tome I, pages 9, 10 et suivantes
l'empruntons. Elle est née le jour où un philosophe imagina de concevoir les idées comme quelque chose de distinct de l’individu humain en qui elles se produisent, comme des êtres ayant une réalité propre. Or, c’est jà la théorie de David Hume; c'était même celle de Spinoza, qui déjà niait l'individualité de l'esprit humain, faisant directement de chacune de ses idées un mode indépendant de la pensée divine. Mais, outre l’autorité de ces grands noms, la théorie que nous exposons peut invoquer des arguments qui ne manquent pas de solidité. D'abord les comparaisons qu’elle présente entre les institutions et les organismes sont exacles. Puis, en bonne logique, il n’y a aucune raison pour refuser à l'institution le caractère d’individualité qu’on reconnait à l'être humain. Qu'est-ce en effet que l'être humain ? Nous l'avons vu, ce n’est pas une unité simple, c’est une unité très complexe. L'homme est un Composé d'une infinité d'êtres (les cellules) eux-mêmes infiniment composés. IF représente un groupement d'êtres plus ou moins dissemblables, associés dans l'espace pour mener une vie commune. Mais ‘qu'est l'institution ? C’est la répétition dans l'espace et dans le: temps d’un certain fait. Pour que cette répétilion donne naissance à une individualité, il faut que deux conditions soient remplies : il faut d'abord que les faits élémentaires aient euxmêmes le caractère d'individu, el il faut ensuite qu'ils forment entre eux une véritable association vitale. Ce second point est le: moins contestable : il est vrai que ces faits sont disséminés dans l'étendue et dans la durée, mais nous avons vu qu'une ® semblable dissémination n'empêche pas la continuité sociale, pourvu qu’il y ait homogénéité et action réciproque entre les. unités ; or, celle homogénéité est ici réalisée, el l’action réciproque n’est pas douteuse, puisque ces faits se sont engendrés les uns les autres et que, très certainement aussi, les derniers formés. réagissent sur les plus anciens. Mais ce qui est plus contestable, c’est que le caractère individuel appartienne réellement à une idée, à une invention économique, morale, juridique, politique. Tant que l'invention demeure à l'état de conception dans l’esprit d'un homme isolé, elle ne se détache pas de la personnalité
de cet homme, elle ne se distingue pas de lui. Lorsqu’elle se manifeste au dehors, lorsqu'elle « prend corps » en s’incarnant dans un outil ou une machine, dans un contrat ou dans une loi, elle a fait un pas vers l’individualité; mais ce pas ne nous semble point encore décisif, car il faudra toujours que des hommes veuillent se servir de l’outil ou de la machine, suivre le contrat ou la loi, pour que ceux-ci vivent véritablement. En somme donc, toute la réalité de l’inslilution réside dans l’homme qui la crée ou la subit. — Logiquement, sans doute, il est à peu près impossible d’en donner une raison totalement satisfaisante. Car en somme cet esprit humain, par lequel seul vit l’idée, est fait luimême d'idées. Si on l’analyse, on n’y découvrira rien autre chose que des concepts. Or, pourquoi ces concepts, qui se trouvent actuellement groupés en esprits individuels, ne pourraient-ils pas être dissociés ; et ainsi dégagés de leurs premiers liens, être unis à d’autres concepts, suscités par eux dans d’autres esprits, mais semblables à eux, de façon à former des associations nouvelles, fondées, non plus sur la contiguité, mais sur la ressemblance ? Pourquoi, en un mot, au lieu de disposer les concepts par esprits, d’après leurs liens dans l’espace, ne les disposons-nous pas par séries, d’après leurs analogies intrinsèques ? La simple logique, encore une fois, n’en rend pas raison. — Mais la vie répond à sa place. Un esprit humain, sans doute, peut ainsi être disséqué quand on se met au pur point de vue anatomique, statique, et alors on a le droit de dissocier ses éléments pour les faire entrer dans des croupements d’un autre ordre. Seulement, si l’on se place au point de vue physiologique, dynamique, on voit que toutes les idées qui composent un esprit, forment une unité fonctionnelle véritable, comme toutes les cellules qui composent un corps. Car elles agissent et réagissent incessamment les unes sur les autres ; chacune subit, de la part de toutes, des modifications continues ; pour s’adapter entre elles, elles cèdent un peu du leur, en même temps qu’elles imposent à leurs voisines quelque chose de leur propre caractère. Un esprit (tout comme un organisme) est donc physiologiquement un, s’il est anatomiquement multiple. Et l’on ne peut plus dissocier ses éléments sans briser le
