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CHAPITRE CINQUIÈME

Nous savons, par le précédent chapifre, que dans l'humanité seule il faut chercher les êtres qui composent véritablement nos sociétés. Mais faut-il, pour cela, descendre jusqu’à l'individu humain isolé? Le véritable élément de la société est-il bien l’ind.vidu, ou ne serait-ce pas plutôt une unité intermédiaire, formée d’êtres humains elle aussi, mais absorbant assez en ellemême leurs personnalités, pour mériter d'être considérée, par le sociologue, comme un groupement social relativement indivisible ? En deux mots, le rôle que joue la cellule dans l’organisme, appartient-il dans la société à l'individu, ou bien à un assemblage d'individus, famille ou couple ? Quel être, ou quel groupe d'êtres, convient-il d'appeler la « cellule sociale » ?

Ce problème, on le voit, est distinct de celui que nous avons précédemment résolu. En effet, quelle que soit la réponse donnée à cette nouvelle question, l’homme restera toujours le seul formateur de la société. Seulement, dans un cas, il en sera l’élément direct et immédiat ; dans l’autre, il n’en sera que l'élément indirect et lointain. « Cellule sociale » dans la première hypothèse, il ne devrait être considéré dans la seconde que comme un granule ou une fibrille de cette cellule, représentée elle-

même par un groupement d'individus semblables à lui.

Ce n’est pas d’aujourd’hui œue date l’idée de refuser à l’individu la qualification d'élément immédiat de la société, pour la

réserver à la famille. Le Play n’a pas même, comme le veulent ses disciples, l'honneur (si c'en est un) de cette découverte. Auguste Comte avait formulé cette idée avant lui. « Un système quelconque » écrivait-il dans la cinquantième leçon de son cours de Philosophie Positive (1) « devant être nécessairement formé d'éléments qui lui soient essentiellement homogènes, l'esprit scientifique ne permet point de regarder la société humaine comme étant réellement composée d'individus. La véritable unité sociale consiste certainement dans la seule famille, au moins réduite au couple élémentaire qui en constitue la base principale ». Car, ajoute-t-il (2), « c’est par là seulement que l'homme commence réellement à sortir de sa pure personnalité, et qu’il apprend d’abord à vivre dans autrui, toul en obéissant à ses instincts les plus énergiques ».

On sait que la même idée forme l’une des bases des théories sociales développées par Frédéric Le Play et par ses élèves. Cette école, qui a son centre dans la Société d'Economie Sociale, estime que la famille peut être considérée comme l’image restreinte de l'Etat ; « qu’elle en fait, suivant qu’elle est intacte ou entamée, le bonheur ou le malaise (3) » ; que l’on peut par suite étudier en elle tous les phénomènes sociaux, parce que les uns en partent et que les autres y ont leur contre-coup ; que, par conséquent aussi, pour réformer la nation, il faut agir sur la famille. Cette école, en provoquant la rédaction de nombreuses monographies de familles (4),a incontestablement rendu des services à la siciologie descriptive; sans qu'il faille croire, au reste, que la méthode employée par elle puisse suffire à former la science, puisqu’un ensemble de monographies ne constitue encore que des matériaux, qu’il est nécessaire de synthétiser pour dégager les lois générales : on commence à le comprendre, et l’on essaie dans cette école de tirer quelques

1. Tome IV, page 398 de l'édition Littré (1877). 2. Id., p. 399.

3. E. Cheysson. Znstitutions Patronales, 19° 4. « Avec la monographie, nous analysons la cellule de l'organisme social, qui est la famille » (Luigi Bodio, cité par E. Cheysson).

vues d'ensemble de la comparaison des documents accumulés (1). D'autre part, les idées réformatrices préconisées par elle ne semblent guère d’accord avec le grand courant de la pensée moderne. Il est équitable d’ailleurs d’en faire abstraction quand on veut juger la méthode des enquêtes familiales, car cette doctrine et cette méthode ne sont pas unies par un lien logique bien étroit, et se peuvent aisément disjoindre (2). Envisageons donc les raisons qu’on allègue pour considérer la famille comme la cellule sociale, et pour l’étudier comme telle.

Deux arguments principaux peuvent être invoqués. L’un est d'ordre logique, l’autre est d'ordre historique. Développons-les successivement.

