‹ Organisme et SociétéChapitre 20 sur 68 · Chapitre II · texte numérisé non relu

Chapitre II

souvent moins bien traités qu'eux, ct retirant moins de profit de l’association ? Ilest vrai, répondrons-nous, que ces animaux forment avec leur maître une petite association locale dont celui-ci est le centre. Mais ils ne sont pas les associés des autres hommes, tandis que les esclaves sont en relation avec la société tout entière. D'ailleurs l’esclave a presque toujours la possibilité d’être affranchi, de devenir un « membre actif » de la société, au lieu d'en être seulement un « membre passif » ; tandis qu'il n’y a rien de tel pour l’animal domestique, rivé par la nature à une condition irrémédiablement inférieure. En un mot, la société véritable ne peut exister qu'entre êtres de même espèce (au sens zoologique de ce mot). Chaque société animale ne comprend que des animaux d’une seule espèce (fourmis, abeilles, termites), bien qu'il puisse y avoir des associations mutualistes ou symbiotiques entre animaux d’espèces diverses. Pareillement, il peut y avoir association entre l’homme et tel ou tel animal, mais il n’y a proprement société de l’homme qu’avec l’homme même.

Bien entendu, au reste, nous ne nions pasle très grand rôle que jouent le milieu physique et les productions végétales et animales dans la vie des sociétés, ni la très réelle importance que doit leur attacher le sociologue. Nous irons même plus loin. Nous reconnaîtrons que certaines choses, inanimées-par leur nature,

-peuvent, quand elles sont utilisées par l’industrie humaine, prendre dans la société un rôle analogue à celui dediverses clas- .ses d’hommes, qu'elles suppléent en quelque sorte. Ainsi, ce qui correspond, dans la société humaine, aux cellules épithéliales externes de l'organisme, aux cellules de revêtement et de protection, c’est l’ensemble des soldats qui veillent aux frontières. Or, le fait d'élever à la frontière des fortifications, des bastions, des batteries, augmente beaucoup la force de résistance de ces soldats, et par là permet d’assurer à la société la même sécurité avec un moindre nombre de défenseurs humains. Les forts sont donc, pour la protection de la société, l'équivalent de ces soldats qu’ils dispensent de placer à la frontière. En ce sens, ils font, pourrait-on dire, partie de la société, comme y

remplaçant des individus vivants. Donc ils sont, indirectement, les analogues sociaux de ce que sont dans l'organisme les cellules de revêtement ; indirectement, disons-nous, c’est-à-dire simplement comme les suppléants des êtres vivants qui en sont les analogues directs. — D'autres faits sont voisins de celui-là. Ainsi, aux vaisseaux sanguins, qui distribuent dans l'organisme les aliments, correspondent dans la société les marchands, qui vont porter à une région les produits de l’autre. Dans les pays où il n’y a pas de route bien tracée ni bien sûre, au Sahara par exemple, ces marchands ne peuvent voyager que par grandes troupes, par caravanes. Là au contraire où les routes sont d’accès facile, comme dans nos pays, un moindre nombre d'hommes suffit pour apporter la même quantité de denrées aux régions qui en sont dépourvues. Les routes économisent donc, en principe, des marchands. 1l est vrai que parfois, au contraire, elles en multiplient le nombre; mais c’est qu’alors elles accroissent le chiffre des produits transportés ; le perfectionnement des routes agit en ce cas comme ferait une multiplication des vaisseaux sanguins : il active la circulation. Mais supposons que la quantité de denrées offertes reste la même: il est très probable que le nombre des négociants aura diminué. En effet, le meilleur état des voies de communication aura rendu inutiles les caravanes : et les marchands isolés pourront venir plus souvent, ce qui fait qu'il en viendra moins. Ainsi, normalement, le progrès des rou” tes entraîne, toutes choses égales par ailleurs, la réduction du chiffre des traitants. On est donc amené à conclure que les routes prennent, dans la société, le rôle des négociants qu’elles suppriment. Et il en est de même, a fortiori, pour les chemins de fer, qui dispensent absolument du marchand ambulant. Ces deux sortes de voies de communication sont donc, socialement, les suppléants, les succédanés d'êtres vivants. On est autorisé par là à les rapprocher médiatement des vaisseaux sanguins, auxquels correspondaient directement les marchands qu'elles ont remplacés. — Pareillement, les fils télégraphiques ont remplacé les courriers, et sont médiatement comparables aux nerfs. — Autre exemple, plus frappant encore. Les muscles, moteurs