principe de leur vie. Or, sans doute, des rapports analogues à ceux qui existent ainsi entre les idées d’un même esprit peuvent s'établir entre des idées appartenant à des esprits difiérents. L'inter-action, nous l'avons reconnu, peut ici également apparaître. Mais jamais elle n’atteint à ce caractère d'intimité qu'elle a dans l’intérieur d’un esprit. Une seule remarque suffit à le prouver. Tout esprit peut légitimement aspirer à devenir immortel par ses œuvres. Qu'il enfante une idée grande, qu'il la transmette à d'autres esprits; celle idée ira se développant sans cesse, et elle vivra dans j'humanité d'une vie indéfinie. Si l’union était vraiment étroite entre les conceptions semblables de divers esprits, c'est de cette existence-là que chacune de nos idées voudrait vivre. Eh bien, cependant, il n’est guère d'homme qui ne voie là une immortalité qu’il qualifie d’ « impersonnelle ». Sans en faire fi assurément, presque tous nos semblables (et il ne peut être question ici pourtant que d'hommes placés à un certain niveau intellectuel, les seuls qui soient capables d'apprécier cetle immortalité) préfèreraient la survivance « personnelle », c’est-à-dire la survivance de tout leur esprit, ‘formant pour eux une collectivité qu’ils souhaitent indissoluble. Un homme peut n'avoir vécu que pour une idée; on croirait que tous ses désirs Se bornent à la voir adopter par l'humanité ; il n’en est rien: il demande encore, il demande surtout de pouvoir jouir lui-même dans une autre vie de ce triomphe. Tous les hommes ne:sont point ainsi faits, sans doute; il en est quelques-uns qui constituent une exception, et ce sont à la fois les plus sages et les plus grands. Mais ceux-là sont bien loin en avant de leur siècle, et la majorité ne les suit pas. Qu'est-ce que cela prouve? Cela établit, croyons-nous, que les idées d’un même esprit se sentent solidaires les unes des autres (quelque désaccord qu'il y ait souvent entre elles) plutôt que solidaires des idées similaires existant dans d’autres esprits. Cela établit que, jusqu’à présent du moins, le groupement le plus intime des idées, celui qui donne seul naissance à un ensemble présentant les caractères de l’individualité, — et notamment son caractère le plus élevé, la conscience de soi et la volonté de vivre pour soi,
— c’est le groupement par esprits. Ici encore, sans doute, il faut réserver l'avenir. [Il est possible que le groupement des idées par séries fondées sur la similitude doive un jour l’umporter. Nous verrons bientôt, en étudiant les divers modes d’assemblage des cellules au sein de l’organisme, des hommes au sein de la société, qu’il s’est produit, au cours de l’évolution, des Substitutions plus radicales que celle-là. Mais enfin celle dont nous parlons n’est pas encore opérée ; elle n’est pas encore, semb'e-t-il, très près d'être généralement acceptée. Pour aujourd’hui, les idé°s vivent en série globale sous la forme d’esprits, plutôt qu'en série linéaire sous la forme d’inventions imitées. Les inventions elles-mêmes semblent toujours avoir besoin d’être supportées par des esprits, ne pouvoir être conçues qu’en ceux-ci ou du moins grâce à ceux-ci. Il serait donc toutà-fait prématuré de soutenir que les institutions sont dès maintenant les vrais facteurs de la société huinaine. {élément dernier de cette société, c’est toujours, en définitive, l’homme lui-même.
Sachant quels sont les éléments du corps social, nous pourrions passer à leur étude détaillée, à l’examen de la structure interne des sociétés. Mais il nous faut d'abord nous arrêter un moment, pour jeter un coup d'œil, comme nous l’avons annoncé, sur leur structure externe.
De la forme extérieure des sociétés, il y a du reste bien peu de choses à dire. Cela n’a rien de fort étonnant, vu le faible développement qu'ont les études du même ordre en ce qui concerne les organismes. Les zoologistes s'occupent généralement fort peu de l’aspect externe des animaux qu'ils étudient. Ce sont plutôt les artistes, dessinateurs, sculpleurs, ou peintres, qui ont fait faire à l'étude de cette forme les rares progrès qu’elle ait accomplis. Il en est autrement, sans doute, pour les plantes,
ou pour ceux des animaux qui ont le don d'exciter la passion des collectionneurs, comme les oiseaux, les insectes ou les mollusques pourvus d'une coquille. Mais, ici encore, la science proprement dite n'est guère intervenue. Scientifiquement parlant, la morphologie externe des animaux supérieurs reste presque complètement à faire. Comment s'étonner dès lors que la morphologie externe des sociétés, manquant de termes de comparaison avec les études biologiques, ne puisse point aisément être édifiée ?