Au point de vue logique,tout d’abord, on répète, après Auguste Comte, que « un système quelconque doit nécessairement être formé d'éléments qui lui soient essentiellement homogènes ». Un être vivant a pour éléments des cellules elles-mêmes vivantes. Une société, pareillement, doit avoir pour unités d’autres sociétés plus petites. L'homme ne peut pas être cette unité; on ne peut la trouver que dans un groupement d’hommes. Or, quel est le groupement d'hommes le plus simple ? c’est la famille

1. Ce n’est pas ici le lieu de reprendre l'exposition du débat, déjà ancien et toujours actuel, entre sociologues monographistes et sociologues statisticiens, les premiers s’attachant au concret, les seconds au général, sans voir que ces deux points de vue doivent nécessairement, pour être féconds, se complèter l’un par l’autre. Nous signalons pourtant avec plaisir l’heureuse évolution qui, depuis peu d'années, tend à rapprocher quelques monographistes de la statistique (voir notamment E. Cheysson, Les Budgets comparés des cent monographies de famille, dans le Bulletin de l'Institut International de Statistique, tome V, première livraison, 1890) et pousse quelques statisticiens à admettre dans leurs travaux des monographies (voir notamment l’Annuaïre statistique de la Ville de Paris pour 1890, publié sous la direction du D:Jacques Bertillon).

2. C’est ce qu’a exposé un des membres de l’école, M. P. du Maroussem, dans sa Théorie de la monographie insérée en tête de son ouvrage sur la Question ouvrière (tome l': Charpentiers de Paris).

(deux propositions qui, à notre sens — nous dirons pourquoi tout à l'heure — sont également erronées). La famille seule est homogène à la société. En effet, elle a, de même que celle-ci, son économie, sa morale, son genre d’esprit à elle ; elle avait dans l'antiquité sa religion domestique, le culte des ancêtres familiaux ; et aujourd’hui encore, le souvenir de ses auteurs, le respect de la tradition qu’ils ont laissée, constituent une bonne partie du patrimoine commun de ses membres ; enfin elle a son gouvernement domestique. C’est en son sein que les individus , se forment pour la première fois à ces deux grands sentiments, si nécessaires à toule société, l’obéissance et l'amour. C’est à son foyer que l'enfant fait l’apprentissage des vertus, ou subit la contagion des vices qu'il apportera dans le monde. Ainsi, les plus grandes forces qui s’exercent dans la vie sociale sont issues de la famille. Réciproquement, tout ce qui s'opère dans la société se réflète au foyer domestique. Pour n’en prendre qu'un exemple, bien frappant il est vrai, si l’industrialisme à outrance est un mal, c’est que, réclamant la présence constante, à l’atelier, du père, des enfants mâles, trop souvent aussi de la mère et des filles, il brise la vie familiale, qui est la véritable école de la tolérance réciproque, du travail dévoué, de la patience cn face des misères supportées en commun. Et, si l’on veut connaître les plus cruels effets de l’invasion du machinisme dans toutes les formes du travail humain, c'est à la désorganisation de la famille qu’il en faut emprunter le tableau.

Voilà l'argument logique. Voici, avec l'argument historique, l'autre aspect de la question. A l'origine, dit-on, l'Etat n'existait pas encore. Le seul groupement connu était la famille, patriarcale ou matriarcale, dont le développement, par le fait que les générations nouvelles restaient unies presque indéfiniment aux générations précédentes, constilua la tribu. Plus tard seulement, les tribus s’unirent pour constituer des cités, lesquelles s’agglomérèrent à leur tour pour former les Etats. L'histoire nous a conservé le souvenir de ces temps lointains. Thésée, le chef qui réunit les douze bourgs de l’Altique en une seule confédération, Romulus, qui joignit les Tities et peut-êlre les Luceres à ses

