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Bordier, {a Vie des sociétés, chap. XIV, 3 V

Il faudrait y faire rentrer l’ensemble de ce que les économistes appellent « richesses », c’est-à-dire l’ensemble des choses utiles à l'homme, et auxquelles il attribue une valeur, soit en usage, soit en échange. Il n’y a aucune incorrection à les comparer en bloc aux aliments, puisque par ce terme d'aliments pris lato sensu, les biologistes eux-mêmes entendent, non-seulement les substances digérables et assimilables, mais aussi tout ce qui sert à entretenir la vie de l’homme, les excitants, les médicaments, etc. Nous croyons donc que l’on peut, sans abus, comparer à la circulation sanguire la circulation sociale des richesses en général, y compris même celle des vêtements, des parures, des objets de luxe. Il est clair d’ailleurs que, pour toutes ces choses, les phases du processus étudié tout à l'heure se retrouveraient. La production et la circulation, l’utilisation par l'individu, le rejet dans la circulation générale de l’objet qui a cessé de rendre service, s'opèrent et se suivent de la même manière. Ici aussi, la fonction individuelle est entourée de fonctions collectives. Il n’est même pas inexact de voir là des modes collatéraux de la nutrition générale, puisque le vêtement et la parure servent, le premier à conserver des forces à l'individu, la seconde à lui donner, par l’excitation qu’elle lui procure, un surcroît d'énergie. C’est donc bien à côté de l'alimentation proprement dite qu’il faHait les placer.

Maintenant, l’ensemble du processus nutritif une fois dégagé, on peut et ôn doit se demander sous quelles influences directrices il s'opère. Nous avons déjà indiqué la solution d'une partie de cette question, en disant que la vie végétative est placée sous la dépendance du système nerveux grand sympathique, et qué spécialement la circulation dans les vaisseaux sanguins est réglée par les nerfs vaso-moteurs, soit vaso-constricteurs, soit vaso-dilatateurs. Et nous savons que ces phénomènes organiques se retrouvent dans la société. Ici, en effet, la vie végétative, la vie nutritive, est distincte — comme chez l'être individuel — de la vie animale ou vie de relation. La première est”

représentée par les fonctions économiques ; la seconde, par les fonctions intellectuelles et politiques. Entre ces deux groupes de fonctions, il y a à la fois distinction et liaison. Les autorités politiques (gouvernement, administration) et les autorités intel-. leetuelles (clergé, science) ne sont pas sans quelque influence: sur la vie économique d’un pays. Pourtant, du moins dans nos: régions, ils n’y président pas directement. Les autorités économiques (chefs d'industrie, grands agriculteurs, hauts négociants: ou banquiers) sont distinctes d’elles, et exercent leur action à part, bien qu’évidemment elles subissent le contre-coup des: décisions des premières, sur lesquelles d’ailleurs elles réagissent à leur tour. C'est exactement ce qui se passe dans l’organisme, où le sympathique a ses ganglions séparés de ceux du système cérébro-spinal, quoique influencés par ceux-ci et les influençant réciproquement. De même pour les vaso-moteurs. À ces derniers on a fort justement comparé les banquiers. En effet, l’afflux des richesses (non-seulement du numéraire, mais des produits industriels dont son abondance détermine la formation) ou au con-, traire leur rareté, sont causés par la plus ou moins grande facilité avec laquelle les banquiers cèdent leurs fonds à l’industrieet au public. En ce sens, l’abaissement et l'élévation du taux de l’escompte peuvent être très utilement rapprochés de l'action des nerfs vaso-dilatateurs et de celle des nerfs vasoconstricteurs : l’abaissement du taux de l’escompte et l’action des vaso-dilatateurs développent la circulation organique ou sociale, l'élévation du taux ou le triomphe des vaso-constricteurs la diminuent. On peut penser d’ailleurs que bientôt cette fonction réguiatrice ne sera plus remplie dans la société par les banquiers seuls, et qu’à côté de leur action s’exercera celle des sociétés coopératives de crédit. — Quoiqu'il en soit, le plus souvent, cette régulation circulatoire correspond à des besoins réels: le sang se porte en plus grande quantité aux régions où une nécessité particulière s’en fait sentir ; le uuméraire se rend en abondance aux points où des initiatives nouvelles sollicitent son concours. Mais parfois aussi il se produit des erreurs dans celte répartilion : une région du corps souffre alors d’hypertro-.

