VRAIES DIFFÉRENCES ENTRE L'ORGANISME ET LA SOCIÉTÉ
Les objections énumérées el discutées dans le chapitre précédent nous ont paru n'être pas décisives, ne pas suffire pour faire rejeter, en principe, la comparaison entre l'organisme el Ja société. Nous avons donc le droit de considérer, dès maintenant, cette comparaison comme ayant un fondement solide et une portée scientifique véritable.
Toutefois, parmi ces objections, s’il en est que nous avons Cru pouvoir entièrement écarter, il s’en trouve aussi qui avaient pour principe une remarque juste en elle-même, quoique exagérée dans l'application qu’on en voulait faire. De ces dernières, évidemment, il y a quelque chose à retenir : si elles ne valent pas comme objections à la théorie, elles indiquent du moins des atténuations qu'il est nécessaire d'y apporter. Telle est la remarque relative à la conscience et à la liberté des éléments composants. Il est faux de dire, nous l’avons montré, qu’il y ait à cet égard une différence absolue entre les éléments du corps social et ceux du corps vivant, et par conséquent l’objection ne peut être admise. Mais il est exact de penser qu'il existe entre ces deux sortes d’êtres une différence de degré, une différence relative, et par suite il y a là une réserve qu'il faut mettre à tout rapprochement entre eux. En un mot, s’il est peu raisonnable de nier toute ressemblance entre la société et l’organisme, il ne serait pas moins téméraire de prétendre pousser cette ressemblance jusqu’à l'identité.
La différence (loule relative qu’elle soit) que nous venons de signaler, en entraîne avec elle une autre. C'est que les unités de
l'être social sont rapprochées par l'intelligence et la volonté autant et plus que par des attaches purement matérielles. C'est que le lien de la société est plutôt psychique que corporel, à la différence du lien de l'organisme, corporel principalement. La distinction, ici encore, est toute relative : car, nous l’avons dit, il faut supposer aux cellules, qui sont associées dans le corps vivant, quelque rudiment de conscience et de liberté; et d’autre part, l'intelligence et la volonté des hommes ne sont pas tout dans le maintien de l’ordre social : sa formation a été déterminée par des nécessités auxquelles cette intelligence et cette volonté devaient nécessairement se plier. Mais enfin il est cerlain que l’association humaine porte un cachet de spiritualité beaucoup plus marqué que l'association organique : le seul fait qu’on a pu inventer, pour expliquer sa formation, la théorie du contrat social, le prouverait surabondamment. La ressemblance, une fois de plus, ne peut donc être que partielle.
Le développement bien plus haut des facultés psychiques chez les éléments du corps social-entraîne en outre une plasticité beaucoup plus grande de ces éléments. Etant plus intelligents, ils sont plus aptes à s’adapter à des fonctions multiples. Si donc, dans Pêtre social, il se produit quelque bouleversement qui détruise ou lèse un organe, des éléments voisins subiront une différenciation nouvelle qui leur permettra de le remplacer fonctionnellement. « Que l’on retranche une partie quelconque de l’agrégat (social), fût-ce le gouvernement, dit Herbert Spencer (1), le membre mutilé sera immédiatement remplacé par un autre ». Il en existe des preuves nombreuses. Lorsque, au xvin° siècle, le Parlement de Paris fut congédié pour s'être opposé aux réformes du chancelier Maupeou, on forma pour le remplacer une assemblée nouvelle, qui ne méritait point les sarcasmes répandus sur elle par ses détracteurs, dont les historiens accucillirent trop légèrement le témoignage. De nos jours mêmes, aux Etats-Unis, lorsque l'élection du président de la confédération fait passer le pouvoir des mains des « républicains » en celles des « démo-