de l'organisme, ont pour analogue social les manœuvres, qui représentent dans l'industrie humaine l’activité purement motrice. Mais aujourd’hui les manœuvres sont de plus en plus remplacés par des machines, qui font la même besogne plus vite, mieux, et moins cher. Ces machines prennent dans la société la place des manœuvriers, et deviennent ainsi, toujours indirectement, comparables aux muscles de corps animé. Un auteur contemporain a bien saisi et bien exprimé cette idée, en une page dont nous extrayons les lignes les plus saillantes. « Nos machines », écrit M. Louis Bourdeau (1), « nos machines si variées de forme et d’emploi représentent l’équivalent d’un règne nouveau, intermédiaire entre les corps bruts et les corps vivants, qui a la passivité des uns, l’activité des autres, et les

exploite tous à notre profit. Ce sont des contrefaçons d'êtres ani-

més, capables d'imposer à des substances inertes un fonctionnement régulier. Leur ossature de fer, leurs organes d’acier, leurs muscles de cuivre, leur âme de feu, leur souffle haletant de vapeur et de fumée, le rythme de leurs mouvements, parfois même leurs cris stridents ou plaintifs, qui expriment l'effort ou simulent la douleur, tout contribue à leur donner une animation fantastique, fantôme et rêve d’une vie inorganique.... Ces créatures dont la force égale la docilité, nous avons en elles des légions d'esclaves robustes, infatigables, d’une agilité, d’une adresse merveilleuses, dont nous pouvons abuser sans scrupule etentendre les gémissements sans remords... »

Que ressort-il de ces lignes, d’une pittoresque et énergique vérité ? C'est que les machines viennent prendre dans la société la place dévolue jadis à l’esclave, aujourd’hui au manœuvre salarié, retirant, hélas, trop souvent à celui-ci l'unique gagnepain de sa famille, Elles ne sont donc pas quelque chose qui s'ajoute à la société du dehors, pour permettre aux hommes de s’en remettre de leurs travaux à la nature, comme l'avait chanté en des vers célèbres Antipatros. Elles n’aident pas seulement

1. Les forces de l'industrie. — Cité par A. Bordier, La Vie des Sociédés, chap. XV, 29.

l'homme, elles le remplacent; et le remplacer, c'est souvent Île faire mourir. Sans doute, cet effet funeste — qui ne saurait d'ailleurs faire oublier les immenses services qu’elles rendent à la civilisation — ne se produit pas lui-même toujours. L'homme qu’elles rendent inutile pourra peut-être trouver un autre emploi de son activité, souvent dans les industries mêmes que leur usage aura permis de développer. S'il disparaît, sa place dans le monde sera prise par d’autres qui naîtront, en vertu de cette grande loi, de plus en plus confirmée par la statistique, qui veut que les vides faits par la mort dans un peuple normalement constitué soient immédiatement comblés par une suractivité des fonctions génératrices (1). Les hommes ainsi engendrés, n'ayant plus à faire les pénibles travaux accomplis désormais, pour eux, par les machines, pourront se tourner vers d’autres tâches plus utiles, moins accablantes, ct plus hautes. La somme des forces aura été accruc dans la société, et par conséquent la somme du bonheur, quoique que ce soit au prix de bien des souffrances individuelles. Mais l'idée générale n’en reste pas moins exacle: la machine élimine l’homme en prenant pour elle la tâche qu’il accomplissait. [lest donc vrai que des choses peuvent, dans certains Cas, arriver à jouer dans la société le rôle primitivement dévolu à des êtres vivants. Seulement, nous le voyons, ce n’est jamais sans de graves et souvent douloureuses conséquences. Et l'importance même de ces faits ne doit pas nous faire méprendre sur leur sens véritable. Si les choses peuvent ainsi devenir les « substituts » d'êtres vivants, jamais pourtant elles n’ont originairement accompli ce que ceux-là faisaient. De même, des êtres vivants inférieurs à l’homme sont venus, par suite de progrès qui remontent déjà à des siècles, l'aider, ou plutôt le remplacer dans sa tâche. Le chien qui garde nos troupeaux, le bœuf qui laboure nos champs, font ce que firent jadis les esclaves, ou même leurs maîtres. Mais toujours, au début, c’est l’homm? qui opérait directement Îles

