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Traité de lEnchaîïnement des 1dées fondamentales

lité même il existe généralement une symétrie externe et interne, le plus souvent bilatérale (puisque la symétrie rayonnée des échinodermes a pu être ramenée à une symétrie bilaté-

rale), très fréquemment masquée à la vérité par des déforma-

tions dues à diverses nécessités d'adaptation. En somme donc, il n’y a point de différence absolue, quant à la morphologie extérieure, entre les êtres vivants et les êtres non vivants. Mais cependant ilest clair que, d’une manière générale, les formes des seconds sont à la fois beaucoup plus régulières dans l’espace et beaucoup moins changeantes dans le temps que celles des premiers. Cette immutabilité ou cette variabilité relatives de la forme extérieure tiennent elles-mêmes à un autre caractère, à un caractère interne, auquel nous arrivons : l'immutabilité ou la variabilité relatives des éléments composants.

Les corps inorganiques ont une composition relativement stable. En principe, ils ne s’accroissent ni ne diminuent. Les corps vivants, au contraire, modifient à chaque instant leur contenu... Ils sont, d’une manière constante, le siège d’un double mouvement : mouvement d’assimilation et d'intégration, par lequel ils prennent des aliments au milieu ambiant, les adap-

tent à leurs besoins, et les font entrer dans leur substance;

mouvement de désassimilation et de désintégration, par lequel ils cèdent à ce même milieu certaines de leurs molécules. En un mot, à tout moment, l'organisme s'accroît et perd. L’excès de l’accroissement sur la déperdition constitue les forces dont s'entretient la vie. — N'y a-t-il rien de semblable dans l’être inorganique? On ne saurait le penser : tout corps voit incessamment sa surface rongée (plus.ou moins lentement) par des actions atmosphériques, neptuniques ou autres, el abandonne ainsi de sa

substance. Inversement, un cristal plongé dans une dissolution

saline qui contient des particules analogues aux siennes peut,

dans certaines-conditions, s’en accroître. Mais ces phénomènes ne sont pas l'équivalent exact de ce que nous trouvons dans l'organisme. L'usure du corps brut est toute mécanique : elle ne provient pas d’une véritable désassimilation; le corps perd certains de ses éléments parce qu’on les lui enlève, non parce

qu'il les rejette. Au contraire, l'usure de l'être vivant est une usure organique : c’est le fonctionnement même de la vie qui fait que certaines parcelles, contenues dans l'être vivant, ne peuvent plus être utilisées par lui, et doivent nécessairement être expulsées. Le mouvement de désagrégation a une cause tout externe chez les corps bruts, des causes surtout internes chez les êtres vivants. La différence est encore plus frappante en ce qui touche le mouvement d’agrégation. Lorsque le minéral s’accroît, ce n’est que par sa superficie : il se borne à s’adjoindre extérieurement des particules nouvelles semblables à celles qui le formaient déjà ; il y a là, comme on dit en langue technique, une simple « apposition ». Au contraire, l’être vivant prend dans le milieu extérieur des substances, inorganiques ou organiques, différant toujours plus ou moins de celles qu’il renferme en lui-même ; après les avoir saisies, il les ingère, c’est-à-dire les fait entrer dans l’intérieur de ses tissus, les y transforme par son action propre en substances semblables à celles qui le composent, et les rend alors partie intégrante de ses organes : il procède par « intussusception. » En un mot, l'être inorganique peut s’accroître ; l’être vivant seul se nourrit. Et c’est ce grand fait de la nutrition qui est, d’après Claude Bernard (1), le phénomène caractéristique de la vie, celui qui explique tous les autres. — En tous cas, on peut en déduire immédiatement une conséquence très importante. Les êtres inorganiques ont un milieu extérieur dans lequel ils sont placés, et dont ils subissent l’action. Mais, pour les êtres vivants, le milieu se dédouble. A côté du milieu extérieur, formé toujours par l’ensemble des objets (organisés ou non) qui entourent l'individu considéré, se place maintenant ce qu’on peut nommer son « milieu intérieur ». En effet, l'organisme est composé de cellules; pour qu’il vive, il faut que chacune de celles-ci se nourrissent. Mais l'aliment ne leur arrive pas directement du dehors. Il est nécessaire d’abord que les organes de l’être collectif l’aient saisi, puis

