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CHAPITRE QUATRIÈME

Avant d'étudier l’anatomie interne d’un organisme, le biologiste traile de sa forme extérieure. Cela tient à ce que, l'organisme se présentant à lui comme un tout bien défini, il peut en examiner la surface avant d’en sonder la profondeur. Il n’en est pas de même pour le sociologue. Il faut d’abord que celui-ci détermine les éléments qui font pour lui partie du corps social, afin de pouvoir dire quelle est la forme de ce corps. Sa marche doit être la suivante:

1° définir le contenu du corps social ;

20 revenir alors sur l’aspect externe de ce corps, en faire la morphologie extérieure, d’ailleurs forcément très sommaire ;

3 puis, retournant à l'étude interne, faire connaître par le détail la structure des tissus et des organes.

La première question à poser est donc celle-ci: quels sont les éléments du corps social? La réponse semble bien simple, au : moins quand il s’agit d’une société humaine. Ses éléments, dira-t-on tout naturellement, ce sont des êtres humains. Sans doute, mais tous les êtres humains qu'on peut rencontrer à l’intérieur d’une société en sont-ils vraiment des éléments ? Et, d'autre part, n’y a-t-il que des êtres humains qui fassent partie : de la société ? Cette double question, beaucoup plus embarrassante qu’il ne semble à première vue, doit être résolue avant toute autre.

Nous avons déjà défini la société « un groupement durable d'individus exerçant toute leur activité en commun (1) ». Cette définition convient essentiellement, nous l’avons montré, aux membres-humains d'une même nation. Mais la société englobet-elle vraiment tous les êtres humains que comprend le groupement politique ?

Nous croyons qu'on veut répondre par l’affirmative. En certains cas, il est vrai, il existe entre les individus appartenant à une même nationalité des différences très grandes. Seulement nous avons déjà vu, et du reste il est évident, que des différences de races n’empêchent nullement l’unité d’une société. Il nya guère de société plus homogène que la société française contemporaine, et pourtant il n’y en a pas qui soit constituée par un plus grand nombre de races. — Il est vrai que, dans l’intérieur d’une même domination politique, on pourrait relever des’ différences beaucoup plus importantes socialement que les différences ethniques : ce sont les différences de culiure. Cependant, qui pourrait contesler sérieusement que, dans nos pays mêmes, où la différence entre l'homme de science et l’illettré est beaucoup plus accentuée que partout ailleurs, ces deux individus fassent partie d’une même société ? Au lieu de considérer les diverses classes échelonnées dans une région, examinons les diverses régions contenues dans un Etat. Malgré les profondes différences qui les séparent, le Breton et le Provençal, le Lorrain et le Gascon ne sont-ils pas membres d’un même tout social? N'y a-t-il pas, en somme, une civilisation semblable pour eux tous, un ensemble de sentiments profonds et intimes qui leur sont communs, en dehors bien entendu de ceux qui appartiennent à tous les hommes et même à tous

À. Chapitre I, ? H.

