Chapitre XII
9, Principes de sociologie, Ile parlie, 8 222.
est doué de conscience ; l'organisme au contraire n'est sensible que par son système nerveux. Or, ce qui est sensible mérite seul qu'on s’en inquièle, puisque seulil jouit et il souffre des actions exercées sur lui. Ilen résulte que, dans l'être isolé, le système nerveux peut ne pas se soucier du reste du corps, et diriger toute la vie organique de façon à se procurer à lui-même des satisfactions. Dans la vie sociale il n’en peut plus être de même : le gouvernement (assimilé un peu hâlivement peut-être au sys- 1ème nerveux) ne saurait vivre pour lui seul ; il lui faut songer au bien-être de toutes les unités dont il a la direction, parce qu’elles sont toutes des unités sensibles. En un mot, les membres de l'organisme existent pour le profit de l'être total, repré senté par ses centres nerveux. Mais les membres de la sociélé ne vivent pas pour le profit de l’Etat et du gouvernement ; au contraire, l'Etat et le gouvernement ne doivent exister qu’au profit de tous les membres de Ja société indistinctement. — Nous ne voudrions pas, sans doute, nous élever contre la conclusion, d’ordre politique, qui vient d’être formulée. Nous l’admettôns, quant à nous, parfaitement, du moins en ce qui concerne le gouvernement. Mais nous ne croyons pas qu’elle soit déduite de
prémisses totalement exactes. 11 est très vrai que tous les
membres de la société sont conscients, et ont droit par là-même au respect de leur personnalité. Seulement nous avons montré que tous les membres de l’organisme le sont. aussi, dans une certaine mesure. 11 faut donc que, dans la vie organique aussi bien que dans la vie sociale, l'appareil directeur tienne compte des besoins légitimes des éléments dirigés. Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement ? Leur bon et leur mauvais état ne sont-1ls pas forcément, par eux-mêmes, une source de jouissances ou de souffrances pour les organes centraux ? Si le cerveau néglige de prendre les précautions nécessaires pour maintenir en bon état les voies digestives, qui en souffrira ? appareil digestif d’abord, mais toutes les autres parties du corps-avec lui, et notamment le cerveau, dont les fonctions propres se trouveront entravées, et auquel toutes les parties lésées enverront des impressions douloureuses. En un mot, il n’est
pas possible que le gouvernement organique n’ait pas pour fin, comme le gouvernement social, le plus grand bien-être possible du plus grand nombre des gouvernés.
Quant à la question de savoir si, dans le monde humain, il faut dire que l’Etat, que la société ont pour fin le bonheur individuel ou s’il ne faut pas dire plutôt qu'ils ont pour fin leur grandeur propre, ce n’est pas ici le lieu de la traiter. Nous avouons, d’ailleurs, que ce problème à nos yeux n’en est pas un, et que nous le considérons presque comme une simple discussion de mots. Les deux formules, en effet, reviennent absolument au même. Car la force de l'Etat est faite du bonheur des individus qui en sont membres, et réciproquement l’individualité de chaquehomme n'’atteint sa parfaite expansion que si l’Etat est bien organisé et fonctionne au mieux des intérêts généraux. Il en est donc de l'Etat luimême comme du gouvernement qui le représente. Ses intérêts sont étroitement liés à ceux de chacun des membres du corps social, et le sort de ceux-ci, en revanche, dépend du sien. Si les parties sont une fin pour le tout, le tout est également une fin pour les parties : cela est aussi vrai dans le monde social que dans le monde organique, et l’analogie entre les deux domaines se poursuit de la sorte jusqu’au bout.