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CHAPITRE SIXIÈME

- Comment s’agencent.entre-elles les cellules sociales ? Il serait illusoire de chercher à leurs groupements un ‘principe unique. Ilexiste, au contraire, une série de relations qui déterminent enire elles des rapprochements, de telle sorte que toutes font à la fois partie de plusieurs séries très distinctes, reposant chacune sur un rapport différent. Ce qui se passe pour les cellules organiques va nous aider à comprendre celte multiplicité-des groupements existant entre cellules sociales.

Dans son remarquable ouvrage sur les Colonies Animales (chapitre «de l'Individualité »), M. Edmond Perrier a montré en une page décisive, quoique un peu sommaire, qu'il y adans l'organisme trois sortes d'unités, d'espèces bien différentes : des segments, qu'il nomme « unités morphologiques » : des organes, ou « unités physiologiques »; des tissus, ou « unités homoplastiques ». Pournous, Les segments s’appelleraient plutôt des « unités topographiques », étant caractérisés moins par leur forme que par leur position dans l’espace. Et aux trois sortes d'unités distinguées par M. Perrier, nous en ajouterions une quatrième : les « unités embryologiques », qui ne sont autre chose que les feuillets primitifs du corps. Chacune de ces unités est formée de plusieurs cellules, et une même cellule appartient à la fois à des unités de chacune de ces espèces. Mais

ce qui est le plus remarquable, c'est que ces différentes sortes d'unités, ces divers modes de groupements cellulaires, se sont développés les uns après les autres, bien qu’actuellement ils coexistent. Eclaircissons Lout cela.

Dans tout organisme un peu complexe, la cellule unique qui, au début, constitue à elle seule le germe, se divise bientôt pour donner un amas de cellules en forme de sphère. Après une série de différenciations dont il n’est pas nécessaire évidemment de rappeler ici le délail, cet ensemble se scinde, autour d’une cavité de segmentation qui s’y forme, en trois feuillets concentriques, l'interne, le moyen et l’externe, qu'on nomme respectivement endoderme, mésoilerme et exoderme. Le mésoderme lui-même est furmé de deux lames, entourant le cœlome ou future cavité générale du corps; ce sont, vers l'extérieur, la somatopleure, et vers l’intérieur, la splanchnopleure. Enfin, dans cette cavité générale elle-même, flottent des éléments figurés, probablement dérivés du mésoderme, et auxquels Hertwig a donné le nom de mésenchyme. De ces diverses parties dériveront tous les élémeuts du corps adulte. L'exoderme fournira le revêtement du corps, et généralement aussi, par invagination ou délamination, le système nerveux. Aux dépens de l’endoderme naîtront les organes de la digestion. Le mésoderme donnera le squelette et les muscles. Enfin du mésenchyme sortira le sang. Il y a sans doute de très nombreuses discussions sur le point de savoir d'où proviennent au juste les éléments qui forment chacun des organes définitifs, car souvent plusieurs des tissus primitifs y collaborent. Mais ce qui est certain, c'est que, au début, les cellules sont groupées entre elles selon le tissu duquel elles dérivent. Chacun des trois feuillets forme d’abord une masse distincte, caractérisée par les dimensions et les formes de ses cellules : ce n’est que plus tard que leur pénétration réciproque se produit. Ainsi, pendant quelque temps, il subsiste un lien étroit entre toutes les cellules dérivées d’une même origine : car elles ont le même aspect, et restent groupées ensemble. Les cellules-mères de l’exoderme et de l’endoderme se voient entourées, de la sorte, de toutes leurs cellules-filles. Et

l'on peut appeler ce premier groupement un groupement embryologique, puisqu'il repose sur la filiation.

Mais bientôt, nous venons de l'indiquer, s'opère une pénétration réciproque des éléments de diverses origines. Venus au contact intime les uns des autres, ils s'unissent ensemble, chacun d'eux se séparant progressivement de ses. congénères. Ce phénomène est contemporain de l’élongation du corps de l’être embryonnaire, et du commencement de sa division en segments. Quand ce stade est un peu avancé, le corps se présente comme formé de segments placés bout à bout, dans chacun desquels on trouve des éléments exodermiques, des éléments mésodermiques, des éléments endodermiques. C'est ainsi que les éléments nerveux, venus de l’exoderme, ont pénétré au milieu des autres tissus, d’origine interne ceux-ci. À ce moment, les connexions cellulaires primitives sont rompues, et ont fait place à d’autres. Au lieu d’être accolée à ses congénères, chaque cellule est noyée dans un amas de cellules différentes d'elle-même. Sa place ne peut plus être définie par son origine, mais seulement par l'indication du segment où elle se trouve et des éléments au contact desquels on la rencontre. C’est ce genre de lien qui s’appelle, dans la terminologie que nous croyons devoir adopter, le groupement topographique. Ici, comme dans le groupement embryologiquée, chaque cellule est unie à celles qui l'entourent immédiatement, mais elle ne leur ressemble plus. Un groupe embryologique était un ensemble local d'éléments semblables; un groupe topographique est un ensemble local d'éléments différenciés. — Ce qu'il y a de remarquable, c'est que chacun de ces groupes topographiques, ou segments, est une sorte d’animal indépendant. On sait fort bien que, dans la série zoologique, il y a un grand nombre de vers qui sont ainsi composés de segments placés bout à bout et formant presque des êtres complets. Dans l’évolution individuelle des organismes supérieurs, on trouve un slade qui rappelle cette phase de l’évolution collective de l’animalité. IL est fort court sans doute, car il est presque immédiatement masqué par des formations ultérieures. Mais cependant, il se marque par des traits irrécusables,

tels que l'apparition, chez l'embryon du squale, des organes rénaux segmentaires, et, chez l'embryon humain lui-même, la naissance des arcs aortiques, la formalion des proto-vertèbres intermédiaires aux segments primitifs, el celle des vertèbres et. des ganglions de la moelle épinière, correspondant aux Stgments eux-mêmes. Chez les animaux présentant encore la structure segmentaire, lombriciens, annélides, etc., chaque segment possède en propre tous les organes essentiels de la vie: ganglion nerveux, cœæcum digestif, canaux circulatoires, branchies, organes rénaux, organes reproducteurs. Il faut évidemment penser qu'il en serait de même dans l’évolution des animaux supérieurs, sans les phénomènes de « hâte évolutive », de « condensalion embryogénique » qui font que ce stade est presque complètement caché par le suivant.

