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Principes de Sociologie, Il° partie, chap. IV

l'on ne pouvait la rapprocher de celui-là. Nous attendrons donc le moment où nous aurons à décrire la physiologie de la nutrition pour indiquer la composition de l'appareil nutritif des sociétés.

Il n’en est plus tout à fait de même pour l’autre grand appareil de la vie sociale (comme de la vie organique), l’appareil de relation et de direction. Ici, sans trop anticiper sur la physiologie, nous pouvons poser quelques principes anatomiques.

On compare d'ordinaire le gouvernement de la société au cerveau de l'organisme. Le rapprochement est devenu banal. Il ne mérilait pourtant pas cette vogue, car il est Join d’être d’une entière justesse. Sans doule, le gouvernement est une des formes les plus hautes de l'appareil directeur des sociélés ; mais ce n'est pas la seule. A côté de la direction qu'imprime le gouvernement à la société, il y en a, — du moins chez ies peuples civilisés, — une autre, celle qui leur vient des penseurs de toute sorte : prêtres, artistes, Ictirés ou savaals. Tous ceux-ci méritent assurément d’être considérés comme faisant partie du cerveau social, au même titre que les gouvernants. Cette idée, nous l’avions indiquée il y a longtemps en l’opposant à l’assimilation incomplète (admise même par M. Spencer) du gouvernement au cerveau. Nous avons été heureux de la retrouver exprimée dans le livre récent d’un sociologue russe, M. Novicow. «Ona souvent » dit cet auteur (1), « confondu le gouvernement et le cerveau. En réalité, le gouvernement ne peut pas élaborer les idées et les sentiments d’une société. Le gouvernement n'a jamais élé (2) et ne sera jamais la partie la plus éclairée de la nation. La fonction de la production de la pensée et la fonction du pouvoir exéculif ne se confondront jamais. Le plus grand homme d'Etat doit seulement réaliser les aspirations qui travaillent une société, les transformer en institutions positives ; il ne pourra

1. Les lutles entre les Sociétés, livre III, Chap. VIII, 2 8.

2. Ici M. Novicow va trop loin. Le gouvernement a été jadis la partie la plus éclairée de la société. Il concentrait alors toutes les fonctions directrices. Nous verrons plus loin comment les fonctions directrices intellectuelles se sont différenciées.

‘jamais créer ces aspirations (1). Celte fonction appartient à l’é- ‘lite sociale. D’ailleurs, si la physiologie du cerveau avait été mieux connue, jamais on ne serait tombé dans cette erreur. Une bien faible partie du cerveau exerce la fonction régulatrice. “Cette fonction est même devenue complètement (?) inconsciente. La plus grande masse des cellules cérébrales travaille à produire la pensée et le sentiment ». Faut-il donc, comme M. Novicow semble nous y inviter, comparer le gouvernement à la par- ‘tie motrice du cerveau, et les hommes de pensée à la partie sensitive? Nous ne le croyons pas. En effet, les hommes de pensée, d'ordinaire, n'agissent pas directement sur le gouvernement. Ils agissent sur la foule, laquelle exécute souvent elle-même les actes qu'ils lui ont conseillés : le grand mouvement populaire des croisades fut l’œuvre immédiale des prêtres et des moines, la Révolution française fut l’œuvre immédiate des encyclopédistes. Parfois aussi ces impulsions reviennent vers le gouvernement, qui se trouve forcé d’y donner suite : les mesures anti- “esclavagistes ont été prises de nos jours par les gouvernements civilisés sous la pression d’une opinion publique déterminée par les protestations des penseurs. Mais, même en ce cas, où l'élite intellectuelle et le gouvernement collaborent à une même œuvre, il y a un intermédiaire entre eux : c’est le public. Aussi ne peut-on guère les comparer à la partie sensilive et à la partie motrice du cerveau, puisque la première de celles-ci agit directement sur la seconde, sans avoir à ébranler préalablement tout l'organisme. En réallé, dans le monde social, la pensée et le gouvernement ont chacun leurs centres sensilifs et leurs centres moteurs. Ainsi, parmi les penseurs, on peut dire que les spéculatifs, ceux qui élaborent les idées, représentent les centres sen-