phie ou d’anémie, il y a dans la société surproduction ou disette. Le résultat fâcheux de ces erreurs s'étend jusque sur le système nerveux de la vie animale: le cerveau de l'organisme se plaint de malaises, l'Etat souffre d’une crise qui se dénoue quelquetois par une révolution.

Nous venons de parler des régulateurs locaux de la circulation. Mais il est aussi, pour elle, un régulateur central. Dans l'organisme, c’est le cœur, avec ses ganglions autonomes. Dans la société, ce qui doit correspondre au cœur, c'est la Bourse. Elle est, en effet, le point central où se réunissent les principaux banquiers, et d’où partent les impulsions qui vont partout animer le commerce et l’industrie. Les émissions de valeurs qui y sont lancées correspondent, nous semble-t-il, à une partie au moins de l’émission du sang par le ventricule gauche (1). Les opérations de la Chambre de compensation, établie auprès de chaque grande Bourse, et d’où résulte chaque soir pour l’ensemble des principales banques un total égal de sorties et d'entrées, représentent le retour du sang qui a accompli sa circulation complète; à condition qu’un attribue à celle-ci pour analogue, outre le mouvement général des fon:is dans la société, le mouvement particulier des valeurs en Bourse et les transactions auxquelles elles y ont donné lieu. — Chose remarquable | Claude Bernard, en une leçon célèbre sur la physiologie du cœur, a montréque, de tous les organes de l'individu, c’est celuici qui entretient avec le cerveau les relations les plus intimes : l'état du cœur et celui du cerveau se réflètent réciproquement, les plus faibles modifications de l’un se répercutant en l’autre. Or il en est exactement de même pour les rapports de la Bourse et du gouvernement, lequel représente, en partie du moins, le cerveau de la société. Les moindres nouvelles venues du ministère ou des Chambres, sur la politique étrangère ou sur les luttes intérieures des partis, font osciller le cours des valeurs. Par

1. Nous disons à une partie, parce que l'émission du sang est la seule origine de la circulation organique, tandis que les émissions de valeurs ne sont qu’une des origines de la circulation sociale.

une réciprocité fatale, l’état du marché est souvent pour beaucoup dans les décisions des politiques. Trop fréquemment même, on le sait, c'est surtout du côté de la Bourse qu’ils vont chercher leurs inspirations. Ce fait, entre autres, nous prouve que les deux ordres de fonctions, si distincts qu’ils soient, ne sont, pas, ne peuvent pas être isolés (1). Toujours, forcément, il y aura action de la vie végétative sur la vie animale, des fonc-. tions de nutrition sur les fonctions de relation, et réaction de celles-ci sur les premières. Le concours incessant de toutes les, parties n’est pas moins indispensable à l'existence de la société qu'au développement de l'organisme.

1. Et pourtant nous sommes loin de nier leur indépendance relative. Deux cœurs peuvent battre à l’unisson, chez deux individus dont les: cerveaux sont conformés de façons bien différentes. Pareillement,, deux Bourses peuvent présenter les mêmes cours, bien qu’elles appar-, tiennent à des Etats dont les régimes politiques sont opposés. Un fait est même à noter. En France, toutes les lignes télégraphiques aboutissent à Paris à un poste central, sauf les lignes qui partent de la Bourse de Paris et la relient aux grandes Bourses étrangères. Celles-ci ont leur autonomie. C’est là une reconnaissance de cette indépendance , relative des fonctions économiques par rapport aux fonctions de direction gouvernementale, que nous venons de signaler.

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