Celui-ci se caractérise par la fusion des organes segmentaires. L’être total reconquiert son unité, à peine un inslant compromise par sa division en segments. Les ganglions nerveux d’un segment s'unissent aux ganglions nerveux de tous les autres. pour constituer une chaîne nerveuse, renflée à son extrémité en un cerveau. Les cœcums digestifs et les canaux cireulatoires des divers segments s’abouchent les uns avec les autres pour former un tube digestif et un réseau circulatoire continus. Les organes respiratoires locaux se confondent en branchies ou en poumons centralisés. Les organes rénaux segmentaires s’agencent en unrein unique. Les organes reproducteurs suivent lemême mouvement de concentration. Ainsi se constituent les. appareils vitaux de l'être définitif. Lorsqu'ils sont complètement formés, chaque cellule se trouve prise dans un groupe dont le principe est différent de celui des unités antérieures. Ce principe nouveau est d'ordre purement fonctionnel. Chaque cellule main-tenant est liée à celles dont la coopération lui est nécessaire pour produire l'activité de l'organe et de l'appareil dont elle fait partie. — Soit en effet un organe déterminé, l’œsophage. par exemple. [l y a dans l’œsophage des cellules appartenant à diverses régions, car il se prolonge à travers plusieurs segments. vertébraux. La liaison des éléments anatomiques n’a donc plus.

le même caractère que précédemment. Ce qui l'explique, c’est “le concours de toutes ces unités en vue d’une fin unique. Dans l'exemple choisi, celte fin est la progression des aliments qui s'opère à travers l'œsophage. Notez que ces cellules sont ellesmêmes de formes très diverses : les unes sont épithéliales, les autres conjonctives, les autres musculaires; mais toutes collaborent à une même action physiologique. On peut donc dire qu'ici on se irouve en présence d’un ensemble fonctionnel d’éléments différenciés, et nommer ce groupement un groupement physiologique. Ce groupement d'ailleurs aboutit à des productions de deux sortes. Si l’on envisage seulement l'ensemble des cellules unies dans un même acte relativement simple, tel que le premier temps de la progression des aliments, on a un organe : l'œsophage. Considère-t-on au contraire l’organe luimême dans sa connexion avec d’autres organes, plus ou moins voisins, mais coopérant avec lui à un acte plus complexe, tel que l’ensemble de la digestion ; on a un appareil : l’appareil digestif. Dans l’un et l’autre cas, seulement avec plus d’ampleur dans le second, on se trouve toujours en face de cellules d'espèces Hute fonctionnant en vue d’une fin commune.

Mais maintenant, celte différenciation entre les cellules ne saurait aller jusqu’à supprimer toute ressemblance entre elles. Dans l’œsophage, par exemple, il y a des cellules épithéliales, des fibres musculaires et des cellules conjonctives. Ces trois sortes d'éléments sont fort distincts. Mais toutes ces cellules épithéhales se ressemblent plus ou moins entre elles: toutes ces fibres musculaires, aussi; toules ces cellules conjonctives, de même. De plus, ces formes épithéliales, musculaires, conjonctives, se retrouvent dans d’aulres organes du même appareil digestif. Elles se retrouvent aussi dans les divers organes d’autres appareils : de l'appareil respiratoire, par exemple. On est ainsi porté à rapprocher les unes des autres les cellules ayant même forme, d’autant que ces ressemblances de forme impliquent des ressemblances de fonction : tous les épithéliums, tous les muscles se comportant de la même manière. Si on réunit les cellules ayant une étroite similitude de nature, on forme un

issu : tel le tissu des cellules grises du cerveau. Si on réunit les tissus ayant entre eux des similitudes de nature plus générales, on forme un système : tel le syslème nerveux. Il peut être délicat de distinguer ce groupement du précédent, mais la différence pourtant est réelle. Dans le précédent, on rapprochait des cellules de natures différentes unissant leurs efforts vers un but commun. Ici on considère des cellules de même nature, ayant par conséquent une action du même genre. Seulement il est clair, d’abord, que ces actions identiques de cellules semblables seront exercées en des points différents de l'organisme : une fibre musculaire agira en un lieu, une autre agira à l’extrémité opposée. Et d'autre part il est certain aussi que ces aclions, pour être efficaces, devront être coordonnées avec celles d’éléments de nature différente : il faudra par exemple, pour que les muscles de l’œsophage fassent progresser les aliments, qu'ils combinent leur action avec celle des épithéliums. Les tissus sont donc intriqués dans les organes, mais ils en demeurent bien dislincts, puisqu'un même organe comprend plusieurs lissus, el qu’un même tissu se retrouve en plusieurs organes. La différence des appareils, qui sont des sommes d'organes, et des systèmes, qui sont des ensembles de tissus, n’est pas moins réelle. Ilest vrai qu'on trouve souvent employées indifféremment les expressions : système nerveux et appareil nerveux, syslème digestif et appareil digestif. Mais c’est une façon de parler vicieuse. 11 faut dire exclusivement « le syslème nerveux », parce qu'il ÿ a là un tout formé d'éléments analogues entre eux, et « l'appareil digestif », parce qu'il y a là un ensemble composé d'éléments d'ordres divers (épithéliums, tissus conjonctifs, muscles, et même vaisseaux el nerfs). Ce n'est pas une simple question de terminologie. Il existe ici une différence fondée sur la nature même des choses. L'appareil digestif a un champ d'opération spécial, limité; le système nerveux au contraire préside à l’activité de toutes les parties de l'organisme. Le premier est simple dans sa fonction, complexe dans ses éléments : le second est un dans sa composition, multiple dans sa tâche. Il est bien vrai qu'il y a des parties du système nerveux qui se différen-