4. Voir sur cette loi:J. Bertillon, La natalité en France (Revue Internationale de Sociologie, janvier 1893).

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ÉLÉMENTS DU CORPS SOCIAL ir

tâches dont il s'est depuis déchargé sur ces forces inférieures. 11 fut un temps, révélé par les débris paléontologiques, où l’espèce humaine n’avait encore domestiqué ni le cheval, ni le renne, ni le chien. La société humaine, à celte date, était évidemment réduite aux hommes. Il semble aujourd’hui qu’elle se soit élargie, des offices humains se trouvant confiés à des animaux, ou même à des choses inanimées. Nous croyons pourtant que, dans la rigueur du langage scientifique, il ne faut pas parler d’une véritable extension de la société humaine à ces diverses sortes d'êtres. — Cette extension pourrait peut-être se trouver justifiée, si nous possédions encore de véritables esclaves. Car alors on pourrait dire que nous avons, dans notre société même, des êtres humains auxquels nous ne reconnaissons pas plus de droits qu’à ces machines qui de plus en plus prennent leur place. Mais heureusement il n’en est plus ainsi. L’esclavage, à l'honneur de nos civilisations, a disparu de nos pays. Ce n’est que par une métaphore tout à fait injustifiée que certaines écoles veulent lui assimiler la condition du prolétaire moderne. De nos jours, dans nos pays, on reconnaît à tout être humain, en théorie tout au moins, des droits imprescriptibles à la vie physiologique et morale, à l’intégrité et au développement de son corps et de son esprit. L'étranger, le pauvre, l’enfant, la femme,

* tous les déshérités d’autrefois, voient diminuer l’abîme qui les

séparaient des heureux, des maîtres. — Mais alors, inversement, le fossé se creuse entre ces derniers membres de l'humanité et tout le reste de la nature. On commence bien à reconnaître que nous avons quelques devoirs envers les animaux, mais si platoniquement ! Quant aux plantes, qui sont pourtant des vivants elles aussi, personne n’a songé à parler de leur « droit à la vie ». Et pour les forces physiques, ce sont (on vient de nous le dire) des esclaves « dont nous pouvons abuser sans scrupule et entendre les gémissements sans remords ». Cette idée n’est peut-être point juste pourtant. L'homme doit quelque gratitude à la nature ; et son intérêt seul lui commanderait de la ménager. On sait ce qu'il lui en a coûté d’avoir déboisé les montagnes; trop souvent il a à regretter d’avoir épuisé la fécon-

dité de la terre. Mais il faudra longtemps encore à l'homme pour en arriver à étendre ainsi la notion de « société » aux rapports qui l’unissent à la nature ambiante. Avant de constituer la société universelle, il faudrait faire celle du genre humain, et nous savons qu’elle n’est pas près d’être instaurée. Qui plus est, : nous l'avons vu il y a un moment, l’homme, en se rapprochant de son semblable, paraît s'éloigner de tous les autres êtres. Nous ne voulons pas conclure qu'il soit logiquement impossible que les choses entrent un jour dans la société humaine. Mais nous persistons à penser, sans préjuger de l'avenir, qu’elles n'y sont pas encore entrées. Les seuls membres de la société, à l’heure présente, sont les êtres humains.

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Les deux questions relatives aux éléments du corps social, posées au début de ce chapitre, ont maintenant reçu leur réponse. Celte discussion toutefois ne serait pas complète, si nous ne mentionnions une opinion originale, que nous avons rencontrée chez deux auteurs de grande valeur, M. Edward Tylor et M. Tarde, qui semblent y être arrivés par des voies différentes sans se connaître l’un l’autre. Dans cette opinion, les éléments véritables du corps social ne seraient, ni des choses, ni des hommes, mais des institutions. C’est uniquement dans l'humanité que les savants auteurs cherchent le principe de la société ; mais la société n’est pas pour eux un être concret, comme l’homme même; elle est un être abstrait, un rapport d'êtres. Or les éléments d’un tout doivent être homogènes à ce tout ; les éléments de la société ne peuvent donc, pas plus qu’elle, être des individus concrets, ce doivent être comme elle des abstractions, des rapports d'individus. Les rapports d'homme à homme, dès qu’ils sont un peu généralisés, constituent les mœurs ou institutions. Les institutions sont donc les vrais éléments de la société. — Cette conception, remarquons-le, devait assez naturellement venir à des sociologues qui se préoccupent

