‹ Organisme et SociétéChapitre 18 sur 68 · Chapitre VI · texte numérisé non relu

Chapitre VI

de cette distinction, quand nous essaierons de faire l'anatomie et la physiologie des sociétés, en les comparant à l’anatomie et à la physiologie des organismes. Mais dès maintenant nous pouvons en indiquer une conséquence générale qui domine toutes les différences particulières. Les relations entre les éléments sociaux sont plus variées, avons-nous dit, que celles qu’on rencontre entre les éléments organiques. Il en résulte que, d’une part, on trouve parmi celles-là des rapports déjà connus de ceux qui ont étudié les rapports des éléments vivants; mais que, d'autre part on trouve aussi des relations nouvelles, inconnues de la pure biologie, et qu'on peut, par cette raison, nommer Supra-organiques, Ainsi, lorsque nous ferons l'anatomie des sociétés nous constaterons que les groupements des individus humains en familles, en villes, en professions, ont leurs analogues dans le monde organique. Mais nous verrons d’autre part que leurs groupements religieux, intellectuels, etc…., n’ont pas de semblables correspondants. — Ce n'est pas tout. Quand les sociétés rappellent les organismes, on voit d'ordinaire les sociétés supérieures se rapprocher davantage des oryanismes les plus élevés, les sociétés inférieures ressembler plus aux organismes les moins développés. Par exemple, le système circulatoire des ! sociétés rappelle, par ses formes les plus parfaites, les types les plus hauts de la circulation organique; par ses formes les plus imparfaites, les types les plus humbles de celle-ci. Mais il arrive aussi que cette formule ne soit plus exacle. Ainsi les sociétés même les plus rudimentaires présentent des faits qui n'ont d’analogues que dans les organismes les plus élevés. Cecr d’ailleurs n’a rien d'étonnant, puisqu’un groupement humain, si minime qu’il soit, est un être plus complexe que n'importe quel organisme. — Seulement, ce qui est plus curieux, c’est que l’inverse à certains égards, se trouve également vrai. Dans les plus grandes sociélés humaines, on rencontre des faits qui rappellent les organismes inférieurs. Ainsi, comme nous le verrons plus complètement par la suite, les sociélés emploient encore lé plus souvent (mais non pas toujours, il est vrai) des modes de reproduclion organiques que les organismes un peu complexes ont à

VRAIES DIFFÉRENCES : Li 79 peu près définitivement éliminés. Ainsi encore l'esprit collectif est généralement moins développé — plus faible et plus pervers à la fois — que les esprits individuels de ses membres. IL y a là une sorte de « retard de croissance » de la société par rapport à l'organisme. Et ceci également peut s'expliquer. Formée plus tard que l’organisme, la société n’a pas encore eu le temps de se développer sur tous les points autant que lui. Elle a payé la précocité qu'elle manifeste à certains égards par des arrêls de développement dans d’autres directions. Quoi qu'il en soit de cette explication, un fait est certain. C'est que les sociélés les plus parfaites, comparées aux plus’ parfaits des organismes (autant qu’on peut établir des degrés parmi les sociétés, et une comparaison de ces degrés avec ceux de l’échelle organique) présentent : 1° des phénomènes semblables à ceux de ces organismes ; 2° des phénomènes nouveaux, inconnus à tous les organismes, et qui marquent la supériorité de la société; 3° des phénomènes d’un caractère tout contraire, phénomènes qui sont d’ordre organique, mais ne se trouvent que chez des individus vivants d'espèce inférieure. Aussi ne peut-il pas y avoir jamais correspondance exacte entre une société et un organisme. Il ne faudrait pas croire, par exemple, qu'on doive plus spécialement comparer une société à l'organisme des individus qui la composent, comparer, par exemple, les fourmilières aux fourmis, les sociétés océaniennes à l’organisme du Papou ou du Tahitien, les sociétés européennes à l'organisme du Français ou de l’Anglais ; cette idée simpliste exposerait à d'étranges mécomptes celui qui voudrait la suivre un peu loin. Mais il ne faudrait même pas penser qu’une société humaine déterminée puisse être comparée spécialement à un organisme déterminé, que ce soit celui de ses membres ou tout autre. Non, ce qu'on peut seulement rapprocher avec quelques chances de succès, c’est le type social en général et le type organique en général. Pour décrire la structure et la vie d’une société dans leurs ressemblances avec la structure et la vie organiques, il faut tirer ses rapprochements de divers organismes, fussent-ils très éloignés les uns des autres. En somme, les faits présentés par une société