cient et se spécialisent pour ne plus servir qu’à l'exercice d’une fonction déterminée : telles sont, par exemple, cette portion du système nerveux périphérique qui constitue les organes des sens, et cette portion du système nerveux central qui constitue le cerveau. Et il est parfaitement exact qu’elles donnent ainsi naissance à de véritables organes. Mais c’est que d’autres éléments, de nature fort différente, sont venus se joindre à elles. En effet, dans le cerveau, outre les éléments nerveux, nous trouvons des membranes d’enveloppe et des vaisseaux nourriciers, sans parler du revêtement crânien osseux ; de même, dans les organes des sens, nous rencontrons à côté des cellules et des fibres nerveuses, des técuments protecteurs, un appareil adducteur et un appareil abducteur du sang, et, en outre, du tissu conjonctif, des muscles, etc... Un organe ne peut donc jamais provenir d'éléments fournis par un seul système; il suppose toujours l'union, l’intrication de plusieurs tissus d'espèces diverses. [l en est, à plus forte raison, de même pour l'appareil, qui est un composé d’organes. Donc la distinction entre le système et l'appareil se trouve parfaitement fondée. Les principaux systèmes organiques sont : le système nerveux, formé des cellules (grises et blanches)et des fibres nerveuses ; le système musculaire, formé des diverses espèces de fibres musculaires ; le système (dit parfois à tort tissu) conjonctif, formé de l’ensemble varié des tissus conjonctifs; le système sanguin et lymphatique, qui comprend les globules (ou cellules) du sang et de la Iymphe: le système épithélial, où se rencontrent plusieurs sortes de tissus épithéliaux, épithélium cylindrique, épithélium pavimenteux, etc. Les principaux appareils sont: l’appareil de relation, où concourent les organes des sens, les organes centraux et les organes locomoteurs ; l'appareil digestif, dont les organes sont la bouche, l’œsophage, l'estomac, l'intestin, les glandes annexes; l'appareil circulatoire, avec le cœur et les vaisseaux artériels et veineux; l'appareil respiratoire, annexe du précédent ; l'appareil excréteur (rein, glandes sudoripares, etc.) ; l’appareil de reproduction. Bien entendu nous ne saurions songer à donner la liste détaillée des organes et des tissus qui composent ces appa-

reils et ces systèmes. Mais les exemples que nous venons de citer pourront suflire, espérons-nous, pour marquer la séparation de ces deux ordres d’unités organiques.

L'indépendance du groupement des cellules en tissus et systèmes par rapport à leur groupement en organes et appareils se trouvant ainsi établie, nous pouvons chercher à synthétiser les traits caractéristiques de ce dernier mode d’union des éléments organiques. Constatons tout d’abord qu'il a un lien avec le premier groupement que nous avons signalé, le groupement embryologique. En effet, comme celui-ci, il réunit des cellules de nature semblable. Les feuillets sont, à vrai dire, les tissus de l'embryon, comme les Lissus de l'adulte sont le produit de la division des feuillets, qui dans le cours du développement de l'être se sont insinués les uns dans les autres. En revanche, ce quatrième et dernier groupement est sanslien avec le second, avec le groupement topographique. 11 n’a, en effet, nullement le caractère d'un groupement local, et c'est même ce qui l'empêche de se confondre avec le groupement embryologique, où les cellules de même origine sont accolées. Il est vrai que les cellules semblables qui se rencontrent dans un organe adulte sont assez souvent au contact les uns des autres. Mais nous savons qu’un même tissu peut se trouver en divers organes d’un mêne appareil, et même en divers appareils. Nous voyons donc qu’il n’y a nulle connexion spéciale nécessaire entre les éléments d'un même tissu. Sur quoi donc repose leur unité ? Sur leur homogénéité, sur leur similitude de nature, et nous savons que cette connexion-là est la plus intime de toutes. Enfin, si on compare ce quatrième groupement au troisième, on trouve à la fois des différences et des analozies. Les différences, nous les connaissons par le détail. Nous avons vu qu'elles peuvent se résumer en ceci, que dans le troisième groupement il y a distinction, dans le quatrième homogénéité entre les composants de l'unité. Les ressemblances consistent en ce que, dans un cas comme dans Pautre, il n’y a pas nécessairement un contact immédiat entre les composants, mais plutôt une sorte de contact idéal en vue des fins poursuivies : fins identiques pour tous les composants dans

le dernier cas, fins distinctes mais concourantes dans le précédent. On pourrait donc qualifier cette nouvelle unité en disant qu’elle est « un ensemble fonctionnel d'éléments semblables » : et le groupement auquel elle donne lieu méritera le nom de groupement homoplastique (1).

Cherchons maintenant à synthétiser les données qui précèdent. Nous avons reconnu quatre modes d'union des cellules CTSaniques :

1° le groupement embryologique, union locale d'éléments semblables ;

2° le groupement topographique, union locale d'éléments différenciés ;

30 le groupement physiologique, union fonctionnelle d’éléments différenciés ;

4° le groupement homoplastique, union fonctionnelle d'éléments semblables.

On le voit aisément : lorsqu'on va de l’un à l’autre en suivant l’ordre indiqué par nous, on passe de la similitude à la différenciation pour revenir ensuite de la différenciation à la similitude ; mais d’autre part on passe, d’unions déterminées par le simple voisinage dans l’espace, à des unions déterminées par le concours et l'identité des fonctions. Le quatrième groupement peut être considéré (nous l’avons montré il y a un instant) comme dérivant du premier, puisqu'il repose comme lui sur des similitudes de nature. Mais il y a de l’un à l’aulre un progrès considérable : dans le premier, la similitude de nature n'était que le résultat de la position ; dans le second, elle est devenue le principe de l'unité fonctionnelle. Du rôle subordonné elle est passée au rôle principal.

Le lien des cellules, du premier groupement au dernier, est

1. On appelle plus souvent, en fait, groupement histologique cette union établie par l'esprit entre cellules de même nature et fonction. Mais ce terme a l'inconvénient de ne rien signifier, puisqu'il veut dire simplement « groupement de cellules en tissus », sans préciser sur quoi repose ce groupement.

à la fois devenu moins exclusivement matériel et plus profond.