compagnons les Ramnes, sont de ces fondateurs de cités. Fustel de Coulanges, dans son admirable étude sur la Cité Antique, a montré que l’Etat ancien n'est ainsi qu'un groupe de tribus, formées elles-mêmes de gentes, dont chacune était une famille agrandie, où les rameaux latéraux ne s'étaient pas séparés du tronc principal. Or, l'Etat une fois formé, la lribu sans doute s’est progressivement désorgauisée, la gens même a vu se relâcher ses liens, mais la famille est derneurée. Elle est restée l’unité légale, puisque les Codes modernes reconnaissent une autorité au père sur les enfants. Elle est surtout restée l'unité morale, puisque c’est en elle que se développent les sentiments altruistes, que la première cohésion de l'individu avec ses semblables se manifeste ; et l'unité économique, puisqu’au foyer déjà il ya tout ensemble division et solidarité des travaux. L'Etat, qui a tant absorbé de fonctions, n’a point osé assumer pour lui, comme le lui demande depuis Platon une foule de réformateurs utopisles, la fonction éducatrice. Il l'a laissée à la famille. ]1 sait bien que seuls, les parents puisent, dans l’amour pour l'être issu de leurs œuvres et qui continue leur propre individualité, les forces voulues pour ne point se lasser de la tâche ingrate de l’éducateur ; que seuls ils peuvent avoir du dévouement pour un enfant qui doit rester de longues années sans récompenser leurs sacrifices. Ainsi, sous la grande unité de l'Etat, persiste, en raison de nécessités éternelles, l’unité moindre de la famille.

. Si l’État constitue un organisme, les familles y représentent

donc les cellules. La portion centrale de la famille, le couple générateur, c'est ce noyau que les biologistes considèrent comme l'élément reproducteur de la cellule. Le protoplasma périnucléaire est représenté parles enfants qui entourent les chefs de groupe (1). L’individu est un granule, un de ces éléments qui

1. On pourrait même — c’est une simple hypothèse de notre part — comparer, avec plus d’exactiltude sans doute, la famille antique à une cellule vivante. On dirait alors : Le protoplasme péri-nucléaire, c'est l’ensemble des éléments inférieurs attachés à la gens, clients, affranchis, esclaves. Le noyau, c’est l'ensemble des éléments supérieurs, autour desquels les premiers sont groupés, et qui seuls perpétueront

ont déjà en eux-mêmes tous les traits caractéristiques des êtres vivants, mais qui pourtant ne subsistent pas isolés, comme s'ils avaient besoin, pour entretenir leur vie, du concours incessant “des êtres les plus semblables à eux.

Telle est, en bref, la théorie. À supposer qu’elle fût entièrement exacle, ce que nous ne croyons pas, il n’en résulterait qu’une chose : ce serait la nécessité de tenir dans la sociologie le même compte de la famille qu’on lient aujourd’hui de la cellule dans la biologie. Mais, sile biologiste étudie la cellule, il étudie aussi l'être total. Il ne croit pas que l’anatomie cellulaire le dispense d’examiner les organes et fonctions par lesquels se manifesle la vie collective de l'individu. Pourquoi en serait-il autrement en sociologie ? Pourquoi pourrait-on se dispenser, grâce à l’examen de la famille, d'apporter son attention aux grands faits de la vie nationale, qui résultent peut-être de forces nées dans la vie familiale, mais enfin qui apparaissent avec un caractère tout autre que les faits confinés dans l'étroile enceinte de la demeure paternelle ? — D'autre part, si le biologiste, en analysant l'organisme, est à peu près forcé de se contenter de pousser ses investigations jusqu'à la cellu!'e faute de pouvoir utilement pénétrer au-delà, n'est-il pas certain cependant que, s’il en avait le moyen, il voudrait étudier dans ses détails le granuleet la fibrille, comme il fait aujourd’hui pour la cellule même? Son enquête ne s’arrêterait qu'aux dernières limites de la vie. Or, en sociologie, nous avons celle . honne fortune que le granule social, qui est l’homme (toujours dans la doctrine précédente, acceplée par nous provisoirement) est une unité de dimensions considérables, parfaitement accessible à l'observation et pouvant faire elle-même l’objet d’études infiniment variées. Pourquoi donc laisserions-nous échapper l’occasion de l’examiner aussi complètement que possible ?

la famille. Parmi ceux-ci, il y a encore à distinguer : le père et la mère, les générateurs, forment le nucléole, élément reproducteur immédiat ; les enfants constituent le reste du noyau, la substance périnucléolaire, et chacun d’entre eux en représente une fibrille.