1. Il nous semble pourtant qu'on peut concevoir — et qu'on doit souhaiter voir naître — des hommes d’Etat très éclairés, ayant une intelligence et une instruction plus grandes que celle de leurs concitoyens, et par suite ne se bornant pas à réaliser les réformes mûres mais travaillant aussi à préparer les progrès de l’avenir en répandant dans le public les notions nouvelles destinées à transformer la société.

sitifs ; et que les hommes d'action, ceux qui mettent ces idées en œuvre et en circulation, représentent les centres moteurs. Ces deux groupes se trouvent dans toutes les catégories intellectuelles : prêtres, lettrés, artistes, savants, comptent tous et des spéculatifs et des hommes d’action. De même, le gouvernement a ses centres sensilifs et ses centres moteurs : les premiers recueillent les impressions du dedans et du dehors et indiquent les résolutions qu’il serait utile de prendre en conséquence: les seconds arrêtent la conduite à tenir, et exécutent les résolutions prises. Dans nos organisations politiques où tant de rouages sont enchevêtrés, il est assurément difficile de trouver une institution ‘qui corresponde uniquement à une seule de ces deux fonctions. * Voici toutefois un exemple qui permet de marquer la distinction. Il s’agit d’une guerre à faire. L'agent diplomatique qui transmet la nouvelle du casus belli est comparable au filet nerveux sensitif. Le ministre des affaires étrangères qui la reçoit, et le conseil des ministres qui propose la guerre, jouent le rôle des centres sensilifs. Le parlement qui vole la guerre représente les centres moteurs, à condition qu’on ÿ adjoigne le ministère de la guerre ‘ qui va en diriger les opérations. Enfin les filets nerveux moteurs auront leurs analogues dans les généraux et les états-majors qui mêneront les iroupes au combat. — En résumé, le gouvernement polilique et ce qu’on peut appeler le « gouvernement intellectuel » sont deux choses bien distinctes (sans compter que dans le second se trouvent encore réunis des groupes, qui, primitivement confondus, sont aujourd’hui très différenciés : les prêtres et les savants, par exemple). Chacun d’eux représente un appareil indépendant. Il faut donc dire que, dans la société, l’appareil de direction se dédouble ; et cela en supposant même que, comme nous l’admettons, on fasse rentrer, dans l'appareil gouvernemental entendu lafo sensu, l'appareil juridique, dont on pourrait aussi faire un ensemble distinct (1), ce

1. Ici, la police et le parquet représenteraient les nerfs et centres sensitifs ; les tribunaux et les auxiliaires de la répression, les centres et nerfs moteurs, du moins en ce qui concerne les procès d'ordre pénal.

qui porterait à trois le nombre des appareils nerveux présidant à la vie animale des sociétés. Il y a là, assurément, quelque chose de beaucoup plus complexe que ce qui se passe dans l’organisme. Mais cela ne doit pas nous étonner, puisque la société se caractérise justement, en face de l'être individuel, par une complication beaucoup plus grande. Tout ce qu’on peut demander aux appareils sociaux, ce n’est pas d’être identiques aux appareils organiques, c'est seulement d’en rappeler la structure. Et nous venons de voir qu'ils le font.

En tous cas, il est un point sur lequel les analogies sont plus frappantes encore. Nous parlions des appareils directeurs de la vie animale. Mais, au-dessous de celle-ci, il existe, chez les sociétés comme chez les organismes, une vie végétative. Elle se caractérise par la nutrition. Et elle a son appareil de direction distinct. Ce dernier est formé par le grand sympathique chez les organismes. Il est représenté, dans les sociétés, par l’ensemble des individus qui président à la vie économique de la nation. Cette fonction est évidemment différente, dans les grandes sociétés modernes, de celle du gouvernement politique ou intellectuel : elle incombe aux chefs d’exploitations agricoles, industrielles, ou commerciales. On sait aussi que dans l’organisme, une partie du sympathique se différencie pour présider spécialement à la circulation du sang : ce sont les nerfs vasomoteurs. Leurs analogues sociaux sont les banquiers. Nous retrouverons l’ensemble de cet appareil quand nous traiterons des fonctions sociales de nutrition. Nous verrons alors quelies relations il entretient avec le gouvernement politique. Constatons seulement pour le moment qu'il en est distinct, comme dans l'organisme le grand sympathique est distinct de l’appareil cérébro-spinal, quoique en rapports constants avec ce dernier.