I1 faut bien entendre, d’ailleurs, la « succession » de ces qualre modes de groupement. [ls se sont développés l’un après l’autre, mais aucun n’a totalement éliminé le précédenl. Ils se sont juxtaposés, si bien qu'une même cellule appartient aujourd’hui à la fois à quatre unités distinctes : à un feuillet, à un segment, à un organe (compris lui-même dans un appareil), enfin à un tissu (lequel n’est qu’une partie d’un système). Un exemple concret va nous le montrer. Une cellule nerveuse faisant partie d’un des ganglions du cœur de l’homme, se trouve appartenir, embryologiquement, aux formations d'origine exodermique. D'autre part, elle rentre, topographiquement, dans la poitrine, et d'une façon plus spéciale dans un des segments vertébraux que comprend la cage thoracique. Physiologiquement, elle dépend de l'organe « cœur », c'est-à-dire de l'appareil circulatoire dont celui-ci est le régulateur. Enfin, au point de vue homoplastique (ou, comme on dit plus souvent, histologique), ses affinités sont avec l’amas des cellules nerveuses ganglionnaires voisines, sorte de tissu qui a ses caractères distincts, mais qui est analogue au tissu des cellules grises du cerveau et de la moëlle épinière, et qui naturellement est compris, comme lui, dans le système nerveux. En un mot, il est exact de dire qu’une même cellule appartient tout ensemble aux quatre sortes de groupements que nous venons de distinguer.

Mais cela même nous montre que ces divers groupements, tout en coexislant, ne peuvent pas ne pas se-contrarier. Nous avons déjà vu la formation des segments s'accompagner d’une dissociation des éléments primilivement unis par la communauté d'origine. Nous avons vu ensuite les organes communs à tout l'organisme se produire par la fusion des organes segmentaires, c'est-à-dire par la perte de l'indépendance des segments. Il n'est pas moins aisé de comprendre qu’il y a lutte aussi entre le groupement homoplastique et le groupement physiologique, entre le tissu et l'organe. Car, par exemple, la cellule que nous considérions il y a un moment, et qui dépend à la fois

du syslème nerveux et de l’appareil circulatoire, cette cellule nerveuse d’un ganglion du cœur porte à l'organe cœur les impulsions motrices élaborées par d’autres éléments nerveux, et elle rapporte à ceux-ci les impressions subies par le cœur par suite du retour du sang contre sa paroi. Motrice, elle subit une action essentiellement nerveuse ; sensitive, elle reçoit le contrecoup des actions circulatoires. Il y a là en elle deux courants différents, opposés en quelque sorte, qui sans doute y demeurent distincts, mais qui enfin forcément s’y heurtent dans une certaine mesure : cette cellule ne remplit les deux fonctions que « par économie »,et certainement toutes deux s’exerceraient mieux si elles étaient séparées ; la preuve en est que, dans les centres supérieurs, la différenciation de l'élément moteur et de l'élément sensilif sera un fait accompli. Ainsi chaque cellule est en quelque sorte tiraillée en sens divergents par les multiples unités dont elle fait partie. Entre les rôles divers qu’elle joue, il n’y a point accord parfait, il y a simplement coexistence.

Les phénomènes que nous venons de constater dans le monde organique nous permettent de prévoir et de comprendre ceux que nous allons rencontrer dans le monde social. Ici aussi, les cellules, qui sont maintenant des individus humains, affectent les quatre espèces de groupements que nous connaissons par ce qui précède.

Le premier en date, c’est encore le groupement embryologique. À l’origine, les descendants d’un même couple, tout au moins ceux d'une même mère, sont restés unis ensemble pour former la famille primitive, qui plus tard, agrandie, a donné naissance à la tribu. Ici donc, comme dans l'organisme, on voit tout d’abord « des cellules-filles groupées autour de leurs cellules-mères » ; les ensembles ainsi formés sont primitivement séparés d’une manière lrès nette, et sans lien les uns avecles

autres (1). Ce mode de groupement persistera jusque dans les sociétés les plus développées, puisque aujourd’hui encore les membres d’une même famille, et même les membres d’une même race (la race étant un ensemble de familles qui se croient descendues d’un lointain ancêtre commun) aiment d'ordinaire à vivre côte à côte et reconnaissent volontiers qu’il existe entre eux un lien plus étroit qu’entre chacun d’eux et le reste de ses concitoyens.

Pourtant, à côté de la division embryologique, d’autres se sont produites. Les familles d’abord isolées ont dû, en se multipliant, occuper une étendue territoriale plus considérable. Par là, elles sont venues au contact les unes des autres. Elles sont entrées en relations : tantôt elles se sont fait la guerre, et l’une a soumis l’autre; tantôt, au contraire, leurs rapports ont été pacifiques, et elles se sont alliées. Dans les deux cas, il s'est formé ainsi un groupe complexe, embrassant plusieurs des primitives familles. Dès lors, le lien du sang n’a plus été le seul lien entre les hommes. Les unions fondées sur la parenté se sont trouvées fondues en des unions plus vastes, reposant, elles, sur le voisinage, l’occupation d’un même territoire, la communauté des conditions d’existence et l’aide réciproque. Au groupement embryologique a ainsi succédé un groupement topographique. La formation de cette nouvelle unité a réagi sur les unités domestiques pour en amener la dissolution. Car les hommes ont pu commencer, grâce à elles, à chercher des compagnes hors de leur propre famille. Et d’autre part, ilest devenu par là plus facile, à celui qui voulait cesser: de vivre avec ses proches, de trouver ailleurs des moyens d’existence. La désagrégalion progressive de la famille s’en est donc suivie. Les premières unités topographiques ont été des peupla-

1. On nous objectera peut-être que les familles primitives semblent souvent formées de « parents fictifs » plutôt que de parents réels. Nous répondrons que la ficlion ne peut pas être à l'origine des choses ; si des associés ont eru devoir, pour justifier leur union, feindre d’être parents, c'est que les groupes préexistants, sur lesquels ils prenaient modèle, étaient formés de gens réellement unis par le lien du sang.