1. Claude Bernard, Définition de la vie, III (dans le recueil intitulé « Science Expérimentale »).

élaboré et rendu assimilable; il est nécessaire ensuite qu'il ait été mis à la portée de chaque élément anatomique : c'est le sang qui remplit ce rôle conducteur. Le sang est ainsi le milieu intérieur dans lequel vivent les cellules (1). L'existence de ce milieu intérieur explique pourquoi l'organisme est en parlie soustrait à l’action déterminante du milieu externe, ou pourquoi du moins il peut, dans une certaine mesure, résister aux Cau$es de destruction venues du dehors, et à son tour agir sur les objets qui lenvironnent. C’est que précisément il trouve, dans les forces emmagasinées en ce milieu interne, un élément d’alimentation et d'activité qui lui est ou semble lui être propre. L'origine lointaine de cette force est sans doute dans le milieu extérieur, où elle a été puisée ; mais le fait même de la nutrition l'a transformée en force intérieure. £

On peut encore rattacher à la nutrition un autre caractère différentiel des êtres vivants. Parmi les êtres inorganiques, les uns, les cristaux, sont absolument homogènes. Toutes leurs parties sont semblables entre elles et semblables à l’ensemble. Les autres, les roches composées, el & fortiori les astres, sont sans doute hétérogènes, en ce sens qu’ils comprennent des éléments très variés. Mais cette hétérogénéité est une hétérogénéité confuse : il y a là simple juxtaposition de parties dissemblables, et non pas coordination. Ou du moins, s’il existe une Coordination entre elles (car un assemblage durable implique toujours quelque organisation rudimentaire), le sens de cette coordination nous échappe, et nous ne voyons ni Sa raison d'être ni sa loi. Il n’en est plus ainsi chez les êtres vivants. Chez ceux-ci, existent à la fois des parties dissemblables, et un ordre de ces parties. Les éléments anatomiques sont fort distincts, et cependant liés entre eux par des relations dont l’existence et la nature sont intelligibles pour nous ; entre les cellules il y a lout ensemble indépendance et interdépendance, séparation et solidarité. Ce caractère peut, disons-nous, être considéré comme une conséquence de la nutrition. En effet, pour que la

À. Zbidem.

L'ORGANISME 23 nutrition soit possible, il faut qu’il s'opère une différenciation dans les éléments du corps vivant. Il faut que les uns s’adaptent en vue de saisir la proie (appareil préhenseur) ; d'autres, en vue de la rendre assimilable (appareil digestif) ; d’autres, en vue d'absorber l’aliment préparé et de le distribuer dans tout l’organisme (appareil circulatoire, dont l'appareil respiratoire est une dépendance). Et, à tous les organes internes ainsi formés, il faut des muscles pour les mouvoir, des nerfs pour les diriger, des sens pour les renseigner. La différenciation des parties vient donc de la complexité de l'acte nutritif, puisque, à chaque opération impliquée dans celui-ci, doit correspondre un organe distinct. Par là-même, le lien qui unit ces parties entre elles se trouve expliqué, puisque toutes concourent, chacune à sa façon, à l'entretien lotal. Cetle différenciation et cette coordination des éléments, celte unité multiple des parties composantes, sans être totalement absentes du monde inorganique, se trouvent pourtant sans nul doute à un bien plus haut degré et avec une lout autre perfection dans le monde vivant : et c’est là une des raisons qui motivent le mieux la distinction de ces deux mondes.

Si les parties de l’organisme diffèrent les unes des autres dans l’espace, en ce sens que deux organes voisins ne peuvent être confondus, chacune d'elles diffère en outre de soi-même dans le temps, en ce sens que tous les organes se renouvellent incessamment. Comme la forme extérieure des organismes (dont nous avons parlé plus haut), leur nature interne subit à tout instant quelques altérations. C’est là encore, à coup sûr, une conséquence de la nutrition, et par suite un caractère propre aux êtres vivants. Les minéraux, les astres, les systèmes stellaires, modifient peut-être lentement leur composition dans le cours des siècles. Mais les êtres vivants modifient la leur en chaque moment. Par suite du double mouvement d’entrée et de sortie, d’assimilation et de désassimilation, signalé tout à l'heure, nulle parlie du corps ne peut maintenir longtemps sa composition identique à-elle-même. Il se produit ainsi dans tout l'être et dans chacun de ses organes une évolution ininterrompue. Les éléments composants varient sans cesse; les rapports