Pourquoi ne pousserions-nous pas l'analyse sociale jusque chez l'être en qui il faut bien de toute façon reconnaître un élément, sinon l'élément immédiat, de la société? — On le voit donc, la doctrine qui fait de la famille la vraie cellule sociale, ne saurait conduire, si on l'interprète sainement, à négliger, ni les grands faits de la vie nationale collective, ni les phénomènes présentés par l'individu isolé. Ainsi, même pour cette doctrine, l'étude de la structure et de la vie familiales ne peuvent cons. tituer à elles seules toute la science des sociétés.

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Mais maintenant, la doctrine elle-même nous semble extrémement contestable. Et nous allons ‘essayer de montrer que dans nos sociétés, la famille ne saurait êlre considérée comme l'exact équivalent de la cellule organique.

Nous ne nions pas que l'Etat ait été formé par une coordination de tribus, nées elles-mêmes du développement des familles. Mais, du jour où l'Etat a été constitué, il s’est efforcé de ruiner ces groupements originaires à son profit. Pour être fort en face de l'individu, il fallait que le gouvernement national l’eût isolé des siens, puisque c’est dans son union que le groupe familial pouvait puiser ses moyens de résistance à l'arbitraire de l'organe central. Il n’épargna donc rien pour arriver à ce but, et il nous semble certain qu'il l’a atteint. On reconnaît qu’il a désorganisé la tribu et la gens. Comment se serait-il done arrêté devant la famille ? El comment se fait-il aussi que ceuxlà mêmes qui voient dans le groupe domestique la cellule sociale, gémissent sans cesse sur la « désorganisation progressive » de cette unité familiale qui leur est si chère? — Nous ne voulons pas dire, évidemment, que cette distraction de l’antique unité soit quelque chose de fort désirable. Nous reconnaissons bien volontiers tous les services que la famille peut rendre, à con-

dition pourtant qu’elle n’inspire pas à ses membres, à côté du

sentiment de la solidarité domestique, des sentiments de dédain ou de défiance à l'égard des non-parents, à condition que cette union familiale ne soit pas essentiellement tournée contre l’étranger, comme elle l'était jadis trop souvent. Nous admettons les « miracles » de l'amour maternel, et les avantages de l'attachement des enfants à leurs auteurs. Nous croyons que le foyer domestique peut être l'école de toutes les vertus, qu’il est fächeux de trop isoler les membres de la même maison, qu’il faudrait plutôt s'efforcer de faire aimer à l'individu la saine vie familiale. Mais tout cela ne saurait nous empêcher de voir que, en fait, le lien domestique devient plus lâche chaque jour. Le Play lui-même l’avouait, puisque, caractérisant les sociétés par leurs formes de famille, il appelait la sociélé française : (« une société à famille instable ».

On parle de l'unité économique et morale, de l'unité légale de la famille. Mais ne les voyons-nous pas se briser toutes ensemble quand l'enfant se sépare de ses parents, ce qu'il fait d'ordinaire en se mariant? De ce jour la vie commune n’existe plus, et, si les affections persistent (comme c'est heureusement l'ordinaire), ni l'unité de patrimoine ni la puissance paternelle ne se continuent. Mais, même sans qu'il soit besoin de cette séparation, même quand les enfants habilent encore au foyer paternel, le lien familial n’est plus ce qu’il était jadis. La famille n’a plus, à aucun point de vue, son absolue unité d'autrefois. Economiquement, elle ne pourrait l'avoir que de deux manières: ou bien si elle pratiquait entre ses membres une division du travaik complète, de façon que tous les métiers fussent représentés en son sein, et qu’elle pût ainsi se suffire à elle-même sans rien emprunter aux autres familles ; ou bien au contraire si elle: imposail à ses membres un genre de travail spécialisé, mais commun à lous, de façon que chaque famille constituât un atelier d’un genre déterminé. Mais ni l’une ni l'autre de ces propositions n’est exacte. Il n’y a, ni différenciation complète, ni simililude complète d'occupations entre les membres d’une même famille. Chacun d'eux remplit, dans la société, une tâche déterminée par ses aptitudes et ses goûts, sans lien nécessaire:

avec, celles qu'accomplissent ses proches. Sans doute il n’en était pas ainsi dans la famille antique ; la division du travail ne s’effcctuait guère alors que dans l’intérieur de la gens, chacune de ces gentes constituant un groupe fermé, vivant presque uniquement du produit du travail de ses membres, vendant, achetant et échangeant peu de choses. Mais tout cela a été modifié. L'un des grands faits des temps modernes a été précisément la pénétration économique de chaque famille par toutes les autres, la nécessité imposée à chacune de vivre en très grande partie des productions d'autrui, el par là même de donner à autrui quelque chose en échange; d’où le fait que chaque individu ne travaille plus seulement pour lui-même et ses proches, mais pour toute la société, on pourrait presque dire pour l'humanité tout entière. De là résulte que son rôle est déterminé, non par les besoins de sa seule famille, mais par les aptitudes qu'il peut mettre au service de besoins plus généraux ; et cela suffit à lui constituer une autonomie économique vis à vis de sa famille, dont l’unité, à cet égard, se trouve forcément brisée. Juridiquement, le corps familial s’est vu également désagrégé. Trois choses manifestaient, dans la Rome antique, son unité légale. D'abord, le père avait un pouvoir absolu sur la personne de ses enfants, lesquels dans le très ancien droit se distinguaient à peine de ses esclaves. Il pouvait se refuser à les élever, en les exposant ; il pouvait les marier à son gré, et sans consulter leur volonté; il pouvait les louer ou les vendre; il pouvait les chasser de la famille; il pouvait les frapper de mort. Sans doute quelques textes semblent dire qu’il devait dans ce cas prendre l’avis d’un consilium formé de proches ; mais aucun ne nous atteste que cet avis liât sa décision. Et cette puissance paternelle si énergique ne s’étendait pas seulement sur le fils en bas-âge ou adolescent, elle persistait pendant toute sa vie, elle portait même sur les enfants issus de lui. — En second lieu, après la puissance paternelle, venait l'unité du patrimoine familial. Les enfants ne pouvaient rien posséder en propre. Tout ce qu'ils gagnaient élait acquis au père. En revanche, ils étaient considérés comme les co-propriétaires de tous ses biens

et, lorsqu’à sa mort ils lui succédaient, c'était comme « héritiers d'eux-mêmes (heredes sui). » — Enfin, un troisième et dernier trait caractéristique était la responsabilité collective de la famille : un de ses membres voulait-il contracter, son co-contractant lui demandait de fournir la garantie solidaire de tous ses proches ; ou bien venait-il à commettre un délit? le chef de la maison devait le réparer, ou livrer le coupable à la victime de la lésion. (aut noxiam sarcire, autin noxzam dedere). — Rien de tout cela n’est plus. Dans tous les codes modernes, la puissance paternelle cesse de s’exercer sur l'enfant quand il a atteint un certain âge. Mème par rapport à l'enfant mineur, elle a subi de singulières atténuations. Nous ne voulons pas retracer ici cette longue et significative évolution, par laquelle les droits du père se sont vus succéssivement restreints. Rappelons seulement. ce qui s’est fait en France, dans les dernières années. La loi interdit aux parents d'employer, hors certains cas spécifiés, leurs. enfants dans les professions dites ambulantes. Elle leur défend de les faire travailler dans les manufactures plus d’un nombre d'heures déterminé. Elle leur enjoint de les envoyer à l’école primaire de six à treize ans. Mesures excellentes, sans doute, mais qui portent évidemment atteinte à la puissance du père. Enfin, et ceci est plus caractéristique encore, elle décide que les parents condamnés pour faute envers leurs enfants, ou condamnés concurremment avec ceux-ci pour une faute à laquelle il les auraient excilés, ou même simplement convaincus de négligence ordinaire et d’incurie notoire à l'égard de ces enfants, seront nécessairement dans certains cas et dans d’autres pourront être déclarés par les tribunaux déchus de leur puissance paternelle (loifdu 24 juillet 1889). La puissance paternelle, on le voit, a subi des assauts, qui l'ont singulièrement affaiblie. — Quant à l'unité du patrimoine familial, est-il nécessaire de dire qu’elle n’existe plus ? Les enfants, de nos jours, peuvent, même étant mineurs, posséder des biens à eux, et il est question de supprimer l’usufruit que la loi jusqu'ici réservait sur ces biens à leurs auteurs durant la plus grande partie de leur minorité. D'autre part, et par une juste réciprocité, le père est.

plus que jadis propriétaire personnel de ses biens; la terre familiale n’est plus inaliénable entre ses mains, et il peut librement disposer par don ou less d’une partie considérable de son patrimoine. — Enfin, la responsabilité collective de la famille a également cessé d’être, sauf un vestige maintenu dans l’article 1384 de notre Code civil (responsabilité des parents pour les dommages causés par leurs enfants mineurs habitant avec eux). Notre loi et nos mœurs répugnent aujourd'hui, fort heureusement, à l’idée de faire payer par des innocents la faute des coupables, d'établir une solidarité dans la réparation d’un préjudice d'origine tout individuelle. L'unité juridique de la famille, tout comme son unité économique, n'existe donc plus que dans l’histoire.