des ou cités, terme qu'il faut bien se garder de confondre avec celui de villes, puisque ces groupes n’ont souvent pas de capi-: tales fixes. Leur constilulion a singulièrement activé la division du travail entre les êtres humains. Au sein de la famille, même agrandie, il ne peut exister qu’une division du travail rudimentaire, celle qu’impose la différence d’aplitudes entre l’homme et la femme, entre l’enfant, l'adulte et le vieillard. Les besoins élant peu développés, une spécialisation plus grande n'aurait pas de raison d'être. Encore même la division des attribulions entre les membres de la famille n’est-elle pas toujours conforme à ce que nous croirions. Il serait rationnel de penser, par exemple, que l'homme adulte, étant le plus vigoureux de la maison, s'occupe des travaux les plus rudes, tels que ceux de l'agriculture, ou les plus dangereux, tels que ceux de la guerre. Mais nous savons que chez les peuplades africaines — lesquelles son! évidernment plus près de l’état sauvage primitif que nos sociélés européennes — la femme est souvent chargée des plus lourdes tâches de la cullure, et assez fréquemment prend part à la gusrre. Il est fort possible que la répartilion des tâches ait trouvé à l'origine son princip> moins dans les aptitudes physiologiques des sexes el des âges que dans le caprice de l'élément le plus fort. Il faut ajouter d’ailleurs que, employée à des travaux virils, la femme a acquis par là même des caraclères virils, ce qui fait que sa différenciation par rapport à l’homme s'est trouvée retardée dans ces climats par la similitude des tâches, au lieu d'être accélérée, comm: dans L:s nôtres, par leur distinction.

Ce qui est cerlain, en tous cas, c'est que la division du travail est demeurée rudimentaire, tant que la famille, ou même la tribu qui en est issue, sont restées isolées. Elle s’est fort accrue, au contraire, dès que plusieurs familles ou tribus se sont rencontrées ou fusionnées. Un distingué sociologue autrichien, M. Gumplowicz, a même soutenu, dans son livre sur la Luite des races, que la division du travail n'avait commencé qu’avec cette fusion des groupes primitifs. Pour lui, ellese serait marquée tout d’abord par la séparation entre le maître et l’es-

clave; or, cette séparation suppose préalablement la lutte dé deux groupes et l’assujettissement de l’un par l’autre. Seulement on peut répondre à M. Gumplowicz que déjà, dans la famille primitive, il existe une distinction analogue, le faible élant en quelque sorte l’esclave du fort, la femme étant d”’ ordinaire assujettie à l'homme (quoique parfois le contraire ait pu se produire), l'enfant étant tenu d’obéir à l’edulte, et celui-ci luimême écoutant souvent (mais non toujours) les conseils ou les ordres du vieillard. La division des fonctions a donc pu et dû apparaître dès le stade familial. Mais nous nous empressons d'ajouter que c'est seulement avec la formation de la cité qu’elle a pu prendre quelque extension. Pour qu’elle se développät, en effet, il fallait d’abord une population nombreuse, ayant des besoins considérables. Il fallait en outre que cette population eût des origines multiples, pour que les tendances de ses membres fussent différentes, que leurs besoins fussent variés. Il fallait enfin un territoire étendu, capable de fournir les ressources matérielles nécessaires pour la satisfaction de ces besoins. Or, toutes ces conditions n’ont été réunies que par la formation des groupements topographiques. C’est donc à celle-ci qu’il faut rapporter la spécialisation croissante des fonctions et la différenciation des métiers et des industries. Bien entendu, chaque peuplade ou cité, vivant d’abord à part, a dû renfermer primitive ment dans son sein des représentants de chacune des professions dont le concours était indispensable à son entretien. Ce n’est que plus tard que les diverses peuplades se sont mises à commercer entre elles. Alors la spécialisation a pu être poussée plus loin encore. Une peuplade a renoncé à produire elle-même tout ce dont elle avait besoin, quand elle a vu qu’elle pouvait acquérir les choses qu'elle fabriquait difficilement, en échange d’autres qu’elle avait le moyen de produire sans peine, et en excès. La division du travail s’est ainsi généralisée : au. lieu d'être limitée aux membres d’une même unité, elles’est opérée entre les divers groupes au grand profit (en général) de tous les co-échangistes.

Le développement des relations commerciales entre peuplades

amène forcément entre élles la formation de rapports politiques. Des conflits surgissent, ou des associations. L’assujettissement du vaincu dans le premier cas, la création d’une confédération dans le second, fusionnèrent les peuplades en cités. Ce fut l'origine des Etats. Leur constitution eut parfois immédiatement pour résultat un mélange des groupes antérieurs, surtout lorsqu'elle s’opéra par la soumission de l’un deux. Mais lorsqu'il s’agit d'une simple confédération, les cités auparavant isolées ne s’amalgamèrent pas complètement tout aussitôt. Pendantun temps plus ou moins long, chacune d’elles garda ses institutions et ses organes propres. La fédération put alors très justement être comparée à un animal composé, comme les vers, de segments mis bout à bout, ou plutôt encore, comme les étoiles de mer, de segments rayonnant autour d’un centre commun. Seules, quelques fonctions directrices, ayant trait notamment aux relations pacifiques ou guerrières avec les peuples étrangers, et à l'entretien d’un ou de plusieurs cultes communs, étaient centralisées au chef-lieu de la confédération. Tel semble avoir été le cas, dans l’antiquité, pour les ligues de la Grèce primitive, de l'Etrurie, du Latium, de la Judée. Mais peu à peu il dut arriver que la cité où s’accomplissaient ces fonctions directrices prit une supériorité de plus en plus marquée sur les autres, comme dans une annélide le segment céphalique, qui possède le plus volumineux des ganglions nerveux, jouit d’une certaine prééminence. Les autorités locales des autres cités se trouvèrent progressivement réduites à l’état de pouvoirs subordonnés, relevant de plus en plus complètement du pouvoir central.