mêmes de ces éléments, quoique plus stables, s’altèrent à leur tour (1). Le résultat le plus remarquable de cette évolution dans le temps, est précisément d'accroître la différenciation des parties dans l'espace. L'organisme n’est d’abord qu'une cellule unique. Puis cette cellule se divise et l’on voit apparaître dés couches cellulaires déjà distinctes. Peu à peu se forment les rudiments des organes. Ceux-ci grandissent, et en même temps se divisent en régions dont chacune aura son rôle physiologique différent. Ainsi la différenciation et l’évolution sont essentiellement liées, celle-là n'étant que la conséquence de celle-ci. Si l'organisme est formé d'éléments à la fois distincts et coordonnés, la raison en est qu'il renouvelle incessamment sa substance. Ÿ | D'ailleurs, ce n’est pas seulement une différenciation des parties qui se trouve amenée par la nutrition et l'évolution. La reproduction de l'être en est aussi la conséquence directe et immédiate. Ce phénomène semble étranger à la nature inorganique. Quand un cristal est brisé, quand un astre se dissout, ils ne laissent pas après eux une « postérité » qui les continue : leurs éléments sans doute ne disparaissent pas, ils peuvent entrer dans des combinaisons nouvelles ; mais ces combinaisons ne seront pas les « filles » des premières, elles n’en reproduiront pas Îles traits caractéristiques. Au contraire, l'être vivant se survit d’une certaine façon à lui-même. Car une certaine partie de sa substance a été employée à donner naissance à un ou à plusieurs êtrés nouveaux qui hériteront des qualités etde la constitution du premier, et quile continuerontdans la vie. Mais cette reproduction elle-même est simplement une suite de la nutrition. Chez les organismes inférieurs, lorsque l'être, par suite d’une abondante injection d'aliments, a atteint la dimension maxima qu’il ne saurait dépasser, il émet un bourgeon ou se segmente en deux individus. Et chez les organismes supé-

1. Ce point a parfois êlé contesté, bien à tort. La circulation de l'embryon ne ressemble pas à la circulation de l’adulte. La prédominance fonctionnelle passe, dans le cours de la vie, d’un organe à l'autre, etc.

rieurs eux-mêmes, on sait quelle relation étroite unit la quantite des subsistances à la fécondité de l’espèce. La génération est le résultat de la vitalité, et la vitalité dépend de la nutrition. Seulement, ainsi que nous le faisions pressentir, la reproduction est aussi liée à la nécessité de la mort. C’est pour ne pas périr tout entier que l’être vivant se reproduit. Si la fonction de reproduction n’est pas nécessaire aux êtres inorganiques, c’est qu’en principe ils ne meurent pas. Leurs parties peuvent bien être séparées par quelque accident. Mais comme ils ne sont guère autre chose qu’une juxtaposition de ces parties, comme l’individualité appartient, ici, moins à l’ensemble qu'aux éléments, la mise en liberté de ces derniers ne change pas grand chose à l’état préexislant. A l'opposé, dans l'être organisé, l’individualité appartient à l'ensemble, autant qu'aux éléments. Si donc une cause quelconque vient séparer ceux-ci, et les rendre à l'isolement complet, il y aura quelque chose de détruit : ce sera l’individualité du tout. Or, la mort n’est autre chose que l'isolement total des parties, la rupture äu lien qui les faisait dépendre les uns des autres. La mort est donc possible pour un organisme, tandis qu’on la conçoit à peine pour un être privé de vie. — Seulement ne semble-t-il pas que les deux différences que nous venons de signaler se compensent l’une l’autre ? L’être inorganique ne se reproduit pas; mais il n’en a pas besoin, car il ignore la mort. L'être vivant, au contraire, est soumis à la nécessité de la mort ; mais il sait d’une certaine façon échapper à ses conséquences, en se reproduisant. Dans un cas comme dans l’autre, le résul'at n'est-il pas qu'il y a au moins la possibilité d’une prolongation indéfinie de l’être, — ce qui une fois a été, ne pouvant pas disparaître entièrement ? Ainsi tous les caractères présentés jusqu'ici établissent une distinction entre les vivants et les corps bruts, mais cette distinction n'est nulle part totale et absolue. Il reste, il est vrai, deux caractères dans lesquels on a vouiu voir l'apanage exclusif des êtres vivants : ce sont la sensibilité et le mouvement. On en a parlé si souvent qu’il est vraiment inutile d’en faire une fois de plus l’analyse, de montrer le protoplasma le plus rudi-