Une autre raison nous rend particulièrement difficile la constilution de cette branche de la science sociale. C’est que, en vertu des considérations développées plus haut, nous avons exclu, du nombre des éléments sociaux, et les choses, et les institutions. Or, c'est sur la considération des choses comprises dans la société et de ses institutions qu'on pourrait surtout songer à fonder des théories de morphologie externe. En effet, si l’organisme social est seulement composé d'êtres humains (comme nous le croyons), sa continuité reposera uniquement sur l’homogénéilé de leur nature et sur leur action réciproque. Ce ne sera pas une continuité du même genre (quoique ce soit peut-être une continuité plus réelle) que celle du corps vivant, où les éléments, sans se toucher véritablement, semblent pourtant être absolument contigus les uns aux autres. Dès lors, on comprend combien il est malaisé de parler de la forme extérieure d’une société. Dans un organisme, les cellules agencées forment une seule masse, qui a des contours définis dans l'espace. Mais, dans la société, les éléments — qui sont des êlres humains — changent à chaque instant de position spaciale, tant par rapport les uns aux autres que absolument parlant. L'organisme social n’a donc point une forme définie, ni même une forme d'ensemble unique. Il se compose d’une multitude de petites masses séparées, dont les relations mêmes varient sans cesse. On sent qu’il en serait autrement si on faisait entrer dans la société, avec le sol que ses membres foulent, l'air qu'ils respirent, jusqu’à la hauteur où l’homme peut y vivre. En ce cas, évidemment, bien qu'il restât fort difficile de don-
ner un dessin de la société, puisqu'elle se compose d'unités essentiellement mobiles), du moins on pourrait figurer la masse atmosphérique dans laquelle toutes celles-ci seraient plongées. ]l n’en est plus ainsi dans notre doctrine. Nous pouvons sans doute indiquer une limite définie à la société en longueur et en largeur : cette limite est marquée par celle de son territoire, et «encore faudrait-il tenir compte de ceux de ses membres qui habitent temporairement à l'étranger. Mais nous ne saurions lui assigner de limite fixe dans le sens de la hauteur. Ici nous ne pouvons que chercher le point le plus élevé où habitent les hommes de cette société, sans indiquer d’ailleurs ce point -comme la limite générale en hauteur du groupe social, puisque l’habitat de la plupart de ses membres se place sensiblement plus bas. Fait remarquable ! cette hauteur maxima elle-même sera presque toujours extrêmement inférieure à la longueur et à la largeur de la société (1). Dans le corps social, deux dimensions l’emportent ainsi très généralement sur la troisième, et cela dans des proportions parfois extraordinairement considérables. M. Tarde cite comme exemple « la Chine, qui a trois mille kilomètres de longueur et de largeur, et un ou deux mètres seulement de hauteur moyenne, puisque les Chinois sont de petite taille et leurs édifices assez bas. » Le même auteur conclut de là qu'il y a une discordance considérable, de ce chef, entre les sociétés et les organismes, ceux-ci ne présentant jamais, suivant lui, une telle disproportion entre leurs dimensions extrêmes. Il est vrai qu’il est obligé immédiatement de reconnaître que « chez les serpents (ajoutez les nématodes et les peupliers), la longueur ou la hauteur l'emporte notablement ; chez les poissons plats, l'épaisseur est minime, comparée aux autres dimensions (2)», ce qui ne laisse pas de rompre
4. I1 en serait autrement pourtant dans le cas d’une tribu de mon- ‘tagnards isolée formant à elle seule une société indépendante et occupant les pentes d’une haute cime.
2..G. Tarde, des Monades et la science sociale (Revue internationale de sociologie, n. 2, mars 1893, p. 168).
l'équilibre en un autre sens, quoique sans doute moins fortement. Ajoutons encore! que, sila hauteur d’une société est souvent infime par rapport à sa longueur ou à sa. largeur, elle croit pourtant d'ordinaire en même temps que celles-ci. Car lorsqu'un peuple grandit, et augmente l'étendue de son territoire, sa capitale et ses principales cités prennent aussi, d'’ordinaire, un accroissement comparable. Or le plus souvent elles ne se contentent pas d'augmenter leur étendue, elles augmentent l'élévation de leurs édifices. La hauteur de la sociélé suit donc la progression de sa surface. D'ailleurs, la différence relevée entre l'organisme et la société au sujet du rapport de leurs dimensions est évidemment une différence d'ordre très secondaire, qu'on ne saurait raisonnablement mettre en balance avec les très nombreuses et très importantes analogies présentées par ces deux classes d'êtres. Il n’en est pas moins vrai que la doctrine admise par nous, doctrine excluant du corps cocial les choses, amène ici à reconnaître une opposition (peu considérable sans doute)entre ce corps el le corps vivant, et empêche de construire aussi aisément la théorie des formes extérieures de la société. C’est un développement que nous sacrifions sans regret à ce que nous croyons être la vérité.