En même temps le développement chaque jour plus grand des relations entre cités unies diminuait sans cesse l'autonomie de leurs organes. Grâce au développement des échanges, chaque cité pouvait désormais se consacrer exclusivement au genre de travail pour lequel elle avait le plus de goût ou de facilités, ou bien dont les produits s’échangeaient le plus aisément et avec le plus de profit contre ceux des cités-sœurs. Aïnsi, tandis que chacune faisait autrefois toutes choses pour son compte, chacune fit maintenant une seule chose pour le

compte de toutes. Mais dès lors ces cités perdirent leur complète indépendance, aussi bien économiquement que politiquement, puisque chacune, pour subsister, eut besoin désormais du concours de toutes les autres. Au lieu des organes segmentaircs, il se forma des organes communs à l'être social tout entier. — Tantôt il y eut, tantôt il n’y eut pas coïncidence entre les anciens segments et les organes nouveaux. En effet, on peut penser que quand une cité avait un avantage marqué pour la fabrication d’un produit (avantage tenant, soit au territoire occupé, soit à des traditions industrielles), elle s'y consacrait d’autant plus exclusivement que l'existence d’une confédération lui donnait le moyen de le faire sans danger : c’est ainsi que, de nos jours encore, des. villes comme Le Creusot ou comme Baccarat, et même comme Roubaix ou Lyon, vivent d’une spécialité. Mais, en somme, il ne pouvait en être partout ainsi. Très généralement, un organe, c’est-à-dire par exemple un genre d'industrie, dut s'étendre sur plusiéurs segments, ne fût-ce qu'à cause de la complexité des opéralions que cette industrie supposait, et qui ne pouvaient pas toutes se faire au même lieu (c’est ainsi que l’industrie de: la soie, chez nous, rayonne de Lyon jusque sur les Cévennes). Et, réciproquement, un segment se livra d’ordinaire à plusieurs industries, c’est-à-dire participa à l’activité de plusieurs organes (pour garder le même exemple, il ne se fait pas, à Lyon,

que des tissus de soie) : il y a partout un certain nombre d’in-

dustries vitales, celles de l'alimentation populaire, qui ne peuvent être enlevées à l’activité locale pour subir une totale centralisation. En un mot donc, la division nouvelle en organes. fut loin de coïncider partout avec la division ancienne en régions. Elle tendit même à l’effacer, puisqu’un organe s'étend sur diverses régions, et met en rapport des travailleurs placés aux deux extrémités d’un territoire ; tout comme la division locale elle-même avait tendu à remplacer la primitive division familiale. Il se produisit, en somme, dans la société, le phénomène que nous avons déjà étudié dans l'organisme. Un groupement se forme au détriment d’un plus ancien ; ils entrent en conflit, puis, ne pouvant pas se détruire, ils se résignent à coexister ;

mais celte coexistence n'implique pas accord, et tous deux continuent à se disputer les individus (1), jusqu’à ce qu'un troisième vienne à entrer en lice et à les supplanter tous deux à la fois.

C'est ce que nous allons voir se produire une ou plusieurs fois encore. Nous avons trouvé, en dernier lieu, les cellulessociales unies professionnellement, c’est-à-dire suivant un groupement physiologique, chaque organe étant constilué, par exemple, par un atelier ou une fabrique, et l’ensemble des fabriques qui ressorlissent à une même industrie constituant un appareil. Tel l’appareil de l’alimentation, subdivisé en sous-appareils de la boulangerie, de la boucherie, de la vilicullure, etc., où chaque exploitation viticole ou chaque abattoir représente un organe. Il est clair que les sous-appareils d’un appareil (cette division en sous-appareils, inconnue à l’organisme, est nécessitée ici par la complexité de la structure sociale), que les organes d’un sousappareil, et que les individus qui composent un organe, ont chacun sa forme et sa fonction distincte, mais que toutes ces fonctions sont coordonnées en vue d’une même fin générale, l'alimentation de la société, de même que dans chaque organe les travaux des divers individus, si distincts qu’ils soient, sont coordonnés en vue d’une même fin spéciale, l'entretien et le développement de « la maison ». Mais maintenant, il se trouve dans beaucoup d’organes des travailleurs ayant des fonctions semblables ; il s’en trouve aussi dans des organes différents, et jusque dans des appareils distincts. Par exemple, l’appareiïl de relation a pour but, dans la société, de mettre l'être social colleclif en communication avec le milieu extérieur, et aussi de mettre ses différentes parties en communication les unes avec les autres. Pour remplir cette double fonction, il se divise en sous-appareils, tels que le sous-appareil de la presse, le sousappareil des chemins de fer, etc... Chaque journal particulier constitue un organe : la langue usuelle elle-même lui donne ce

1. C’est ainsi que les hommes se trouvent partagés entre leurs devoirs familiaux et leurs devoirs civiques.

nom; chaque chemin de fer particulier, également. Ce qui veut dire, bien entendu, que l'ensemble des êtres humains employés à la confection d’un journal, ou l’ensemble des individus dépendant d'une même compagnie de chemins de fer constitue un organe: les choses, nous le savons, n’entrent dans une association de personnes qu’à titre de « suppléants », bien que ces suppléants finissent ici par prendre le rôle principal, par être le noyau autour et en vue duquel se groupent les individus (1).

Maintenant, dans l'organe appelé, par exemple, « chemin de fer du Nord », il y a des travailleurs de sortes bien diverses : on y trouve des aiguilleurs, des garde-barrières, des hommes d'équipe, des chauffeurs, des mécaniciens, des chefs de train, des chefs de gare, des ingénieurs, des contrôleurs, des directeurs. Ces diverses catégories d'hommes ont chacune son rôle distinct, bien que leurs rôles à toutes soient coordonnés en vue d’une fin commune. Mais, dans l'intérieur de chaque catégorie, les rôles sont les mêmes, parce que les aptitudes sont semblables. Tout homme d'équipe fait la même chose qu'un autre individu de la même classe, parce qu'il a (ou est présumé avoir) les mêmes facultés. On peut donc voir ici le principe d’un nouveau groupement, d’un groupement par similitude de nature et de fonction à la fois, d'un groupement homoplastique. Ainsi on nommera tissu l’ensemble des hommes d'équipe d’un chemin de fer. Mais, comme dans l'organisme vivant, ce tissu ne se rencontre pas seulement dans un même organe : il se rencontre aussi dans les divers organes d’un même sous-appareil, — puisqu'il y a des hommes d'équipe dans tous les chemins de fer — ; dans les divers sous-appareils d’un même appareil, — puisque ces hommes d'équipe ont des analogues dans les hommes de peine qu’emploie, par exemple, l’imprimeur, lequel fait aussi partie, par le sous-appareil de la presse, de l'appareil total de relation — ; et même dans des appareils différents,

1. Une compagnie de chemins de fer n’est quele substitut d’une compagnie de marchands; un journal n’est que le substitut d’une association decrieurs publics.