les Européens ? Prenons même une unité politique plus considérable, et qui eut bien moins que la France d'aujourd'hui le caractère d’une nationalité; prenons l'empire romain. Toutes les provinces de cet empire, qui sont aujourd’hui de véritables Etats, ne participèrent-elles pas pendant plusieurs siècles à une vie collective unique, se traduisant non-seulement par un gouvernement identique, mais encore par une même religion — la religion de Rome et de César —, par une littérature grécoromaine qui rayonnait sur tout le monde méditerranéen, par la libre circulation des individus et des marchandises dans cette immense étendue, par la diffusion, à travers toutes ces régions, des idées, des mœurs, des manières de voir et d'agir régnant dans la capitale ? Et dès lors, ne formaient-elles pas vraiment une unique société? Même dans les empires fondés par des barbares, Mongols, Tartares ou Turcs, dès que la domination politique s’est un peu assise, il en a été de la sorte : l’assimilation s’est opérée progressivement entre les pays conquis, une seule société s’est formée par la réunion de peuples antérieurement distincts. Des différences locales parfois très considérables ont subsisté entre ceux-ci; mais les ressemblances ont élé plus fortes encore. Il a bien fallu qu’il en fût ainsi: car si la diversité avait continué à l'emporter sur l’unité, l'identité de domination politique n’eût bien vite plus été possible. Du jour où les conquérants auraient perdu leur supériorilé guerrière — et elle se perd très vite — les peuples un instant assujettis auraient repris, avec leur indépendance, leur ancien morcellement. C’est ce qui explique qu'il y ait eu si peu de grandes dominations durables parmi toutes celles qu’a vues l'Asie. Celles-là seules ont pu le devenir, qui apportaient un principe d’unification sociale. On peut donc conclure que, partout du moins où l’on se trouve en présence d’une unité polilique formée depuis un certain temps et ne présentant pas des signes évidents de dislocation, il y a aussi unité sociale, et qu'il y existe, malgré la diversité des cultures et des tendances locales, une seuleet même société.

Si des différences de race, de culture, de région, n’empêchent

pas l'unité sociale d'exister, a fortiori son existence n'est-elle pas entravée par de simples différences de rang. Il est vrai que, même chez nous, les hommes adultes semblent seuls compler dans l'association politique, puisque seuls ils ont le droit de prendre part aux élections par lesquelles le peuple choisit ses gouvernants et ses législateurs. Mais pourtant il n’est pas contestable que la femme et l’enfant fassent aussi partie de Ja société. Cela est évident dans nos contrées, où la loi civile leur reconnaît tant de droits. Et même dans les pays où leur condition est la pire, oùils sont traités en esclaves, il y a entre eux et jeurs chefs de famille au moins la communauté de religion, qui en fait de véritables associés, quoique des associés inférieurs.— Il faut évidemment donner une réponse semblable pour les autres personnes qui peuvent rester attachées au foyer, cadets de famille protégés par le sentiment de la communauté d'origine, clients, serviteurs libres et semi-libres, voire même serfs attachés à la glèbe ou esclaves héréditaires. En somme, chez les anciens Romains, l'esclave lui-même était dans une certaine mesure un membre de la famille, puisqu'il participait aux sacra, puisqu’il pouvait représenter son maître dans la vie juridique. Il n’en fut plus de même, sans doute, aux temps de l’empire romain, quand, les esclaves se multipliant et leur origine se diversifiant, ils n’eurent plus avec le maître qu’un lien bien moins intime, fait surtout désormais de coercition et de crainte. Pourtant, on ne put pas dire, même alors, que maîtres et esclaves avaient cessé de faire partie d'une même société : des nécessités d'existence les enchaînaient encore les uns aux autres, et la civilisation dans laquelle vivait le maître rayonnait jusqu’à l'esclave. Seulement il est certain que l'union morale n'existait plus guère, el, ce fut l’une des principales causes qui activèrent la dissolution de l'empire. On pourrait répéter la même chose pour l'esclavage perpétué, jusqu'à une date voisine de nous, par l’avidité des colons européens en Amérique, et, jusqu'à nos jours même, par les odieuses expéditions des trafiquants arabes au cœur de l'Afrique. L’esclavage partout est une plaie de la société, s’il établit une trop grande distance entre le maître et l’esclave.