Il en est de même de son unité politique. Aux temps primitifs, où l’Etat n’était encore qu’une association de familles, chacune de celles-ci était gouvernée par son chef ; ces chefs, réunis, formaient le conseil de la nation, dont ils élisaient parmi eux le souverain ; à Rome, dans les comices par curies, les plus anciens de tous, il semble que les chefs seuls votassent pour la famille qu'ils dirigeaient. Oa le sait, rien de cet état de choses ne subsiste plus chez nous. Tout citoyen français mâle et majeur a part au gouvernement de l'Etat; il n’a d'ordre à recevoir que des autorités nationales, non d’un chef de famille ; et il concourt directement lui-même à toutes les élections et votalions populaires. On est même si peu enclin à rétablir l’ancienne entité politique de la famille, que jusqu'ici on s’est refusé chez nous à admettre que le père eût plusieurs voix dans les assemblées électorales comme représentant les intérêts de sa femme et de ses enfants.

En même temps qu'ils acquéraient l'indépendance politique, les individus acquéraient aussi, au détriment de la famille, l'indépendance intellectuelle. [1 y avait pour la famille tout entière, aux temps antiques, une morale et une religion unique, une manière unique de voir et de comprendre les choses. Aujourd’hui chacun peut se faire sa morale, sa religion, sa philosophie, sa science personnelle, sans être empêché, s'il a une fermeté suffisante, par ce qu’on pense et ce qu’on dit autour

de lui. — En un mol done, l'unité familiale se trouve rompue de toutes les manières. Ni économiquement, ni juridiquement, ni politiquement, ni intellectuellement, la famille n’est demeurée un groupe homogène. L'individu lui échappe. Ilse met en relations directes avec les autres individus, appartenant à des maisons différentes. La famille n’est plus l'intermédiaire obligé entre chacun de ses membres et le reste de la société.

Telles sont les conclusions auxquelles nous mène l’histoire : la dissociation de la primilive unité familiale est, pour elle, un fait accompli. — L'examen logique n’est guère plus favorable à la thèse que nous étudions. « Il faut, dit-elle, qu’il y ait similitude de nature entre le tout et les parties, et c’est pourquoi l'élément social ne peut être qu’une société plus petite ». Eh bien, en réalité, répondrons-nous, il n’y a point similitude de nature entre la nation et la famille. Economiquement, les fonctions sont divisées à l'infini entre membres de la nation; au foyer domestique au contraire, bien que les tâches intérieures du père, de la mère et des enfants ne soient pas identiques, leur différence est loin d’être comparable à celle-là. « La spécialisation des travaux, qui constitue le principe élémentaire de la société générale? ne saurait être au fond celui de la simple famille, quoique devant s’y trouver à un certain degré ». Qui dit cela? c'est Auguste Comte lui-même (1), qui pourtant, nous l’avons vu, a le premier, de la famille fait la cellule sociale. — Juridiquement, les relations sociales sont fondées sur des contrats entre individus libres et égaux. Au contraire, il y a entre les membres d’une même famille des liens qui ne semblent pas permettre l'égalité absolue, ni par suite le coutrat, puisqu'il suppose l'égalité. Aussi doutait-on, jusque dans ces dernières années, que le droit français permît, en principe, les contrats entre époux au cours du mariage. [l est vrai qu'on signale la tendance que prend, de nos jours, le droit relatif aux personnes à devenir un droit contractuel, c’est-à-dire la tendance qui se

