DÉFINITIONS ET COMPARAISON GÉNÉRALE DE L'ORGANISME ET DE LA SOCIÉTÉ
Pour pouvoir rapprocher utilement les sociétés des organismes, il faut d’abord indiquer avec précision en quoi consistent ces deux sortes de choses. Il faut donc donner des définitions de l’une et de l’autre. Ces définitions courent nécessairement le risque d'être incomplètes et insuffisantes. On sait fort bien, en effet, que, dans les sciences concrètes, une bonne définition ne saurait précéder l'étude de l’objet défini (comme cela a lieu en mathématiques), mais seulement en être la conséquence et le résumé. Pour que l'organisme ét la société pussent être complètement définis, il faudrait donc que les sciences biologiques et les sciences sociales fussent achevées. Or, les premières sont bien loin d’avoir atteint leur perfection et les secondes naissent ‘à peine. Les définitions que nous allons tenter ne sauraient ainsi prétendre, tout au plus, qu’à synthétiser les idées générales qu’on peut se faire de l’organisme et de la société d’après des sciences encore peu avancées ; et les conclusions que nous en tirerons, vraies (nous l’espérons du moins) dans l’état présent de ces sciences, seront nécessairement sujettes à révision quand le “perfectionnement des méthodes et l’accumulation des découvertes auront modifié l'aspect de nos connaissances en biologie ét ‘en sociologie. - :
On est asséz généralement d'accord pour admettre que l’organisme peut être défini : « un tout vivant, formé de parties vivantes
elles-mêmes ». Il semble, d’après cette définition, que, pour bien comprendre la nature de l'organisme, il faille se poser deux problèmes distincts, qu’on doive chercher d’abord ce qu'est la vie, puis ce qu'est un assemblage de parties vivantes. En réalité pourtant, ces deux problèmes n’en font qu’un. En effet, l'être vivant le plus simple est déjà un composé d'éléments doués eux-mêmes de la vie. Il n’y a pas une cellule protoplasmique, ni même un cytode (c’est-à-dire une masse protoplasmique sans membrane environnante), qui ne renferme un certain nombre de granulations distinctes, donc une pluralité d'éléments vivants. Et les biologistes ne doutent pas que, si l’on pouvait construire pour leurs microscopes des objectifs donnant un grossissement encore plus fort que le grossissement maximum actuel, ils verraient ces granulations protoplasmiques ellesmêmes se résoudre en une multiplicité de corpuscules plus petits, mais toujours animés. Pour eux, quoique la matière vivante emprunte tous ses éléments aux substances inorganiques, elle n’en est cependant pas la simple juxtaposition ; elle en est la transformation, et cette transformation! s’accomplit en charune des parties de l'être vivant. Aussi, l’observation directe de cet être ne fera-t-elle jamais découvrir en lui que des éléments vivants ; pour retrouver dans sa substance ses composants inorganiques, il faut d’abord le tucr. Que résulte-t-il de là ? C’est que le problème de l'assemblage des partiés vivantes n'est pas distinct du problème de la vie, puisque toute vie suppose un assemblage de parties vivantes. Par suite, dire qu’un organisme est « un tout vivant formé de parties elles-mêmes vivantes », ce n’estrien de plus que dire : « un organisme est un être doué de vie ». Il y a adéquation entre les deux termes « organisme » et « individu vivant », et chercher ce qu'est un organisme, c'est simplement chercher ce qu'est la vie.
Par quoi donc la vie se caractérise-t-elle, et comment opposer les êtres qui la mamifestent à ceux qui en sont dépourvus? Bien des critères ont été proposés; mais il ne semble pas qu’aucun soit entièrement satisfaisant, puisqu'il ne se passe guère d'année sans qu’un auteur éprouve le besoin d’en inventer un nou-
veau. Il faut croire que la différence de l’inorganique et du vivant ne sé laisse pas ramener à une notion simple, ni définir en une formule synthétique. Nous n’aurons donc point la vaine prétention d'ajouter une définition à tant d’autres, et nous chercherons simplement à énumérer les principaux attributs par lesquels il semble qu’on puisse marquer une distinction entre le monde de la vie et le monde de la matière inanimée. Ce qui frappe tout d’abord dans un être, c'est sa structure extérieure. Les êtres vivants se séparent, à ce point de vue, des êtres non vivants, par une double propriété. Leur forme externe n’est, ni géométrique, ni invariable. Les êtres inorganiques, ou tout au moins ceux d’entre eux qu’on considère comme possédant déjà une individualité distincte — les astres d’une part, les cristaux de l’autre — se caractérisent par une forme géométrique, définie et constante. Il n’en est pas de même pour les êtres vivants : les contours de ceux-ci sont marqués par des lignés qu'on ne saurait, même en les prenant à un moment déterminé, considérer comme mathématiquement définies ; et de plus, ces lignes changent à chaque instant leurs courbures. Ces différences, il est vrai, ne doivent pas être exagérées. La régularité n’est point parfaite chez les corps inanimés: l’ellipsoïde terrestre est aplati vers les pôles, et nul astre, à ce qu’il semble, n’a une conformation plus mathématiquement rigoureuse. Inversement, chez les êtres animés, 1l existe des traces d’un plan géométrique. « Les tiges d’un peuplier, d’un pin », disait Cournot (1) « ont pour schème géométrique un cône à axe vertical y, ce qui serait plus exact encore de leurs racines; « la régularité géométrique » ajoutait-il, « domine dans l’ensemble des formes végétales ». Chez les êtres unicellulaires qui forment le passage entre le règne végétal et le règne animal, chez les protistes, Hœckel a trouvé, dans le genre Heliozoa notamment, des for< mes rappelant la disposition des cristaux : tout le protoplasme est disposé géométriquement autour d’un squelette de matière inorganique formé d’axes régulièrement croisés. Dans l’anima=