puisqu'on retrouve des hommes de peine au service des industriels appartenant à l’appareil de l’alimentation, etc... Il y a plus ; ces tissus rentrent dans des unités plus générales. On peut nommer système l’ensemble de tous les travailleurs d’un même ordre, en rangeant d’un côté les travailleurs surtout manuels, de l’autre les travailleurs surtout intellectuels : les premiers pouvant être comparés aux fibres musculaires, les seconds aux cellules nerveuses. Et il est certain que ces systèmes se retrouveront dans tous les appareils, Sous-appartils et : organes. La distinction du système et de l'appareil, du tissu et de l'organe, n’est pas moinsinette dans la société que dans l’organisme. Dans l'une comme dans l’autre, tous les individus dont les efforts distincts servent à un but commun (tel que l’exploilation d’un chemin de fer), font partie d'un même groupe physiologique, c'est-à-dire d’un même organe, et plus généralement d’un même appareil. Tous ceux dont les aptitudes et les fonctions sont analogues, fussent-ils employés à des buts différents (par exemple, tous les ingénieurs, dont l'un est employé dans les chemins de fer, tandis que l’autre construit des navires ou s’occupe de métallurgie), font partie d’un même groupe homoplastique, c’est-à-dire d’un même tissu et plus généralement d’un même sysième. Groupement purement fonctionnel d'éléments différenciés, groupement morphologico-fonctionnel d'éléments semblables, fondés, le premier sur la nature de la chose à produire, le second sur la nature du producteur, voilà, dans la sociélé comme dans l’organisme, le principe des unilés physiologiques et celui des unilés homoplastiques. Le parallélisme, on le voit, se poursuit rigoureusement. Seulement il faut immédiatement remarquer que les tissus sociaux sont en bien plus grand nombre que les tissus Organi= ques. Le système nerveux organique ne comprend que des cellules grises, des cellules blanches et des fibres. Le système nerveux social, qui est formé de l’ensemble des « travailleurs intellecluels », de l’ensemble des individus chargés de guider leurs semblables au nom d’une idée — idée quelconque d’ailleurs — comprend des gouvernants, des officiers, des magistrats, des

chefs d'industrie, des ingénieurs, des savants, des lettrés, des artistes, etc. En outre, dans l'intérieur de chaque tissu social, Jes variétés sont bien plus nombreuses que dans l'intérieur d’un tissu organique. Combien de catégories dans le seul groupe des ingénieurs, suivant leur spécialité! — 11 y a plus: sous lenom de tissus sociaux, apparaissent des unions sans analogue dans. l'organisme. Celles que nous venons de voir correspondant aux tissus organiques. En effet, dans les unes comme dans les autres, il y a, pour les cellules appartenant à un même tissu, une similitude de nature engendrant une similitude de fonction. Mais il y a des cas où la similitude de nature, entre êtres humains, n’amène pas une similitude de fonction, et pourtant devient le principe d’un groupement nouveau. Ceci est la conséquence d’un grand principe que nous avons déjà posé, à savoir que, la complexité de l'être humain étant plus grande que celle de la cellule vivante, il est aple à entrer en un bien plus grand nombre de combinaisons. Expliquons-nous. L’individualité de l’homme est évidemment beaucoup plus riche que celle de la cellule organique. Celle-ci ne contient d'ordinaire que juste ce qu'il lui faut pour lui permettre d'accomplir son rôle par la satisfaction des besoins vitaux; mais l'être humain contient bien davantage. Chacun de nous n’est pas seulement l’homme de tel ou tel métier : il est quelque chose de plus. Sans doute, le: métier que fait l'individu, il faut bien qu'il soit, de par sa nature, apte à s’en acquitter au moins passablement, sans quoi il ne pourrait continuer à l’exercer. Mais combien de fois ses tendances intimes dépassent-elles singulièrement sa profession Chez celui-là même qui remplit le plus exactement son devoir social, ne reste-t-il pas, une fois le devoir accompli, un sureroît d'énergies de toutes sortes qui ne demandent qu’à trouver leur emploi dans d’autres directions ? Ainsi, tandis que dans la cel-lule organique il y a adéquation parfaite entre la nature et la fonction, celle-ci n’étant que la conséquence de celle-là, dans la: cellule sociale au contraire la nature, le tempérament, contient. plus (et parfois aussi, à certains égards, moins) d'éléments que ce qu’il en faut pour assurer le bon exercice de la fonction. Ces.

-éléments en excès, à leur tour, deviennent un lien entre les diverses cellules dans lesquelles ils se retrouvent identiquement constitués. Et c’est ainsi que les individus humains, outre les groupements que nous leur connaissons déjà, vont se rappro- Cher suivant d’autres ordres d'affinités.

Parmi ces affinités, les unes sont d’ordre en quelque sorte matériel. Ce sont celles qui tiennent au rang social, à la fortune, à la puissance. Les individus qui sont à la tête des divers groupements tendent à s’unir entre eux. Ainsi, jadis, les seigneurs des diverses régions s’associèrent pour constituer la féodalité. Ainsi, aujourd’hui, les chefs des grandes industries et les membres les plus élevés des corps officiels s'associent en quelque sorte pour former une aristocratie nouvelle. C’est ce qui n’existe pas dans l'organisme. Là en effet les cellules plus volumineuses ou plus importantes que Jes autres ne s’allient pas entre elles de système à système ou d’appareil à appareil. Les cellules nerveuses du cerveau sont assurément plus élevées que celles des ganglions et de la moëlle ; les globules sanguins qui sortent du poumon sont évidemment plus riches que les autres globules ; mais on ne voit pas ces éléments supérieurs s'unir pour constituer une caste aristocratique !

D’autres affinités entre cellules sociales sont d'ordre spirituel: ce sont des affinités religieuses, esthétiques, passionnelles, morales, intellectuelles, etc... Celles-ci donnent naissance aux amitiés, cercles et coteries ; aux partis poliliques ; aux ascociations littéraires, artistiques, scientifiques ; aux institutions philanthropiques ; aux unions religieuses de tout genre, tant communautés de simples fidèles que corporations de prêtres ou ordres monastiques. Rien de semblable à ces groupements n'existe non plus dans l'organisme. Pour qu'ils fussent possibles, il fallait toul le développement intellectuel de l’être humain.