On a raison de penser, en ce sens, qu’il est une institution antisociale. Malgré tout il semble bien difficile de nier qu’il soit aussi, en un sens, une institution sociale, puisque, entre le maître et l’esclave, il existera toujours quelque association, l’un fournissant son travail, l’autre assurant, par intérèt personnel sans .doute, mais enfin assurant la sécurité du premier. — Par suite, il faudra nécessairement reconnaître l’existence d’une sociélé entre les diverses castes d’une nation. On a dit parfois que les castes, en Egyple et dans l’Inde par exemple, sont autant de véritables sociétés superposées, fermées les unes aux autres par la religion et par le sang. Nous serions assez portés à croire qu’il y a là quelque exagération : les Dieux communs à tout le peuple formaient bien le principe d’une unité religieuse générale; le mélange des sangs n’a sans doute pu jamais être totalement empêché. Mais ces allégations fussent-elles exactes, il resterait au moins ceci, qu'aucune de ces castes n’élait par elle-même un groupe complet, puisque chacune ne remplissait qu'une des fonctions de la vie sociale (sacerdoce, guerre, agriculture, industrie) et avait besoin du concours de toutes les autres pour vivre. D’ailleurs, il ne faudrait pas croire que les castes aient été, dans chaque nation, en si petit nombre qu’on le dit d'ordinaire. Les quatre castes des Indous se subdivisaient chacune en une très grande quantilé de sous-castes (1). Les divers ordres de mandarins que connaît la Chine peuvent nous donner une idée des diverses sous-castes des brahmanes. Or, bien que la distance fût considérée comme très grande d’un rang à l’autre (2), on ne

4. A. de Quatrefages, Rapport à la socièté d'anthropologie sur le prix Godard; ani1lyse de l'ouvrage de M. E. Roubaud, Recherches sur lInde Méridionale (Bulletin de la Société d'anthropologie, 1869, p. 502 ss.).

2. On sait que la hiérarchie est la manie de l'Orient. Dans notre armée cochinchinoise, où les indigènes ne dépassent pas le grade de sous-officier, il a fallu créer pour eux trois classes de soldats, trois classes de caporaux, trois classes de sergents; et chacune se croit infiniment loin de celle qui la suit. Le « tchin » russe n'est guère autre chose.

saurait raisonnablement prétendre que chacun d'eux constituât une société intégrale. Ainsi une caste n’est jamais, en somme, qu’un fragment de société, et l'existence de la hiérarchie marquée ne détruit pas celle de l'unité sociale. A plus forte raison ne peut-on soutenir que les classes dessinées dans nos Etats modernes par le genre de travail ou le degré de richesse forment chacune une société distincte : au contraire, la société n’exisle que par la réunion et le concours de ces classes.

Voici donc la conclusion à laquelle il faut forcément aboutir. &i éloignés que des hommes soient par la race, la culture, la fortune ou le pouvoir, dès qu’ils vivent côte à côte, dès qu'ils entrent en relations pacifiques (1), dès qu’ils participent d’une manière durable à une vie commune englobant leur activité sous toutes ses formes, dès ce moment ils font partie d'une même société, et le fait seul de la vie sociale nivellera peu à peu leurs conditions, égalisera leurs cultures, mélangera leurs sangs. La vie sociale est si naturelle à l'homme qu’elle s'établit en dépit de toutes les entraves et finit par faire disparaître toutes les distinctions originaires, sauf à en créer de nouvelles, qui ne sont peut-être pas moins intolérables.

Ceci même nous permet de résoudre une dernière question. La société, avons-nous vu, comprend tous les individus humains que renferme la nation. Mais n'en renferme-t-elle pas davantage? A côté des nationaux, vivent souvent sur leur sol des étrangers, ressortissant à une autre puissance. Font-ils partie de la société au sein de laquelle ils vivent ? Nous croyons qu’il faut répondre par une distinction. Si ces étrangers ne sont que de passage, s'ils ont gardé l'esprit de retour, de retour prochain dans leur patrie d’origine, si par suite ils ne se sont pas trop laissé entamer par les mœurs et la civilisation du pays qu’ils habitent momentanément, il faut répondre qu’ils ne sont pas

4. La relation du maître le plus cruel à son esclave est encore, en un sens, une relation pacifique, puisqu'elle suppose l'existence d’une loi

ou d’une autorité commune à tous les deux et donnant au premier des droits sur le second.