Une conséquence analogue est encore amenée par ce que nous avons dit tout à l’heure au sujet des institulions. Quand on parle de la forme d'une société, on entend souvent, non ses limites dans l’espace, mais les grandes lignes de son arrange-
. ment, celles qui frappent immédiatement le regard de l’observateur. En ce sens, on dit que cette société a une forme rigide lorsque ces lignes sont très arrêtées, qu’elle a une forme plastique quand elles le sont moins. Or, ces lignes visibles du dehors sont déterminées par les institutions caractéristiques de la nation considérée. Suivant que ces institutions ont plus ou moins de jeu, laissent une large. initiative à l'individu ou au contraire l'enserrent dans les mailles d’un réseau serré de prescriptions de toute sorte, la société est plastique ou rigide. Ces considérations sur l’organisation sociale ont assurément leur intérêt ; elles doivent même tenir en sociologie une grande place. Mais d’a-
bord nous remarquerons qu'elles feraient plutôt parlie de la morphologie interne que de la morphologie externe. Car, pour être visibles au dehors, ces grandes lignes de l'organisme social n'en sont pas moins des lignes internes. Elles sont seulement vues par transparence, — transparence qui doit naturellement appartenir au corps social, puisqu'il ne forme pas une masse solidifiée. Et ensuite, nous sommes obligés de faire ici application de notre idée, que c’est l'individu, non l'institution, qui est le véritable élément social. Les grandes lignes de la société, ce seront donc pour nous celles qui détermineront de grandes masses d'hommes, plutôt que celles qui défiuiront de grandes institutions. Les deux choses d’ailleurs se confondront souvent : par exemple, dans une société divisée en castes très séparées, les contours de ces castes marqueront à la fois la limite entre des individus et les bases d’une organisation. Là où il n’en sera pas ainsi, il faudra chercher (nous en verrons les moyens bien- +ôt) comment les groupements humains déterminent la production des faits sociaux. Mais toujours cette étude de l’institulion devra être subordonnée à celle des hommes par quiet pour qui elle est créée. En un mot donc, les schémas sociaux devront représenter des formes avant de vouloir figurer des fonctions.
On le voit, les principes mêmes que nous avons admis nous obligent à réduire à de bien courtes indications notre morphologie externe des sociétés. Tout ce que nous considérons comme acquis, c’est que la société a des limites dans l’espace, en longueur, largeur et hauteur, sans pourtant former à l'intérieur de ces limites un bloc matériellement compact.
A cette question des limites de la société dans l’espace on en peut rattacher une autre : celle de ses limites dans le temps. Nous examinerons ailleurs, en traitant des maladies sociales, le point de savoir si les sociérés sont fatalement destinées à périr. Actuellement, prenant simplement pour un fait acquis qu’on en a vu déjà mourir en très grand nombre, nous pouvons nous demander quand il faut dire qu’une société meurt. Pour certains esprits, une société se renouvellerait, c'est-à-lire mour-. rait, à chaque génération. Non-seulement les individus, disent-
ils, mais les tendances générales de la société ne sont plus les “mêmes d’un siècle à l’autre, d'un demi-siècle au suivant : la société française au temps de Montaigne n’a rien de commun avec la sociélé du temps de Bossuet, laquelle ne se distingue pas moins de celle où vécut Voltaire.
