L'idée sociologique de l'Etat, passim
3. De Greef, Introduction à la Sociologie; voir surtout le 4 volume. 4. Principes de Sociologie, 8 220-222.
INTRODUCTION î Ë 41
articles du même auteur sur les études sociologiques en France (Revue Philosophique, 1882) ; enfin dans l'ouvrage de M. Bordier sur la Vie des Sociétés. Malheureusement, chez ces différents auteurs, si le principe de la théorie est affirmé, sa démonstration n’est donnée que d’une façon fragmentaire, incidemment à d’autres recherches. Un seul livre, à : notre connaissance, a fait de cette démonstration son objet propre : c'est le premier volume du grand ouvrage (déjà mentionné) de M. de Lilienfeld, volume auquel son auteur à donné ce soustitre caractéristique : la Sociélé humaine considérée comme organisme réel. Mais, parmi les quatre cents pages de ce livre, les deux cents premières ne sortent pas des généralités : elles se bornent à démontrer (et parfois à affirmer) que les lois cosmiques ou biologiques s'appliquent au monde social. Quant à la seconde moitié du travail, où l’auteur aborde des questions plus spéciales et tente des assimilations plus détaillées, elles renferment des observations plus ingénieuses que sûres, des remarques piquantes plutôt que décisives. En somme, la théorie reste à édifier dans son ensemble.
Nous croyons que la construire serait rendre service à la sociologie. Ce ne serait pas seulement, comme nous le montrions tout à l'heure, résoudre la première question qu'ait à se poser cette science. Ce serait de plus démontrer le droit de la sociologie à exister comme système de connaissances indépendant. Elle se trouve, en effet, de nos jours, dans cetle situation étrange, que nombre d’esprits contestent, non-seulement ses principes, mais même son existence. Pour qu'une science existe, il lui faut un objet, distinct de celui de toutes les autres sciences. Quel est l’objet de la sociologie, quelle est la malière sur laquelle portent ses investigations ? C’est la sociélé. Mais qu'est-ce que la société elle-même ? C’est, répond-on fréquemment, un simple « être de raison » ; c’est le rapprochement, plus ou moins fortuit et arbitraire, d'êtres qui ont chacun leur individualité complète ; c'est une somme dont les éléments seuls sont réels, Pour expliquer les phénomènes qui se produisent dans la société, il suffit, dit-on, d'examiner les besoins et les tendances de l'individu,
éléments de cette société : la rencontre dés consciences particulières, leur sympathie ou leur conflit, voilà la seule cause de ce qu’on observe dans la vie sociale. Il n’y a point d'unité supérieure à l'individu ; la société, par elle-même, n’est rien. Dès lors, la sociologie n’a point de raison d'être comme science distincte : la physiologie et la psychologie individuelles méritent seules notre attention.
C'est cette doctrine dont nous voudrions démontrer la fausseté. Nous souhaiterions prouver que les organismes individuels forment, par leur réunion en société, un nouvel être plus complexe qu'eux, mais analogue à eux ; être qui vit par eux, mais qui vit cependant pour soi-même, et qui réagit sur eux autant qu'ils agissent sur lui, tout comme eux-mêmes vivent par leurs cellules, mais pourtant ont leur vie totale distincte de la vie cellulaire, supérieure à celle-ci, et la dominant bien que sortant d'elle. Nous espérons faire comprendre que le rapport de la société à l'organisme est analogue (nous ne disons pas, encore une fois, identique) au rapport de l’organisme à la cellule ; que la société, pour être faite d'organismes, n’est pas moins un être réel que l’organisme, pour être fait de cellules. Si cela peut se démontrer, il sera donc établi que les sociétés doivent être étudiées en elles mêmes, et non pas seulement dans leurs éléments composants, puisque leurs éléments ne sont pas tout en elles, et puisque même on ne peut bien comprendre les parties sans connaître l’individualité d'ordre supérieur qui les domine. Il sera établi que l’objet de la sociologie est un objet réel et dis< tinct de celui de toutes les autres sciences. 11 sera établi que la sociologie a le droit d’exister à côté et au-dessus de l’anatomie, de la physiolologie et de la psychologie individuelles. Ainsi, par une conséquence qui n’est qu’en apparence singulière, l’emploi de la méthode biologique, la comparaison incessante de la société et de l’organisme, aura servi à rendre évidente cette vérité, que la sociologie est distincte de la biologie. En montrant que le corps social est analogue aux corps vivants, nous aurons . montré qu’il en diffère, quoiqu'il soit formé par eux. Et d’un seul coup il sera devenu certain que la sociologie se relie à La
biologie sans se confondre avec celle-ci ; l'on saura ce qu’elle doit lui emprunter, mais aussi ce qu’elle ne peut demander qu'à elle-même. Telle sera, si nous ne nous abusons, le double résultat de la démonstration que nous allons essayer de faire.