1. Cours de Philosophie positive, 50° leçon. — Edition de 1877, tome IV, page 419.

manifeste dans notre législation à traiter de plus en plus la femme et l’enfant comme les égaux du chef de famille. Cela est parfaitement exact, mais cela même implique l'abandon de plus en plus complet du principe ancien (le principe d'autorité) sur lequel reposait jadis le droit domestique. En considérant que les relations du père avec la femme et les enfants doivent être régies par le principe d'égalité, comme les rapoorts de n'importe quel citoyen avec n'importe quel autre, on supprime précisément ce qui faisait l'originalité de la constitution familiale, on admet qu'il n’y a plus lieu de distinguer entre les membres de Ja même maison et des citoyens quelconques, on efface la barrière qui séparait la vie domestiqu: de la vie nationale, on enlève à la maison son caractère d'unité indépendante. — Pulitiquement, de même, si tant est qu’on puisse parler encore d'un « gouvernement familial », ce gouvernement repose sur de tout autres principes que le gouvernement nalional. Là, c’est l’autorilé tempérée par l’amour ; ici, c’est le libre accord des individus, qui fait la loi. Il est possible de laisser aux parents la direction de leurs enfants, parce que leur affection même donne à penser qu'ils feront un bon usage de leur autorité. Mais on sait trop combien il serait dangereux pour une nation de remettre le pouvoir absolu aux mains d’un homme, fut-il le plus dévoué aux intérêts de ses sujets. Il y a longtemps que la « monarchie paternelle » ou le « gouvernement patriarcal » ont cessé d’être l'idéal politique des peuples les plus avancés. — Moralement, enfin, les sentiments qui font le lien de la famille ne sont pas les mêmes que ceux qui font le lien de l’Etat. Il y a plus d’affection entre les membres d’une même famille, par suite des services réciproques qu’ils se rendent sans cesse ; mais il y a aussi, par le fait même de la vie commune, plus d’occasions de froissements, et des inimiliés plus intenses qu'entre des membres quelconques de la nation. Le principe moral de la famille, c’est l'amour, avec la grandeur des sacrifices qu'il sait inspirer, mais aussi avec son exclusivismce et ses égarements toujours à craindre. Le principe moral de l'état, c’est la justice, transformation heureuse et ennoblissement de l'intérêt mutuel

des parties. Les deux principes sans doute peuvent et doivent se corriger et se compléter l’un par l’autre, en ce qu’ils ont chacun détroit et de défectueux. Mais cela même établit qu’ils sont bien distincts l’un de l’autre, que l'Etat et la famille n’ont pas un même idéal moral.

En un mot, ce qui ressort de là, c'est que, économiquement: juridiquement, politiquement, moralement, il y a de très grandes différences, et souvent même des oppositions très tranchées entre la société el la famille. Ces oppositions d’ailleurs ne se marquent-elles pas sans cesse? Déjà, dans l’animalité, la peuplade n’a pu se constituer, comme M. Espinas l’a fort bien établi (1), qu’en détruisant la famille : car il y a forcément antagonisme entre un groupement fondé sur la jalousie sexuelle et un,

groupement fondé sur la sympathie générale. Dans l'humanité, il en est de même. Nous avons vu que l'Etat a sans cesse tendu à affaiblir à son profit la famille. Mais c’est que la famille, de son côté, eût empêché, par son exclusivisme, le bon fonctionnement de l'Etat. On n’a pas oublié l'exemple classique, donné par: les moralistes-pédagogues en matière de conflit d'obligations : « je suis appelé à la guerre ; mon devoir envers l'Etat est que je combatte vaillamment; mon devoir envers ma famille est de conserver à celle-ci un appui, donc de ménager ma personne ; lequel de ces deux devoirs faut-il accomplir de préférence ? » Si la réponse pour nous n’est pas douteuse (il est certain ici, à notre sens, que le devoir envers l’Etat l'emporte), il y a des personnes pourtant qu’elle a pu embarrasser, puisque les livres de morale élémentaire continuent à la poser. Et il y a évidemment des cas où le conflit s'élève d’une manière plus dramatique encore (2). Si les esprits élevés parviennent à concilier l'amour de la famille avec l'attachement à l'Etat, il ne faut point oublier pourtant que, en bien des occasions, ils doivent euxmèmes subordonner celui-là à celui-ci, et que trop souvent, au contraire, chez des esprits d’unz trempe moins forte, c’est l’intérêt particulier, l'intérêt domestique (nous ne disons pas, bien.

