CHAPITRE DIXIÈME
La composition de l’appareil social de relalion nous est connue. Il s’agit maintenant de rechercher comment il fonctionne. Son but est d’unir les éléments de la société, soit entre eux, soit dans une action commune en face des êlres extérieurs. Nous pouvons dès maintenant prévoir que sa façon d’opérer sera sensiblement la même que celle de l’appareil organique correspondant. Et nous reviendrons bientôt sur le dé!ail de ce mécanisme. Mais tout d’abord nous sommes obligés de nous poser une question plus générale, souvent agitée, et la plus difficile sans doute de toutes celles que soulève la comparaison de l'organisme et de la société : la question de savoir s’il existe une con<cience sociale. — Si nous suivions un ordre rigoureusement scientifique, nous devrions sans doute réserver au con- “traire cette question pour la fin, aborder l'étude des mouvements sociaux réflexes avant celle des mouvements sociaux conscients. Mais on est tellement habitué à voir contester la réalité de la conscience sociale par les esprits même les plus favorables à la théorie organique (M. Spencer et M. Fouillée, par exemple) qu'il est nécessaire de s’expliquer tout d’abord sur ce problème capital, et de montrer que l’analogie du corps social et du corps vivant se poursuit ici comme ailleurs. D’ailleurs !’étude des réflexes sociaux prend elle-même une tout autre physionomie, quand on sait qu'à ces mouvemenis
réflexes peuvent se superposer des mouvements conscients. — Y a-t-il donc une conscience sociale ? .
Dans l'organisme, dit-on d'ordinaire, le tout est sensible, les parties ne le sont pas; dans la société, au contraire, les parties — qui sont des hommes, des touts organiques — possèdent la conscience, mais l’ensemble en est dépourvu. Les individus humains ont conscience de leur vie propre, ils ont même l'idée d’une certaine solidarité qui les unit à leurs concitoyens, mais c’est tout. La société n’a pas, elle, d'esprit collectif unique. Où résiderait cet esprit ? Les spiritualistes, qui ont assez à faire à défendre l'existence de l’âme individuelle, ne se soucient pes de se créer des difficultés en admettant en outre une âme sociale ; et les matérialistes, de leur côté, ne sauraïent montrer le gigantesque cerveau qui produirait, s’il existait, les idées de la collectivité. Tels sont les arguments, parfois spirituellement présentés, sous lesquels on accable les partisans de la « conscience: nationale ». Il est vraiment permis de les trouver trop peu con-
cluants.
L'existence d’une force se manifeste par ses effets. S'il est des. phénomènes qu’on ne peut comprendre qu'en les considérant comme produits par l’esprit social collectif, il faudra évidemment mettre hors de doute l'existence de ce dernier. Or, plusieurs. phénomènes de cet ordre ont déjà été signalés par différents
‘ auteurs, et nous pourrons ajouter des exemples à leur liste. Un: premier fait, sur lequel M. Durkheim (1) a insisté, c'est l'attitude de la foule en présence du crime. Ici, le sentiment d’indignation est unanime. Un meurtrier est-il pris sur le fait, la foule d’'ordinaire, si elle le peut, fera justice sommaire, « lynchera » l’individu qu’elle estime coupable. Cette façon de « dire le droit » est évidemment déplorable : elle ne permet pas d'apprécier l’état d'esprit du meurtrier, de savoir s’il n’avait pas des raisons légitimes de frapper, s’il n’a pas agi sous l’empire de la démence, etc. ; elle empêche d'apprendre par l’ « instruction », s’il avait des complices ; elle ne garantit même pas la société contre les.