devenus membres de la société de ce pays. Mais si au contraire ils s'y sont établis à poste fixe, si, bien qu’ils n’en soiènt pas devenus citoyens (par une simple négligence peut-être), ils en ont accepté la manière générale de vivre, s’ils en ont pris l’esprit et le caractère, épousé les passions et préjugés, alors nous ne mettons pas en doute qu'ils soient vraiment compris dans cette société d'adoption bien plus que dans leur société d’origine. Pour être pleinement membre d’une société, il ne suffit pas d’être localement englobé par elle, il faut surtout lui appartenir par l'esprit et le cœur. Et quand il y a conflit entre ces deux éléments, peut-être la prédominance doit-elle rester au dernier. Le Français établi à l'étranger, s’il a gardé les mœurs de son pays d’origine, et même l'étranger qui dans sa propre patrie vit à la française, ne lit que des œuvres françaises, ne se plaît qu'aux choses de la France, ne sont-ils pas, en somme, des membres de notre société ?

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Nous venons de répondre, par l’affirmative (sauf une distinction en ce qui concerne les étrangers) à la première question posée au début de ce chapitre: « tous les êtres humains qu’on rencontre à l’intérieur d’une société en sont-ils membres ? » Il nous reste à examiner le second problème : « n’y a-t-il que des êtres humains qui fassent partie de la société ? »

Une doctrine, qui peut invoquer à son appui des autorités considérables (1), estime qu’à cette nouvelle question c’est la solution négative qui convient. Il faut faire entrer dans la société, dit-elle, tout ce qui contribue à en entretenir la vie. Ainsi doivent faire partie du corps social : les animaux destinés par l'homme à l'aider dans ses travaux (cheval, bœuf de labour, etc.), à lui servir de distraction (animaux familiers), à être ses

1. Spencer, Principes de sociologie, ? 220. — Schaeffle, Structure et vie du corps social, passim.

auxiliaires dans sa lutte contre d’autres animaux (chiens de chasse, faucons, etc...), ou même simplement à lui fournir son vêtement (vers à soie), Sa parure (huîtres perlières), ou bien sa pâture (troupeaux de moutons, de chèvres, etc. ; gibier ; poissons divers ; mollusques et crustacés). À côté d'eux, il faut placer les végétaux qui servent à des usages analogues. On y doit joindre les minéraux, indispensables à l'industrie; et même Ja terre, l’air et l’eau, œui sont les forces productrices de tous ces êtres. En un mot, tout ce qui sert à l'usage des hommes, tout

.ce qui les relie entre eux (on y fait même parfois rentrer le lan- .

gage), doit être considéré, dit-on, comme élément de la société.

C’est là une doctrine que nous ne saurions admettre. À vrai dire, elle a pour point de départ une idée que nous avons déjà repoussée. Son but, avoué ou non, est de répondre à l’objection

qu'on tire, contre le rapprochement dé l'organisme et de la

société, du caractère continu de celui-là, discontinu de celle-ci. En faisant entrer dans la société le sol, l’eau et l'atmosphère, on en démontrera, pense-t-on, la continuité. Mais nous avons vu précédemment (1) que cette réponse n'est nullement nécessaire pour faire tomber l’objection. Car d’une part l'organisme

n’est pas aussi continu qu’il semble, et d’autre part l'homogénéité psychique des éléments de la société lui assure à elle-même

une continuité très suffisante. Il n’était donc pas besoin, pour rendre la sociétécontinue, de lui attribuer ces éléments nouveaux, qui en réalité lui sont étrangers. En effet, la société ne comprend que des êtres qui ont mis en commun toute leur activité. Cela exclut d’abord tous les êtres non vivants, eau, air, terre,

minéraux, qui n'ont pas à proprement parler d'activité. Mais

cela exclut aussi les plantes et les animaux qui ne servent à l’homme que de pâture ou de vêtement. Car ce serait une amère ironie de dire qu'ils. ont mis leur activité en commun avec la nôtre. Il y a, sans doute, des animaux qui semblent nos associés : le chien, le cheval, par exemple ; et pourquoi, dira-ton, feraient-ils moins partie de notre société que les esclaves,

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