute évidence. Il ne faut néanmoins pas oublier qu’une très grande partie de son ‘activité est inconsciente. La vie physiologique échappe presque entièrement aux prises de l'esprit. Nous digérons, nous respirons, nous absorbons nos aliments sans nous en apercevoir. Bien plus, nombre de fonctions qui au début sont conscientes finissent par s'exercer inconsciemment : telle la marche, tels beaucoup de travaux professionnels. Nous ne voulons pas insister sur ces faits bien connus, sur lesquels on a tant écrit, et nous nous bornons à faire remarquer que la conclusion évi-

dente qui s’en dégage est que l’homme n’est pas, par nature, un être uniquement et constamment conscient.

Mais, d'autre part, la cellule n’est pas non plus un être complètement inconscient. Nous ne posons pas ici, bien entendu, la . question métaphysique de savoir si la substance vivante pense

par elle-même, ou si la pensée n’est pas quelque chose de distinct, qui s’ajoute à elle du dehors. Ce qui est certain, ce que personne ne conteste, c’est que, chez l'homme par exemple, la pensée est liée au fonctionnement de certaines cellules cérébrales déterminées, quelle que soit la nature exacte de ce lien. Ces cellules, on nous permettra dès lors de les appeler des cellules conscientes, qu’elles servent de siège, ou seulement de support et d’instrument à la pensée, de même qu'on appelle muscles moteurs les parties de l'organisme qui servent d’instrument à la .Iocomotion. Mais maintenant, cette propriété de quelques cellules du cerveau humain, ne se retrouve-t-elle pas chez les autres éléments vivants? Nous le croyons, et la démonstration s’en peut faire pour divers ordres d'éléments successivement. — En premier lieu, le cerveau, chez l’homme même, n’est pas la seule partie de l’organisme qui soit liée à la conscience. Le cerveau n’est que le centre commun où aboutissent les portions les plus élevées des deux branches de l'appareil d’innervation, l'appareil sensitif et l'appareil moteur. Il ne pourrait pas fonctionner si, à chaque instant, il ne recevait des excitations venues de l’appareil sensilif, et ne réagissait en excitant à son tour l'appareil moteur. Il est donc clair que ces deux appareils sont liés eux-mêmes à la conscience. Et ils le sont dans leur totalité, car les parties les plus proches du cerveau reçoivent ellesmêmes l'impulsion de parties plus éloignées, ou la leur transmettent. Tout l'appareil nerveux de l’homme, ganglions, fibres nerveuses, cellules nerveuses, collabore donc à l'exercice de la fonction conscientielle. — Mais maintenant, l’homme n’est pas le seul être vivant qui soit doué de conscience. Les animaux supérieurs en donnent des marques très évidentes. Comment nier que l'éléphant, le cheval, le chien, qui accomplissent des actes dont quelques-uns sont dignes de l'intelligence humaine,

les accomplissent consciemment? « A coup sûr », écrivait un éminent naturalisle, dont l’attachement aux principes spiritualistes est bien connu, M. de Quatrefages (1), « lorsqu’un chat faisant la chasse aux moineaux en plate campagne, se rase dans

les sillons et profite de la moindre touffe d’herbe pour avancer sans être vu, il sait ce qu'il fait aussi bien que le chasseur qui

-se glisse tout courbé de buisson en buisson. A coup sûr les jeunes chiens, les jeunes chats, qui luttent en grondant et se mor-

dent sans se blesser, savent fort bien qu’ils jouent et qu'ils ne

sont nullement en colère. Qu'on me permette de citer le souve-

nir de mes assauts avec un dogue de forte race qui avait toute sa

taille, mais qui était resté très jeune de caractère. Nous étions

fort bons amis et jouions souvent ensemble. Aussitôt que je

prenais vis à vis de lui l’attitude de la défense, il se précipitait

sur moi avec tous les signes de la fureur et saisissait à pleine gueule le bras dont je me faisais un bouclier. Il aurait pu l’en-

tamer profondément du premier coup ; jamais il ne m’a pressé d’une façon tant soit peu douloureuse. Je l’ai saisi bien des fois à pleine main par la mâchoire inférieure ; jamais il n’a serré les

dents de manière à me mordre. Et cependant, l'instant d’après,

ces mêmes dents entaillaient le morceau de bois que j’essayais, de leur arracher. Evidemment cet animal savait ce qu'il faisait quand il simulait la passion précisément opposée à celle

qu’il ressentait en réalité ; lorsque, dans l’emportement même du jeu, il restait assez maître de ses mouvements pour ne jamais

me blesser. En réalité, il jouait la comédie et l’on ne peut jouer

la comédie sans en avoir conscience ».

Si la conscience appartient aux animaux supérieurs, nul doute qu’elle n’ait avec leur cerveau les mêmes relations que chez l’homme. On pourra donc, chez eux également, parler de cellules conscientes. Mais, en descendant la série animale, on voit l'intelligence diminuer en étendue eten vigueur, sans disparaître pourtant. Des crustacés tels que les pagures, des insectes tels que les abeilles, des arachnides, donnent des signes

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