CHAPITRE HUITIÈME
L’anatomie scciale nous a montré que, pour les sociétés comme pour les organismes, il y a-tout ensemble indépendance et interdépendance des éléments composants : indépendance, puisque chacun d’eux est un tout ayant ses limites définies et sa complexité interne déjà très grande; inlerdépendance, puisqu'ils sont liés en groupements multiples, qui se les partagent. La même loi générale domine également la physiologie sociale, [ci, l'indépendance des éléments se marque par la vie propre à chacun d'eux: leur interdépendance, par la vie de l'être total et par la réaction de celle-ci sur les existences individuelles des composants. Examinons ce double phénomène dans la société. op vie, disait Claude Bernard, réside en chaque cellule. Cette proposition est aujourd’hui hors de doute en biologie ; et la proposition correspondante en sociologie : « la vie réside en chaque être humain » est pour le moins aussi certaine. On serait même tenté de dire que ce sont, dans la société, les hommes seuls qui vivent. Nous corrigerons bientôt ce qu’il y a d’erroné dans cette idée. Mais disons tout d’abord ce qui peut lui donner quelque apparence de solidité. Ce qu’on nomme la vie collective se marque par la constitution et le fonctionnement de grands appareils, communs à l'être tout entier : appareil nutritif, appareil de relation, etc... A quoi servent ces appareils ? A nourrir les cellules du corps social, à les mettre en relations entre elles et avec le dehors, etc... Toujours, en somme, leur activité aboutit à produire quelque modification dans l'intimité des individus
humains, et c’est seulement par ce résultat dernier que cette activité peut se caractériser. La raison d'être du tout, et des organes dont ce tout est pourvu, c’est donc — disent certains — l'entretien de la vie des partics. Telle est leur fin; mais telle est aussi leur origine. En effet, le mécanisme qui a amené leur formation, c’est la division du travail entre cellules sociales. Originairement, chaque individu possède toutes les fonctions qui lui sout nécessaires pour durer et évoluer : chacun se nourrit, pense et se reproduit par lui-même. Postérieurement, certains d’entre eux, ayant une supériorité marquée pour l'accomplissement de telle ou telle tâche, s’y consacrent exclusivement; et ils reçoivent, en échange, des autres hommes, qui se sont également spécialisés suivant leurs propres aptitudes en des sens différents, des services comparables à ceux qu'ils leur rendent. En un mot, la différencialion d’un élément social n’a eu que deux raisons : l’intérêt de cet élément lui-même, qui est d'acquérir une plus grande perfeclion dans le sens où il lui est le plus aisé de se développer; l’intérêl de tous les autres, qui est de voir mieux accomplie par lui, pour le compte de tous, la fonction que chacun jadis remplissait pour son propre compte médiocrement. Ce sont toujours, en somme, des causes individuelles qui amènent la division des efforts et la différenciation des é’éments. — Cette théorie, on le voit, est directement contraire à celle qui a été récemment soutenue par M. Durkheim dans son étude sur la division du travail social, phénomène auquel il attribue des causes essentiellement « sociales ». Nous ne choisissons pas pour le moment entre les deux théories, nous exposons seulement la première, celle qu’on admet en général dans l’école économique dite indifféremment, par une synonymie singulière, l'école orthodoxe ou l'école libérale. La conclusion de cette théorie, c’est qu'il faut chercher seulement dans les cellules sociales elles-mêmes, dans les éléments et non dans le tout, la raison de la différenciation des organes. — Une conséquence importante en résulle. , C'est que cette différenciation ne pourra jamais être poussée au-delà du point où elle sera ulile à la vie des éléments composants, c'est qu'elle aura pour limite l’utilité des individus qui seront