surtout d'étudier la marche des idées, la diffusion des découvertes, dans l’intérieur de chaque société et d’une société à l'autre. Pour M. Tarde, chaque invention donne naissance à un être ; limitation qui la propage en constitue la vie (1). Cet être, c’est l’idée découverte, le mot imaginé, l'instrument fabriqué, la loi établie, le contrat passé. Chacun d’eux, une fois créé, tend à vivre par ses propres forces, à se faire accepter par un nombre d'hommes sans cesse plus considérable, à proliférer à son tour. Ces êlres sont essentiellement envahissants; ils sont amenés par là à engager entre eux une lutte pour la vie qui devient fatale à la plupart (2). — Ils rappellent par là, d’une façon frappante, les êtres qu'étudie le biologiste. Ce n’est point d’ailleurs le seul point de contact qu’ils présentent avec les animaux. D’autres analogies, non moins remarquables, peuvent encore être relevées entre ces deux classes d'êtres. La marche d'un besoin, d’une invention utile, peut, suivant le même auteur, se traduire à nos yeux par une courbe graphique, tout comme la marche d’un quadrupède ou le vol d'un insecte. « Est-ce qu’il y a moins de symbolisme ici que là ? Est-ce que mon image rétinienne, ma courbe graphique rétinienne du vol de cette hirondelle n’est pas seulement l'expression d’un amas de faits (les divers éléments corporels de cet oiseau) et d’une série de faits (les divers états de cet oiseau) que nous n'avons aucune raison de regarder comme analogues le moins du monde à notre impression visuelle ? » D’autre part, on connaît cette loi remarquable de l’évolution organique, si bien développée par Hæckel, en vertu de laquelle « l’embryogénie individuelle est une condensation de l’évolution de l'espèce », ou encore « l’ontogénie répète en l’abrégeant la phylogénie ». Ce

1. « Ces véritables êtres sociaux que j'appelle inventions ou découvertes » (G. Tarde, Lois de limitation, chap. IV, p. 142).

2. « Les réalités sociales, idées ou besoin, ne sont pas moins ambitieuses que les autres, et c’est en elles que se résolvent à l'analyse ces entités sociales qu’on nomme les mœurs, les institutions, la langue, la législation, la religion, les sciences, l’industrie et l’art » (Lois de l'imitation).

qui veut dire, en langage ordinaire : la série des formes par laquelle une espèce a passé dans son développement à travers les âges, se retrouve, mais naturellement: très condensée, dans le développement de l'embryon actuel appartenant à cecile espèce. Généralement même, plus le type organique considéré est élevé, plus l’ontogénie est condensée : les stades ancestraux sont franchis plus vite, l'embryon prend rapidement une forme très voisine de celle de ses générateurs immédiats. Or ilen est de même, semble-t-il, pour les institutions humaines, qu’elles soient intellectuelles, industrielles ou politiques (1). Lorsque l'inventeur d’une doctrine la transmet à ses disciples, il y a chez ceux-ci genèse d’une conception nouvelle. Cette conception doit lutter, dans leur esprit, contre les mêmes obstacles qu'elle a eu à surmonter pour s'implanter dans la pensée du maître : idées reçues; préjugés, scrupules divers, etc. Elle passe donc par les mêmes phases de combat, de défaites et de victoires partielles, enfin de triomphe définitif, qu’elle a déjà connues chez celui-ci. Mais naturellement ces phases sont très abrégées : le fait que cette idée nouvelle est déjà enseignée par quelqu'un lui donne beaucoup plus de force, lui permet de triompher bien plus tôt. : Son embryogénie se trouve donc considérablement condensée. Un peu plus tard, se répandant de bouche en bouche, reproduite par l'enseignement officiel, elle sera acceptée presque sans hésitation par la grande masse des individus, elle y germera presque instantanément. Il en serait de même, si, au lieu de suivre : la reproduction d’une idée, nous suivions celle d’une institution quelconque. Le parlementarisme anglais s’est reproduit dans les colonies britanniques, en éprouvant des difficultés analogues : à celles que son établissement avait rencontrées dans la mèrepatrie (résistance des chefs qui veulent garder toute l'autorité), mais déjà amoindries par l'exemple même de celle-ci; ici encore il y a eu abréviation des stades primitifs. De même le pionnier qui va construire une ferme dans le Far-West trouve la plupart des difficullés qu'avait eus l’homme primitif à se rendre maître :

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