rappellent presque toujours des faits organiques, mais jamais exclusivement les faits présentés par un organisme spécial à l'exclusion de tous les autres. Les sociétés ne peuvent donc pas se superposer individuellement, mais seulement dans leur ensemble, aux organismes. Cela ne détruit du reste nullement la ressemblance qui les unit, puisque ces comparaisons individuelles seraient également infructueuses entre les végétaux et les animaux, dont personne ne nie pourtant aujourd'hui la similitude ni même la parenté générales. Mais cela suffit à montrer qu’il y a au moins autant de distance entre organismes et sociétés qu'entre végétaux ct animaux ; et que par suite, Si on veut faire rentrer les sociétés dans l’empire organique, il faut tout au moins constituer pour elles un règne distinct, comparable en importance au règne animalet au règne végétal. Nous verrons plus tard s’il n’y a même pas lieu de faire davantage, et d’instituer pour les sociétés un groupe tout à fait distinct, un «empire » comparable en importance aux empires inorganique et organique, l'empire supra-organique.

En ce moment, nous n’aurions pas les éléments nécessaires pour résoudre cette question. Ces éléments ne peuvent être tirés que de l'étude minutieuse de la constitution des sociétés, comparée à la conslitution des organismes. Maïs du moins nous sommes maintenant préparés à passer à cette étude de détail. Nous savons que des rapprochements particuliers sont possibles, puisque l’analogie générale est établie. Nous savons aussi qu'il ne faut pas vouloir les pousser trop loin, et par exemple prétendre retrouver dans les organismes tout ce qui se rencontre dans les sociétés, ni surtout dans un organisme déterminé ce qui se rencontre dans une société particulière. Ayant ainsi pour fil conducteur l’analogie, mais une analogie raisonnée et qui ne s’exagère pas sa propre portée, nous allons envisager les sociétés aux divers points de vue auxquels les biologistes ont coutume d’envisager les organismes. Nous examinerons d'abord leur forme extérieure, et surtout leur structure interne ; nous chercherons de quels éléments elles se composent, et comment ces éléments sont groupés ; nous ferons, en un mot, l'anatomie

des sociétés. Puis nous nous efforcerons d’en pénétrer la physiologie. Après la structure, nous étudierons les fonctions diverses qu’elle rend possibles : fonctions de nutrilion, fonctions de relation, fonctions de génération, toutes analogues aux fonctions de même nom qu’on trouve dans l'organisme, mais non sans des différences importantes. Connaissant ainsi le mécanisme général de la vie sociale, nous nous demanderons comment les êtres sociaux se sont formés et comment ils se développent ; quels facteurs agissant sur leur évolution, et la modifient de diverses manières ; comment ces sociétés se comportent les unes par rapport aux autres ; et comment enfin elles peuvent se classer. On voit que des questions d’enbryologie, de paléontologie, de taxonomie sociales sont impliquées dans ce dernier ordre de recherches, avec d’autres qui ne forment pas encore de sciences ayant reçu un nom spécial. Enfin, sachant comment est consiruite une société, comment elle fonctionne, comment et sous quelles actions elle se développe, nous pourrons chercher commenl elle s’allère, étudier ses maladies et sa mort, constituer Ja pathologie sociale ; et nous devrons aussi, naturellement, nous demander quelles sont les mesures à prendre pour guérir ces maladies, ou, ce qui vaut mieux, pour les prévenir, c’est-à-dire traiter de la thérapeutique et de l’hygiène des sociétés. L’ensemble de ces recherches particulières n’est possible qu'une fois élucidées les questions générales que nous venons d'examiner dans cette première partie. Mais, réciproquement, leurs résultats pourront venir confirmer les solutions auxquelles nous avons abouti par elle. La meilleure preuve qu'il y ait à donner de l’analogie générale des sociétés et des organismes, c’est encore l’ensemble des analogies de détail qu'on peut relever entre ces deux sortes d'êtres. Cette démonstration par les fails vaut plus que tous les raisonnements a priori.

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