Après avoir traité des portions centrales des divers appareils

Pour les procès civils, les particuliers et les officiers ministériels joueraient le rôle des nerfs, sensilifs ou moteurs. La Cour de Cassation aurait, par rapport aux tribunaux ordinaires, le rôle régulateur qu'a le cerveau par rapport aux centres inférieurs.

directeurs de la société, il faudrait parler de leurs portions périphériques. Les nerfs sensitifs et moteurs sont représentés dans la société par les agents de toute sorte qui transmettent des

averlissements aux centres sociaux des divers genres et par ceux qui exécutent leurs ordres. : Sans en donner le-détail fastidieux, constatons seulement que le rôle de ces agents a été

singulièrement facilité par l'invention des moyens récents de communication rapide, lesquels arrivent même à dispenser de

l'emploi d’un grand nombre de courriers jadis nécessaires. Le télégraphe, par exemple, joue à lui seul le rôle d’un grand nom-

bre d'agents de transmission et d’exécution. C’est pour cela qu'on a pu le comparer aux filets nerveux. M. Spencer observe

finement qu'un fil télégraphique isolé est l’analogue d’une fibre

nerveuse simple, et qu'un câble contenant plusieurs fils correspond à un tube nerveux composé (1). Les câbles électriques

internationaux ont pu être ainsi appelés le réseau nerveux

du globe (2). Nous avons nous-même été frappé, en visi-

tant le poste télégraphique central de Paris, de la remarquable analogie que présente le lacis des câbles à l’arrivée, avec l’en-

chevêtrement des cordons nerveux dans un cerveau humain. Il

ne faut pourtant pas se faire illusion sur ces rapprochements,

qui ne sont exacts que si l’on y voit seulement des comparaisons médiates, où est supposé un terme intermédiaire, l’individu humain analogue à l'élément nerveux et suppléé par le mécanisme télégraphique (3).

Une annexe essentielle — périphérique — de l’appareil directeur est constituée par les organes des sens. Ils lui fournissent des données sans lesquelles il ne pourrait utilement exercer son action. Bluntschli a comparé les organes des sens au ministère des affaires étrangères; sans doute parce que celui-ci entretient à l'étranger une police vigilante (4). Il serait plus exact d’en :

4. Principes de sociologie, Il° partie, ? 253. 2. E. Cheysson, Les institutions patronales, chap. IV, 2 10. 3. Voir notre chap. IV, 8 2.

PE: D'après Lilienfeld, tome chap. IX,

rapprocher les divers bureaux de statistique, qui donnent à un

Etat des renseignements précis, numériques, sur tout ce qui peut l’intéresser au dedans commc au dehors de lui (1). Puisque l'appareil directeur n’est pas constitué uniquement par le gouvernement, il faut que les « organes des sens » sociaux puissent servir à la direction des particuliers comme à celle de l'Etat lui-même ; les bureaux de statistique remplissent cette condition : en effet leurs publications (surtout celles de la statistique économique), sont de nature à intéresser le public tout entier, et lui sont généralement communiquées avec un empressement dont il se montre d'ordinaire, en France du moins, bien peu

reconnaissant. Mais d’ailleurs, pour la même raison, il faudrait ? P ?

se garder de réserver le nom de « organes des sens » à des institutions créées par le gouvernement, même pour un usage qui n’est pas exclusivement sien, telles que le sont les bureaux de statistique. Tout office de renseignement privé, voire tout laboratoire particulier, est aussi un organe sensoriel. Le savant qui poursuit sur la constitution des êtres ses patientes et instructives recherches, mérite bien d’être comparé pour le moin$ aux cellules rétiniennes, qui même le plus souvent attendent passivement la sensation, au lieu d'aller, comme lui, au devant d'elle.

Nous venons de décrire l’appareil de direction de la société dans son état actuel. Reste à dire comment il s’est formé. Chez les organismes tout à fait inférieurs, les protozoaires, il n’y a aucun élément directeur différencié: les fonctions nerveuses sont diffuses dans toute la masse. De même, dans les hordes primitives — comme dans certains groupes sauvages actuels, ceux des Andamènes.et des Esquimaux par exemple — il n'existe aucun chef: le groupe se compose de membres tous égaux, dont chacun peut se séparer à volonté de ses associés. Comment l’appareil de direction est-il venu à se différencier du reste de la masse ? C'est, d’après M. Spencer, chez la société comme chez

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