Un point curieux à noter, c’est que ces groupements nouveaux qui constituent par eux-mêmes des tissus et dessystèmes, tendent, en appelant à eux comme auxiliaires des éléments venus d’autre part, à produire des organes et des appareils. Ainsi la noblesse était un système fondé sur des affinités maté-

rielles, et dont les tissus étaient les divers grades de la hiérarchie féodale. Ainsi encore le clergé, système fondé sur des aftinités spiriluelles, voit ses tissus formés chacun par un des ordres de la hiérarchie ecclésiastique. Mais pour subsister, ces corps ont besoin d’agen's différents d'eux-mêmes. Bien vite, des individus se présentent, pour remplir ces fonctions. Tels sont les divers auxiliaires, non ecclésiastiques, des Eglises. Dès lors, l'ensemble de quelques membres de ces groupements el de quelques-uns de leurs auxiliaires, constitue un organe; une église comme Notre-Dame de Paris est un organe en ce sens. Et l’on peut dire que la réunion de toutes les personnes attachées ainsi, à un titre quelconque, aux diverses églises de France, compose un véritable appareil social : l'appareil ecclésiastique. \

Seulement, si ces groupements tendent à former des tissus et des systèmes, et même des organes el des appareils nouveaux, ils tendent aussi à détruire les tissus et organes, les systèmes el appareils préexistants, fondés, ceux-là, sur les nécessités les plus pressantes de la vie sociale, les nécessités économiques. Ainsi l'union des chefs d'industrie entre eux les éloigne de leurs ouvriers, et par là amène la ruine de l’ancien groupement d’atelier, au détriment de la paix sociale ; comme jadis l’afflux des gentilshommes, en les éloignant de leurs terres, rompit les liens d'affection qui pouvaient exister entre les vassaux et leurs seigneurs, ce qui ne fut pas problablement sans hâter la Révolution. Pareillement encore l'union des membres d’une même croyance, d’une même opinion, tend à provoquer des différends et des rixes, au sein d’une catégorie de travailleurs (lissu), entre ouvriers libres-penseurs et ouvriers chrétiens ; et au sein d’une corporation (organe) le développement du socialisme tend à séparer les ouvriers de leurs contre-maîtres et patrons : l’ébranlement de l’ancienne unité professionnelle, commencé par les chefs, est continué par les subordonnés. Il y a donc lutte, et lutte incessante, entre les formes nouvelles de groupement et les formes anciennes.

Mais, nous le savons déjà, il y avait conflit également entre

ces formes anciennes elles-mêmes. L'histoire sociale, au fond, n'est guère que le récit de la substitution d’un groupement à un autre. Economiquement, on a vu le iravail se diviser, d’abord eatre les membres d'une même famille, puis entre ceux d’une même tribu, puis entre ceux d’un Etat, puis entre ceux de tous les Etats. Le troisième stade correspond au groupement physiologique, le quatriè.ne au groupemeut homoplastique : car, fait à la fois bien renarquable et bien naturel, le développement actuel de l’industrialismeinternational amène les membres d’un même lissu à prendre conscience de leur solidarité à travers le monde entier. La formation des groupements sociaux va de pair avec l’élargissement de la sociélé. Le droit, c'est-àdire la soumission à des principes de vie communs, s’est transformé de la même manière. Il n’y a eu de lien juridique à l’origine qu'entre les membres d’une même famille, tout étant permis envers l’etranger. Puis ce lien a embrassé tous les membres de la cité. Plus tard est apparu le droit professionnel (droit commercial, marilime, industriel, agricole). Aujourd'hui on propose d’instituer un « droit des classes », dont le premier principe serait que le pauvre doit toujours avoir raison contre le riche. Intellectuellement, de même, nous voyons qu'il y a à l'origiue une religion et une morale do nestiques, plus tard une religion et une morale civiques, et aujourd'hui l'on commence à parler de morale professionnelle. L’art a peut-être lui-même suivi une évolution analogue. — Politiquement, enfin, nous voyons les raisons qui font atitribu:r l'influence gouvernementale changer avec les groupements. « Clisthène », nous dit-on, « partagea le territoire de l’Altique en dèmes, remplaçant les divisions d'après les phratries par des divisions topographiques (1) ». À Rome, de même, à la division aristocratique en curies, fondée sur la naissance, succéda, par l'intermédiaire de la division en centuries, la division plébiienne en tribus, fondée sur le lieu d’habitation. Aujourd’hui, la représentation dans les assemblées politiques est également réglé: par des considérations territoriales :

1, H. Spencer, Principes de sociologie, V° partie, chap. {1, $ 512.

chez nous, ce sont les arrondissements, les départements, circonscriplions essentiellement locales, qui élisent les députés et les sénateurs. Mais on sait qu’il est question de substituer à ce groupement, comme base de l'électorat, le groupement professionnel, plus important, dit-on, à l'heure présente : ainsi il y aurait au Parlement des délégués de l'agriculiure, de l'industrie, du commerce, des prolessions libérales, des grands services publics ; ce serait fonder la représentalion sur le groupement physiologique (1). D’autres proposent de composer le corps électoral, non plus d’après les organes sociaux, mais d’après les tissus fondés sur des similitudes de situation ; de faire nommer essentiellemeut les délégués par des syndicats professionnels ne comprenant, les uns que les patrons, les autres que les ouvriers d’une catégorie déterminée. — La conclusion est que les divers groupements sociaux se comportent comme des unités véritables, comme des êtres individuels, qui lutteraient entre eux pour là vie, et qui, sans se détruire, empièt-raient sans cesse les uns sur les autres. Leurs apparitions et leurs floraisons se succèdent du reste dans un ordre irréversible, déterminé par des lois naturelles, tout comme l'apparition et la floraison des espèces végétales ou animales. Tout ce que nous venons d'établir prouve donc, indirectement, que du concours d'êtres humains peuvent naître des unités supérieures, douées chacune d’une vie propre et d’une réelle cohésion. Mais s’il en est ainsi pour de simples groupements particuliers et passagers, ne doit-il pas en être à plus forte raison de même pour le groupement général qui les réunit tous et qui leur servit à tous — la société — et peut-on sérieusement dénier à celle-ci les caractères de l'individua-. “lité ? (2).

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