1. Introduction à la Science sociale, trad. fr.nç., page 131.
crates » ou réciproquement, ce n’est pas seulement le ministère,
c’est tout le personnel de Ia confédération qui se voit renouvelé; les fonctionnaires révoqués et ceux qui les remplacent se comptent par milliers. Mais est-il besoin de chercher nos exemples de l'autre côté de l'Atlantique ? En France aussi, au cours dece siècle, les révolutions qui ont modifié la forme de notre gouvernement ont plusieurs fois amené un remaniement complet de’ notre corps administratif. — Or, sans doute, il se produit dans V organisme des phénomènes qu’on pourrait songèr à rapprocher de ceux-là. Chez les êtres inférieurs, ces remplacements fonction-
nels passent pour aisés et fréquents. L'exemple de l'hydre est:
classique: ce célentéré, dit-on, peut se retourner si complètement, que l’endoderme y devient l’exoderme, et réciproquement. Seulement, à quoi tient ici le phénomène ? À ce que chacune des parties de l'être est assez peu différenciée et ressemble assez à toutes les autres pour les suppléer au besoin. L’analogue exact de ce fait se retrouve dans les sociétés inférieures : les travailleurs agricoles (comparables à l’endoderme, nous le montrerons ailleurs plus complètement) peuvent se transformer en soldats (revêtement exodermique de la société), et réciproquement. La raison estla même: chacune de ces deux catégories d'individus est trop faiblement différenciée pour qu'il lui soit difficile de changer de rôle. — Mais les faits signalés plus haut dans les sociétés supérieures sont d’une autre nature. Ici les parties sont très différenciées : chaque classe de citoyen a sa fonction propre, dans laquelle elle s’est spécialisée. Seulement, le résultat même de cette division
du travail a été de permettre à chaque travailleur de se perfec-
tionner singulièrement dans sa tâche. Par là, son intelligence
et son habileté se sont accrues. Une fois qu'il a acquis ces:
moyens nouveaux, il se trouve d'ordinaire (à moins d’un con-
cours de circonstances particulièrement fâcheuses) apte à les
mettre au service d’autres travaux, si les conjonctures l’exigent. De là vient que la possibilité des suppléances fonctionnelles
existe également pour lui. — On le voit donc, ces remplacements:
peuvent tenir à deux causes bien distinctes. Dans un cas, elles sont dues à l'indifférenciation des parties. Dans le second cas,
au contraire, elles tiennent à une différénciation très prononcée, -qui s’est accompagnée d’un développement des moyens de chaque partie. La première sorte de suppléances fonctionnelles se rencontre à la fois chez les organismes inférieurs et chez les sociétés inférieures. Mais la seconde, nous ne l’avons jusqu'ici irouvée, parmi les êtres d'organisation supérieure, que chez les sociétés. À vrai dire pourtant, certains phénomènes présentés par des organismes supérieurs pourraient être placés dans cette catégorie. Ainsi la fonction motrice-verbale, laquelle appartient normalement à la troisième circonvolution frontale gauche du cerveau de l’homme, et en fait « le centre du langage articulé», peut se transporter, lorsque ce centre est lésé, dans la circonvolution droite correspondante. Seulement, tout important que soit ce remplacement, il n'a pas la portée de ceux que nous venons de trouver dans la société. Après tout, l’homme privé de la parole eût pu vivre; mais un peuple moderne, privé d’administration et surtout de justice, subsisterait-il ? Il faut donc penser que, du moins quand il s’agit des formes supérieures, la faculté plastique demeure plus grande chez les éléments du corps social que chez ceux du corps individuel ; et cela est tout simple, puisque l'intelligence est beaucoup plus développée chez les premiers que chez les seconds. ‘
Mais il y a ure autre réserve à faire dans leur comparaison, une réserve plus importante encore que les précédentes. Ce qui distingue essentiellement le corps social du corps vivant, c’est qu'il est infiniment plus complexe. Ceci même se justifie de deux manières. En premier lieu, les éléments de l'organisme sont bien plus simples que ceux dela société. L'élément organique, c’est la cellule: ce n’est pas l'élément organique dernier, mais enfin c’est celui auquel s'arrêtent actuellement l’anatomie et l'histologie. L'élément social, dans les sociétés humaines du moins, c’est l’homme. On a soutenu, il est vrai, que c'est à la famille que convient le mieux celte appellation ; mais nous verrons plus loin qu’il y a là une erreur, et que l’homme isolé mérite déjà ce titre ; d’ailleurs, en fût-il autrement, la proposition
