FEUILLETS, SEGMENTS, ORGANES ET TISSUS SOCIAUX
Le précédent chapitre nous a montré la constitution successive des diverses espèces de groupements entre cellules sociales. Nous avons vu aussi que ces groupements sont, d’une manière générale, semblables à ceux des cellules organiques. Il nous reste à les examiner plus en détail, pour chercher à établir, si faire se peut, des analogies spéciales entre tel ou tel feuillet, segment, organe ou tissu social, et tel ou tel feuillet, sezment, organe ou tissu du corps vivant. — Nous ne prétendons chercher d’ailleurs que des analogies, et non pas des homologies. On sait la différence qui sépare ces deux termes dans le langage des sciences naturelles. Tel organe d’un être vivant est l’homologue de tel organe d’un autre être, s’il est formé aux dépens des mêmes éléments originaires. Il lui est simplement analogue s’il remplit le même genre de fonctions, le même rôle que lui, sans qu'il y ait entre eux similitude d’origine. Ainsi les pièces de l'armature buccale des insectes piqueurs peuvent être homologuées aux pièces de l’armature buccale des insectes suceurs; car, malgré les très grandes différences de forme et de fonction qu'elles présentent, elles sont dérivées d’une source commune. Au contraire, l'aile de l'oiseau et l’aile de l’insecte, qui-jouent un même rôle, ne sont qu’analogues, parce que les parties qui leur donnent naissance ne sont pas les mêmes. — Il serait assurément préférable, si on le pouvait, d’homolozuer les éléments sociaux aux éléments organiques. Malheureusement cela ne saurait être fait. La dérivation embryologique des éléments sociaux ne peut être suivie avec assez de précision (on en verra la cause dans un instant) pour permettre des rapprochements utiles avec la déri-
FEUILLETS SCCIAUX 157
vation des éléments organiques. Il faut donc se résigner à abandonner la recherche des homologies, au moins jusqu’à ce que . l'état de la science sociale soit beaucoup plus avancé, et se con- . tenter de poursuivre la détermination des analogies organicosociales.
Dans l'organisme, ainsi que nous l'avons précédemment indiqué, existent primitivement quatre éléments : l’exoderme, l’endoderme, le mésoderme (somatopleure et splanchnopleure), et peut-être le mésenchyme. Il semble même vraisemblable que Fexoderme et l’endoderme soient plus anciens que tous les autres, et les aient formés par différenciation. Or, M. Herbert Spencer a cru découvrir dans la société quelque chose d’analogue. Dans toute tribu, si sauvage qu’elle soit, il y a, dit-il, différenciation entre deux sortes de fonctions : les unes externes — relations avec les autres tribus —, les autres internes — préparation des aliments. Des individus différents sont adaptés à ces deux fonctions : les premiers forment l’exoderme, les seconds l’endoderme social. Le premier appareil fournit les soldats, et aussi le gouvernement, comme dans l’organisme l’exoderme donne la peau et le système nerveux. Le second appareil fournit les travailleurs agricoles ou industriels, comme dans l’organisme l’endoderme produit le système digestif. Le système circulatoire ou mésodermique, représenté par les négociants, n’apparaît que plus tard et ne saurait de longlemps être comparé en importance aux deux appareils — exodermique et endodermique — les premiers formés. Suivant que l’un ou l’autre appareil est plus développé, la société appartient au type militaire ou au type industriel. — C2tte théorie est séduisante ; elle se rattache à la distinction générale que M. Spencer établit entre le militarisme et l’industrialisme, et elle en reçoit appui, en même temps qu’elle lui sert de soutien. Malheureusement, il y a des faits qui ne se laissent pas plier à cette théorie. Considérons le syslème nerveux. À son égard la doctrine de M. Spencer
est deux fois en défaut. D'abord, il faudrait, pour que sa com paraison fût exacte, que le système nerveux organique dérivâät
toujours de lexoderme. Or, chez les mollusques il ÿ æ des ganglions qui dérivent du mésoderme (1) et même, chez: la comatule, les éléments nerveux viennent de l’endoderme-" D'autre part, il faudrait aussi que le système nerveux social fût toujours tiré de l’exoderme. Cela peut paraître exact quand dans le système nerveux social on ne voit autre chose (comme M. Spencer) que le gouvernement : alors en effet il semble que, du moins pendant longlemps, le gouvernement sorte de l’ar-. mée, quoique cela ne soit plus vrai dans nos civilisations de: Europe occidentale. Mais nous avons déjà dit que le système: nerveux social comprend bien autre chose encore : tous lest éléments directeurs en font partie ; donc un chef d’industrie ou: un savant Jui appartient, au même titre qu’un chef de bureau. Or, les chefs d'industrie assurément ne sont point issus de l’appareil militaire. Ils dérivent de l'endoderme social ; et le système nerveux social n’est donc, pas plus que le système nerveux organique, d'origine uniquement exodermique. M. Spencer n’æ même pas la ressource de dire que les deux erreurs se compensent, puisque les parties non exodermiques du système nerveux: organique ne sont évidemment pas comparables aux parties non: -exodermiques du système nerveux social. L'homologation des feuillets organiques et des feuillets sociaux ne peut donc pas se: trouver par cette voie.
Il existe une autre théorie, qui n’a point été rapprochée encore, à notre connaissance, de la conception organique de la société, mais qui ferait pourtant la lumière, si elle était exacte, sur le point que nous examinons. Il s’agit de la théorie dévelop pée jadis par M. de Gobineau dans son Essar sur linégalité des races humaines. Suivant cet auteur, trois races ont suffi: pour peupler la terre : la race blanche, la race jaune, la race: noire. Leurs habitats primitifs étaient : pour la première, le:
1. Il est vrai que ce mésoderme a peut-être lui-même une lointaine origine exodermiquet :