Cette idée ne nous paraît nullement acceptable. Elle a d’abord l'inconvénient de manquer totalement de précision. Où commence, en effet, et où finit une génération ? Les gens qui cont nés au moment où florissait Montaigne auraient pu, dans leur vieillesse, entendre Bossuet. Les conséquences mèimes en raison desquelles on admet la théorie, la condamnent. Dira-ton alors, abandonnant la critérium tiré de la vie humaine, qu’une société a fini en France avec l'an 1600, une autre avec l'an 1700, etc. ? Ce serait évidemment puéril (1). Il n’y a donc aucun moyen d'apporter une précision satisfaisante à la doctrine. D'autre part, elle se heurte à ce fait évident, que tout ne meurt pas dans une société avec une génération ou avec un siècle. S'il existait bien des différences entre la France de Louis XIV et celle de Louis XV, il y avait pourtant entre elles (quand on considère l'ensemble de la nation, comme on doit le faire) beaucoup plus de ressemblances encore. En somme, une société ne meurt vraiment que lorsqu'elle a cessé d’être une nation politiquement distincte, et encore les évènements qui mettent fin à l'indépendance politique, ne suppriment-ils pas toujours l’individualité sociale. Ainsi la Pologne, morte comme Etat, forme toujours une société, qui, il est vrai, est de jour en jour plus menacée d’être absorbée par les sociétés russe et germanique. Appliquant l’idée que nous venons de dégager aux peuples de l'Occident européen, nous dirons que Ja France depuis la conquête barbare, l'Angleterre depuis l'invasion normande, l'Espagne depuis les temps où elle s’est dégagée du joug des Maures, ont joui d'une vie sociale une et ininterrompue. Des
1. Et cependant notons qu'il existe chez les ‘historiens de la littérature une tendance à considérer chaque siècle comme ayant une indi- -vidualité véritable.
révolutions les ont bouleversées, sans doute, mais ces révolutions sont tout au plus l’analogue des métamorphoses que subissent certains organismes (vers parasites, papillons, batra- -iens, elc.); et pourlant personne ne soutient que la métamorphose donne naissance à une individualité nouvelle. Il faut donc penser, de même, que la société reste vivante, quoique très modifiée, après ces grandes commotions. Il est vrai également que, durant cette lungue vie que nous attribuons aux corps sociaux, leurs éléments humains se sont bien des fois renouvelés. Mais ceci n’est pas pour nous surprendre. Dans l'organisme aussi, les cellules se renouvellent sans cesse tandis que l'être Lotal persiste. On diminuerait la force de l’objection davantage encore, évidemment, si l’on admettait que le vrai élément de Ia société, c’est l’institution : en effet les institutions meurent d'ordinaire moins vite que les individus, et peuvent durer des siècles. Mais il n’est pas nécessaire d’invoquer ici cette doctrine que nous avons cru devoir d’une façon générale repousser. Notre théorie, qui voil dans l’être humain l'élément social par excellence, arrive également à expliquer, par analogie avec l'organisme vivant, le fait que l’ensemble survit à ses composants. La raison en est simple : c’est que ces parties composantes ne sont pas détruites et remplacées toutes à la fois. Quand un être humain dans la société disparaît, ou une cellule dans l’organisme, tous les autres hommes, toutes les autres cellules demeurent en vie. Bien vite, certains de ces éléments subsislants prolifèrent, et l'homme ou la cellule ainsi engendrés prennent la place du disparu. Dans l’organisme, ce remplacement d’une cellule par une autre nouvellement née se fait directement. Dans la société, il ne s'opère que médiatement. Un individu préexistant prend la place du mort, en « montant en grade » ; un second, placé plus bas dans l'échelle sociale, occupe le rang que le premier laisse vide; et ainsi de suite dans une chaîne souvent fort longue, jusqu’à ce qu’on arrive à la dernière place, que prendra précisément le dernier-né. En somme, chaque vide quise produit, un individu le comble, et les rapports des éléments entre eux {sinon leurs personnalités), ne se trouvent pas modifiés. Par là
la société peut survivre à chacun de ses membres. Elle ne serait détruite que si tous ceux-ci venaient à périr du même coup, ou si tout lien entre eux se trouvait subilement rompu (cas fort rares), ou encore (fait plus fréquent), si elle était absorbée intégralement par un autre organisme social. Ce qui se trouve établi par là, c’est la longue durée normale des sociétés, ou du moins le fait qu'elles survivent habituellement aux éléments qui les composent.
Conclusion : les dimensions de la société dans le temps sont comparables (nous ne disons pas proportionnelles) à ses dimensions dans l’espace ; les premières, comme les secondes, surpassent d'ordinaire considérablement les dimensions des individus vivants qui la composent; le parallélisme de la vie sociale et de la vie organique peut donc se poursuivre ici encore.
Ces explications sur la forme extérieure et les dimensions des êtres sociaux nous semblaient nécessaires pour répondre à des questions qu'on pose parfois à ceux qui soutiennent la théorie de l’organisme social, et auxquelles ils ne nous paraissent pas avoir jusqu'ici apporté de solution. Nous passons à un autre ordre d'étude, plus important celui-là, à l'examen de l’anatomie interne des sociétés.