appelés à la fois à manifesier et à en profiter. D'abord il faut bien que chaque partie continue à vivre elle-même pour aider au maintien de la vie de toutes les autres. Elle gardera donc en soi l'exercice des fonctions vitales essentielles. S'agit-il d’une cellule sociale, d’un homme ? il se nourrit, il pense, il se reproduit (ou du moins il collabore à la reproduction) individuellement. Ces fonctions fondamentales, la division du travail ne saurait les enlever aux éléments isolés : elles continuent à appartenir à chacun d'eux, et à peu près sans différence entre les éléments d’un même corps; la quanlité de nourrilure ou les jouissances de l'espril peuvent varier de l’un à l’autre, mais — c’est l’éco!e « orthodoxe » qui parle — jamais dans des limites extrêmement considérables. [1 y a plus. Ces fonctions qui écJappent ainsi à la différenciation, par une « harmonie naturelle » que Bastiat aurait pu ajouter à sa lisle, croissent en même lemps que les fonclions différenciées elles-mêmes. En effet, le but de celles-ci c’est de servir à l’entrelien de la vie des éléments. Mais cette vie se marque surtout par ces fonctions indifférenciées qui restent propres à chacun : nutrilion, pensée, reproduction. Le progrès de la division du travail a nécessairement pour résultat de les acliver : il augmeute la somme d'aliments mise à la portée de chacun, il développe l'esprit de tous, et en accroissant le bienêtre il rend plus aisée la procréation des rejetons, puisque la généralion est, suivant une expression de Claude Bernard, en fonction de la nutnilion. On va même plus loin. Non-seulement, dit-on, la division du travail a cet effet bienfaisant pour le pauvre comme pour le riche, mais on peut dire qu’elle agit plus encore dans l'intérêt du premier que dans celui du second, que ses conséquences amènent la diminution progressive de l’écart qui les séparait. La division du travail, en permettant à chacun d'utiliser complètement tous ses talents, a donné aux humbles des moyens de s'élever plus haut et plus rapidement qu’autrefois. En multipliant les richesses matérielles, elle a amélioré l'alimentation et le vêlement du pauvre, au cours de ce siècle, en une tout autre proportion que l'alimentation et le vêtement du riche. En développant d’une manière prodigieuse la science
et l’art, et en reproduisant à des millions d'exemplaires leurs œuvres capitales, elle a mis le moins fortuné en mesure de goûter des jouissances intellectuelles aussi intenses que celles d'un souverain. Les fonctions indifférenciées se développent donc en même temps que les fonctious différenciées, et par le fait même de celles-ci. Qui plus est, elles se développent chez tous les hommes d’une manière presque égale, ou plutôt d’une manière telle que leurs anciennes inégalités disparaissent. Plus chacun fait pour la société, pourrait-on dire en résumant cette doctrine, plus il vit pour lui-même. Et plus il devient distinct des autres hommes, plus il leur devient égal.
Voilà la théorie de l’école des économistes classiques. Nous avons essayé de dégager le principe « individualiste » dont elle part, et de suivre les déductions les plus importantes qu’elle en tire, sans couper cet exposé de remarques critiques. Il nous est maintenant permis, et même l'équité nous commande, de mettre en regard la doctrine adverse, celle de Karl Marx et de ses disciples. Ici le point.de départ est tout opposé. Au lieu de considérer l'individu, pour tirer de ses besoins et de ses idées l’explication du développement social, on considère la saciété comme un tout préexistant, en quelque sorte, à l'individu lui-même ; nullement façonné par lui, mais, au contraire, le façonnant à sa propre guise, suivant ses propres nécessités. La division du travail, dans celte doctrine, n’a plus pour cause l'utilité de lindividu, plus ou moins sagement appréciée mais Loujours voulue par lui ; elle a sa raison dans des phénomènes supérieurs aux volontés individuelles, pour ainsi dire indépendants de celles-ci, car l’hisloire ei la statistique en démontrent le caractère quasifatal : dans des phénomènes purement sociaux. Quels sont ces phénomènes? M. Durkbeim les a mis fort exactement en lumière, el l’école marxiste n’a qu’à emprunter sa démonstration (1). La première cause qui contribue à produire la division du travail social, c’est la croissance du volume de la société, C Le D l’augmentation du nombre de ses membres. La