1. Espinas, Sociétés animales, section IV. 2e édition, p. a et ss. 2. Voyez Diane, d'Emile Augier.

LA CELLULE SOCIALE 127 entendu, l'intérêt individuel) qui l'emporte sur l'intérêt général, En un mot, ni par sa constitution, ni par ses tendances, la famille n’est le plus souvent en harmonie avec l'Etat. Veut-on donc trouver pour la société un élément qui soit homogène au tout? Ce n’est pas en elle qu’il faut le chercher.

Où donc alors, dira-t-on, peut-on espérer le rencontrer? Peut-être, répondrons-nous, dans l'individu lui-même. — Mais ne faut-il pas que l'élément social soit de même nature que le tout social, c’est-à-dire composé lui-même ? Sans doute, mais l’homme est déjà un composé infiniment complexe : un monde d'êtres vivants, cellules et granules, s’agite en lui. — Ne seraitil pas, cependant, construit d’une façon bien différente de celle qui préside à l’arrangement des parties dans la société? Nous verrons que non, que sa structure et sa vie sont comparables presque point par point à la structure et à la vie sociales. — Mais du moins ne se trouvera-t-il pas souvent, comme la famille même, en opposition par ses intérêts privés avec les tendances générales de la société ? Cela pourra arriver ; seulement, même alors, il y aura moins à craindre le conflit que dans le cas précédent: car l’égoïsme individuel est à la fois moins tenace et moins bien armé que l’égoïsme à plusieurs. — Les objections étant ainsi écartées, nous n’aurons plus qu’à faire valoir, comme arguments en faveur de cette thèse, les raisons mêmes que nous opposions tout à l'heure à la théorie qui voyait dans la famille la vraie cellule sociale. Tout, dans les sociétés modernes, se fait par et pour l'individu. L'indépendance des individus — en économique, en droit, en morale, en religion, en science, en politique — est théoriquement illimitée, et pratiquement très grande encore. Les restrictions apportées en fait à cette indé- - pendance ne viennent que de la nécessité du concours entre

. individus pour mener la vie en commun et la porter à son maximum d'intensité et de perfection. En somme, les individus sont

à la fois indépendants et interdépendants, tout comme le sont les cellules de l organisme elles-mêmes. Eutre eux nes ’interpose vraiment en dehors de l'Etat, pas plus qu'entre les cellules en dehors de l'organisme, aucun groupement intermédiaire ayant pouvoir d’absorber leur individualité dans la sienne.

Pourtant il reste entre l'être humain isolé et la cellule organique une différence capitale. C'est que celle-ci peut se reproduire (par division) et non celui-là. Il semble donc qu’il manque à l'homme un élément essentiel pour être comparable à la cellule, et aussi pour être comparable à la société (puisque

celle-ci, nous le verrons, peut engendrer), à savoir la faculté de reproduction. On scrait donc tenté de proposer, comme élément du corps social, comme cellule sociale, non plus l'individu isolé,

mais le couple humain. Cette doctrine aurait même l'avantage de pouvoir invoquer en sa faveur quelques-unes des raisons qu’on fait valoir pour la famille quand on veut voir en elle l'unité sociale. Le couple est déjà une pluralité d’êtres humains, il forme ses membres à la vie altruiste, il présente une division du travail et une sorte de gouvernement rudimentaire. D'autre part, cerlaines des objections les plus graves devant lesquelles tombait la théorie de la famille-cellule ne sauraient être ici mises en avant : par exemple, on ne peut dire que le développement de la vie sociale ruine l'unité du couple humain ; il est certain, au contraire, qu’il lui assure plus de stabilité. Aussi comprend-on fort bien l’idée d’Auguste Comte, qui, après avoir indiqué que la véritable unité sociale est la famille, ajoutait Immédiatement : « au moinsla famille réduite au couple élémentaire qui en constitue la base principale (1) ». D'ailleurs, tout en réintroduisant dans la cellule sociale quelque chose du concept de la famille, cette nouvelle théorie s’accorderait sans doute avec celle qui maintient l'individu à la base de la société. En effet, pourrait-on dire, le couple, c’est l'individu véritable. Les êtres inférieurs, lés protozoaires les plus humbles, les cellules de l'organisme humain, sont asexués. Des êtres beaucoup plus

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