mentaire sensible aux excitations de la chaleur et de l’électricité, et se mouvant pour atteindre une proie, qu'il aperçoit dont . d'une certaine façon. Mais ce qu'il est, au contraire, plus intéressant de constater, c'est que là encore il n’y a point scission absolue entre les deux empires. Le mouvement se retrouve dans les êtres inorganiques, voire même ce qu’on nomme le mouvement spontané. Car la marche des astres et la progression des corps électrisés, par exemple, ne sont autre chose que des conséquences de l'attraction : et vraiment le mouvement dû à l’attraction mérite bien d’être appelé mouvement spontané. De même pour la sensibilité : il est clair que les corps bruts sont sensibles à l’action du froid et du chaud, puisqu'ils y répondent en se rétractant ou en se dilatant, tout comme le font les corps vivants. Sans doute il n’y a pas ici pleine « conscience » de l’action subie ou du mouvement opéré ; mais cette. conscience est-elle bien vivace dans le protozoaire, et peut-on affirmer qu’elle soit nulle chez le minéral ? N'y a-t-il pas, bien plus probablement, comme le pensait Leibniz, une échelle graduée des consciences, descendant, par des degrés infinitésimaux, de l’homme jusqu’à l’être inorganique ? Cette vue a reçu récemment une sorte de confirmation des travaux de Bütschli (1). Cet éminent biologiste a pu, au moyen de substances organiques mais non organisées, fabriquer, non pas du protoplasma, mais une mousse de savon possédant certains des caractères du protoplasma. Elle présente la structure réliculée ou alvéolaire. Elle offre de place en place des granulations plus denses et plus foncées. Écrasée par la lamelle sous le microscope, elle pousse des prolongements étoilés ct se déplace. Enfin elle est sensible à la température et à l'électricité. Voilà donc une série de propriétés, jusqu'ici crues spéciales à la matière vivante, qui deviennent l'apanage d’une matière brute très complexe. Cela n’explique pas sans doute encore comment la vie a pu jaillir d’une combinaison chimique particulièrement élevée. Mais du

4. Voir R. d’'Erlanger, La structure intime de la matière organisée (Revue Scientifique, 8 avril 1893).

L'ORGANISME Dar!

moins cela comble en partie l'abîme qu’on croyait exister entre les domaines de l’inorganique et de la vie. Cela amène à penser que, entre les substances vivantes et les substances brutes, s’il y a une différence considérable de degré, il n'existe pas du moins une différence absolue de nature.

Quoiqu'il en soit pourtant, les caractères que nous avons successivement énumérés sont suffisants pour qu’on puisse maintenir, sinon une opposition, du moins une distinction effective entre les êtres purement matériels et les êtres doués de la vie. Peut-on résumer ces différences en une formule qui donne une définition caractéristique des vivants ? Encore une fois, nous ne le croyons pas. La dernière définition de Spencer, plus complète et plus précise que celle qu'il avait primitivement indiquée, est peut-être celle qui approche le plus de la vérité. La vie, dit ce philosophe, c’est « la combinaison définie de changements hétérogènes à la fois simultanés et successifs, en correspondance avec des coexistences et avec des séquences externes (1) » ; ou encore, c’est « l’accommodation continue des relations internes aux relations externes (2) ». Mais cette définition elle-même, comme peut-être toute définition d’une chose concrète, ne saisit la réalité que par quelques-uns de ses aspects. On ne saurait donc s’en contenter totalement ; et pour juger si un être appartient ou non à la catégorie des organismes, il faudra toujours se demander s’il présente l’ensemble des caractères que nous venons de découvrir en ceux-ci.

IT

Avant de chercher si la société est un:organisme, précisons ce que nous entendons par société.

Tout d’abord, on ne saurait donner ce nom qu’à des réunions d'êtres jouissant chacun d’une véritable individualité organique. L'ensemble des astres qui forment un même système stel-

4 Principes de Biologie,.chap. IV, 2 27.

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