que nous voulons établir n’eu serait pas ébranlée, bien au contraire, puisque la famille est un tout plus complexe que l’homme isolé. D'autre part, il n’y a pas lieu de pousser l’analy$e des éléments sociaux au-delà de l’individualité humaine, vu que, au-dessous, la sociologie ne se distinguerait plus de la biologie. Ainsi, en parlant d’élément organique, c’est à la cellule qu'on pense ; en parlant d’élément social, c’est à l’homme. Mais il est trop évident que l’homme est infiniment plus complexe que la simple cellule, puisqu'il est lui-même formé de millions de cellules vivantes. Entre les éléments sociaux et les éléments organiques, il y a donc une différence énorme de complication. — Cette première différence va en entraîner une seconde. Non-seulement les éléments seront plus complexes, ici que là, mais, par celà même, leurs rapports le seront aussi. On en peut donner la démonstralion par le raisonnement. Soit un certain nombre d'êtres possédant toutes les propriétés essentielles qui constituent des cellules vivantes, et possédant en outre chacun un certain nombre, assez faible, de propriétés spéciales, qui ne sont pas identiques chez tous. Ceux de ces êtres qui auront en commun une de ces dernières propriétés (propriété de forme, de position dans l’espace, de fonction) formeront un groupe (anatomique ou physiologique) ; ceux qui auront en commun un second caractère formeront un autre groupe, etc. Or il est possible que telle cellule possède un caractère commun avec telle de ses congénères, et un autre caractère commun avec telle autre ; elle appartiendra donc à deux groupes distincts, caractérisés chacun par une propriété d’ordre différent. Il en peut être de même pour toutes les cellules de cet organisme, de sorte que le nombre des relations établies entre elles, le nombre des groupements qu’elles forment, peut être très grand. Mais maintenant, supposez d’autres êtres, beaucoup plus complexes que les premiers, ayant lous en commun les caractères qui font l'individu humain, mais ayant en outre un très grand nombre de caractères différentiels. Chacun de ces êtres va se mettre en rapport avec ceux de ses semblables qui présentent certains caractères différentiels identiques aux siens, et de ces relations naîtront des grou-
pements. Pour la même raison que tout à l'heure, les relalions et les groupements possibles seront en très grand nombre. Mais en en outre, ils seront en nombre infiniment plus considérable que ceux de la première série. Car le chiffre des combinaisons possibles s’accroît avec celui des caractères qui leur servent de base. Il faut, il est vrai, pour qu’il en soit ainsi, que, en même temps que les caractères de chaque être vont se multipliant, ils n’aillent pas aussi s’identifiant d’être en être (autrement la variété perdrait d’un côlé ce qu’elle gagnerait de l’autre); mais cette dernière condition est évidemment remplie, les caractères matériels et surtout psychiques différant bien plus d'homme à homme que de cellule à cellule. On pourrait objecter que ce ne sont là que des probabilités abstraites, et que le nombre des combinaisons réalisées dans la nature est bien moindre que celui des combinaisons logiquement possibles. Cela est exact, mais n’infirme en rien notre démonstration : car cette réduction que la réalité apporte aux prévisions logiques ne doit pas se faire moins sentir (proportionnellement bien entendu) sur les combinaisons de cellules que sur les combinaisons d'individus. D'ailleurs on verra, dans la partie de cette étude que nous consacrerons spécialement aux combinaisons des éléments sociaux (1), que l’examen concret mène, sur la question qui nous occupe actuellement, exactement aux mêmes conclusions que l’analyse abstraite. Nous pouvons donc dire, en résumé, que le chiffre des groupements possibles entre éléments croît comme la complexité de ces éléments. Ce chiffre est ainsi bien plus élevé dans la société que dans l'organisme. Donc la société peut, à un double titre, être dite plus complexe que l'organisme : d’abord comme étant formée d'éléments plus riches en propriétés de tout ordre; puis, comme établissant entre ces éléments des relations plus variées elles aussi. C’est dans cette considération de ia complexité que réside, à notre avis, la plus profonde différence que la science puisse relever entre l’être organique et l’être social. Nous.verrons en détail toutes les conséquences qui résultent